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Histoire de la Langue
et de la
Littérature française
des Origines à 1900
COULOMMIERS
Iniiirimerie Paui, Bkodarm
Droits (le tradiKtioii et do iP|.ro.lniiioii i-rscrv.-s youv tous les pajs.
y compris la lloll.-iii'li', la SiK-do cl la Norvrgo.
Histoire de la Langue
et de la
Littérature française
des Origines à 1900
PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE
L. PETIT DE JULLEVILLE
Professeur i"i la Faculté des lettres de Paris.
TOME II
Moyen Age
(des Origines à 1500)
DEUXIÈME PARTIE
r
Armand CoHll & C% Editeurs
Paris, 5, rue de Mézières
1896
Tous droits réservés.
MOYEN AGE
(des Origines à 1500)
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE I
LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
/. — Les fables.
Développement de la fable au moyen âge. — 11 est
assez curieux que la fable, qui a passé presque inaperçue à
Rome, qui n'y a pas été, à proprement parler, un genre, soit
devenue, au moyen àg-e, une bran(?he très riche de notre littéra-
ture. Ce que Sénèque traitait dédaigneusement de « travail
étranger aux imaginations romaines », ce que Quintilien met-
tait sur le même rang que les contes de nourrices et considérait
comme bon tout au plus à servir de texte pour des paraphrases
d'écoliers ou d'ornements pour égayer un discours, avait pris
déjà dans la société carolingienne une place importante et s'était
imposé à l'étude et à l'admiration de chacun. Phèdre dont le
nom et les écrits avaient été ignorés de la plupart de ses con-
temj»orains, Avianus dont l'œuvre si médiocre méritait de
tomber dans un profond oubli, ont été tout à coup élevés au pre-
mier rang parmi les poètes de l'antiquité et regardés comme les
plus dignes d'être commentés et imités. L'histoire de la fable
ésopique chez les Grecs et les Latins est pour nous encore
mystérieuse et remplie d'énigmes. Presque tout en elle semble
apocryphe, auteurs et sujets. Nos ancêtres étaient bien moins
renseignés que nous : ils n'ont même pas connu le nom de
I. Par M. Léopold Sudre, docteur os lellrcs, professeur au collège Stanislas.
Histoire de la langue. 11. '
2 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
PIh'mIto. Tniinoiis(> jMnirlant a été le succès do ces morceaux, la
j)luj)ait. anonymes, d'oriiiine obscure et de rédaction incertaine.
La cause de cette vog^ue n'est pas uniquement dans la séduc-
lion (juc |touvaient exercer ces petits drames sur des esprits
naïfs pour lesqucds toute chose contée était et devait être une
source de plaisir. Elle est surtout dans la |)réoccupation didac-
tique et morale qui, chez les clercs, dominait, dirigeait l'étuch'
des livres profanes, dans cette recherche assi(kie et passionnée
(hi sens j)rofond et caché qu'ils prétendaient trouvei* dans toute
(L'uvre antique, si ])eu grave qu'elle fût.
...N"i a fal)les ne folie
Ou il n"a de lilosoMe,
disait-on. En efîet, les apologues transmis par les Latins avaient
cet avantage incontestable sur les autres écrits païens (ju'ils
étaient, par leur nature même, une mine tout ouverte pour un(^
tfdle investigation. De chacune de ces innombrables scènes, rien
n'était plus aisé que de tirer un ou j)lusieurs préce|»tes de con-
duite ; ra|tpli('ation à la vie humaine de cette comédie animales
se dégageait naturellement. Aussi, voyons-nous les fables être,
])our ainsi dire, la substance de l'enseignement d'alors. Dès le
seuil de l'école, chacun les ti'ouvait comme recueils d'exemples
de grammaire et de style. A un degré plus élevé, elles servaient
d'exercices de rhétoriijue et formaient le jugement : on tournait
en prose laline b\s iambes ou les distiques du poète latin, ou
bien on b'S |taraphrasait en vers ; un (b\s maîtres (hi t<Mnjts b's
versiliait <le trois façons : copiose, compeiidiose et subcincfe; un
autre, Egbert de I^iège, reprenait maint apologue antique pour
lui donner une foi'm<' nouvelb' et imjti'imer au drame ime
marche toute did'érente. On lirait (b' cbacnn (b's morceaux les
a(V;il>iil;ilions (|iie coniiMMl.iil b' sujet, et c est ainsi (pie b's col-
lections de Phèdre et d'Aviamis nous sont parviMUies enrichies
de morales qu elles n'ont poini poss/'dc'es à l'origine, lirid, (dia-
cune de ces coneclions a d(»mi('' peu à peu naissaiUM^ à «les
(b'rivf's, sorb's de corrigc's (r(''r(diers, (|ui se soni transmis de
génération en génération, tantôt reproduisant avec licbdib' la
pensée primitive, laidol lui faisant subir les mélamoi-phoses les
jdus vari(''es et les plus inattendues, (le sont ces (If'iivés, autant,
LES FABLES 3
sillon plus |H)|iuIaii'os (|U(' les originaux, (jui ont donné nais-
sanc(' à leur tour à la |>lujtart des faldiers français.
Avianus touiofois n'a [»as été le modèle de prédilection de
nos anciens poètes. Ce n'est pas que son modeste recueil de
quarante-deux apologues ait été regardé comme inférieur à
celui de Phèdre et traité avec moins d'honneur dans les écoles.
Nul ne faisait alors de différence entre le style alerte et souvent
agréahle de FalTranchi de Tihère et la narration traînante et
embarrassée de son émule. Loin de là, les fables d'Avianus n'ont
point cessé d'être remaniées et imitées ; nous en possédons deux
réductions en prose latine et deux abrégés, l'un en vers ryth-
miques, l'autre en vers léonins; ajoutons à ce nombre quatre
N^ovHS Avianus et un A)iti-Avia)U(S. On peut donc s'étonner
que le recueil n'ait point passé tout entier dans la langue vul-
gaire. Il ne nous en est parvenu, en effet, (ju'une seule tra-
duction, et elle ne renferme que <lix-huit fables. Ce délais-
sement s'explique, si l'on se rappelle que la [dupart des
apologues de ce poète traitent de sujets identiques à ceux de
Phèdre. En outre, on avait pris l'habitude d'insérer au milieu
des fables de ce dernier des fables d'Avianus : les deux auteurs,
à la longue, ne faisaient plus (ju'un. Cette traduction, qui date
du début du xiv" siècle, porte le titre A'Aviontipf, nom com[)Osé
sur le modèle (VIsopet, terme adopté pouj- désigner les fables
en général. Ce n'est pas, à proprement parler, une traduction,
c'est une paraphrase qui semble faite non pas même d'après le
texte latin, mais d'aïu-ès une paraphrase latine de celui-ci. On
[teut s'en rendre com[)te ]»ar l'échantillon suivant ([ui donnera
en même temps une idée de la manièi-e de noti'e traducteur.
C'est le Saj)in qui parle au Buisson, comme dans l^a Fontaine
le (aliène s'adresse au Uoscaii :
Je miex vaus Mes tu, es un nain acroupis,
Que toi; car jusques ans estelles Qui porte le menton ou pis,
Estens mes branches et mes elles; Lait et sec et tout espineux,
Tant sui et grans et parcreûs, Des autres li plus haineux :
Que de cent lieues sui veiis, De nul bien ne te pues venttM" :
Quant sui en une nei' en mer : Folie fu de toi planter '.
Toi arbre fait bien a amer.
I. Je vaux mieux — t\y\c toi: car . jusques aux étoiles — J'éleuds mes branches
et mes ailes; —je suis si irrand, si (Maure, — que de cent lieues je suis vu, —
4 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
Les traductions ot imitations françaises do IMirdio vont nous
arrêter plus louptenij)s. Le nom de ce fal)ulislo fut, nous
l'avons déjà dit, ignoré des clercs; ce n'est qu'à la fin du
xiv'' siècle qu'il reparut à la lumièie quand Pierre Pitliou publia
la première édition de ses afjologues; mais ceux-ci avaient été
connus dès le haut moyen Age; ils formaient même alors une
collection plus riche qu(> celle que nous possédons aujourd'imi,
et, dès le ix' siècle, ils avaient été mis sur le compte d'un certain
Romulus qui les aurait li'anscrits du grec. Ils eurent aussitôt un
succès énorme dans les écoles, et les réductions en prose, les
paraphrases ou imitations en vers qui en furent faites jusqu'au
xiv* siècle sont innombrables et constituent un des chapitres
les plus importants de la littérature latine de cette époque.
Parmi ces recueils sortis du Romulus, il faut distinguer ceux
qui en sont issus directement de ceux qui, à l'antique fonds, ont
ajouté d'autres fables de |)rovenance diverse. Dans les premiei's,
un surtout fut c('dèl»ro, V Anoniiine de Ncvelef, ainsi désigné' du
nom de son }>remier éditeur, attribué successivement à une foule
d'écrivains, et qu'on n'est point parvenu encore à restituer à son
véritable auteur. Il était rédigé en vers élégiaques et jouit d'une
vogue immense à en juger par le nombre considérable de
manuscrits que nous en possédons, disséminés dans les biblio-
thèques de toute l'Europe. On ne doit pas être surjiris qu'il ait
tenté des poètes français. Nous en avons en elTet deux traduc-
tions d'un mérite inégal. La première, Visopet de Lyon, est
écrite dans le dialecte franc-comtois et date du xm' siècle; elle
ne manque pas, comme on le verra plus loin, d'une certaine
saveur. La seconde, au contraire, (^st une reproduction incolore
de l'original; celui-ci d ailleurs manquait de ndief, et l;i réputa-
tion qu'il eut si longtemps nous pai-aîl aujourd'hui bien sur-
faite. (Ictlc tia(hi(li()ii est du xiv" siècle; elle ligure dans la plu-
part des manusciits (jui nous l'ont transmise à côté de celle
«J'Avianus dont je viens de parler et est probablement du même
auteur. Robert, qui les a éditées le premier, en 1825, les a dési-
(|ii;iiiil Jf suis en une nef en nier: - il ist Jush' diiinicr un lel arltre. —Mais
loi. Ui es un nain accroupi. — <|ui [loilc le uiciilon sur la poitrine, — laid cl sec
cl loul épineux, — des aulrcs le i)lus nialfaisanl : — de nui bien lu ne le peux
vanlcr : — ce fui folie rli; le piauler.
LES FABLES 5
gnées sous le titre l'une iVisopet-Aviotiitet, l'autre sous celui
d'Isopet I pour la distinguer d'un second Isopet dont il va être
question. A côté de Y Anonyme de Névelet se place comme héri-
tier direct du Romulus et comme inspirateur de fabulistes fran-
çais le NoiHis AiJsopiis, composé également en vers élégiaques
au commencement du xni" siècle par le célèbre Alexandre
Neckam. Bien qu'il renferme un nombre de fables moins consi-
dérable et bien que, malgré sa réelle valeur littéraire, il ait eu
beaucoup moins de célébrité, nous en possédons cependant deux
traductions, toutes deux du xiv® siècle. L'une a été conservée
dans un manuscrit unique de la l)ibliothèque de Chartres, et on
l'appelle pour cette raison V Isopet de Chartres. L'autre est
VIsopet II de Robert, et, outre qu'elle se fait remarquer, comme
la précédente, par l'emploi régulier des rimes croisées, elle se
caractérise par l'introduction du vers de six syllabes à côté de
celui de huit syllabes, le mètre narratif par excellence au
moyen âge. De plus, le poète, au lieu de nous donner toujours,
comme les autres fabulistes, une suite ininterrompue de vers,
les groupe souvent tantôt en quatrains, tantôt en sixains, tantôt
en octaves; il use même parfois dans la même fable de sixains
et de quatrains.
Si risopet de Lyon, l'Isopet I et l'Isopet II de Robert, l'Isopet
de Chartres, grâce à leur provenance du Romulus, peuvent être
considérés comme les fidèles représentants de Phèdre, il n'en
est point de même des fables que Marie de France rima vers la
fin du xn^ siècle pour un certain comte Guillaume. Comme elle
nous l'apprend dans son épilogue, c'est sur un texte anglais
qu'elle exécuta ce travail :
Ysope apele on icest livre
Qu'il translata et sut escrire;
De grieu en latin le torna.
Li roi Alvrez qui malt Tama
Le translata puis en englois '.
L'attribution de cette traduction anglaise d'un tablier latin à
Alfred le Grand est une de ces attributions fantaisistes dont le
1. Esope on appelle ce livre — qu'il traduisit et sut écrire: — de grec en
latin le tourna. — Le roi Alfred qui beaucoup l'aima — le traduisit ensuite en
anglais.
6 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
inoytMi Ap' s\'sf souvent n'iidii coiiitaMe. (réf.iil (railleurs la coii-
hiiiie à celle éjxxjne, en Aniileten'e, de inetfic sur le compte »!<'
ce roi toutes sorles (Touvrcaîies (|u'il iTavail |«»iul coni|iosés. Sur
la foi (le deux manuscrits qui poiteTit Henris au lieu d'Alvrez,
certains savants en ont assig-né la j)al(>rnité àlleni-i Beau-Clerc;
mais rien n'autorise cette hypothèse. Le compilateur de cette
rédaction a dû s'appeler réellement Alfred, et p<Mi à peu on en
a fait le roi Alfred. C'était ainsi qu'un simple collecteur de
fahles du ix" siècle nommé Romulus s'était transformé avec le
temps en l'empereur Romulus. Malheureusement, nous ne |)os-
sédons pas le n-cueil an|L;lais (pii a servi d'original au recueil
de Marie; nous ne possédons pas davantage le recueil latin qui
lui a donné naissance; mais, grâce à deux dérivés de ce recueil
latin, qui ont été conservés, nous pouvons établir nettement la
filiation des cent trois morceaux de la collection de Marie el
son deg-ré de parenté avec les collections antérieures. Or,
si presque tout l'ancien Romulus a passé dans cette collection
française, une notable partie n'en provient pas et dérive d'une
autre source. Quelle est cette source? Elle est multiple. Parmi
ces morceaux étrangei's au Romulus, c'est-à-dire à Phèdre, les
uns sont des inventions propres au haut moyen âg^e, reconnais-
sablés à leur caractère grossier et naïf ; les autres sont des fables
vraiment antiques que n'avait point connues Phèdre, mais (|ui
ont été transmises à ses héritiers j>ar la tradition orale ou par
l'intermédiaire de Bvzance . D'autres sont d<'s importations de
récits orientaux dues aux Juifs : ceux-ci, en effet, ont possédé de
tout tem|»s une riche littérature d'apologues, ju"es(pietousd'origine
orientale; un rabbin <pii vivait dans le Nord de la Franc<' au
xni'^ siècde, Berachvah, les i'(''unit dans lui corpus considérable
qu'il intitula Mis/de S/iualim ou Paraboles du renard. On a (\\uA-
quefois exagéré l'influence de ces paraboles juives sur la formation
des fabliers médiévaux; on ne peut pourtant la nier. D'ailleurs,
avant Berachyab, un autre juif, converti au chrisliaiiismc
Pierre Alphonse, avait |iiihli<'' à la lin du xii" siècle un livre
d'enseignement moral, c(uup()sé de contes indiens, la D/sciplinfi
clrricalia, dont deux traductions françaises (>n vers |)arurent peu
après sous les litres Chnsliemenl ^/'/n/ prrr ii son /ils et JiiKripliiir
(Ir ch-rnie. Mais la plus importante c(Uilriluitiou a (Av Inui'uie à
LES FABLES 7
l'original de Marie par les récits détachés du trésor des contes
populaires dont j'aurai à parler plus abondamment à propos
des Romans du Renard . Ces contes , comme on le verra ,
étaient proches parents des fables tant par leur origine que par
la communauté fréquente des sujets ; ils n'en différaient guère
que par l'absence complète de didactisme et d'intentions morales;
ils étaient destinés à égayer, non à instruire. L'auteur du recueil
anglo-latin n'a pas, du reste, été le seul à emprunter à ce fonds
antique et inépuisable. On saisit déjà cette tendance à enrichir la
collection de Phèdre chez un de ses premiers imitateurs, chez le
compilateur des Fabulas antiqvse qui ne sont (jue les apologues
latins mis en prose et dont il nous est parvenu une copie
écrite par Adémar de Chabanes avant son départ pour la pre-
mière croisade. Nous la constatons, beaucoup plus accentuée, à
partir du xn" siècle, dans les paraboles latines, bientôt traduites
en français, du cistercien anglais Eude de Gheriton, et dans les
recueils d'exemples de Jacques de Yitry et du franciscain
anglais Nicole Bozon. Ces paraboles et ces exemples étaient de
petits récits destinés à être introduits dans les sermons, et dont,
qu'ils fussent édifiants ou plaisants, les prédicateurs tiraient une:
morale. Or, plus encore que dans les fables de Marie de France,
les thèmes empruntés pour ces exemples aux contes populaires
figurent à côté de ceux que fournit Phèdre.
Les Isopets. — Ainsi le recueil de Marie de France nous
montre la fable arrivée au xu® siècle à son com[)let épanouisse-
ment. Et si l'on songe que l'original latin était antérieur d'un
siècle à la traduction anglaise dont Marie s'est servie, on peut
juger avec quelle rapidité ce genre s'est développé au moyen
âge, avec quel goût il était cultivé dans les cloîtres et dans les
écoles avant de fleurir dans la langue vulgaire. Isopet, le terme
qui, pour les poètes français, remplace celui de Romulus, ne
désigne donc pas uniquement les apologues proprement clas-
siques, attribués déjà du temps d'Hérodote au fameux Phrygien
et propagés par des écrits. Ce terme, qui semblait devoir être
spécialement réservé })our désigner l'apport si considérable
par lui-même de l'antiquité, a vite élargi sa compréhension. Il
désigna en outre tous les récits indigènes ou exotiques, sérieux
ou comiques, que la sagesse humaine peut convertir en leçons de
8 LES FABLES ET LE ROMAN DU llEXAUD
conduite, en précrples de vertu. Après Marie de France, le trésor
de ces histoires de provenance inultijile ne lit que s'accroître.
Les communications ([ue les croisades avaient établies avec
l'Orient, avaient ouvert à l'apoloîïue une mine nouvelle et
féconde. Le livre arabe de Galilah et Dimnah et d'autres
ouvrages où l'imajïination poétique de l'Asie s'était plu à enve-
lopper des vérités nbsti'ailf^s sous des formes matérielles et des
couleui's s(Misibl('s s'étaient rapitb'ment ri'qiandus en Europe.
Bref, vers le milieu du xv" siècle, un médecin d'L Im, le docteur
Steinhœwel réunit en un seul corps, à l'usage de ses compa-
triotes, une grande partie de ces pi'oduils ('-pars de la tradition
classique, de l'importation orientale et de la fantaisie popu-
laire. Aux fables du Uomulus (ju'il attribua à Esope et à celles
d'Avianus, il adjoignit dix-sept des cent fables que celui que
l'on appela longtemps Remicius ou Riniicius, Rinuccio d'Arezzo,
venait de traduire du grec, vingt-trois morceaux tirés des collec-
tions de Pierre Alphonse et de Pogge, enfin dix-sept histoires
désignées ordinairement au moyen âge sous le titre de Fahulœ
extravagantes, lesquelles d'ailleurs sont manpiées d'un carac-
tère particulier et se ra[)prochent beaucoup plus du conte d'ani-
maux que de la fable proprement <lite. Ce recueil de Steinhœwel
avait à peine paru qu'il fut traduit en beaucoup de langues et en
particulier en français par un frère augustin de Lyon, Julien
Macho. On peut dire que c'est lui qui a servi de base aux grands
recueils de fables |)ostérieurs, et en particulier à celui de La
Fontaine.
Quelle est maintenant la valeur littéraire des fables du moyen
âge? Avouons-le toul de suite, elle est peu considéiMblc. (Chaque
Isopet est ordinaii'ement précédé d'un prologue oii est exposée
cette idée favorite des clercs qu<; Icnit écrit, (|uel (ju'il soit, ren-
ferme deux signiOcations, l'une exléi-ieurc, laulre [trofonde.
Voici, par excMUpIc, comment (h'bulc Tlsopcl de Lyon :
Un petit jardin ai hanlcy.
Klours et fruit porte a granl i)lanlfy.
Li l'ruiz est bons, la llours novelc,
Dclitaiit)Ie, plaisaiiz cl bcio.
Li lloiirs est cxamitle de l'auble,
Li IViiiz doitriin" prolitaidihî.
LES FABLES 9
Bone est la flour por delitier :
LoLi fruit cuil, se vuez profitier '.
Or, si tous nos poètes ont fait de leur mieux pour nous rendre
le « fruit » profitable, ils se sont peu efTorcés de nous présenter
la « fleur » sous une apparence riante et agréable. Seul, l'auteur
de ce prologue a senti que la morale pouvait ne [)as être tout
dans une faJjle, qu'à coté de la morale il y a un petit drame qui,
séparé de sa compagne, a di'oit à faire bonne figure. Sur ce
drame, il a })orté toute son attention, et, en dépit de la séche-
resse de son modèle, il a réussi à le rendre vivant et animé. Là
oîi le poète latin, en (piatre vers, avait placé le loup en face de
l'agneau, comme deux mannequins privés de sentiment, notre
trouvère humanise les personnages : il nous montre le loup « de
pensé maie saine » et l'agneau « de simple coraig-e », qui
Grant paour ai, ne seit qu'il face,
Quar Ysegrins fort le menace ^.
S'ag-it-il du cerf (pii se mire dans l'eau? 11 se complaît à décrire
la sotte vanit('' de l'animal :
Il se regarde et se remire.
Ses cornes lo cuer li fout rire;
Longues furent et bien ramées,
Moût li samblent estre honorées.
Con plus regarde en la fontainnc,
Plus s'esjohit per gloire vainne.
D'autre part li fait grant destrace
Quant de ses piez voit la magrecc.
Ses chambes trop li desplasoient,
Quar noires et maigres estoient ^.
Si le loup qui a rencontré une tète « moût bien painte et bien
portraite » la trouve « despourvue de sanc et de (dialour », c'est
1. Un petit jardin ai hanté. — Fleurs et fruits II ](orle en grand nombre. —
Le fruit est bon, la Heur nouvelle, — délicieuse, plaisante et belle. — La fleur
est exemple de fable, — le fruit doctrine iirofitable. — Bonne est la fleur pour
le plaisir; — cueille le fruit, si tu veux profiter.
2. Grand peur a, il ne sait que faire, — car Ysengrin le menace fort.
3. Il se regarde et s'examine attentivement. — Ses cornes le font pâmer de
plaisir;— elles furent longues et bien ramées, — elles lui semblent très dignes
d'estime. — Plus il regarde en la fontaine, — plus il se réjouit par gloire vaine.
— D'autre part il éprouve grande détresse — quand de ses pieds il voit la mai-
greur. — Ses jambes fort lui déplaisaient, — car noires et maigres elles étaient.
10 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
soiiloment ajti-rs r.ivdii- « lioiitéc du jtiod, cop ri\, cop la » et
r.ivoir viio iiiscnsildc à sos roii|is :
Celé qui ne voit ne n'ol goule
Et qui n'ai esperit de vie,
Ne se muet, ne brait, ne ne crie.
Li lous la vire et la revire '.
N'ost-cll(^ pas de iiKMiH' des plus aninsanlos, (udic hisloirc du
ji'eai qui s'est vêtu dos plumes d'un |»a(»n?
Ses compaignons de son lignaige
/ Ne doigne voir per son outraige...
Des paons snct la conipaignie -.
Ceux-ci reconnaisseiil sa f(die :
Chescuns s'an trufTe et s'an cschigne :
« Di nous, font il, es tu trovec
Geste robe, ou se l'as aniblee ^. »
Et tous de courir sur lui et de le chasser après l'avoir dépouillé.
11 n'ose revenir auprès des siens; il les fuit pour « covi'ir sa
honte »; mais ils l'ont hientot découvert et se moquent de lui :
Mes sires li paons, ce dient,
Per cortoisie quar nos diles,
De vostre robe que feistes?
A menestrier l'avez donee,
Espoir, por vostre renommée. »
Li antre dit : « Mais l'a juhio
Li compaiiis per sa drueric. »
L'autre dit : « Mais est en la perche;
Se tu ne m'an croi, si l'cncercho.
Il en veut faire paremant
Es bons jours por desguisemant '. »
I. Celle-ci qui ne voil ni n'ciilcrul ^^oiillc — cl i|ui n'a soiil'llr di- vie. — m-,
se nieiif, ne Ijrait, ni ne cric. — Le loup la toviriic et rolouriic.
■2. Ses compaftnons de son lignafre — il ne (laif.'nc voir par sa prcsomplion.
— Des paons il suit la compagnie.
3. Chacun s'en moque et s'en raille : — •• Dis-nous. Innl-ils, as-lu trouvé — cctti'
robe ou l'as-lu volées? ..
l. Messire le paon, discnl-ils. — |)ar courtoisie ililcs-nous — de votre robe ce
ipic, vous fîtes. — A un ni (•n ri ri ci- vous l'avez dcuinéc — pcut-ctre pour votn^
renommée. — L'autre dil : Mais il la jouée, — le compagnon, par galanterie. —
L'autre dit : Mais elle esl a la perche. - si tu ne m'en crois, va l'y voir. — D
en veut faire un ornenu-nl - ipii an\ bons jours lui servira de déguis<Mnenl.
LES FABLES U
On serait sans douto on droit de reprocher quelquefois à ce
poète sa prolixit»''. Souvent même, comprenant mal le texte
qu'il avait sous les yeux, il en a dénaturé la pensée et a faussé
Tesprit du récit. On ne peut cependant lui dénier une valeur
personnelle; il fait sieiuic. la [tlupart du temits, la plate narra-
tion de son modèle et lui donne du coloris.
La morale dans les Isopets. — Il n\m est jiuère de
même des autres auteurs d'Isopets. Ceux-ci, en général, ou
paraphrasent platement leur original ou rivalisent de sécheresse
avec lui. Dans Marie de France elle-même, dont le talent d'écri-
vain est incontestable, le récit est froid, impersonnel; on y
chercherait en vain une observation malig-ne, des points de
vue variés; sobre et resserré, il coule sans cesse, uniforme; le
conteur n'y intervient nulle part, ni ne montre la moindre sym-
pathie pour ses personnag-es. Il est vrai que le souvenir, tou-
jours présent à notre esprit, du génie avec lequel La Fontaine a
traité l'apologue, ne peut que nous empêcher de goûter entiè-
rement ce que les formes grêles de nos vieux Isopets ont sou-
vent de naïf et de charmant. D'autre part, l'emploi constant du
même mètre donne une réelle monotonie à leur narration, dans
laquelle la variété des rythmes eût sans doute introduit plus de
vie. En somme, les fables médiévales les meilleures n'offrent
que des qualités secondaires : clarté d'exposition, rapidité
du récit, parfaite appro[)riation de la morale à l'action. Mais
n'étaient-ce pas là les conditions essentielles du g-enre, tel que
le comprenaient nos poètes entre le xn" siècle et le xv% et pou-
vait-on leur demander davantag-e? Les recueils d'apologues de
Phèdre et d'Avianus étaient sortis des écoles des rhéteurs et
n'étaient au fond que des collections de thèmes d'exercices ora-
toires. Dans les cloîtres, tout en continuant à servir à assouplir
le style et à former à la science du développement, ils étaient
peu à peu devenus, sous l'influence des idées chrétiennes, des
formulaires de règles de conduite. C'est alors qu'on prit l'habi-
tude d'ajouter à chacune des histoires une épimythie, c'est-à-dire
la conséquence pratique, le précepte qu'on pouvait en déduire.
Les aflfibulations dont les apolog'ues de Phèdre et d'Avianus
sont pourvus n'ont rien d'antique ; elles sont la plupart apocry-
phes et sont l'œuvre du moyen âge. Celui-ci considéra désormais
12 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
la nioralo comme inhérontc an n'-cit, coiniiio sa comiJaiiiif insé-
[»aral>lo; toute faltlc fui un raisonnement à deux jiarties dont la
première, le récit, formait les prémisses, la seconde, la morale,
fournissait la conclusion. Par suite, l'invention dans ce genre
de poésie, tjnomique par excellence, tendait à trouver un
exemple qui traduisît exactcuuMil la vérité à enseigner; le
conteur devait s'effacer devant le moraliste. L'histoire narrée
n'ayant sa raison d'être (jue dans l'utilité qu'on peut en tirer,
les héros qui y jouent un rôle « ont perdu, dit foi't justenumt
M. Gidel, toute l'originalité d'une [)ersonne; ils ne sont plus que
des préte-uoms. Ils servent à une démonstration, ils se prêtent
aux comhinaisons d'un jeu savamment (•()ml)iné; ils parlent
peu, et comme on veut les faire parler. Dans toutes leurs actions
perce la rigidité de la logique et l'efTort du raisonnement. Aus-
sitôt (|u"ils ont assez dit, assez fait pour la conclusion qu'ils
ménagent, ils se retirent; le théâtre leur est fermé. Ils n'ont fait
<pi'y paraître, ils ne s'y sont jamais étahlis comme dans un
domaine qui leur fût propre. »
C'est donc par la morale que les Isopets peuvent surtout offrir
de l'intérêt. D'après l'idée que leurs auteurs se faisaient de la
fable, ils attachaient très peu de pi'ix à l'exemple, à ces
« bourdes », comme dit l'un d'eux, ajoutant qu'il faut aller en
chercher la substance et la moelle dans les derniers vers. Là
seulement ils ont ])U imprimer la marque de leurs préoccupa-
tions |»ersonnelIes ou celle des idées de leur temps. Et, de fait,
les épimythies de Marie de France diffèrent assez sensiblement
de celles des autres fabulistes, (jui ont vécu après elle. Celles-
là, en effet, portent véritablement leur date. Elles nous repla-
cent en pleine féodalité. Seigneurs, bourgeois, vilains, sorciers,
mauvais juges, usuriers défilent successivement devant nous, et
chacun y reçoit sa leçon. Les temps sont durs, l'injustice et le
mal liiomphent partout; mais, comme nous l'enseigne l'histoire
des lièvres et des grenouilles, où ti-ouver une terre où r(»n |tuisse
vivre
saii/. poour
Ou sanz U'uvcil on saiiz dolour?
Le triste sort des Innuidcs arrache à Marie des larmes, mais
j'oiril de cr'is de haine. Si elle l'ecoinmande aux grands la droi-
LES FABLES 13
ture et la modération, elle ne cesse de iirècher aux petits Toliéis-
sance et l'aversion de la félonie :
Nus ne puet mie avoie honeur
Qui honte fait a son seinur.
Et si l'on n'est point récompensé de son dévouement, si l'on
souffre, que faut-il faire? Se révolter? Non, mais se résigner et
Prier a Dieu omnipotent
One de nous face son plaisir.
Dans les autres Isopets on trouve une morale moins spéciale,
moins individuelle. Elle ne s'adresse plus à certaines classes
d'une société déterminée, mais à l'homme de tous les temps et
de tous les lieux. Cette généralité d'observation , nos poètes
l'avaient sans doute rencontrée dans leurs originaux latins dont
les épimvthies sont la plupart d'une lamentable banalité. Mais
ils ont ceci en propre d'avoir complaisamment développé cette
philosophie enfantine, d'avoir déployé toutes les ressources de
leur style pour délayer ces préceptes familiers qui veulent être
rendus en quelques traits vifs et précis et ne valent que par la
brièveté de l'expression. C'est que ces poètes ont vécu à une
époque de didactisme à outrance, au xni" siècle et au xiV où
sévit la manie de moraliser sur tout, où chacun s'ingénie à
étaler une science creuse et insipide d'interprétation allég:orique.
Les fabulistes moins que d'autres pouvaient échapper à cette
influence malsaine. Il ne faut pas trop leur en vouloir. Car s'ils
se montrent prolixes à l'excès dans leurs réflexions morales,
leur bavardag-e est loin d'être toujours de mauvais aloi. Sou-
vent, en effet, il dénote un sérieux effort d'étudier le cœur humain
et d'en analyser les sentiments. Là, plus que partout ailleurs, on
saisit l'éveil de la pensée philosophique à la limite du moyen
Affe .
14 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENAUD
//. — Les Romans du Renard.
A côté (les fal)les il r.iul jihiccr une x'-rje de |)orm('s dojit la
popiilaiitr a été considérable au moyen àsre : ce sont les
Romans du Renard. Eux aussi, en effet, ils ont des bêtes |)Our
héros : le 2on|iil, sous le nom de Renard (appellalif qui a lini
par se substituer à lancien nom commun désignant cet animal),
y occupe la place la plus importante en face du loup, son prin-
cipal antagoniste, <lu lion, du ('oq, de l'ours, du chat et de
beaucoup d'autres. En outre, un certain nombre de parties de
ces poèmes rappellent les apolog^ues latins ou français que nous
avons vus être en cours du ix*" siècle au xvr. Mais, comme on
le verra, des flifférences profondes séparent ces deux sortes
d'ouvrages. Les Romans du Renard constitu(Mit un genre tout
à fait à part et beaucoup pkis original.
Nous en possédons (piatre : le Roman de Renard proprement
dit, le Couronnement Renard, Renard le \ouveau et Renard le
Contrefait. Les trois derniers sont notablement dilTérents du
premier, dont ils sont sortis.
Homan de Renard. — - Le Roman de Renard nest pas un
poème, mais une collection de poèmes, ou, pour employer
l'expression consacrée, de branches dont l'étendue, le nombre
et la dis[)Osition ont sans cesse varié. Assez restreinte à l'ori-
g-ine, cette collection n'a fait que s'accroître jusqu'à la tin
du xm*" siècle; les manuscrits de cette époque ont porté le
nombre de ses parties à vingt-six, chitlre arbitraire, |iuisqu"on
[)Ourrait à volonté distraire de beaucou|) d'entre elles un ou
]ilusieurs épisodes et les considéi-er comme des morceaux
isolés. Quand commença à se former celte <-ollection? Comme
pour tant d'œuvres <lu moyen âge, nous ne pouvons saisir
l'embi'von dOii elle est sortie; la germination de cette plante
est mystérieuse. Guiberl de Nog'^ent, dans le i-écit qu'il a laissé
sur les troubles de Laon imi 1M2, ra|tj)oi'te que l'évècpu' (îraudi'i
avait riiabilude d'apjteler im de ses ennemis Isengrin, et il
ajoute : « (^esl le nom (pie cerlMins donnent an loiq». » (! l'st
aussi celui du loup dans le ltoni;in de Ih-n.ird. Touletois ce
LES ROMANS DU RENARD 15
ti'Fiioiiinage permet seulement de .su|)posei' que déjà une partie
de l'œuvre des trouvères était connue, avec les noms des princi-
paux héros; aucun texte de cette époque m) nous est parvenu.
Ce n'est qu'au milieu du xii" siècle que l'épopée animale
apparaît tout à coup; mais elle est déjà un arbre touffu aux
puissantes racines. Non moins obscure est la personne des
auteurs de cette ample histoire. Trois seulement se sont fait
connaître à nous : Richard de Lison, Pieri-e de Saint- Cloud et
un certain prêtre de la Croix-en-Brie; mais ils ont dû être
légion, et déjà au xii^ siècle, surtout au xm% leur nombre s'est
accru d'une foule d'ouvriers qui, dignes émules des rajeunis-
seurs des chansons de geste, leurs contemporains, ont repris
chaque épisode pour le remanier et hélas! trop souvent pour
l'afftidir et lui enlever sa saACur première. Il est donc difficile
de dire d'une façon })récise où naquit et oij se développa le
Roman de Renard. Plusieurs raisons inclinent pourtant à croire
que ce fut au Nord, dans la Picardie, la Normandie et l'Ile-de-
France. La langue des différentes parties de la compilation est
généralement celle de ces provinces et les localités çà et là
désignées appartiennent à cette région.
Ce morcellement à l'infini du sujet, cet élargissement pro-
gressif de chacun de ses thèmes, cette collaboration multiple
d'auteurs d'âge et de })ays différents n'ont [>oint, chose éton-
nante, ou n'ont que peu romjtu l'unité de l'ensemble. Elle s'est
maintenue presque intacte à travers deux siècles de création el
de refonte simultanées. Chacun des trouvères, en ajoutant une
nouvelle aventure, chaque l'emanieur, en s'elîorçant d'enrichii'
l'ancienne matière, s'est considéré comme le dépositaire d'une
tradition et l'a respectée. Cette tradition, c'était d'un côté le
triomphe de la ruse du renard sur tous les animaux [dus forts
que lui, de l'autre, et par un contraste heureux, l'échec de son
habileté devant les bêtes petites et sans défense. Vainqueur du
loup, du chien, de l'ours, du cerf, il devait s'avouer impuissant
en face du coq, de la mésange, du corbeau, du moineau. Les
actes de cette vaste comédie à double ressort devaient se
dérouler autour d'un événement central, qui dominait tous les
autres, la guei're sourde d'abord, violente et acharnée ensuite,
entre le renard et le loup, fertile eu incidents, riche en péripé
16 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
ties (le toutes sortes, et lorsque, las de ses défaites, abreuvé de
honte, le loup venait crier justice aux |>ieds du lion, le roi des
animaux, c'était au milieu d'un concert formé par les ])laintes
des autres victimes du renard qu'il faisait entendre ses récla-
mations. Telle a été la donnée transmise de trouvère à trou-
vère, tel a été le canevas sur iocpnd ils oui Itrodé tour à tour.
Quelques-uns, au premier abord, semblent s'être écartés de la
tradition ; mais, en reg^ardant de près, on voit qu'ils n'ont fait
que substituer en face du renard de nouveaux personnages aux
anciens; le fond des aventures est resté presque le même. Il y
a eu véritable déviation seulement quand les branches n'ont
point mis Renard en scène : ainsi trois nous montrent le loup
aux prises avec un prêtre, aA'ec des béliers, avec une jument;
une autre a pour personnages le loup, l'ours, un vilain et sa
femme ; une autre enfin conte l'histoire d'un chat et de deux prê-
tres. Mais ce sont là des exceptions, qui se sont produites d'ailleurs
assez tard. Abstraction faite de ces quelques récits, le Roman
de Renard forme un cycle qui présente, sous des apparences de
chaos et de désordre, une réelle et puissante unité.
Ce qui n'a pas peu contribué à créer et à prolonger cette
unité, c'est l'habitude constante qu'ont eue nos poètes de donner
des noms à leurs personnag-es. Ces noms sont de deux sortes.
Les uns sont, comme on l'a dit, « parlants «; le rapport entre
le signe et la chose signifiée y est nettement visible. Tels sont
ceux du lion Noble, de la lionne Fière ou Orgueilleuse, du
taureau Bruiant, du mouton Relin, du coq Chantecler, du
limaçon Tardif, du rat Pelé, du lièvre Couart, etc. Ils sont
évidemment les ])lus récents; car ils no sont portés |>ar aucun
des acteurs ]»rimilifs. Les autres, au contraire, sont attri-
bués aux personnages principaux, et, de plus, par leur forme
même, ils présentent un intérêt plus grand. Pourquoi le groupil
s'appelle-t-il Renard, le loup Iseugrin, la louve llerseiil. la
g-oupille Richeul ou llermeline, l'ours Rruno, l'âne Bernard,
le chat Tiberf, le corbeau Tiéccdin, le moineau Drouïn, le
blaireau Grimbert? Ces dénominations sont incontestabbuuent
allemandes, et le célèbre Jacob Grimm s'était surloul appuyé
sur ce fait pour établir qu(> b; Roman de Renard était d'origine
g-ermauique. L'allribulion d(r ces noms à des animaux serait
LES ROMANS DU RENARD 17
simple à expliquer s'ils avaient été réellement portés par des
hommes en France à la même époque. Et, de fait, on rencontre
assez souvent ceux de Renard, de Hersent, de Richeut. Il n'en
est pas de même de ceux de Tibert, de Grimbert, de Bruno et
d'Isengrin. Ceux-ci, comme l'a fait remarquer M. G. Paris,
n'étaient guère répandus que dans une certaine région de l'Est,
et ce savant en a conclu fort ingénieusement que c'était un
poète de Lotharingie qui, au x" siècle, aurait eu le premier
l'idée de chanter en latin la guerre du loup et du renard, et que
son œuvre, oîi ces noms étaient déjà employés, aurait été, à
partir du xi^ siècle, traduite, développée par nos trouvères du
Nord pour aboutir, au xni'' siècle, à la compilation que nous
possédons. Quoi qu'il en soit, ces noms germaniques, aussi
bien que les noms parlants, n'ont rien de traditionnel, rien
de populaire. L'usage courant atTuble sans doute certaines
bètes de noms humains; mais il ne le fait que pour des bêtes
domestiques ou apprivoisées, pour la pie, le perroquet, le cor-
beau, le mouton, l'àne, l'ours en captivité. Or, dans le Roman
de Renard, les personnages sont, en général, des bêtes à l'état
sauvage et agissent comme telles. Il y a donc eu là création
individuelle, poétique, quelque chose de voulu. Et l'on peut dire
Cj[ue du jour où un poète s'avisa de chanter non pas le goupil, le
loup, la louve, mais Renard, Isengrin, Hersent, l'ensemble des
aventures de ces héros et des autres s'éleva au rang d'une
épopée. Ils cessaient d'être, comme dans les fables, de simples
représentants de leur espèce; ils devenaient de plus des indi-
vidus toujours semblables à eux-mêmes, ayant d'une branche à
l'autre les mêmes gestes, les mêmes passions, les mêmes ridi-
cules. Le goupil mis en scène n'est pas tel ou tel goupil, c'est
Renard et rien que Renard; il nous offre sans doute les traits
g"énéraux de son espèce, mais sous une physionomie qui lui est
propre, avec une personnalité bien marquée, d'une impression
forte. Il en est de même de tous ceux qui l'entourent, du loup
Isengrin, du chat Tibert, du coq Ghantecler et des autres. Et,
par suite, du même coup, ils sont devenus immortels. Dans
quelque piège qu'ils tombent, quelque défigurés et meurtris
qu'ils en sortent, ils survivent à toutes leurs blessures, à
toutes les catastrophes. Leur disparition n'est que momentanée;
Histoire de la langue H. ~
18 LES FABLES ET LE HO.MAN DU RENAUD
il faut qu'ils se montrent de nouveau à nos veux, rlcnicls [ilas-
(rons (les inalicieiises attaques de Renard (jni. lui. <'sl le plus
iniinorlcl dr tous, étant le [dus invulîKM'ahlc
Sources du Roman de Renard. — (Icttc iudiviilualilr
netleuient accusée des personuapes, cet accord constant et en
quelque soi'tc tacite entre tant de poètes j»(»ur donner aux héros
les mêmes attitudes et les présenter dans des situations toujours
identiques les uns vis-à-vis des autres, voilà des caractères
vraiment é[tiques. Et c'est jtar là que le lioinan de Ilenard se
distine"ue de ses sources. Nos trouvères, en etVel. en dé'[iit du
nombre et de la variétt' de leurs récits, n (»ut |»resque rien
inventé. S'il est un méi-ite dont ils se sont peu souciés, c'est
celui de loriiiinalité. Comme presque tous les poètes de
l'époque, ils ont pris paresseusement des thèmes tout faits. On
a cru longtemps que les fables antiques seules les leur avaient
fournis, que le Roman de Renard se rattachait directement
à la littérature latine des cloîtres et des écoles. Sans doute,
en lisant les titres de certaines branches, comme le Partaj^e
du lion. Renard et le corbeau. Renard et le coq. Renard
médecin, etc., on sonore aussitôt aux recueils phédriens (pii ont
traité des sujets analogues. Il n'était pas rare d'ailleurs, parmi
les clercs, entre le x" siècle et le xn", de composer, sur le
modèle des apoloirues classiques, des drames d'animaux [dus
amples que ceux-ci et ne dideranf i!uère des blanches du
Roman de Renard «|ue |>ar leurs int(Mdions didacti([ues. satiri-
ques ou allégoriques. Nos |)oètes auraient donc été les héritiers
et les continuateurs des moines «[ui leur auraient transmis
les fables anti([ues et leurs [)ropres cr(''ations conçues sur le
modèle de ces fables. Cette explication des (U'iiiines du Roman
de Renard n'est vraie ([u'en partie. 11 est incontestable (jue
certaines de nos branches se sont inspirées des fables ésopi-
ques ou des [loèuies latins sortis des cloîtres. Mais entre les
deux ouvrages il n'y a (|u"un lien indirect et une parente'" bdn-
taine. Ce n'est iiiière par les livres (|ue les auteurs du Roman de
Renard ont dû avoir connaissance^ de ces fables et ces [loènies.
A force d'être traili-cs ilnns les (''ccdes. d"v servir de thèmes
|)oui' des d(''ve|(»|»peineiils I ill('-ra ii'es. les scènes d aniîuaiix
étaient passées, en qneli|ue soi'le, dans le domaine <'oniinnn.
LES ROMANS DU RENARD 19
faisaient autant partie de la littérature orale que de la littéra-
ture écrite, et, en se transmettant ainsi do liouche en bouche.
elles avaient nécessairement subi quelques changements, reçu
certains embellissements, et surtout s'étaient dépouillées des
éléments didactiques que les livres seuls pouvaient leur con-
server. C'est sous cette forme nouvelle qu'elles ont pris place
dans le Roman de Renard ; c'est une longue et séculaire propaga-
tion orale qui, seule, nous donne le secret des différences sou-
vent profondes qui séparent les récits français des apolog-ues et
des poèmes latins dont ils peuvent être issus.
Mais cette littérature classique et cléricale n'est point la seule
mine qu'ont exploitée nos trouvères. Il en est une autre, non
moins riche, qu'ils ont explorée en tous sens et dont ils ont tiré
la plus grande partie, sinon la meilleure, de leur œuvre. C'est
la littérature jiopulaire, c'est-à-dire l'ensemble des contes d'ani-
maux, si considéralde au moyen âge, formé d'apports du nord
de l'Europe et surtout de l'Orient, vaste amalgame d'histoires
d'origine, de nature, de caractères divers, qui, avec le temps,
s'étaient fondues et assimilées. Ces contes, parents des fables
classiques par la naissance et aussi par la communauté de
sujets, mais qui s'en disting-uent par une absence presque com-
plète de didactisme, par leur fin qui est d'amuser et non d'ins-
truire, sont relég-ués aujourd'hui au fond des campagnes et
g-oûtés seulement des illettrés. A l'époque où vivaient nos
poètes, au contraire, ils jouissaient d'une vie plus intense et
s'épanouissaient en pleine lumière. Nobles, bourgeois, vilains
prenaient un égal plaisir à les répéter ou à les entendre:
ils pénétraient, nous l'avons vu, dans les recueils de fables,
servaient d'exemples dans les sermons. C'est dans ce fonds
inépuisable que les }>oètes sont allés chercher la plupart des
aventures du goupil; ils en ont tiré même l'idée mère du cycle,
celle de l'inimitié traditionnelle du renard et du loup. Cette
conception fondamentab', peu visible dans les fables classiques,
éclate au contraire dans les contes populaires; elle y domine
des groupes entiers de récits; elle en est l'âme. C'est de là
qu'elle a été ti'ansportée dans le Roman de Renard.
Mais qu'ils se soient servis des fables classiques ou des contes
populaires, les auteurs du Roman de Renard n'ont pas été de
20 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
simples imitateurs; ils ont su faire œuvre orii:inale. Ciiaque
falde ou chaque conte, en pénétrant dans le cycle, s'est aussitôt
transformé, a été animé d'une vie nouvelle. Xon seulement la
matière s'en est élarg^ie, s'étoff'ant de tout ce que l'art si éminem-
ment narratif du temps pouvait y ajouter de dramatique et de
piquant; mais do plus chaque histoire a pi'is l'accent et lo four
de l'époque. C'est une loi dominant presque toutes les })roduc-
tions du moyen Ag"e que chaque écrivain perçoive ce qu'il tire
de la tradition à travers le prisme tronq)eur de ses croyances,
de ses pensées et de ses hahitudes. Incapahle de transporter son
imag-ination dans le temps et l'espace, de replacer hommes et
choses dans leur véritahle milieu et de les peindre sous leur
aspect réel, il s'assimile tout, modèle tout sur ce qu'il voit et
connaît, enserre et étoufTe tout dans le cercle étroit de ses senti-
ments et l'horizon horné de sa vie. Cette esthétique enfantine et
à courte vue, qui nous fait raison de la médiocrité de tant
d'œuvres dans les premiers siècles de notre littérature, a fait par
contre la fortune du Roman de Renard ; c'est à elle qu'il doit
son oripnalité. Rien d'ahord ne se prêtait davanta§:e à des
métamorphoses que les fahles et les contes d'animaux; rien
n'était plus malléable que ces histoires aux contours fuyants,
aux formes indécises, auxquelles plusieurs siècles d'existence
n'avaient jamais pu assurer la stabilité ; la marque des inven-
teurs y était trop peu imprimée pour que des écrivains n'y
pussent enfin mettre leur marque personnelle. D'autre part,
en groupant ainsi sous une idée commune les mille incidents
de la guerre du i-enard contre les autres animaux de façon à
former uno action à la fois une et variée, en donnant en outn»
aux héi'os lie cette action des noms humains, nos poètes, incon-
sciemment sans doute d'abord, mais fatalement, ont été amenés
à rapprocher de plus en plus cette geste d'un nouveau genre,
des gestes (jiii étaicnl chantées autour d'eux. Peu à peu, par des
degrés insensibles, les bêtes qui, à l'origine, représentaient nos
faiblesses, nos passions, nos vices, et dont les actes, conformes
à l'obscrviition, n'étaient (ju'une paiYidie à jteine transparente
des actes des lioMinies, sont devenus des licdumcs; les mobiles
purement matériels (|iii les f.iis.iient .iizir ont c<''(l('' la [dace à des
mobiles moraux ; leur e\l(''iieur est iiiènie dexcMU à la longue
LES ROMANS DU RENARD 2i
identique au nôtre : la comédie animale s'est laissé pénétrer de
proche en proche et absorher enfin tout entière par la comédie
humaine. Bref, à côté de l'épopée héroïque, grandiose, toute
nourrie d'admiration pour le courage et la vertu, de mépris pour
les félons, s'est peu à peu dressée sa caricature, une épopée bur-
lesque, célébrant la ruse sous toutes ses faces, contemptrice de
toutes les lois et de toutes les conventions, foulant aux pieds ce
qui est beau et noble, l'épopée de l'ancêtre de Panurge et de Figaro.
L'anthropomorphisme, voilà donc ce qui particularise le
Roman de Renard en regard des fables et des contes qui en ont
fourni le fond. Lui seul nous explique la création de cette
épopée et son immense développement; lui seul nous donne la
cause de sa grandeur et de sa décadence. C'est que de discret et
de timide, d'inconscient, on peut dire, qu'il fut d'abord, il devint
bien vite audacieux, et à la lin impudent, sans frein. Une fois
sur la pente, nos poètes ne surent point s'arrêter. C'était, en
effet, une pente glissante; c'est l'écueil du genre que cette
limite presque insaisissable entre la vérité et la fantaisie. Où
commence le travestissement? Quand doit-il s'arrêter? Rien
n'est plus difficile à observer, sinon à définir, que ce juste équi-
libre? D'ailleurs, combien de fables même et de contes nous
choquent par certains traits qui vont au delà de toute vraisem-
blance ! Le langage donné aux bêtes est la principale source de
ces excès. Et encore, dans les fables et les contes, la parole leur
est seulement prêtée. Dans le Roman de Renard, elle est tout
entière à eux; ils s'en servent pour leur propre compte. Si l'on
joint à cette cause extérieure d'autres causes plus intimes, la
réunion des animaux en société, leur groupement autour d'un
roi, l'association de compérage du goupil et du loup, les rap-
ports adultères entre le goupil et la louve, on conçoit facilement
que, par une évolution nécessaire et fatale, Renard, Isengrin,
Brun, Noble, Chantecler et autres soient de }dus en jdus devenus
des prête-noms, aient fini par cacher derrière eux un person-
nage, aient parlé et agi comme des hommes, et même comme
des hommes du moyen âge; que chaque branche d'histoire
plaisante d'animaux ait abouti à un fabliau, et de fabliau soit
devenue une satire, et tout cela successivement dans le cadre
invariable, immuable de la même épopée.
2'Si LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
Nous no possédons pas à Télal intact los hi-anclics do la pro-
inière période du cycle. Ce qui nous ost parvenu du Roman de
lienard se compose de reproductions moins naïves et plus jtro-
lixes des récits antiques. Mais il nous est possildc de i-econsti-
tuer en partie ceux-ci grâce à deux poèmes, l'un latin, l'autre
allemand, ant«'rieurs à notre collection et qui sont certainement
sortis des contes fi-ançais.
L'Isengrinus et le Reinhart Fuchs. — Le poème latin,
VIsent/r/Hus, fut composé au milieu du xn" siècle par maître
Nivard de Gand. Dans un cadre clérical et satirique, l'auteur a
enchâssé des histoires d'animaux (pi'il avait la j)lupart emprun-
tées à des poètes français. Il s'en est servi sans doute dans un
dessein particulier : le protagoniste du drame est, en efl'et, le
loup; le r(Miai'd n"aj»paraît (ju'au second plan; sous le mas(|ue
'd'Isengrinus, ]\ivard a voulu tourner en ridicule les mœurs
éhontées des moines et des ahhés, faire entendre d'amères
revendications contre Bernard de ('lairvaux, le pape Eug:ène III
et Roger de Sicile. Aussi chaque épisode est-il encomhré d'un
amas de sentences, d'un luxe débordant d'interminables dia-
log'ues qui l'enserrent et l'étouffent comme dans une cang-ue
épaisse. Mais si l'on brise cette enveloppe, si l'on met le conte
à nu, celui-ci apparaît naïf et sans prétention, amusant même
et tel que nous le trouvons dans les branches les plus ing:énues
du Roman de Renard.
Nous saisissons beaucouj» plus sur le vif, la manière des
anciens trouvères dans le poème allemand, le Reinhart Fuchs,
écrit vers 1180 pai- l'Alsacien Henri le Glichezare. Ici, en effet,
l'auteur n'a pas adapté les contes à une fin particulièi'e et étran-
j^ère au récit lui-même; il s'est contenté, et dans un style sou-
vent charmant, (b' tra(biirc aussi ticb'demenl (pie possible les
histoires françaises du goupil; ce n'est que très rarement (ju'il a
pris des libertés avec le texte. Il a même eu le mérite, rare pour
un inh'r|>rétateur de cette épotpie, de former un tout harmo-
nieux de cfs liistoircs «pii lui a\ai('nf (''l<'' sniTinciil liausniises
en grande partie indépendantes b's unes (b's autres; il a su les
grouper artistement, ménagreaut l"iiil(''iè!, el coiidiiisaul le lec-
teur de sur|trise en surprise.
Voici ces bisloires telles à peu près (pTelles ('taieut coutt-es du
LES IIOMANS DU RENARD 23
tomps (lu Glichezarc. ('.cttc coarto et rapide analyse doniiera une
idée de la nature et de Tensemble du cycle déjà |»res(|ue coniplcl
au milieu du xn" siècle.
C'est (Talxjrd le dél)at entre Renard et quatre aniiuaiix jdiis
faibles que lui. II sru |ii(Mid successivement au c<)(| CliMiiteclei-.
à la niésaniic, au corbeau Tiécelin et au (diat Tibert, et cbaque
fois sa ruse écboue piteusement.
(^bantecler commence par être ilu[)e : malgré ravertissement
d'un songe, malgré les sages avis de sa femme Pinte, il prête
l'oreille à Renard (jui arrive à le persuader de cbanter les yeux
fermés comme son père Chanteclin ; il est saisi et em[iorté au
moment oi:i il jetait une note éclatante. Mais comnu', l'alarme
<lonnée, des paysans poursuivaient le ravisseur, Ghantecler lui
conseille de répondre à leurs injui-es; Renard desserre hi
gueule, et le coq s'envole à tire-daile. — Ainsi dé(^u par un
« petit cocbet » de ferme, comme il le dit, il va se faire berner
[lar une mésange. Celle-ci, ])erchée sur un arbre, accepte sour-
noisement de venir domier un baiser de paix à son ennemi
<]ui sera étendu sur le dos, les yeux fermés. Elle prend « plein
son poing » de la mousse et des feuilles, descend de branche
en branche, et les introduit prestement dans la gueule du goupil
au moment où celui-ci croit la happer. — Tiécelin le corbeau
est, comme Chantecler, une première fois dupe de Renard. En
se haussant pour lui montrer sa belle voix, il écarte ses pattes
l'une de l'autre, et le fromage qu'elles tenaient enserré tombe à
terre. Mais Renard veut avoir aussi le corbeau. Il prétexte une
blessure qui l'empêche de se traîner et prie Tiécelin de venir
ôter de près de lui ce fromage dont l'odeur l'incommode.
Tiécelin descend, et ce n'est qu'à grand'peine qu'il échappe à
la iirifïé du rusé. — Enfin Renard rencontre Tibert dont il flatte
l'agilité, espérant le faire prendre à une trappe de sa connais-
sance; mais, après plusieurs épreuves de course et de saut, c est
lui ([ui est pris au [>iège, et il en sort avec une patte meurtrie,
heureux de ne pas avoir laissé sa peau aux mains d'un paysan.
Là finissent les mésaventures de notre héros : il a payé sa
dette aux petits, aux humbles. Ce ne sont plus maintenant que
victoires remjiortées sur la violence et la force. Alors entre en
scène son implacable ennemi, le loup Isengrin ; alors commence
24 LES FABLKS ET LE ROMAN DU RENARD
nilic 1rs (l(Mi\ .iiiim.iiix (•('ll(> iiitciiniiiahlc « iioisc » doiil les
|>(''iiitt''li('s, (r.ilidr*! i:i(»|cs(ju<'S ti C()mi(|U('s, (Icvicniiciit à la lin
presque trajiiques.
L'acc(»rd règne tout (rahord entre les deux animaux : ils
vivent en associés, en coni|ières. Tsengrin , quand il va à la
chasse, confie sa femme à Henard qui s'empresse de lui faire
sa cour. Mais l'ininiiti»'' ne larde pas à éclater. Un jour, jtour
satisfaire la faim enragée d'Isengrin, Renard, contrefaisant
l'estropié, attire à sa poursuite un paysan; celui-ci, afin de
courir plus vite, a jeté à terre un gros quartier de porc qu'il
avait sur l'épaule. Isengrin survient aussitôt, s'empare de ce
« bacon », et quand Renard arrive pour réclamer sa part, le
g'iouton a déjà tout dévoré et lui ofl're ironiquement la hart.
Une occasion s'oflre aussitôt à Renard de se veng'er. Isengrin,
hourré de lard, a soif; il l'emmène dans un cellier, et là le loup
s'enivre si bien (juil chante à tue-tète, attire par ses cris les
paysans et est roué de coups.
Renard se sépare de son compère et décidi^ Bernard làne et
Belin le mouton, mécontents de leur sort, à chercher fortune
avec lui. Ils ne vont pas loin. Ils s'étaient installés, pour y
passer la nuit, dans la maison du loup qui était absent. Celui-ci,
voulant rentrer chez lui, est mis en piteux état par les trois
voyagein\s qui se sauvent. Mais Hersent les atteint avec une
tron|»e vengeresse de loups; les fugitifs grimpent sur un arbre;
Bernard et Belin ne peuvent rester longtemps accrocliés aux
branches, se laissent tomber, et écrasent dans leur chute <pud-
ques-uns de leurs ennemis; les autres s'enfuient épouvantés.
Bernard et Belin rejilreiil chez eux, di'gonlés des voyages.
Renard, lui aussi, redoutant la vengeance d'iscnigrin, ilonl le
ressentiment n'a fait (|ue croître depuis (|u il le soupçonne d être
l'amant de sa femme, se retire et s'enferme dans son château
de Man|iei'lnis.
Lri j'iiir (|iril laisail rôtii- d(>s angnilles, Isengrin cpii |iassail
par là, atlamé, lui demande à manger. Renard lui |»romet du
poisson en aitondanee et le conduit, à la tombée de la tniit, à
nn vivier. 11 Ini fait croire (piil n a (pi'à |dong(M' sa (|uene dans
reaii; les poissons \iendront s"\ prendif. (!(»nime on t'Iail ("n
liivei', l'eau g''è|e, la ipieiie es! liienl(M prisonnière. A I aube.
LES ROMANS DU RENARD 25
Lsoiiiiriii, offravi' |>ar 1 ari'ivéo dt^ cliasseur.s ol de cliiciis, rompt
sa queue dans les eiïbrts qu'il fait pour se sauver. Uiie autre
fois, Renard le persuade de descendre dans un puits où lui-
jnèiue était d(\seendu jtar imprudence, lui assurant qu'il y trou-
vera le Paradis terrestre avec toutes ses délices; et quand le
seau qui entraîne^ au fond \o pauvre^ imbécile fait remonter celui
où était assis Renard, celui-ci lui dit plaisamment : « Telle est
la coutume : quand l'un s'en va, l'autre vient; moi, je vais en
paradis, toi tu vas en (Mifer. » Isenjirin reste toute la nuit dans
l'eau ]»our en être retiré le matin et liatlu à tour de bras.
Outi'é do colère oi toujours torturé par la pensée de son
déshonneur conjugal, il se résout à en appeler au jugement des
autres animaux. Il est convenu que, dans un plaid, Renard jurera
publiquement son innocence sur la mâchoire d'un chien , soi-
disant mort. Mais il est averti par son cousin le blaireau Grim-
bert ({u'Isengrin s'est entendu avec ses amis pour lui faire un
mauvais parti et que le chien est vivant. Il se sauve. Isengrin
et Hersent s'élancent à sa poursuite. Habilement il attire la
louve dans son repaire où elle veut pénétrer après lui; mais,
trop g^rosse, elle est arrêtée à l'entrée, ne peut plus ni avancer
ni reculer, et Renard qui est sorti par une autre porte l'outrage
sous les yeux mêmes de son mari.
Nous arrivons au dénouement de cette g-uerre. Le lion, le roi
Noble, est tombé malade, et il a convoqué une assemblée plé-
nière de ses sujets, espérant que l'un d'eux le g-uérirait de ses
souffrances. Toute la cour est réunie ; chacun est présent, sauf
Renard. Iseng^rin en profite pour l'accuser et réclamer justice
des injures qu'il a reçues. Un débat s'ouvre : les uns sont pour
Renard, les autres pour Iseng:rin et demandent à grands cris
la mise en accusation du coupable. Noble leur résiste, ne pen-
sant point le cas pendable; il va même mettre fin à la dispute,
quand arrive Chantecler le coq, suivi des poules Pinte, Noire,
Blanche et Roussette portant sur une civière le cadavre d'une
des leurs, dame Coupée, que vient d'étrang-ler Renard. Chan-
tecler se jette aux pieds du roi et, éploré, raconte le mas-
sacre que le cruel a fait de presque toute sa nombreuse famille.
Noble, à ce récit, trépigne de rage et déclare que , suivant
l'usage, le coupable sera cité trois fois. L'ours Brun est le pre-
26 LES FABLES ET LE ROMAN UU RENARU
inicr aiiiltassadeui- drjiùché vi'i'.s Maupcrtiiis. Renard le i(MiV()io
|t(Mi a|>i'ès à la «(mr lo nuisoau ot les pattes ensaiiiilantés : il lui
a fail acci-oii-e (|iiil lidiiNcraif du miel dans un chêne f(Midu, vl
des (jue Brun y a eu fouiré ses pattes et son nuiseau, il a retiré
les coins. Brun prisonnier et assailli ]»ar une nuée de ])aysans
n'a échappé qu'en laissant une partie de sa peau. Le second
ambassadeur, 'riherl le Clial, n'est i^uère plus heureux. Renard
le fait prendre à un lacet dans la maison d'un prêtre où, disait-
il, il y avait abondance de souris, lilnlin ce n'est que sur les
instances de son cousin Grimbert <pie RcMiard se décide à com-
paraître à la cour. En roule, il lui fait la confession de ses
fautes, comme pour se préparer à la nioil (pii l'atlend; mais il
n'est pas en peine de se discul|»<'r auprès du roi de sa lon|.iue
absence. S'il a tant tardé à Aenir, lui dit-il, c'est qu'il a voyai^é
par toute l'Europe à la recherche d'un remède pour la maladie
<le son seigneur; ce remède, il l'a trouvé : c'est la peau du loup
fraîchement tué dont Noble devra s'envelop[tei-, celle de Tibert
dont il s'entourera les pieds, une courroie de la peau du cerf
dont il se fera une ceinture. Noble suit ponctuellement cette
ordonnance; il est uuéri, et Renard, veni^é de ses accusateurs
et de ses ennemis, triomphe à tout jamais.
Imairinons éparses ou formant (juatre ou cin(| })etits poèmes
indépendants ces histoires (\uq l'Alsacien Henri le Glicbezare a
si heui'eus(Miient ijrrouj)ées, joii;nons-y quelques épisodes, les
uns recueillis par Nivard dans ['tseui^rinus, les autres dont
l'existence antéri(>ure se laisse supposer par certaines allusions
éparses dans les branches, nous aurons à peu près complète
l'épopée primitive du p:ouj)il en France.
Elle était, on le voit, naïve et iiaie, et les chanteurs qui la
portaient de ville en ville avaient bien raison de l'appcder « un(>
risée, un i^abet, une bourde ». Ils en contaient les mille inci-
dents poiM' l'unicpie plaisir de conter, |»our s'amuser eux-mêmes
et amuser les autres, et C(da avec une absence de prétention
littéraii'e et de viu's morales i|iii doinu' à leurs ri'cits une
fraîcheur inc(»nqiarable. Ouils aient nouIu a\ant tout (''i^ayer
leurs auditeurs, c(da ne ress(U'l pas inii(|uenu'iit de leur narra-
lion rlle-mème dont clhupie Ncrs respire ium- Ikumm' humeur
fi'anche et i^aillarde, et aussi de leins a vei'lissemeuts au public
LES ROMANS DU RENARD 27
<jui, <liseiit-ils, ik^ doit, (mi Ifs entondani, avoir cun' do sermon
ni de « corps saint, ouïr la vie » ; nous avons <l'aiitj"es ténioi-
«■naeres non moins sii;niiîcatifs du succès étourdissant de leur
verve comique dans le mépris (piaffectaient certains graves
écrivains de l'époqur- j>()ur le Roman de Renard, dans leurs
continuelles lamentations sur la concurrence désastreuse qu'il
faisait aux ouvrages de morale et de piété. Gautier d(^ Coinci,
<^ntre autres, ne tarit [)as en plaintes contre ceux <pii préfèrent
ù des édifiantes histoires, comme ses Miracles de la Vierge, les
histoires sottes ou scandaleuses de Renard, de Tardif le limaçon,
d'Isengrin et de sa f(>mme.
Qualités de style des premières branches. — Cette
réputation universelle n'am-ait-elie pas été justifiée par le
comique puissant (jui animait leur œuvre tout entière que nos
poètes l'auraient méi'itée par le charme et la gentillesse de
leur style. Avant l{al)elais et avant La Fontaine, et plus que
tels ou tels de leurs contemporains, ils ont trouvé l'art de
conter, cet art d'autant |)lus difficile qu'il doit être naturel.
Certaines de leurs hranches sont d'inimitahles modèles de
narrations souples et alertes, de dialogues vifs et animés où
les paroles se croisent avec une netteté et une précision impec-
cables, de descriptions sobres et d'un relief saisissant. Nul
mieux qu'eux n'a vu les animaux, n'a saisi leurs mouvements
et leurs gestes. C'est tantôt b^ chat ïibei't qui
de sa coe se vet joant
Et entor lui granz saus faisant '.
C'est Isengrin qui, passant près du manoir de Renart, et sen-
tant une délicieuse odeur d'anguilles en train de rôtir,
Du nez commcnra a Ironchier
Et ses guernons a delechier *.
Il rôde autour de la maison, cherche comment il pourra avoir
sa part à ce festin :
Acroupiz s'est sus une souclie,
De baailler li deut la bouche.
Court et recourt, gard et regarde ^.
1. De sa queue va se jouant — et autour de lui grands sauts faisant.
2. Du nez commemja à renâcler — et à lécher ses moustaches.
3. S'est accrou|ii sur une souche, — de bayer la bouche lui fait mal. — 11
court, recourt, observe, puis observe.
28
LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
Et ([uaiid HiMiard lui a jrlr, jxuir aiguiser davantage son
appétit, iiii lioiiron (raiiguillc, nous voyons \o malheureux
affamé qui en « fremist et tramlile ». ('/est cncoïc Chantecler
qui dort au soleil perché prés dun toit.
L'un ueii ouvert cL l'auU^e clos.
L'un pié crampi et l'autre droit \
ou qui s'avance fièrement devant ses poules « tendant le col ».
C'est encore Renai'd qui, cherduint à se faufiler dans la hasse-
cour.
Acroupiz s'est emmi la voie,
Molt se defi'ipe. molt coloie;
ou qui, pendant qu'Isengrin ])éche dans le vivier avec sa queue,
S'est lez un buisson lichiez,
Si mist son groing entre ses j)iez^.
Que la fable du renard (^t du corheau nous semble pale, inco-
lore dans Phèdre et môme dans La Fontaine quand on la met
en reg'ard de ce récit si vivant, si dramatique! Renard aperçoit
le corbeau sur l'arbre,
Le bon formache entre ses piez.
Priveement l'en apela :
« Por les seins Deu, que voi ge la?
Estes vos ce, sire conpere?
Bien ait liui l'ame vostre père,
Dant Rohart, qui si sot chanter!
Meinte fois l'en oï vanter
Qu'il en avoit le pris en France.
Vos nieïsme en vostre enfance
Vos en solicez molt pcncr.
Saves vos mes point orguener?
Chantes moi une rotruenge. »
Tiecclin entent la losenge.
Euvre le bec, si jeté un bret.
Et dist Renars : « Ce lu bien fet.
Mielz chantez que ne solieez.
Encore se vos voliees,
Irieez plus haut une jointe. »
Cil qui se fet de chanter coinlc,
Comence derechef a brere.
« De.v, dist Renarz, con ore csclaire,
Con or espurge vostre vois!
Se vos vos gardeez de nois,
Au miels du seclc chanlisois.
Cantes encor la tierce fois! «
Cil cric a hautime aleinc •'',
1. Un œil ouvert et l'autre clos. — un pied recourbe et l'autre droit.
•2. Il s'est necroupi au milieu du cliemiti, — il s'.ipite el se démène. — Il s'est
près d'un buisson plaeé, — et il mil son f;roin entre ses pieds.
'.l. Le bon fromage entre ses i)icds. — l'rivément il l'appela : — » Par les saints
de Dieu, que vois-je là? —Est-ce vous, sire compère! — Bénie soit aujourd'hui
l'àme de votre père, — Sire lloharl, ipà sut si bien chanter! — Mainte fois je
l'entendis vanter — il'en avoir le prix en France. — Vous-même, en votre
enfance, — vous aviez coutume de vous y exercer. — Ne savez-vous plus vous
servir île votre voix? — Clianlez-moi une roirnenge. •' — Tiéeelin entend la
LES ROMANS DU RENARD 29
et, dans reffort qu'il fait, il desserre une de ses pattes, et le
fromage tombe devant Renard.
Presque tout serait à citer, presque tout est à admirer dans
ces branches qu'a traduites le poète allemand et dont, grâce à
lui, nous pouvons reconstituer en grande partie la f(jrme
simple et gracieuse. C'est partout la même gaîté, le même
naturel, la même vérité d'observation.
Branche du Jugement de Renard. — Dans les branches
de la seconde période, on ne constate pas moins d'entrain et
de verve, mais la naïveté et la vraisemblance disparaissent
de plus en plus. L'anthropomorphisme entre de plain-pied dans
le Roman; il s'y sent désormais les coudées franches; il vient
d'ailleurs à l'aide de poètes qui, n'ayant presijue |)lus rien à
exploiter après leurs devanciers, ne trouvent d'autre moyen,
pour renouveler leurs récits , que de leur donner la forme
d'une parodie de la société humaine. Mais quelle inégalité de
mérite entre ces nouveaux ouvriers! Si certains ont su con-
server aux vieilles histoires, sous ce nouveau vêtement, leur
air aimable et bon enfant, combien ont eu la main lourde!
Combien, par leur manque de mesure et de goût, ont tout
déformé, tout enlaidi! Que penser de ces scènes grotesques
du chat qui renverse un prêtre de son cheval et s'enfuit sur
cette monture avec un missel sous le bras; de Renard et du
loup qui se font passer pour « marchands d'Angleterre » et tro-
quent à un prêtre des vêtements contre un oison ; de Renard qui
en mordant un fermier au pied en fait son humble serviteur et
le force à lui accorder tout ce qu'il désire, ou qui roue de coups
de bâton un vilain et le menace de le dénoncer au comte pour
délit de chasse ! Il y a certes beaucoup à critiquer dans ces nou-
veautés ; bien des fragments de branches ou même des branches
entières sont à peine lisibles, tant elles sont d'une désespérante
platitude ou d'une écœurante grossièreté ! Il y a heureusement
autant, sinon plus, à louer. En transportant les bêtes dans le
louange, — ouvre le bec, et jette un son. — Et Renard dit : ■< C'est bien. —
Vous chantez mieux que vous ne faisiez. — Encore si vous le vouliez, — vous
iriez un ton plus haut. » — L'autre, qui se croit habile chanteur, — commence
de nouveau à crier : ■■ Dieu, dit Renard, comme elle devient claire, — comme
elle est pure votre voix! — Si vous vous absteniez de noix, — au mieux du
monde vous chanteriez. — Chantez une troisième fois! « — Celui-ci chante à
pleine haleine.
30 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
monde des hoiiiines, il n'était |iossil)lo de ronserver de l'iiilrivt
à l'épopée aiiiinalc (juc si 1 on laissait aux [M'isonnam's ([uelque
chose de lenr caractère primitif et traditionnel, et si, d'autre
part, les situations ofi ils devaient se Irouvei- n'étaient que le
dév«do|)pement <M>nii(|U(' on satiii(|n(' des anciennes données.
En un nud, il fallait ([iril ny cnt |H)iid solulion de continuité
entre lliistoire de Renard [tarente des l'aides et des contes d'ani-
maux et l'histoire de KenanI comédie humaine; le lecteur devait
être transporté sans secousse dans cet autre inonde plus fantai-
siste encore que le précédent et ne point s'y trouver dépaysé.
C'est ce ([n'ont com[)ris quelques ])Oètes, et en ])articnlier les
auteurs de la hi'anche de Renard teinturier et jouiileur et de celle
du Jugement de Renanl. Ces morceaux sont caractéristiques
pour apprécier cette seconde phase de l'évolution de l'épopéj-^
animale.
Le premier est un véritahie fahliau, une grosse farce hom*-
geoise : on pourrait remplacer les animaux par des hommes et
la marche de l'action n'en serait pas amoindrie, l'intrigue
nu)ins claire. Nous y voyons Renard tonihei' dans la cuve d'un
teinturier, en sortir tout jaune, (d, ainsi déguisé, méconnais-
sahle, se faire passer auprès d Tsengrin, auqu(d il s'adresse dans
un haragouin comique, pour un certain (ialopin, jongleur des
plus hahiles. Ils vont tous deux voler une vielle chez un paysan.
Isengrin sort de cette aventure anVeusement mutilé. Suivent
alors une scène d'alcôve entre le loujt <d sa femme, le retour
imprévu au logis de Renard qui surjuend sa femme Hermeiine
convolant en secondes noces avec son cousin le hlaireau Poucet,
la céléhration du mariage <''gay('' |iar les (dianis du jongleur
que personne n'a reconnu, la pré[>aration du lit <le ré[)ousée
par Hersent, le pèlerinage de Poucet, accompagné de Renard,
sur la tomhe de dame Cou|»ée (|ui n'est (|u'un piège où il reste
prisonnier, rex[)ulsion du toi! conjugal d'IIermeline, une dis|iute
('•(diev(dé'e entre elle et Hersent (|ui se re|iro(dienl leurs ailultères
et se hattent, leur réconciliation, (euvi-(> d un saint hoinnie (pii
décide H(M'sent à rejoindre Isengrin et ramène llernudine à
Renard. Ce taldeau, dans sou enseiulde, est à cou|i sur (triginal.
(d l'auteur est sorti de la \(iie Iracc-e |iar ses de\anciei's. Pour-
tant, connue le cadre dans le(|U(d s"at:ileul les personnages est
LES ROMANS DU RENARD 3t
celui des plus vieux et [)lus naïfs récits, comme les attitudes
des t^cteurs sont les mêmes que nous étions lialutués à voir à
Renard, Isenurin, Hersent, Hermeline, comme seule l'expres-
sion de leurs sentiments a varié, nous acceptons, sans en èti'e
clio([ués, sans protester, ces innovations, et nous les subissons
d'autant plus volontiers que l'auteui" les a enveloppées d'une
jï-aîté communicative qui nous prend tout entiers, empoche
toute réflexion et dérobe la vue de quelques im[iei'l"ections et de
([iielques taches.
De tels défauts ne seraient môme pas à signaler dans la
branche du Jug^ement. Elle est en effet un des spécimens les
jdus pai'faits <le la littérature du moyen âge, un chef-d'œuvre de
comédie ironique et malicieuse. C'est l'épisode de Renard
médecin transformé. A cette fable antique, remaniée durant plu-
sieiH's siècles par les clercs, enrichie sans cesse de nouveaux
traits, avant pris enfin, une fois entrée dans le cycle, les propor-
tions d'uno véritable tragi-comédie, les trouvères ont emprunté
les lignes principales : réunion des barons autour du roi, absence
coupable du renard, réquisitoires de ses ennemis, plaidoyers en
sa faveur, rentrée de l'absent à la cour. Mais ces traits anciens
ont été d'une main habile fondus dans un ensemble nouveau; la
vieille histoire, restée jusqu'alors toujours gréco-orientale malgré
ses multiples métamorphoses, s'est revêtue peu à peu de teintes
inconnues, sorties de la riche palette de peintres originaux.
Nos poètes, cette fois, })lus créateurs qu'imitateurs ont tiré de
ce groupe d'éléments exotiques quelque chose d'éminemment
médiéval par les idées et de tout à fait français par la verve
endiablée. L'action ne se passe plus en efl'et devant un roi mori-
bond qui réclame de ses sujets un remède pour mettre fin à ses
douleurs, mais devant un souverain qui a à décider entre deux de
ses plus puissants vassaux : le lit d'ag-onie est devenu un lit de
justice. La solennité de cette assemblée n'en est que plus comique.
Quel brave homme de monarque que ce Noble! Son âme est
faite de bonté et de scepticisme. Le récit que lui retrace [sengrrin
de sa mésaventure conjugale amène le sourire sur ses lèvres. Qui
n'est pas exposé à pareille infortune? lui répond-il en guise de
consolation. Comtes et rois n'échappent gruère à cette destinée
commune. Jamais on n'a fait tant de bruit pour si petit dom-
32 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
maii'c.II ('•(■()ut(' toutefois d iiiie oi'cille patiente le long- débat qui
s'agite entre ses barons; après maint discours, l'assemblée prie
le roi d(^ mander Renard pour le jug-er et de le faire amener de
vive force, s'il ne se rend pas <le lui-même à la convocation.
Noble s'y refuse. Renard ne lui |>araissaiit guère coupable.
Hersent, dans le cours (b' la discussion, avait protesté de
son imiocence et s'était olTerte, pour la [trouver, d'être soumise
à l'épreuve judiciaire. Noble ]>ropose à Isengrin d'accejder cette
épreuve; mais celui-ci a peur (pie b; résultat ne tourne à sa con-
fusion, nei-ende son désbonneur plus éclatant; il préfère dévorer
sa bonté en silence et attendre une occasion de se veng:er de son
ennemi. « N'y compte pas, dit le roi; Renard sera toujours plus
fort (pie toi, et d'ailleurs j'exige que la paix jurée soit observée
par tous; mallieur à qui Teufreindra ! »
Le silence se rétablit donc, et Isengrin, confus de son échec,
s'assied tristement la queue entre les jambes. Renard paraît
hors de ])éril, assuré à tout jamais de la l)ienveillance du roi,
(piand la scène change tout à coup. On voit s'avancer un
funèbre cortèg-e : Chantecler et ses poules Pinte, Noire,
Blanche et Roussette portent sur une civière le cadavre d'une
«les leurs que vient d'étrangler Renard. Dans un langage ému,
Pinte retrace à la cour la série des massacres dont sa famille
a été la victime : des cinq frères qu'elle a eus de son j)ère,
des cin«{ su'urs qu'elle a eues de sa luère, aucun n'a échappé
au ravisseur; }>uis se tournant vers la civière :
Et vos qui la gisez en bieie.
Ma douce suer, m'amie cliiere,
Com vous estiez tendre et crasse !
Que fera votre suer, la lasse.
Qui a grant dolor vos regarde?
Renars, la ninle flame t'ardc! '
Cette péroraison termiu<''e, Pinte tombe sur le sol évanoui(»
ainsi que ses compagnes. On s'em|»resse autour d'elles; on
leur jette <le l'eau au visage |)our les faire revenir à elles,
pendant (jiie ('baulecler se |ir(''ci|>ile aux pieds du roi et les
1. VA vous qui fîiscz I;ï l'ii l)ière, — ma douce suMir. ma clièrc amie, —
comiiii' vous élie/ It-ndrc cl forasse! — Que dcvicnflra volii' sdMir, l'iiifortuui'e,
— (|iii avec graiidr ilnuli'iii- vous icj^'ai-dç? — lîrnai'd, (|iu' la fniidiT Ir bi-ùli' !
LES ROMANS DU RENARD 33
arrose de ses pleurs. Noble, le pacifique Noble, que tout à
l'heure rien n'avait pu exciter contre Renard, est ]»ris d'une
immense pitié à laquelle succède une violente colère; il fait
peur à voir et à entendre :
Un sopir a l'ail de parfont; (Jiie il en ot dous jors les fièvres.
Ne s'en tenistpor tôt le mont : Tote la cort fremist ensemble.
Par mautalent drecc la teste. Li plus hardis de paor tremble.
One n'i ot si hardie beste, Par mautalent sa coe drece :
Ors ne senglers, qui paor n'ait Si se débat par tel destrece
Quant lor sire sospire et brait. Que tôt en sone la maison '.
Tel paor ot Coars li lièvres,
Il jure de tirer justice de Thomicide Renard. Mais aupara-
vant, il faut rendre les derniers devoirs à l'infortunée Coupée.
La cour recueillie récite les prières des défunts autour du
cadavre qui est enfermé dans un beau cercueil de |)lomb et
enseveli sous un arbre; sur la tombe est placé un marbre
portant une inscription touchante. Le moment est enfin venu
de punir Renard. Brun, puis Tibert sont dépêchés auprès de
lui. La vue de ces deux ambassadeurs qui reviennent de leur
mission couverts de sang porte à son comble l'indig-nation
de Noble; il est plus que jamais décidé à en finir avec ce scé-
lérat. Aussi quand Renard, décidé par les pressantes sollici-
tations de Griml)ert, fait enfin sa rentrée à la cour, il a beau
se défendre, accumuler mensonges sur mensonges; toute son
habileté oratoire échoue devant l'inflexible volonté du roi. La
potence est donc dressée. Voilà Renard en grand péril! Chacun
l'abreuve d'injures, jusqu'au singe qui vient lui faire la moue. Il
se sent perdu. Il essaie pourtant d'une dernière ressource. D'un
air contrit, il déclare à Noble qu'il se repent de ses fautes et le
supplie de le laisser aller outre mer, implorer le pardon de
Dieu. Le bon Noble se laisse attendrir. Renard quitte la cour
humblement, habillé en pèlerin, avec l'écharpe et le bourdon.
Aucune parodie des mœurs du temps, des usages féodaux, de
1. Un soupir a fait très profond; — il n'eût pu s'en retenir pour rien au
monde. — Par colère il dresse la tète. — Jamais il n'y eut bête si hardie, — ours
ni sanglier qui peur n'ait — quand leur sire soupire et crie. — Telle peur
eut Couart le lièvre, — qu'il en eut deux jours les fièvres. — Toute la cour
frémit ensemble. — Le plus hardi de peur tremble. — Par colère, il dresse sa
queue. — Il s'en bat avec telle force, — que toute la maison en résonne.
Histoire de la langue. H. "
34 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
ces plaids solennels et lerrihles à l'issue ilosfuicls un chevalier
condamné sauvait sa tète en parlaul pour la Terre Sainte ne
dépasse celle-ci en mordant, en tinesse. Ajoutons toutefois que
cette j)aro(lie n'a pas été créée de toutes pièces. Xf»us en retrou-
vons le iterme dans un petit j)oème fraucct-véuilien, Rainardo
e Lesengrino, (jui, bien que la rédaction en soit du xiy'^ siècle,
remonte certainement à un orig^inal français très ancien. On
y voit, en efYet. le loup demander dans un plaid vengeance
de Renard, et là le roi, moins sceptique que Noble, juger cet
adultère digne d'un châtiment; on y voit aussi Chantecler se
plaindre des mauvais traitements exercés sur ses poules et sur
lui-même par Renard, mais sans cette jolie mise en scène de la
branche du Jugement. C'est donc par une série d'essais, de
tâtonnements que nos poètes sont arrivés à cette expression
presque parfaite , qui fait vraiment honneur à l'art de nos
ancêtres.
Outre ce mérite intrinsèque, la branche du Jugement en a eu
un autre non moins grand, celui d'avoir fait et de faire encore
la popularité du Roman de Renard hors de France. C'est elle, en
effet, qui forme la base du Reineke Fuchs, ce poème si répandu
en Allemagne et dont Goethe a publié, au commencement de ce
siècle, une charmante traduction. A peine cette branche avait-
elle paru qu'un poète flamand, Willem, l'interprétait; à cette
interprétation un continuateur ajouta le reste des aventures du
cycle pour en former un complément, les unes présentées d'une
façon dramatique, les autres ra})pelées au moyen d'allusions ou
de dialogues. De la Flandre, cette nouvelle histoire de Renard
passa dans les pays allemands où elle est toujours lue et goûtée,
alors que, sur le sol gaulois, les poèmes (jui lui ont donné nais-
sance sont tombés dans un injuste oubli.
Cotic même branche du Jugement a exercé en France, sur le
cvcb' lui-même, une influence énornu', mais (jui ne fut rien
moins (pie bienfaisante. C'est de son succès (pie dale l'ère de
décadence du Roman de Renard. l>a plupart des branches, en
effet, (pii furent comjiosées dans la suite ne sont (pie des repro-
ductions de la scène qu'elle renferme; dans prescjue toutes, on
voil re|)ai;nlre les accusations portées contre Henard. des ambas-
sades (buil la dernière le décide à repai'aître à la (Hjur, son juge-
LES ROMANS DU RENARD 3o
iiKMil, sa condamnation. Et les imitateurs, voulant faire neuf, se
battent, jioui- ainsi dire, les (laiirs poui- im jeunir le sujet et ne
réussissent iiuère (|u'à être d'une lamentai)le médiocrité. Ce qui
nous rebute en lisant leurs plates compositions, c'est non seu-
lement que les animaux y ag-issent encore plus en hommes que
dans les branches antérieures — ils montent à cheval, por-
tent cuirasse, vont à la chasse faucon au poing, — mais c'est
surtout que, sous ce masque, il ne se cache aucune intention
comique ni aucun sens allégorique. Bien avisé serait celui qui
voudrait découvrir une signification quelconque dans cette assi-
milation complète du monde animal à la société du temps. Elle
n'a sa raison d'être que dans l'épuisement complet de la matière,
lequel, d'ailleurs, se reconnaît à un autre signe : Isengrin cesse
•le plus en plus d'être l'antagoniste inévitable de Renard : il
s'efface de plus en plus, éclipsé ici par le chien Roonel, là par le
coq Chantecler; c'est contre eux qu'il a désormais à défendre sa
vie. Les poètes sont aux aijois; ils cherchent, mais en Aain, à
sauver l'histoire de Renard de l'indifférence d'un public déjà
blasé.
Certains d'entre eux d'ailleurs, comme pressentant ce déclin,
ou plutôt entraînés par un courant d'opinion déjà ancien, mais
qui devint irrésistible au xm^ siècle, avaient changé l'esprit de
l'épopée animale, l'avaient orienté dans une autre direction. En
dehors de la fable et surtout du conte d'animaux, en Grèce et à
Rome, le renard n'avait jamais cessé d'être regardé comme le
symbole de la ruse et de la fourberie. L'Ancien Testament, de
son côté, en fait souvent le représentant sensible de la per-
fidie. Le christianisme développa amplement cette conception.
La littérature cléricale du moyen âge abonde en manifesta-
tions de cette idée d'après laquelle notre héros était le tvpe
accompli de l'astuce sans conscience, sans scrupule, sans
remords : « Vulpes haereticus, vel diabolus, vel peccator
callidus », écrit saint Eucher au v'= siècle. Un autre, plus tard,
nous montrera la Sagesse foulant aux pieds le démon figuré par
un goupil tenant un coq dans sa gueule. C'est à la vérité le loup
dont le caractère séduisit le jdus les imaginations dans les
cloîtres et inspira le plus grand nombre de compositions. Nous
connaissons l'Isengrinus de Nivard. Il faut citer à côté de ce
36 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENAUD
gros itoôinc d aiiti'os œuvres ilc |)r<)[)<)rti()n.s [ilus nioiN^stos
comme TEobasis, le Liiparius, le l*œnitentiarius où le loup,
personnification de la luxure et (1(^ la iiloutouneric, a servi
à napeller avec une violence inouïe les vices qui souillaicnl
TK^lise et dont la vue remplissait de tristesse et d'inijuiôtudr
certains esprits sa.ces et austères, l'ignorance, la paresse, la
débauche des prêtres et des moines, la cupidité et la simonie
du haut clergé. Le renard n'était pourtant point un simple com-
parse dans cette lugubre mascarade : il y tenait le second rôle
à côté du loup et souvent empi'untait les gestes et l'habit de son
protagoniste. Ne le voit-on |tas dans l'Ecbasis chantant dévote-
ment des psaimies sur- une montagne et faisant une humble con-
fession de ses fautes à haute voix? Dans l'ancien Roman lui-
même, Renard, sauvé de la mort grâce à l'intervention du prieui-
de Grandmont, frère Bernard, entre dans un couvent et s'y
montre d'abord fort scrupuleux observateur de la règle. Mais
qu'on ne s'y trompe pas; l'intention ici n'est que comique.
Tl n'en est point ainsi dans l'Ecbasis, non plus que <lans
(juelques branches de la dernière heure. Dans celles-ci Renard
cesse d'être un type amusant; ce n'est plus le malicieux qui
trompe pour l'unicjue ])laisij" de tromper, qui se divertit des
invstifications de ses victimes plutôt qu'il ne se réjouit du mal
qu'il leur fait. Une ombre de tristesse se répand sur lui; il
devient froidement cruel. C'est un cimemi dangereux, impi-
toyable, qui tléti-it (^t p(>rd tout ro (pi'il approche :
De lui ne se piiet nus partir
Jusqu'à tant qu'il l'ait fait honir :
Une pièce puel il reignier,
Mais après le fet trcsbuchier,
Pendre as forche ou noicr en mer,
Ardoir au feu ou essorber '.
Voilà les noires couleurs s(»us les(|U(dles un des derniers
chanteurs du g(Mq»il nous |tr(''senle sou persomiage. Il l'ivalise
de pessimisme avec les aiileiu-s de IMiysiologus et de Bestiaires
«Mii, depuis lon::leinps, a\aienl associt'' l'idéi» du mal à la pré-
1. I)n lui mil ne |)('.iil Si' sr'p.u'nr - Jiisijii'ii c' iin'il l".iil l'ail lidiinir. — Quel(|uc
Icmps il peut r('|,'iicr. -- Ill;li■^ cn^iiitc il le f.iil li'chiiclici-. pondre aux
fourches ou noyer eu mor, — iiniln- au l'fii ou avcugli-r.
LES ROMANS DU RENARD 37
fseiice «le cet animal sur la terre; oncrcjii-ail entendre Guillaume
de Normandie lorsque, après tant, d'autres, il décrit cette bète
malfaisante qui « sait tant d'art mauvais », qui « le peuple mène
à ruine », ce « maufé qui nous guerroie ». Une autre des der-
nières branches nous conte qu'Adam et Eve, expulsés du paradis,
avaient reçu de Dieu une verge dont ils devraient frapper la
mer chacjue fois qu'ils voudraient créer un nouvel animal. Adam
fait sortir des ilôts des bètes apprivoisées «d domestiques ; Eve
n'en fait sortir que de sauvages, et, parmi elles, est le renard
qui n'inspiri^ |)as à l'auteur de moins amèi-es rétlc^xions :
Icil gorpil nos senede
Renart qui tant sot de mestrie :
Tôt cil qui sont d'engin et d'art
Sont mes tuit apelé Renart *.
11 fan! noter ce dernier vers. Alors en elTet apparaît et devient
d'un usage constant le mot « renardie ». Les poètes ont reçu
4les mains des moines le fouet de la satire; ils osent exprimer
en langue vulg^aire leurs plaintes, leurs revendications, et ce
mot va leur servir pour désigner tous les vices, toutes les injus-
tices, tous les abus. Laissant de côté le caractère du loup, trop
épais et moins souple que celui du groupil, ils prennent ce dernier
<léjà symbolisé pai' la litt(''rature cléricale et popularisé d'ailleurs
par deux siècles d'apothéose pour en faire le type de tout ce qui
les irrite et les blesse. Renard ne sera plus seulement le prêtre
liypocrite vivant en concubinage, le moine débauché et rapace,
le prélat simoniaque que représentait jadis le loup ; il sera aussi
le jug-e prévaricateur, le seigneur insatiable, l'usurier sordide,
le marchand improbe :
Il n'est au jour d'ui mestier
Ne nule marcheandise
Excepté le poullaillier
Qui le Regnart n'aime et prise -.
Cl'est ainsi ({ue débute un joli petit poème du xui" siècle qui
nous montre chacun voulant avoir sa part de la queue du renard.
I. Ce goupil nous signilie — Renard ([ui tant sut de tours : — tous ceux qui
sont lie fraude et d'art — sont désormais tous appelés Renards.
■2. R n'est point aujourd'hui de métier, — il n'est point de négoce. — excepté
le poulailler — qui n'aime et ne prise Renard.
38 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
Ducs et [iriuccs la porteiit sur eux ; il n'est |)()inl de jeunes élé-
gants qui ne l'aient « dessus leurs cheveux » et ne l;i |)réfèrent
à 1.1 jibis M.mrlie liei'uiine; prélats, évèf|ues, althés, prêtres,
moines, jacobins, cordeliers, héjïuins la cachent sous leur chape;
orfèvres, émailleurs, chasuhliers, (h'apiers, corthuniieis s'en
disputent les poils.
Renars est mors, Ren.irs est vis, ,
Renars est ors, Renars est vils
Et Renars règne *,
sécrie encore Kuteheuf dans son lieuard le Bestournc (mal
tourné), petite pièce satirique dont les allusions nous sont restées
ohscures. C'est ce cri que semblent avoir enteii(hi les auteurs du
Couronnement Renard, de Renard le Nouveau et de Renard le
Contrefait. Ces trois poèmes sont le dévelop[)ement de cette
nouvelle conception qui fait de Renard le maître du monde, le
diable en personne qui affole chacun, sème jtartout le mal et
Tinjustice, l'ennemi contre lequel tous doivent se liguer atin de
le com])attre et (\(^ le terrasser.
Le Couronnement Renard. — Le Conronnemenl Renard
a été composé en Flandre dans la seconde moitié du xni'' siècle.
Le poète qui l'a écrit ne s'est point fait connaître à nous; on
peut néanmoins fixer approximativement la date de la compo-
sition de cette œuvre grâce au prologue et à l'épilogue où il
est question d'un comte Guillaume dont on doit déplorer la
perte. Il s'agit, selon toute vraisemblance, de Guillaume de
Flandre, qui se croisa avec saint Louis en 1248 et mourut
dans un tournoi à Trasaignies dans le Hainaut en 1251. C'est
donc peu après i2')l que parut cette longue histoire, en plus
de 1^000 vers, de Renard qui, sni- les conseils de sa femme,
brigue la royauté et parvient à monter sur le trône. Le tout
est une allégorie assez peu transpanMite. A en juger |>ar les
vers, d'ailleiu's assez obscurs, du prologue el de l'épilogue,
l'auleiu' seuible avoir voulu douiiei- une leccui aux princes trop
Faibles, leur MUMiti'er comme il laiil se (b'-iier des mt''chanls.
1. R<'nanl est niurl. RiTianl csl vivant. -- lUMnr.l est Iiiiloiix. RiMiartl ost vil,
- et Renard rètriic
LES ROMANS DU RENAUD 39
connaître à fond les secrets d»» la renardie [tour les déjouer
au profit du bien et de la vertu.
C'est dans le cadre bien connu de la branche du Jujiement (jiie
l'auteur a enchâssé la suite des événements. Après trois av(Mi-
tures qui rappellent seulement de loin celles de l'ancien Roman,
mais qui sont [)ourtant dans la manière des premiers trouvères,
nous sommes transportés dans un couvent de Jacobins. Renard
demande à être admis dans leur ordre; mais pendant que le.
chapitre délibère sur sa requête, Renard est allé à côté chez les.
Mineurs qui l'ont accueilli, eux, à bras ouverts. Les Jacobins
le réclament, les mineurs refusent de le lâcher; il les met d'ac-
cord en déclarant qu'il portera désormais une cotte mi-partie de
Jacobin et de Mineur, et il reste un an au milieu d'eux, ensei-
gnant la façon de « se maintenir aux cours des comtes et rois ».
Il se rend enfin au palais de Malrepair, se fait passer pour
prieur des Jacobins de Saint-Ferri et annonce à Noble qu'il
doit d'après les astres mourir prochainement , qu'il lui faut
désigner son successeur. Grande frayeur (ki pauvre roi; il
se confesse, et, pressé habilement de questions par le faux
Jacobin, il lui avoue que le seul digne de lui succéder, c'est
Renard, le plus faux de ses barons, mais le plus subtil, le plus
malin. Noble le prie alors de prêcher, et le voilà débitant un
interminable sermon sur la pauvreté. Les auditeurs enthou-
siasmés veulent qu'il désigne lui-même le futur roi. Il se dérobe
modestement et conseille de tenir parlement. Toute la cour est
donc convoquée par les soins d'Isengrin ; chacun est présent,
sauf naturellement Renart dont on ne peut arriver à découvrir
la retraite. Erme (Hermeline), qui arrive avec son petit Renar-
diel dans les bras, dit au roi que son mari est entré dans les
ordres, dès qu'il a appris la mort prochaine de son souverain,
afin de se préparer lui-même à sa fin ; on pourra le trouvf^r,
ajoute-t-elle, à Saint-Ferri. Nol)le ordonne à Isengrin d'aller
le quérir; il refuse effrontément, ainsi que le léopard et le
tigre. Le pauvre roi se désole sur l'abandon de ses sujets,
sur l'impuissance où le met rap|)roche de la mort; il exprime
sa tristesse en termes si touchants que le hérisson a pitié de
lui; aidé du mouton, il se jette sur Isengrin, le terrasse aux
applaudissements des barons qui tout à l'heure narguaient le
40' LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
roi. l.soiij.nin se décide à remplir la mission qui lui répugne
tant. Le lendemain, Renard se présente à la cour accompajirné
du prieur (jui jure par tous les saints (ju'il n'est entré au cou-
vent que dej)uis cin({ jours. On délibère longuement; il est
proclamé roi. 11 accepte après bien des façons et des jjri-
maces. Son ])remier acte est de chasser de la cour le hérisson
et le mouton auxfjucls pourtant il doit la couronne. 1! rt^fuse
tous les présents qu'on lui oflïe; mais Erme et Renardiel les
acceptent. Nohle uKMirt à la Pentecôte, comme les astres l'avaient
prédit, et Renard, désormais seul maîtr<>, reste (juelque temps
dans son royaume où il ne cesse de comhlei' de faveurs les
riches et d'opprinu'r les petits. Puis il part en voyai.'-e, })arcourt
le monde, va d'aboi'd à Jérusalem oîi sa venue réjouit les traîtres
et les médisants dont il fait sa compagnie, ensuite à Tolède où
il enseigne l'art de nigromancie, vient à Paris où chacun veut
apprendre de lui « la nouvelle contenance » dont il est l'inven-
teur. Sa renommée s'est étendue jusqu'à Rome : le Pape le
mande, et il est enchanté d'être initié à tous les secrets de son
art, de savoir comment on peut faire d'un mouton un i)rètre,
d'un mendiant un reclus, d'un gueux un évèque. Renard par-
court encore l'Angleterre, l'Allemagne, et rentre entin dans
son palais où il continue à ne s'occuper que des grands et
dédaigne les pauvres qui se répandent en lamentations.
Tel est ce ])oème dont certaines parties montrent un réel
talent d'exposition, mais dont la langue malheureusement ne
laisse })as d'être souvent obscure. La signification que l'au-
teur a voulu donner à ce tableau ne l'est pas moins. C'est
plut(M, une satire générale cpi'une suite d'allusions directes à des
événements contemporains. Mais ce qui est clair, ce (pii éclate
bruyamment dans tout le récit, c'est la haine que nourrissait le
poète contre les ordres mcwidiants. Cette haine semble former
le fond de l'œuvre entière, c'est elle qui l'anime, la soutient.
Rutebeuf, Jean de Meun et tant d'autres (|ui, à cette é|)oque,
ont fulminé contre ces moines qu'ils considéraient comme des
intrus, comme les pires enuemis de l'Église et de l'État, n'ont
pas été plus mordants, jdus acerbes. Quoi de })lus ironi<pie que
les paroles (pie le poète met dans la bouche du prieur des Jaco-
bins (piand il expose à son cliaiMlre les a\antages (pie l'ordre
LES ROMANS DU lUîNARD 41
peut tirer de la société de Renard! « Personne, dit-il, ne peut
profiter s'il ne sait être liahile. Or nous sommes mendiants. Que
n'ohtiendrons-nous pas si nous nous mettons à la suite de
Renard (|ui nous mènera à travers le monde? Nous aurons dans
notre main tout le cleriié, évèrpies, cai'<linanx, |>ape; nous aurons
pain, vin, saumons, poulets à foison; rien ne nous mancpiera. »
La dispute entre les Jacobins et les Mineurs à (|ui ]>ossédera
Renard, leur serment de vivre en paix lant qu'ils le tarderont
parmi eux sont aulant d'attaques violentes à l'adresse de ces
moines dont les ordres pouilant n'avaient point encore un demi-
siècle d'existence. On pourrait même j»eut-èti'e aller plus loin et,
bien que Renard ligure dans toute la première partie vêtu de
l'habit des Jacobins, regarder le poème tout entier comme une
diatribe dirierée contre les Mineurs. Dans son sei'mon sur la
pauvreté, Renard parle sans cesse de « nates ». Ne serait-ce point
là, comme on l'a remarqué, un souvenii' du premier et fameux
chapitre des Franciscains qu'on appela le chapitre des Nattes
parce que les 5000 frères qui y étaient réunis dans la campasme
d'Assise durent camper sur des nattes ou sous de pauvi'es huttes?
De même les pérég'rinations qu'accomplit Renard en Es})agne,
en France, en Allemagne, en Angleterre i-appellent, à s'y
méprendre, les envois de missiomiaires dirig-és vers ces contrées
par saint François dès l'année 1216. Le séjour aujtrès du pape
de Renard qui est logé et fêté chez « le plus vaillant et le plus
courtois des cardinaux » paraît être aussi la parodie du voyage
de saint François qui, inquiété par l'opposition de certains pré-
lats et voyant ses frères chassés de partout et traités d'héréti-
ques, alla en personne implorer la protection d'Innocent ITI et
reçut comme protecteur le cardinal Hugolin.
Quoi qu'il en soit, le poème du Couronnement Renard date\
dans l'histoire de l'épopée du g:oupil. C'est avec lui que nous
voyons la satire définitivement installée dans cette épopée.
Jusque-là elle n'avait fait que de courtes et timides apparitions;
elle fait désormais corps avec le récit qui n'a plus en lui sa
raison d'être, qui ne se suffit plus.
Renard le Nouveau. — ■ Reimrd le Nouveau a été composé
par un poète lillois. Jacquemart Gelée, à la fin du xni° siècle.
Cette œuvre se compose de deux parties d'une étendue inégale.
42 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
Kllcs sont sans doute reliées riiiir à l'autie par un avertissement
(lu jxtète; mais il semble bien (|u'il ait «Hé ajouté après coup,
en I"i88, lorsque Gelée eut l'idée de doinicr une suite cà ce qu'il
avait déjà conté. A la simj)le lecture, on s'aperroit que ce pre-
mier et ce second livre ont été composés à deux époques ditTé-
rentes de sa vie. tant l'art et l'esprit en sont différents! 11 est
même probable, conmu' on le veri-a, (pTune notable partie du
second, la conclusion du poème, a, elle aussi, été écrite alors
que le reste avait été déjà composé depuis quelque temps; elle
forme une branche isolée, un fragment, qu'on petit détacher sans
rompre l'unité du tout auquel on l'a attacbé; et ({ui lui-même a
son unité.
Le j>remier livre, qui est le plus court et comprend 2630 vers,
ne justifie pas pleinement le titre de Renard le Nouveau donné à
l'œuvre entière. Sans doute l'intention du j)oète est toute
morale : s'il va inventer une nouvelle histoire, nous dit-il dans
son proloiifue, c'est que Renard « multiplie », que le monde
est jtlein de fausseté, que Convoitise y a fait un pont où montent
et d'oii descendent sans cesse prélats, abbés, rois, princes et
comtes. Mais ne croyez pas que le ton reste si solennel. La
suite est plutôt enjouée que sérieuse, et, si le poète veut nous
instruire, il le fait en nous amusant. D'ailleurs le cadre des évé-
nements oij s'agitent les héros est bien encore celui de l'ancien
Roman : l'inimitié du gou}»il et du loup continue à former le
.fond de l'action, et, à de nombreuses allusions ainsi qu'au tour
de certains épisodes, on sent que Gelée a la luémoire toute pleine
des récits de ses devanciers; il n'a point pu s'alTranchir de la
tyrannie de la tradition, et certes nous n'avons pas aie regretter.
Aussi la satire y est-cdh^ géniM'ale, tout aussi inofl'ensive (]\w
dans les branches de la seconde période du Roman de Reiuird :
l'allégrorie qui y est jointe est encore discrète; elle est d'une
trame légère et subtile; ce n'est pas le voile lourd et épais qui
assomiu'ira et attristera tout dans la seconde partie du poènu*.
Le récit s'ouvre, comme dans la branche du .lug(MU(Mit, |>ai^
un j)arlemenl. Le roi N(ddon a réuni tous ses barons; nuiis il
n'a |)as i<i à faire jng^er le félon Renard; il veut, en leur |>ré-
sence, aimer chevalier son fils Org"ueil. Renard et Lsengrrin lui
chaussent ses ('«perons pfwidanl «pion le revêt darnies allé'go-
LES ROMANS DU RENARD 43
riques, (11111 haiihert d'tMivie, (riiiu^ cotte de vaine tiloire, (rim
écu de discorde et de trahison, d'un heaume de convoitise et
qu'on lui met en mains une épée de haine et de félonie. Puis
une messe solennelle est chantée par l'àne. Une Joute a lien
aussitôt a[)rès la cérémonie. Oi'iiueil y est vaincu })ar les lils
d'Isengrin. Plein de dé]»it, il confie le soin de sa vengeance à
Renard qui ne demande pas mieux que d'en finir avec son irré-
conciliahh> ennemi. Dans un tournoi il tue traîtreusement
Primant, le fils d'Isengrin, et hlesse celui-ci à mort. Revenu
à lui, Isengrin dénonce le coupal)le au roi (pii s'accuse de cette
vilaine aflaire, regrettant sa patience, sa déhonnaireté envers
celui qui avait déjà tué dame Coupée et avait « honni de sa
femme Isengrin ». Il fait faire de splendides funérailles à Pri-
mant ({ue, comme jadis dame Coupée, l'on dépose dans un
tomheau de marhre fin, confie Isengrin aux soins d'un médecin
et lance toute son armée dans la direction de la forteresse de
Maupertuis où Renard s'est réfugié. A la suite d'un premier
assaut où les troupes royales sont repoussées, les assiégés
tentent une sortie nocturne, et Orgueil se laisse prendre par
eux. On lui fait force fête dans le château. Les six princesses
du lieu. Colère, Envie, Avarice, Paresse, Luxure, Glouton-
nerie lui mettent sur la tète une couronne d'or; puis, aju'ès
maints discours où elles g-lorifient cette alliance nouvelle d'Or-
gfueil, l'amant de Proserpine et l'ennemi (ki Christ rédem})teur,
avec Renard qui
vessie pour lanterne
l-'ait entendre à tous les siens,
elles partent avec le prince à la conquête du monde.
Cependant Renard song"e à délivrer son fils Roussel, tomhé
aux mains des soldats de Nohlon. Il pénètre dans le camp,
dég'uisé en frère mineur, et ohtient(hi roi la permission de con-
fesser les prisonniers avant leur mort. Il s'entend avec son fils
et son cousin Grimhert sur les moyens d'évasion. La nuit
venue, il enlève Roussel, et laisse dans le cachot ses sandales de
moine pour hien montrer qu'il est l'auteur du méfait. Nohlon,
qui avait à cœur le supplice de Roussel, qui était resté sourd aux
supplications de Grimhert, aux exhortations <à la clémence du
44 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
faux U'rve Jouas, entre dans une violente colère et ordonne un
second assaut. Dans le premier, Gelée nous avait montré les
animaux combattant comme de vrais chevaliers, avec échelles,
hefTrois, batistes, feu iiréjieois. Ici, avec une vai'iété d'exposi-
tion qui ne manque point de charme, il nous les représente
luttant avec leurs armes naturelles : le chat et le singe grim-
pent aux murailles, le b('diei' bal h' rempart de ses cornes, le
porc et le sanglier fouillent la terre, le grillon et l'autruche sai-
sissent les assiég-és au vol, l'agace et le perroquet les étourdis-
sent de leurs cris; l'àne, le taureau et le chien les épouvantent
chacun à sa façon par le son de leur voix. Rien n'y fait : le roi
est forcé de battie en retraite. Il n'a bientôt plus d'argent pour
payer ses troupes, et la plupart de ses soldats passent dans
le camp de Renard dont le trésor est sans fond et la g-éné-
rosité inépuisable. Mais, au moment d'en venii" vme troisième
fois aux mains, Renard prend le parti de rentrer en g'ruce auprès
du roi, se disant que celui-ci sera son oblig-é, lui accordera
toutes les faveurs, et même peut-être sa succession. 11 va donc
au camp de Noblon, s'ag^enouille à ses pieds, et Noblon attendri
veut aussitôt, malgré ses hy]»oci'ites j'(>fus, le nommei- comman-
«leur du palais. Les portes de Maupertuis sont ouvertes :
Iseng^rin qui avait fui par peur de Renard est ramené de force
et donne le baiser de paix à son ennemi. Une fête célèbre cette
double réconciliation : toute la cour est conviée à un bal où
nous voyons « caroler », en chantant toutes sortes de refrains.
Renard avec la reine et Hersent, Noblon avec Harouge la
luparde, Chantecler avec ses poules, le singe avec la renarde.
La secomb' partie de Henard le Nouveau justifie plus ce titre
(jue la première. Avec elle nous nous éloigfuons presque com-
plètement de rauciemie doimée. Çà et là Gelée y revient, mais
avec une insigne maladresse : au milieu d'événements où les
personnag'-es n'ont des bêtes (|ue le nom, il insère brusque-
ment (les (''pisodcs où ceux-ci semblent repi'endre leur vraie
nature. Ainsi Renard enlève à Chantecler un de ses fils et le
dévore; il pénètre dans une maison avec Tibert (pi'il met habi-
lement aux prises avec un pavsau iiemlaiit (|iie lui s'enfuit
avec un oison cuit, (|u ils dexaienl se partager; il faille mort
pour s'eiiiparer du Iktou que [lurtait un fi'ère convers; mais.
LES ROMANS DU RENAUD 45
moins malin cette fois, il se voit enlever cette proie par Tiherl.
Il ne man(pie pas non }>lus de réminiscences de la scène du
Juiiement, puisqu'on voit lielin le niouton et sa femme Beline
apporter à la cour le cadavre de leur tille Giermette, victime
de la voracité d'Isengrin ; le co(] Chantecler crier vengeance
contre Hubert le milan qui a tué ses poussins; Pelé, le rat, et
Chenue, la souris, se lamenter sur la mort de leurs petits,
mangés par Mitons, un des fils de Tihert. Outre que ces tableaux
sont de pâles et insipides imitations des scènes de l'ancien
Roman, ils produisent un contraste des plus choquants avec
l'épisode qui les précède, celui-là tout humain, (|ui nous montre
Renard devenu le confident des amours du roi Noblon et le
trompant indignement en lui volant sa maîtresse Harouge, la
luparde. La suite n'est pas moins anthropomorphique. Nous
y retrouvons un assaut de Maupertuis; Noblon et Renard
échangent des lettres de menaces; ce dernier construit, pour
échapper à la colère du roi, un navire allégorique; Noblon,
pour l'atteindre, en construit un autj'e non moins idéal ; le pre-
mier est le repaire de tous les vices, le second est l'asile de
toutes les vertus. Avant que les deux navires s'entrechoquent,
Renard adresse une nouvelle lettre de menaces au roi et une
épître amoureuse à chacune de ses anciennes maîtresses, la
lionne, la louve et la luj>arde. Elles se pâment d'aise en la
lisant, tirent au sort celle qui doit posséder à jamais l'irrésis-
tible don Juan : c'est Hersent qui est désignée, et elles en
informent leur amant ])ar une missive rédigée en commun.
Renard, vexé de ce qu'elles se sont fait des confidences, et sur-
tout de ce que le sort a favorisé Hersent, veut se venger d'elles.
Grimbert lui a révélé les propriétés mystérieuses de l'aimant. Il
se rend à la cour, déguisé en charlatan, et présente au roi ce
précieux talisman grâce auquel, assure-t-il, tout mari trompé
peut faire révéler à sa femme, durant son sommeil, les infidé-
lités dont elle s'est rendue coupable. Noblon, Isengrin et le léo-
pard demandent aussitôt à expérimenter cette extraordinaire
vertu, et, instruits bien vite de leurs infortunes conjugales, ils
rouent de coups leurs femmes et les chassent C'est ce que aou-
lait Renard. Il attire les fugitives dans son château de Passe-
Orgueil et se crée un harem à son usage. Nous assistons alors à
46 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
doux inl(M'niiiiables conil»ats : riin sur mer, cutrc les <Ieux
navires; l'autre sur terre, au {>ie<l (l<\s inui-ailies du cliàteau de
Passe-OriTueil. Une ruse haltile de Henard met lin à la guerre et
élève notre héros })lus que jamais. Pendant une trêve, il délivre
(le ses chaînes Lionel, le lils du roi, son prisonnier. Il étale à ses
veux émerveillés rappareil im])<)sant des forces dont il dispose,
le met en face de sa mère, de la luparde et de la louve qui jurent
par tous les saints que Renard a respecté leur vertu et s'est
conduit à leur éprard en parfait gentilhomme. Lionel retourne
ébloui et éditié auprès de son père et le décide à faire la j)aix.
Toute la cour j)énètre en grande pompe dans Passe-Orgueil en
chantant des refrains d'amour. Enfin, le navire royal ayant
miraculeusement disparu, Henard emmène Noblon à Maupertuis
où l'on célèbre de nouvelles fêtes.
L'idée de Gelée, dans cette seconde partie du poème, est la
même que dans la première. Il a voulu nous montrer une
seconde fois le triom])lie de l'Esprit du mal; c'e-sten vain que la
Vertu, vaillamment défendue par le roi, essaie de lutter; elle
n'est pas terrassée, elle ne lutte pas jusqu'au bout; non, elle
pactise lâchement avec le démon et se met à sa merci. Cette
conception élevée, qui fait honneur au poète lillois, a malheu-
reusement été d'une exécution imparfaite : le récites! trop long ;
il est en outre composé d'éléments divers que l'auteur n'a pas
su fondre dans une harmonieuse unité ; le sérieux et le comique,
la réalité et l'allégorie s'y coudoient sans cesse sans se mélanger
et forment un ensemble bigarré. C'est dans les détails seule-
ment que l'art du poète se révèle; certaines parties dénotent
une finesse de sentiments et une douceur d'ironie égales à
celles des premiers chanteurs du goujjil. Si le style de Gelée
est lourd et laborieux dès (pi'il s'(MUpêtre dans les plis é})ais de
l'allégorie, ailleurs, quand il est maître de ses mouvements, il
est vif <'t plein d'attrait. Son (Puvre eut d'ailleui's im grand
succès, plus durable même que celui de son ancêtns le |{oman
de Renard. Elle fut en effet traduite en |U()se per un certain
Tennesax sous le litre « Le livre de maisire Heynart et de dame
Hersaint, sa fenu', livi-e plais.iiil et l'iicclieux coiileiianl maint/,
propos et subtils ])assages c(»uverts (d c(dle/. pour monsirer les
conditions et meui's de plusieurs estais et (d'Iices ». Les nom-
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LES RÛMA-NS DU RENARD 47
hreuses éditions qui parurent de ce livi'e au xvi'' siècle prou-
vent combien fuient goûtées les inventions de Gelée.
Elles auraient mérité de l'être davantage, malgré toutes leurs
imperfections, si, à ce double poème que nous venons d'analyser
et d'apprécier, il n'avait pas ajouté après coup des branches
médiocres, sans lien avec les précédentes ni entre elles-mêmes.
C'est d'abord un violent démêlé entre les Jacobins et les Corde-
liers; Renard oiTre à chacun des <leux onh-es un de ses fils
comme chef, et les moines se confondent en remerciements.
Nous voyons ensuite Renard se confesser et essaver la vie
d'ermite, mais s'en dégoûter aussitôt. Nous assistons enfin à
une lutte entre les Templiers et les Hospitaliers qui se disputent
pour avoir Renard à leur tète; dame Fortune, avec le consen-
tement du Pape, les met d'accord en élevant Renard au haut de
sa roue et en le })roclamant roi du monde *.
Cette suite a sûrement été inspirée à Gelée par des événe-
ments contemporains, peut-être même par des scandales dont il
avait été témoin dans sa ville natale et (hjnt le souvenir lui était
resté amer. Le ton est en effet sérieux d'un bout à l'autre; la
satire y est âpre et mordante. Mais Fallégforie n'est pas assez
transparente pour que nous puissions saisir à travers ce voile
la vraie préoccupation de l'auteur. De plus, ces fictions, succé-
dant sans transition aux précédentes, nous transportent l)i'us(|uc-
ment dans un mon(h:' nouveau, gâtent le plaisir que nous avions
pu éprouver et nous laissent une pénible impression.
Renard le Contrefait. — Le dernier des Romans du Renard,
Renard le Contrefait, a été composé à Troyes dans le premier
quart du xiv° siècle. Nous ignorons le nom de l'auteur; mais
1 . Chacun des quatre manuscrits de Renard le Nouveau possède une minia-
ture représentant cette scène finale, l'apothéose de Renard. C'est l'une d'elles
(pii est reproduite ici. -< La roue de la Fortune, dit M. Houdoy, occupe le centre
<le la composition; derrière et entre les rais, on aper^-oit celte déesse qui main-
tient la roue et l'empêche de tourner; tout en haut et sur un trône est assis
Renard couronné, portant un costume mi-]>arti de Templier et d'Hospitalier.
A côté de lui sont placés ses deux fils vêtus, l'un en Dominicain, l'autre en
Cordelier. A franche, Or^rueil à cheval, un faucon sur le poing, s'avance vers
Renard. A droite, dame Ghille (Tromperie) sur sa mule Fauvain (Fausseté), une
faucille à la main, s'accroche à la roue et monte vers Renard, tandis que de
l'autre côté, Foi est précipitée la tête en bas. Sous la roue, écrasée par elle,
est étendue Loyauté, dont le corps forme l'obstacle qui empêchera désormais
la roue de tourner. Charité et Humilité, les mains jointes et les yeux au ciel,
assistent avec douleur à ce spectacle. »
48 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
celui-ci lions a Tail sur sa [xM-sonnc (|uel(jU('s ronlidcnccs qui nous
j)onu('lt('iil (ri'taMir la dato à laquelle il écrivit, et eu outi'e nous
le présentent sous un j(jur assez curieux. Il avait coinniencé [)ai'
être clerc; mais, comme il ledit à j)lusieurs reprises et chaque
fois avec un accent de tristesse, il dut renoncer à cette profes-
sion à caus(^ dune femme (|ui l'avait « mis à petit port ». A
la lin d un (l<^ ses récils, il annonce (piil va en domuM" un autre.
(Juc cil clerc a eiicorcs fait.
Mais il répare aussitôt sa disli'acfion :
(^lerc, non, car couronne n'ot point; •
Par l'emme perdi il ce point.
C es! proliahlement cette mésaventure qui le décida à devenir
commerçant :
... El cil qui iist ce livre
Merechans lu et espiciers
Le tems de dis ans tout entiers.
Il dut réussir; car, <à l'en croire, c'est |)oiir occuper ses loi-
sirs qu il soniica à comjtoser son roman :
Environ quarante ans avoit
Huant ceste pensée lui vint
Par oiseusetc qui le tint.
11 v a sans doute (juebjues contradictions dans ses nom-
breux dires sur l'année oîi il commença son œuvre (^t sur le
temps tpiil mit à lacliever; mais, c(> (pii est incontestal)l«% c'est
que, parmi les faits conteiu|)orains <pi il rapj)elle, aucun nest
postérieur à l'année 1328.
Il serait impossiMe de pri'senter nue analyse du Renard le
Contrefait. Dans les précédents romans, (piils fussenl un
ensemble <le contes à rire on un i^roupe d'histoires saliricpies,
un lien ré(d um'ssait les Inanclies les |)lus diverses, une idée
p'uérale comuume lein- doimait une certaine cohésion; le récit,
plus on moins encomltr('' de digressions, se di-roulail n<''anmoins
lilnctneiit, avant sa lin en Ini-mènu' et concenirant lout l'intérêt.
Ici, an c(»nlraire. tout est (l(''consn : Tantenr a (''crit an jour le
LES ROMANS DU RENARD 49
jour, sans aucun plan arrêté (ravanco, au cré des caprices
changeants de sa verve intarissable. Après avoir composé un
premier roman de 31 000 vers, il en a fait une seconde version
plus longue, sans toutefois y introduire plus d'art, ni plus
d'ordre. La facture de ses vers est celle de la ])lupart des
poètes de ce temps, c'est-à-dire d'une négligence déplorable :
pourvu qu'il trouve la rime au bout de chaque ligne, il est
satisfait; il ne faut lui demander ni délicatesse de style, ni
recherche d'expression. Et même il lui est arrivé de succomber
à la peine dans ce métier de rimeur à outrance, et de reprendre
haleine pendant quelque temps en remplaçant les vers par de
la prose. Pour s'en excuser auprès de ses lecteurs, il a usé d'un
subterfuge dont on n'est point dupe. Dans un long entretien
entre Renard et le lion, celui-ci voulant connaître les faits et
gestes de l'empereur Octavien et de ses successeurs, prie
Renard de « se déporter de rimer » et de l'instruire en langage
ordinaire.
Car y porras mieulx comprimer
Leurs vies, et leur fais compter.
Que en rimant tu ne feroies.
Noble avait raison : le récit a du moins gagné en clarté à
cette transformation.
Pour le fond du Renard le Contrefait, il est à la vérité cons-
titué par les aventures traditionnelles du goupil ; mais celles-ci
sont plus que jamais un cadre pour une matière nouvelle ; elles
servent de prétextes pour des digressions de toute sorte, étran-
gères au sujet dont elles dénaturent la portée primitive et qu'elles
font perdre tout à fait de vue. Ce nouveau roman est bien,
comme l'a nommé le poète, une « contrefaçon » de l'ancien.
A lire certains des prologues des branches dans l'une et
l'autre version, on se tromperait aisément sur le dessein de
notre poète. Ils feraient croire, en effet, qu'il n'a pas eu d'autres
visées que celles des auteurs du Couronnement Renard et du
Renard le Nouveau. Ne croirait-on pas les entendre, quand il
nous avertit qu'il va traiter de la renardie, de cet art qui fait du
mensonge la vérité, du vieux le neuf, de cet art dont le siècle'est
plein, que tout le monde apprend, religieux et mondains, vieux
Histoire de la l.vngue. U. 4
30 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
♦'I jcunos? Qui s'attciidrail à Irouvcr autro choso ([u'uno satire
iiénrralc i\v riiunianité ou une satin' iiarticiilirrc des ukimii-s du
toni]»s a|iiès avoir lu <os vers?
Pour renard qui gelines tue,
(Jui a la rousse peau veslue,
Oui a grand queue et quatre pies
N'est pas ce livre commenciés,
Mais pour ccllui qui a deus mains,
Dont il sont en cest siegle mains,
Qui ont la chape Faus-sanblant
Veslue, et par ce vont anblant
Et les honneurs et les chatels.
Mais il y a |dus daus Rouai'd le (Contrefait (|ue des récrimina-
tions et des ciis de rolère. L'ancien épicier de Troves est un
discij)le de Jean de Meun, et, après lui, il a voulu faire, non
seulement de la poésie satirique et morale, mais aussi de la
poésie scientifique et instructive. Il ne s'est pas contenté de
.... dire par escript couvert
Ce qu'il n'osoit dire en appert.
Il a tenu à nous faire part de tout ce qu'il savait à côté de
tout ce qu'il j»ensait. Ce (]ue pouvait contenir le cerveau, bourré
à en éclater, d'un clei'c de cette époque, il l'a déversé en
entier dans sa compilation. Le récit proprement dit se trouve
ainsi nové dans un contexte déboi'dant de ri'dlexions morales et
de commentaires savants. Tantôt l'auteur parle en son [)ro})rc
nom ; tantôt, et le plus souvent, il charge ses personnages
d'exprimer ses idées ou d'étaler son p(''dantisme; (juelquefois
même, il oublie <|u'il a confié à des animaux le soin d'être ses
porte-voix et, au milieu de leurs discours, il les interrompt
brus(piement poui' intervenir dune façon aussi ridicule qu'inat-
teudue.
Le renard cpii, parmi ces personna2:es, a gardé le rang' de
ju-idagoniste, cesse d(»nc tout à fait d'èti'e un type auuisaiit. 11
n'est plus (ju'un cuistre à la façon du Sidra(di de la b'ontaiue
de toutes Sciences, ou de Timeo répcmdaiit à Placide dans le
Livre des Secrets aux philosophes. Comme ceux-ci, v\ avec un
aidomh aussi impcitinhaldc il es! loiir à loin- lh('Md(tgien,
LES UUMANS DU RENARD 51
mythologue, moraliste, liistorien, géograplie, Jiomme d'État,
économiste, méilecin, astronome, astrologue. 11 a réponse à
tout; il n'est point «le difficulté (ju'il ne résolve, et sa science
n'est jamais prise en défaut. Les autres animaux ne sont ni
moins gonflés de science, ni moins discoureurs. Comme leur
chef de iile, ils ont suivi les cours de la Faculti' tles Arts, et
tiennent à nous le jirouver. Ils donnent la ré|)li(]ue au goupil
en faisant avec lui assaut de citations et d'habileté dialectique.
Les uns et les autres apparaissent mainte et mainte fois sur leui-
théâtre hahituel; on les revoit dans les scènes du [daid, du
pèlerinage ; Renard a encore afHiire ici avec le coq Chantecler,
le corbeau Tiécelin, le grillon Frobert: Isengrin avec la jument.
Ces versions nouvelles des antiques histoires sont même pré-
cieuses [)Our nous, parce qu'elles renferment souvent des traits
[ilus archaïques que ceux des branches les plus anciennes du
Roman de Renard. En outre. Renard le Contrefait possède des
récits que n'ont point conservés ces branches, mais qui ont dû
exister dans la période primitive du cycle, puisqu'on les retrouve
dans les imitations étrangères. Mais le poète n'a apporté aucun
soin à la rédaction de ces histoires, et il s'en est servi unique-
ment, comme je l'ai déjà dit, [)Our motivei' ses dissertations.
Renard comparaît à deux reprises à la cour; mais la première
fois, c'est pour parler de la médecine depuis ses origines et
conter une histoire du monde se déroulant à [lartir de la créa-
tion jusqu'au règne de Philippe le Bel: la seconde fois, c'est
pour expulser, de concert avec les barons de Noble, tous les
pauvres et ériger le pillage en système. Hermeline et ses
enfants crient-ils famine à ses oreilles? Il leur sert pour toute
nourriture un sermon édifiant contre la richesse, agrémenté
des histoires d'Icare et de Virg^ile le magicien et du conte du
Psautier. Se confesse-t-il à Hubert le Milan? Avant de le
dévorer, comme dans une des branches de l'ancien Roman, il
s'engage avec lui dans une discussion filandreuse sur les sept
péchés capitaux, entremêlée d'observations sur les sept arts,
sur le [)aradis, sur l'enfer, sur les astres, sur les dimensions du
monde, sur l'institution de la noblesse, l'origine du servage, etc.,
et aussi d'anecdotes locales. L'épilogue du pèlerinage de Renard
en compagnie du cerf Rrichemer et de l'Ane Timer est une
52 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
l'evuc sntiri(|iio dos (liilV'iM'iils niôliors. Quand Ghanteclor viont
se plaindre aux piiMJs do Noido du massacre (\v sa t'aniillo, il
se croit obligé «le résumer la guerre de Troio; «juand il s'est
échappé de la gueule entr'ouverte de Renard, cost outre eux
un déluge «ranecdotes et de citations de Caton, do Cicéron,
de Sénèque, de saint Augustin. Isengrin criant vengeance
contre le goupil adultère rappelle au roi ses devoirs en lui
retraçant les origines du pouvoir joyal ; Noide lui répond
par un traité complet de l'adultère. ïii)ert poursuivi par des
gentilshommes grimpe sur un arbre et, du haut dr cotte tri-
bune, fait un long et déclamatoire discours contr<' la noblesse.
Nous sommes ainsi, avec Renard lo (k>ntrefait, ramenés
trois siècles en arrière. Car lo poète champenois s'est servi de
la matière comique que lui avait fournie la tradition à la façon
(le Nivard dans l'isongrinus. C'est le mémo procéd*'' d'assou-
plissement du conte d'animaux à une vue satirique ou morale.
Mais, beaucoup plus encore que dans le poème latin, la partie
narrative est négligeable dans le poème français, ('elui-ci, à
quelques réserves près, ne vaut que par ce qu'il renferme
d'adventice. A ce point do vue, il est un des s[)t''cimons les
plus curieux de la littératuiv bourgeoise du xiv" siècle où le
pédantisme et la trivalité dos sentiments s'unissent souvent à
une hardiesse d'idées qui nous étonne. La science dont l'auteur
fait un incessant étalage et sa manie do tout lujus conlor jus(|u'à
des menus incidents de sa ville natale nous font sourire sou-
vent quand elles ne nous agacent point. Mais dans cet immense
fati'as do fabliaux, d<' légendes, d'aperçus sur la |)hysique, sur
les iiislitulions sociales, de réminiscences d'événements con-
temporains, tout n'es! pas à dédaigner, (i'osi, au contrair»\ une
vaste mine, peu fouillée encoi'o, do [irécioux renseignements
sur l'état des idées et dos m(L'urs dans cotte j^arlio du moyen
âge; l'historien et lo folkloristo y auront |»his à prendre qu'à
laisser. De jdus, absiraclion l'aile de ces ('b'-monts scicMitiliques,
si l'on ne considère ([uo les pensiM's attribuées à Ronar<l et le
langage cpio lui a proie le poêle, on est poi-b'* à regarder ce
livre, malgré ses imiombrables imperfections, comme un des
j)rodnils les pins (aracl(''i'isli(|iies de res|(ri! fran(;ais, et, à la
réflexion, il paraîl se rallacbei' ('Iroilenioiil à la donnée pri-
I
LES ROMANS DU RENARD 53
mitive de l'époytée du iioiipil, en être le complet épanouis-
sement.
Que Ti])ert le chat, en elîet, lance du haut d'un arlire de
terrihles malédictions sur les chevaliers qui se croient sortis
d'une houe |dus précieuse que le reste des hommes; qu'il leur
prédise ([u'ils iront en enfer tandis que le lahoureur, leur vic-
time, sera reçu au ciel ])ar les anges et })orté par eux devant le
Roi des rois; qu'Isengrin fasse un discours sur les causes de
l'inégalité parmi les hommes; que latig-resse convoque à grands
cris et sans succès des femmes tidèles, des marchands honnêtes,
des moines et des prêtres à l'âme pure, des gentilhommes sans
org'ueil et des seig'neurs qui ne rançonnent point leurs vassaux,
on ne saisit g:uère l'appropriation des paroles aux personnages,
et cette suhstitution au poète d'un animal (pielconque est d'un
etTet purement g-rotestjue.
Il en va autrement quand le goupil est en scène. On sent
moins le poète derrière le personnage, ou, si l'on aime mieux,
les théories que celui-ci est chargé de nous exposer île sont
presque jamais déplacées dans sa bouche. Seul de tous les
acteurs de l'épopée, il a gardé quelque chose de son caractère
original. S'il a perdu son })h\si(pu^ animé, si l'on ne voit plus
trotter ses quatre pattes et frétiller sa longue queue, il a con-
servé la plupart des traits (|ui composaient sa physionomie
morale : <''est toujours la même effronterie, le même manque
de scrupules, la même fertilité d'expédients. Vivre d'une vie
facile aux dépens d'autrui, tel était l'idéal qu'il poursuivait
jadis quand il (kqiait Brun, Isengrin, Chantecler; c'est encore
ici sa ligne de conduite au milieu des hommes : il ne veut être,
même si on lui concède la friponnerie dans chacun de ces
métiers, ni orfèvre, ni drajuer, ni médecin, ni tavernier, ni
pelletier, ni lahoureur; non, il n'est tel métier « comme
«l'emhler », et il sera voleur. N'est-ce point le ravisseur de
gelines, le pillard redouté des hasses-cours des riches fermes
et des ahhayes, passé par une mystérieuse métempsycose dans
le corps d'un communiste du xiv^ siècle, ce Renard qui sou-
tient avec force arguments que voler gentilshommes et cardi-
naux ou moines, c'est-à-dire des gens qui n'ont pas le droit de
garder ce (piils ont, ce n'est point voler? Il leur a toujours pris
34 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
sans rciiKinIs: il leur [)ron(lra encoro et toujours. Si du moins il
se coiilcntail de les rançonner! Il ne i-ève (|ue de les ('tranplei- !
Qui hésileiait de même à reconnaître^ laventui'ier d(^s grands
chemins, qui était sans cesse à l'airùl d'une nouvelle é<|uipée,
dans ce chevalier d'industrie (|ui se vante sans vei-iio^jne d'avfur
|iromen('' sa fourlie partout, d axoir été avocat, usurier, char-
latan, (h^vin, rihaud, d avoir hanté les tavernes, d'avoir passé
les nuits au jeu, d'avoir déhauché moines et reliirieuses? Ce qui
peut nous surf»rendre en lui, ce (jue immis ne nous attendions
pas à rencontrer dans lancien j>erséruteur de (ihanteclei*, de la
mésangfe, du corheau c est la sympathie (piil montre pour les
petits et les faihles.
Povre gent n"e>t chose qui vaille.
dit-il; les ^irands sont le froment, et eux la paille. Et encore :
De meilleurs cuers a sous bureau.v
Et dessous fourrures d'aigneaux
Qu'il n'a sous vairs et sous ermines.
Il est vrai que, peu avant, il avait ]>ro|»osé de chasser du
royaume tous les pauvres comme race importune et encom-
brante. Mais s'il s'est radouci envers eux, s'il fait chorus à
leurs cris de souffrance et entonne l'éloiie de leurs vertus
méconnues, ne voyez là qu'une pitié et des caresses intéres-
sées. Il espère que ces malheureux qui couchent le front sur la
terre le relèveront à son appel ]>our monter à sa suite à,
l'assaut de ce cju'il leur dépeint perfidement comme une forteresse
d'abus et d'inégalités; il compte sur leur précieux appui jiour
renverser l'ordre social établi dont ils soutfrent, mais où lui, il
ne trouve pas à satisfaire ses larges appi'dits. (irâce à eux,
et à la faveur du désordre et de l'anarchie, il péchera en eau
trouille: puis, ein'ichi des d(''pouilles des chàleaux et des
monastères, plus gros seigneur (pie ceux (piil aura dépossédés,
il renverra ses amis d'un jour à leur glèhe, et, s'engi'aissant au
sein du luxe et de la splendeur, il se rira de leur naïveté.
Ainsi le rrnard du xiv'" siè<-|e es! plus |»ro(die parent <pi ou
pourrait le croire à prcuiièrc vue. du renard du xn'' siè(de. Par
nue lente ('>\oluli(Ui authrop(Uuorphi(|ue. le lialoiieur. plus malin
BIBLIOGRAPHIE os
(|iie cruel, d'Isengrin, après avoir [KM-soiinifir huinlpinciit le
moine rapace ou le faux courtisan dans h^ Couronnement
Renard et Renard le Nouveau, en est venu dans Renard le
Contrefait à être le type, laïque et français ]>ar excellence, dn
contempteur des puissances sacrées ou profanes, du persilleur
de tout ce qui est au-dessus de lui, de l'ennenii du poiiNoir ([ui
le gène et de la richesse qu il envie. Notre liércts a vu son nf)m
s'éclipser et disparaître à cette époque après avoir rég^né trioni-
[)halement durant trois siècles; mais lui, il est éternel, il est le
patron de tous ces personnag-es frondeurs dont fourmille notre
littérature, au langag^e incisif et moqueur qui fait rire quand il
ne fait })as trembler; c'est le vieux renard gaulois qui est Fàme
de tant de chefs-d'œuvre ou d'écrits médiocres dont certains ont
alimenté la saine gaîté française et beaucoup, hélas ! ont entre-
tenu par le sarcasme amer le feu des mauvaises passions.
BIBLIOGRAPHIE
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56 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
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Contrefait nach der Handschrlft der K. K. Hofblbliothek, Vienne, 1861.
CHAPITRE II
LES FABLIAUX
Définition et dénombrement des fabliaux. — Dans
l'usage général de la langue moderne, fabliau se dit coninui-
Jiément de toute légende du moyen âge, gracieuse ou terrible,
fantastique, plaisante ou sentimentale. Michelet, par exemple,
et Taine lui attribuent cette très générale acception. Cet abus
du mot est ancien , puisqu'il remonte à l'un des premiers
médiévistes, au Président Claude Fauchet, qui écrivait en 1581.
Depuis, les éditeurs successifs des poèmes du moyen âge l'ont
accrédité. Barbazan en 1756, Legrand d'Aussy en 1779 et
en 1789, Méon en 1808 et 1823, Jubinal en 1839 et 1842 ont
réuni sous ce même titi'c généricpie de Fabliaux les poèmes
les plus hétéroclites, lais, petits romans d'aventure, légendes
pieuses, chroniques rimées, dits moraux.
A vrai dire, cette ei'reur semijle autorisée par les trouvères
eux-mêmes, qui ont fait parfois (hi mot un usage indiscret et
vague : phénomène trop naturel en un temps qui ne se sou-
ciait guère de composer des poétiques et ([ui ne disposait
que d'un choix de termes assez restreint — fable, lai, dit,
roman, fabliau, miracle — pour désigner de nombreuses variétés
<le poèmes narratifs. De plus, tous ces genres se dévelo])pent
soudain, concurremment, vers le milieu du xn" siècle. Ils
germent pêle-mêle, s'organisent, puis se diftérencient ; mais,
1. Par M. Joseph Dédier, docleiii- es lettres, maitiv de conférences à l'École
normale supérieure.
58 LES FABLIAUX
avant (ju ils nicnl |ii'is cl.iiro ronscicncc (rciix-mcmes, ils se
confond(Mil dans une sorte (riii<l('*tei'mination. Tout ^onro littr-
rairo connaît, à sa naissance, do pareilles hésitations : Corneille
n"a-t-il pas intitulé |)areillement « tragi-comédies » Clitandrevi le
C/c?? Ajoutez que le mol /nhl/tni qui, par éiymologie {faf ml a -\-
rllus), signifiait siinpleinent court récit fictif, était né vag-ue :
(Toù sa facilité à s"a]ipii(|uer à des œuvres diverses de ton et
d'inspiration.
Pourtant uiu' tradition s'étaldit vite, (|ui affecta exclusivement
le mot à des jtoèmes d'un genre très spécial. Si l'on oliserve
quels ils sont, on s'aperçoit qu'ils répondent tous, plus ou
moins exactement, au type du Vilain Mire ou iVAiiberée et l'on
arrive ainsi à cette simple définition : les fabliaux sont des
contes à rire en vers.
Ils sont des contes : ce qui les constitue essentiellement, c'est
le récit d'une aventure. Par là, ils s'opposent, dans la termino-
log:ie des trouvères, soit aux dits, qui développent, sous forme
dogmatique et didactique, des thèmes moraux ou satiriques, —
soit aux romans. Ils se distinguent du roman par leur plus
grrande brièveté (ils comptent, en moyenne, de trois à quatre
cents vers octosvllahiques) et, encore, en ce qu'ils n'ont point
l'allure hiograpliicjue : le fabliau, à la difCérence du roman,
prend ses Ik'm-os au début de l'unique aventure qui les met en
scèn<' el les abandoime au moment pr(M'is oii elle se dénoue.
Ils sont des contes à rire : comme tels, ils s'opposent aux
contes dévots, en ce cpiils excluent tout élément religieux et
subordonnent au rire l'intention morale; — aux lais, en ce
qu'ils répug^nent à la sentimentalité et au surnaturel.
Il faut mar(|uer |tourtant que la limite est parfois indécise
entre ces genres divers. Par exemple, les fabliaux n<' soni
point des récits moraux : mais ce n'est pas dir(» (|u"ils d(»i\('nl
être n<''cessairement ininioi-aux, el, sans perdre l(Mir <-ai'aclère
plaisant, la Housse partie, la lioursr pleine de sens, la folle
/v«r//(?.'<.s(? peuvent continer an geni"(> voisin el dislincl du coule
édilianl. — De mènu', les fabliaux élaienl destinés à la réci-
tation publicpie, non an (bani : Itdle bislorietle comiipie est
ponriani rinn''e sous forme sh(»plii(pie : im jongleur s est amusé
à clianler, an son de la \ielle. sur un m<»de parodiqne el bonlTon.
LES FABLIAUX 59,
un conte à rire ; c'est une fantaisie qui a dû se renouveler plus
d'une fois, et c'est ainsi que la spirituelle piécette du Prêtre au
lardier doit être accueillie dans notre collection , comme un
spécimen d'une variété rare du g-enre : le fabliau chanté. — De
même enfin, les deux mots : lai, fabliau, empiètent souvent l'un
sur l'autre, et c'est ici surtout que le départ est délicat entre les
genres. Par exemple, il est certains récits, sans rien de celtique,
essentiellement distincts des lais de Marie de France, que les
jong-leurs appellent pourtant des lais : lai dWrislote, lai de
rÉperoier, lai d'Auherée. Ce sont de simples contes à rire, mais
narrés avec finesse, décence, souci artistique. Pourquoi les jon-
g-leurs ne les appellent-ils pas des fabliaux? C'est que le mot
s'était snli à force de désig-ner tant de vilenies grivoises; il leur
répugnait i\o l'appliquer à leurs contes élégants, et le titre de
lai, qui avait pris un sens assez vague, mais s'appliquait tou-
jours à des poèmes de bon ton, leur convenait à merveille. Ces
contes sont des fabliaux plus aristocratiques, des fabliaux pour-
tant. — Inversement, quelques poèmes plus élégants encore,
Guillaume au faucon, le Chevalier qui recouvra Vamonr de sa
dame, le vair Palefroi, les trois Chevaliers et le chainse, sont des
nouvelles sentimentales et non des contes plaisants : leurs
auteurs leur ont pourtant appliqué l'étiquette de fabliaux. Il
convient peut-être de la leur conserver, pour montrer que des
transitions insensildes mènent du fabliau au lai, de l'obscène
conte de Jour/let à l'aristocratique récit du vair Palefroi.
En un mot, les fabliaux sont des contes à rire qui confinent
parfois soit au dit moral, soit à la légende sentimentale et che-
valeres(|ue. Il est difficile en certains cas de marquer où se fait
précisément le passage d'un genre à l'autre; mais l'indécision
même des trouvères est un fait littéraire qu'il faut respecter.
Pour dresser une liste qui comprenne tous les fa])liaux et rien
que des fabliaux, il faut y appliquer l'esprit de finesse et c'est
pourquoi quelques désaccords subsisteront toujours entre les
critiques. On peut se fier, en général, à la liste <|ue MM. A. de
Montaiglon et G. Raynaud ont dressée, avec infiniment de jus-
tesse littéraire, en la précieuse édition (ju'ils ont donnée des
fal)liaux et qui sert de base à notre étude.
Elle comprend environ cent cinquante poèmes. C'est [leu
60 LES FABLIAUX
|ionr roprésentor le penro: il on a i»éri un nonil)re (lifficilement
appivcialilo, mais très i^radd. Un trouvère, Henri (FAndeli, nous
«lonne ce renseic:nement curieux : rimant un grave dit histo-
rique, il nous fait remarquer (jue — ce poème n'étant pas un
fabliau — il Fécrit sur du ])archemin et non sur des tablettes
de cire. Aussi n'avons-nous conservé de Henri d'Audeli quun
seul fabliau, et, s'il nous est parvenu, c'est miracle : on n'esti-
mait jias que ces amusettes valussent un feuillet de parchemin.
Pourtant, si nous possédons seulement l'intime minorité des
fabliaux, certaines inductions nous permettent de croire que
nous en avons gardé l'essentiel, le plus caractéristique : fait
aisément explicable, si l'on songe que les manuscrits qui nous
les ont conservés ne sont [tas des manuscrits de jongleurs,
compilés au hasard, mais j)lutôt de véritables collections d'ama-
teurs, à la formation desquelles un certain choix a présidé. H
<onvient pourtant de faire cette réserve : ces collections repré-
sentent excellemment le genre, mais à un moment déjà tardif
de son développement : on ne s'est avisé qu'assez tard de former
ces recueils; les fabliaux les plus archaïques, tout comme les
jihis anciens des contes qui coururent sur Renart et Ysengrin,
ont péri.
Naissance et formation du genre. — Sans doute, à la
date où nous apparaissent les plus anciens fabliaux, on redisait
<'n France, depuis des siècles déjà, des contes plaisants. Très
anciennement les Sommes de Pénitence enregistrèrent, au
nombre des péchés à punir, le goût de nos ancêtres pour ces
histoires grasses. Dès le vni" et le ix^ siècle, le Pœnitentiale
Egherti {'\ 76G), les Capitula ad presbi/leros d'Hincmar {-{- 882)
interdisent aux fidèles d'y prendre plaisir (fahulas inanes
referre, fahulifi otiosis studere) , et ces vilaines historiettes
devaient ressemitier fort à nos fabJaux. Antérieurement aux
«•roisades, et sans doiilc dès le (b'-but du xi'^ siècle, fut composé
l'original de ram|)le recueil (b' coules el de fables connu sous
le nom de Rom k lus de Marie de France : il fut un vénérable
contemjtorain des rédactions archaïques de la Chanson de
Kolaml et contenait le canevas de plusieurs des fabliaux pos-
lé-rieurs.
Ainsi, l'on se plu! (b> fort bomu^ heure à ces contes, mais
LES FABLIAUX 61
on ne les écrivait (|ue rai'ciiient, on ne les rimait jamais. A
(luelle époque sont-ils [larvenus à la vie littéraire? Le [)lus
ancien que nous ayons conservé — le fai)liau de Riclieut —
est exactement daté de 1159, et différents indices nous per-
mettent de conjecturei- (jue le genre était alors très voisin d(^
sa naissance. Où était-il né? Dans la commune récemment
affranchie, en même temps que la classe bourgeoise, par elle
et pour elle, contemporain et solidaire de sa formation et de
son développement.
A cette date de 1159, en effet, vers le milieu du xn'' siècle,
prend fin cette première période de notre littérature dont le
caractère fut d'être exclusivement épique ou religieuse. Notre
poésie, née dans la caste guerrière, toute féodale, s'adressa j»ar
la suite des temps, et très anciennement déjà, à un pul)lic
moins aristocratique : aussitôt le goût de l'observation réaliste
et railleuse, l'esprit de dérision pénètrent la seule forme poé-
tique alors développée, et dans les hautaines chansons de g-este
se glisse un élément comiciue, plaisant, vilain. C'est le germe
des fabliaux. Ainsi le bon géant Rainoart égayé de ses énormes
facéties la sombre bataille des Aleschans. Ainsi, dans Aijmeri
de Narhonne, apparaît le type d'Ernaut de Girone, caricature
héroï-comique, et qui ne déparerait pas nos fabliaux. On conçoit
aisément que ces intermèdes burlesques se soient vite déta-
chés des épopées : lorsque les jongleurs disaient quelque chan-
son de geste devant le menu peuple, ils devaient choisir à son
usage ces épisodes comiques, et souvent la courte séance de
récitation s'achevait avant qu'ils eussent trouvé le temps de
revenir à leurs nobles héros. Leur public de vilains s'accou-
tume ainsi à les entendre isolément, à en rire, demande même de
véritables caricatures d'épopées. Qu'on se rappelle ces antiques
parodies, le Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem et la
chanson (ÏAudigier : l'une, fine, rieuse, avec ses ga/js étranges,
« le plus ancien spécimen de l'esprit parisien » ; l'autre gros-
sière, ordurière. Tout l'esprit des fabliaux y est enclos déjà :
dans la Chanson du Pèlerinage mesuré comme dans nos plus
jolis fabliaux; dans Andigier odieusement obscène comme dans
nos contes les plus honteux. Quand, dans l'aristocratique
chanson à'Aiol, le noble héros, beau, fier, pauvre, entre dans
62 LES FABLIAUX
Orh'.iiis. inarchniids et vil;iiiis, lavcniicrs et tniaii<ls le |ioui'-
suivciit (If leurs Iuk'ts: de inrinc, (|iiaii(l dans une ((tiniiiune
passent les rj)()|>ros, ils j-ieiit et raillent. Bient(jt on sent que
ces intermèdes plaisants n'ont jamais été (jue des intrus dans
les poèmes féodaux : l'esprit bourgeois réclame ses droits pro-
pres. Il faut an iKturgcois ses joniilcurs (jui viennent, dans les
repas des corps de métier, chanter sa gloire, comme celle des
douze pairs, et déclamer devant lui les dits des fevres, des hov-
lenyiers, i\os peinh^a, qui sont pour lui ce qu'étaient les odes de
Pindare ])our les citoyens de Mycènes ou de ^Nlégare. En con-
traste avec la littérature des châteaux naît la littérature du tiers.
De là ces petits |)oèmes dont R/'cIteiif nous offre le plus ancien
exemple et qui n'ont d'autre oh jet que la description ironique
de la vie (juotidienne et moyenne. Cette œuvre singulière n'est
pas seulement un s|)écimen isolé des fabliaux archaïques; elle
est, par certains traits, le modèle des fabliaux conservés. C'est
l'histoire brutale d'une fille de joie, Richeut, (|ui se fait l'éduca-
trice de son fils et lui enseigne la science de vivre, qui est celle
d'aimer à bon [irofit. Il grandit en force et en savoir, jusqu'à
lutter avec sa mère elle-même dans l'art qu'elle lui a révélé,
courtois et cynique, très gracieux et très féroce, et tandis qu'il
poursuit par le vaste monde, comme un chevalier d'Artur, ses
f')n/i?v'sese\ ses quêtes, le poète le suit, avec une joie jamais lasse,
à travers ses aventures malsaines, comiques ou sanglantes. Par
la peinture eflrontée des mœurs, par la vérité de l'observation
cruelle, par la vision réaliste d'un monde interlope, le poème de
Richeut annonce excellemment les fabliaux postérieurs. Il s'en
ilistiiigiie pourtant : il est moins nn conle (piiin tableau de
mœurs; Tintrigne n'y est rien, les cai'actères y sont tout.
Presfpie tous les fabliaux plus récents, au contraire, sont des
contes ti'ès foi'tement charpentés, où l'intrigue, ingénieuse et
menue, vaut par <dle-inènie. Ils sont des contes traditionnels,
que leurs auteurs n'ont pas inventés, nuiis (|ui leur préexistaient
et <pii leur ont survécu. Il semble donc bien que les fabliaux se
soient ainsi constituf's : à l'origine, le goût de l'observation
e\a<'te, n'-aliste; on a mis en scène, pour le seul plaisir de les
peindre dans la V(''iit<'' de leur geste lialiilu(d, les types familiers,
le niarcliand du coin, le (derc t/olif/rd, le seigneur, le |irètre du
LES FABLIAUX 63
village; jtiiis, par une conséquence inévitahlc et rapide, on a
clierclié à faire se mouvoir ces personna^^es dans une intrigue
intéressante, comique [>ar elle-même. Ces intrigues, que les jon-
gleurs n'ont pas inventées, qui les leur a fournies?
Les fabliaux considérés comme des contes tradi-
tionnels et la question de leur origine et de leur pro-
pagation. — 11 est remarquahle, eu ellet, que, si Ton excepte
([uelques fabliaux, très rares, qui sont sortis tout constitués de
l'invention individuelle du jongleur (jui les a rimes (tels le Sen-
tier hall H , Frère Denise, les trois Ciiouoi)iesses de Cologne),
tous paraissent doués du double don d'ubiquité et de pérennité.
L'histoire de Barnt et Haimet, que le trouvère Jean Bedel
« rimoioit » au début du xui*^ siècle, MM. Prym et Socin l'ont
recueillie en 1881 de la bouche d'un narrateur araméen ; la même
année, M. A. Dozon la rapportait d'après un ])aysan albanais et
M. J. Rivière, en 1882, d'après un Kabyle du Djurdjura qui la
contaminait avec le vieux conte du Trésor de lihampsinit, jadis
entendu par Hérodote en Égfvpte. — Le jongleur Haisel a rimé
le fabliau des Trois dames à l'anneau, qui est la Gageure des
Trois Commères de La Fontaine ; si vous êtes curieux d'en con-
naître d'anciennes formes allemandes, vous en pourrez lire dans
le Liedersaal de Lassberg, ou chez Hans Folz ou dans les
Facetisd Behelianœ; si vous préférez des versions italiennes,
vous en trouverez dans le vieux roman des Selle savi, dans le
Mamhriano de l'Aveugle de Ferrare, dans les Hacconli siciliani
de M. Pitre; au xvu* siècle, Tirso de Molina l'a conté eu espa-
gnol, d'Ouville et Yerboquet en français; vous en trouverez une
version islandaise, dans la collection de Jon Arnason, — norvé-
gienne dans la collection d'Asbjôrnsen, — danoise dans la collec-
tion de Gruntvig, — gaélique dans la collection de Campbell, etc.
Ainsi, de chacun de nos contes : bon bourgeois de chaque cité,
ici luusulman et là chrétien, prêt à servir toutes les morales et
à faire rire des blancs, des noirs ou des jaunes, il a subi mille et
une métamorphoses ; les prêtres bouddhistes en ont fait une para-
bole et les frères prêcheurs un exemple; les princes persans se
le sont fait conter par leurs favoris, le Dioneo ou la Lauretta de
Boccace l'ont dit à Florence, et voici qu'un folkloriste le rap-
porte de Zanzibar.
64 LES FABLIAUX
Or. il en est ainsi non soulenicnf des contes à rire, mais do
tout un tiH'sor de contes niorvoilleux, de chansons, d e proverbes,
de superstitions médicales, de pronostics météoroloiriques, de
fables, de croyances fantastiques, toutes traditions douées d'une
force [)rodiij;ieuse de survivance dans le tem|»s, de diffusion
dans l'espace.
Où diacun de ces fjroupes a-t-il pris naissance? Et l'obsédant
])roblème se |)ose de loiifiine et de la transmission des tradi-
tions et, plus spécialement, des contes j>opulaires.
Plusieurs vastes systèmes sont en conflit pour y répondre :
théorie anjenne, tiiéorie aiifliropolor/iqur , théorie orientaliste.
Mais il est permis de n'en retenir ici (pi'un seul, le système
orientaliste : car seul il donne au problème plus spécial de l'ori-
gine des fabliaux une solution, que même les systèmes géné-
raux adverses admettent communément. C'est la théorie, forte
de l'autorité de ces noms glorieux : Sylvestre de Sacy, Théo-
dore Benfey, Reinhold Koeider, Gaston Paris, selon laquelle
l'immense majorité des contes populaires viendrait de l'Inde.
Quelques siècles avant Jésus-Christ, le bouddhisme, ami des
paraboles, intenta, pour les besoins de sa propagande, un
nombre j)rodigieux d'apologues, de récits merveilleux ou plai-
sants, de fables. La prédication des moines mendiants les porta
en Mongolie, au Thibet, en Chine, tandis qu'ils s'acheminaient
aussi vers l'Europe. Les Indiens les avaient réunis en de vastes
recueils, le Calila et Dimna, le Çu/icisaptati, le Homan des Sept
Sages, d'autres encore, à une époque oii le monde gréco-romain
les ignorait. Ces recueils sanscrits, dont le succès n'eut d'égal
que celui de la Bible, successivement remaniés en langues
pehlvie, aiabe, syriaipie, persane, grecque, hébraïque, parvin-
rent enfin aux Occidentaux, au xn^ et au xni" siècle, à la faveur
de traductions latines on espagnoles dues à des Juifs : de là
nos l'ecueils de <-ontes, le Directorium Jtumanx vitœ, la Disci-
pline (le clergic, le IJolopalhos , le Iio)tian des Sept Sages. En
même temps, la transmission orale, |dus |>uissante encore que
celle (b's livres, les portait à Byzance et en Syrie, où les pèle-
rins et les croisés les recevaient des Orientaux. Atijourd'hui
encore, étant doinié un coule populaire (pudconipie, il. (\st le
|)lus souvent possible de le suivre à la piste et délape en étape
LES FABLIAUX 65
jusqu'à sa patrie première, qui est l'Inde; et celle origine
indienne se trahit — - dit la théorie — de deux façons : tantôt
l'on retrouve dans les versions françaises ou italiennes des
débris de mœurs hindoues ou de croyances bouddhistes; tantôt
les formes occidentales se révèlent comme de iiauches et illo-
giques remaniements d'une forme mère, laquelle est indienne.
(rest donc l'invasion exotique des contes indiens qui aurait
enseigné à nos trouvères, confinés jusque-là (Uuis le monde
légendaire des héros d'épopée, l'art de peindre aussi les mœurs
quotidiennes, les petites gens, la vie du carrefour et de la rue.
« En s'eflorçant, dit M. G. Paris, d'approprier les contes orien-
taux aux mœui-s européennes, les poètes apprirent peu à peu à
observer ces mœurs pour elles-mêmes et à les retracer avec
lldélité. Ils apprirent à faire tenir dans le cadre de la vie réelle
et bourgeoise de leur temps les incidents qu'ils avaient à
raconter et, en s'y appliquant, ils acquirent l'art de comprendre
et d'exprimer les sentiments, les allures, le langage de la société
où ils vivaient. Ainsi se forma peu à peu cette littérature des
fabliaux cpii, })ar une singulière destinée, a fini par être le plus
véritablement })Opulaire de nos anciens genres poéti(jues, lùen
qu'elle ait sa cause et ses racines dans l'extrême Orient. »
Il ne semble pas que cette théorie, courante aujourd'hui et
presque officielle, soit valable. Elle allègue que les formes les
plus anciennes des contes sont généralement indiennes : c'est le
s(»|ijiisme : post hoc, ergo propler hoc, dont le bénéfice même ne
.saurait lui être concédé : car — la plus supei-ficielle investiga-
tion le prouve — l'antiijuité a possédé un vaste trésor de
contes plaisants ou merveilleux, égyptiens, grecs, romains, que
le haut moyen àg(^ a connus pareillement et qui sont parfois
les mêmes que redisent encore nos paysans. — Elle tire un
autre argument du fait que les plus impoi'tants recueils sanscrits
ont été traduits on des langues euro|)éennes au xu" et au
xm*^ siècle : aussitôt, dit-elle, les fabliaux fleurissent en France,
en Allemagne. Mais ce n'est qu'un idohim libri : car on a beau
traduire ces recueils au moyen Age, il ne semble pas qu'un seul
des soixante ou cent poètes allemands ou français dont nous
possédons les contes les ait utilisés ou même connus. Tous, ils
représentent ex(dusivement la tradition orale. De plus, si l'on
HlSrOlRK UK LA LANGUE. II. 0
66 LES FABLIAIX
dépouille ces lia<liiclions do rocueils oi'iciilaiix cl si Ton dresse
la staiislicjue comparée des récits qu'elles mettaieul à la (lis|)0-
sition de nos joriiileurs et de nos prédicateurs et des récils que
jontileurs el pi'édical(Hirs pai'aissent leur avoir empruntés, on
constate (pie ce iionihre esl d(''ris(»ire : ddù il résulte (jue ces
grands recueils sont g-énéralement restés d'obscures œuvres de
caltinet. — La théorie soutient encore [>arfois (|ue nos contes
j)opulaires retiennent des détritus de la pensée indienne et
houddhiste (jui les créa : mais ses jdus déterminés partisans
sont aujourd'hui réduits à recomiaître la vanit*'- de cette pré-
tentir»n. — Elle affirme enfin que les formes euroj)éennnes des
contes se trahissent comme des remaniements de formes orien-
tales. Or, des enquêtes minutieuses tentées sur un certain
nombre de fabliaux paraissent démontrer pi-t'cisément le con-
traire : loin que les versions orientales soient les mieux agen-
cées, les plus logiques, partant les versions mères, il semble
souvent (pie le ra]>|)ort soit inverse et ce sont les versions
indiennes (jui apparaisseni pIiitiM comme des remaniements.
L'hypothèse de l'origine indienne des contes populaires paraîl
donc n'être qu'un conte de savants, moins plaisant ([iie les
autres. La théorie est vraie quand elle se léduit à dire : l'Inde
a produit de grandes collections de contes; par la voie des livres
et [>ar la voie orale, elle a contribu('> à (M1 [(ropagcr im grand
nombre. Aftirmations qui conviennent à un autre [mys quel-
con({ue : tous en ont créé; il est venu, il vient des contes de
l'Inde comme il en vient journellement des (piatre points cardi-
naux. I^a théorie est fausse, (piand elle alfribue à l'Inde un
rcMe pr(''|)ond(''rant, (piaiid elle l'appelle « la source, b^ r(''servoir,
la matrice, le foyer, la patrie » des contes. C'est dire (pie le
système orientaliste meurt au moment précis où il devient un
système.
L'histoire ne nous periud pas de su|>|>oser ipi'il ait e\ist('' un
peuple privib''gié, ayant re(Mi la mission d'inventer les contes dont
devait à |)erpétuité s'amus(>r l'humanité future. VAU' ikmis im|M)se
de conclure, au coulraire. à la |iolv^énési(^ des contes. Nos jon-
gleurs n'avaieul (pic tain' d aller chercher leurs sujets juscjuc
dans l'Inde. Où les ont-ils pris? ils uons le discnl eux-mêmes :
celui-ci l'a « oï contera Douai... ".cet autre, « à NCrcelai, devant
LES FABLIAUX 07
les changes » ; coliii-là « on Beessin, inoui |»n's de ViiT ». Ils
n'ont eu qu'à se baisser vers l'obscure tradition orale, où, depuis
le haut moyen âge, vécrétaient leurs contes. Pareillement ont
agi, à toute époque, les conteui's lettrés : novellistos italiens,
auteurs de farces du xv*" siècle. Molièn^ n';i pas découvert le
Médecin tnalgré lui dans le manuscrit 837 (h' la Bibliothèque
nationale, qui contient le fabliau du Vilain mire et qu'il igno-
rait aussi ])ai"failement que Ptolémée ignorait l'existence de
l'Amérique. Boccace, Sacchetti, Bandello n'ont pas davantage
plagié les fabliaux, depuis long1enn>s dis[»arus. Fabliaux, nou-
velles italiennes, farces italiennes ou françaises ne sont que
les accidents littéraires de l'incessante vie orale d^s contes. La
question de l'origâne des contes populaires est donc une ques-
tion mal j)Osée. Tout conte comprend, outre des épisodes d'orne-
ment, accessoires et caducs, qui sont de l'ai'bitraire des divers
narrateurs, un ensemble de données constitutives, immuables
et nécessaires, qui s'imposent à tout conteur passé, présent ou
futur. Or il est certains contes dont les données organiques,
morales, sentimentales ou merveilleuses, sont si spéciales qu'elles
ne sont intelligibles que pour des g-roupes d'hommes très déter-
minés : tels les contes de la Table Ronde, telles les légendes
épiques et hagiographiques. On peut les appeler des contes
ethniques, et il est légitime, voire facile, d'en étudier l'origine et
les migrations, puisque cette recherche consiste à marquer
quelle limitation les données organiques de la légende lui impo-
sent dans l'espace et dans le temps; à quels hommes elle con-
vient exclusivement. C'est ainsi (jue l'on constitue des groupes
de contes celtiques, germaniques, arabes; — médiévaux, mo-
dernes; — chrétiens, musulmans, etc. Mais l'immense majorité
des contes }»opulaires, dont on recherche désespérément l'ori-
gine, échappe à toute limitation. Ils reposent (en leur partie
organique), les fabliaux sur <les postulats moraux ou sociaux si
universels, — les fables sur un symbolisme si sim|de, — les
contes de fées sur un nu^rveilleux si peu caractéi'isé, — qu'ils
sont indifféremment acceptables de tout homme venant en ce
monde. De là, leur double don d'ubiquité et de pérennité; de là,
par consé([uence immédiate, l'impossibilité de rien savoir de
leur origine, ni de leur mode de pro|tagation. Tls n'ont rien
68 LES FABLIAUX
(l'efliniqne : comment les attribuer à tel peuple créateur? Ils ne
sont caractéristiques d'aucune civilisation : comment les loca-
liser? (l'aucun temps : comment les dater? Il est impossible
— et indilTérent — de savoir où, quand chacun d'eux est né,
puisque, par définition, il peut être né en un lieu quelconque,
en un temps quelconque; il esl impossibb' — et indilTérent —
de savoir comment chacun d'eux s'est proj)agé, puisque, n'ayant
à vaincre aucune résistance pour passer d'une civilisation à
l'autre, il vagabonde librement par le monde, sans connaître
plus de règ-les fixes qu'une graine emportée par le vent.
Mais ces mêmes contes universels, presque dénués d'intérêt
si on les couéidèro en leurs traits les plus généraux, patrimoine
banal de tous les peuples, revêtent dans chaque civilisation,
presque dans chaque village, une forme diverse. Sous ce cos-
tume local, ils sont les citoyens de tel ou tel pays; ils devien-
nent, à leur tour, des contes ethniques. Ces mêmes contes à
rire, indifférents sous leur forme organique, immuable, com-
mune aux Mille et une Nuits, à Rutebeuf, à Chaucer, à Boccace,
deviennent des témoins précieux, chez Rutebeuf, des mœurs du
xm* siècle français; dans les Mille et une Nuita, de l'imagina-
tion arabe; chez Chaucer, du xiv" siècle anglais; chez Boccace,
de la première Renaissance italienne.
L'esprit des fabliaux. — Tl ne s'agit donc pas de })our-
suivre nos contes de migration en migration et de mirage en
mirage ]>our eu rechercher l'introuvaljjojtalrie, mais (h' considérer
nos fai)liaux comme des œuvres dart, significatives du xui® siècle
français. Nos trouvères ne les ont pas inventés : qu'importe? Il
suffit qu'ils s'en soient amusés. Presque toutes les nouvelles du
Décaméron voyageaient |)ar le monde avant que Boccace ne
vînt; et voyagent encore : mais ])our(juoi Boccace a-t-il arrêté
au passage ces cent contes et non tels de ces cent autres? Une
époque est respoiisal)le des contes où eUe s'est complue, dont
elle a diversifié à sa guise et façonné à sa ressemblance la
matière brute et commune. Les mêmes contes à rire, qui ne
sont chez nous. Français, que des gaillardises, étaient jadis des
paraboles morales (|ue le brahmane VichiKnisarmaii faisait
servir à riiislniclioii |)(»lili(|iie des jeunes |>rinces, au mèm<» titre
que les plus graves slo/ias. (]es mêmes coules gras, les Italiens
LES FABLIAUX 69
(le la Renaissance les ont tachés de sang. Chez Bandello ou Ser-
cambi, l'amant surpris risque sa vie : d'où un intérêt drama-
tique supérieur. Par un singulier mélange de courtoisie et de
cruauté, ils ont ennobli leur banale matière.
En voici un exemple. On connaît le gaulois fabliau du Mari
qui /ht sa femme confesse. Déguisé en moine, il surprend l'aveu
des fautes de sa femme et peut se convaincre de son malheur;
mais la rusée soupçonne la fraude et réussit à persuader au
faux moine qu'elle l'a reconnu sous le froc avant de com-
mencer sa confession, qu'elle a seulement voulu l'éprouver, et
le fait tomber à ses genoux, repentant et grotesque. Voici les
derniers vers du Chevalier confesseur de La Fontaine, où le
dénoùment est le même que dans le faldiau. Comme la péni-
tente vient d'avouer à messire Artus son amour pour un prêtre,
Son mari donc l'inleiTompt là dessus,
Dont bien lui prit. « Ah ! dit-il, infidèle.
Un prêtre même! A qui crois-tu parler?
— A mon mari, dit la fausse femelle,
Qui d'un tel pas sut bien se démêler.
Je vous ai vu dans ce lieu vous couler,
Ce qui m'a fait douter du badinage;
C'est un grand cas qu'étant homme si sage.
Vous n'ayez su l'énigme débrouiller.
— Béni soit Dieu ! dit alors le bonhomme,
Je suis un sot de l'avoir si mal pris ! »
Dans les contes de Bandello, qui portent bien leur titre (VHis-
toires tragiques, cette maligne gauloiserie est devenue un poi-
gnant drame d'amour, dont voici le dénoùment : « Alors la
damoyselle, ayant fini sa confession, remonta en coche, s'en
retournant où jamais elle n'entra vive ; car, voyant son mari
venir vers elle, elle commanda au cocher qu'il arrestast; mais
ce fut à son grand dam et deffaicte, veu que, dès qu'il l'eut
accostée, il lui donna de sa dague dans le sein, et choisist bien
le lieu. »
On peut donc interroger les fabliaux comme un groupe d'œu-
vres révélatrices d'un esprit propre, lequel exprime une époque
distincte. A vrai dire, cette tentative peut à certain égard sem-
bler illégitime. En effet, nos poèmes se répartissent indistinc-
tement sur toutes les provinces du nord de la France, Cham-
70 LES FABLIAUX
paj:nc, Orléanais, lIc-de-Fraiicf, Xoniiaiidic t'I, «le |»réft'r(Mi('o
]»eut-ètre, sur les l»ays du nord-est : Picardie, Ponthieu, Artois,
Flandre, Hainaut. Ils se i(''|iailissent non moins indistinctement
sur près de deux siècles, entre lloO et l-TiO, daf<' où meurt
Jean de Condé, le dernier i-imeur connu de fabliaux. « La plu-
part, dit M. G. Paris, sont de la lin du xii^ ou du commence-
ment du xm* siècle. » Mais les noms de Philippe de Beauma-
noir, d'Henri d'Andeli, de Rutebeuf, de AVatriquet de Couvin,
tous auteurs de fabliaux qui ont vécu dans la seconde moitié
du xin* siècle ou au début <Iu xiv'", nous attestent que la vogue
des fabliaux ne s'est jamais ralentie au cours de cette longue
période. Il pourrait donc paraître téméraire de grouper ces cent
cinquante poèmes d'oi'igine et de dates si diverses, de recher-
cher l'esprit commun qui anima ces cinquante poètes. La tache
est possible pourtant, car les œuvres de chaque conteur ne sont
point marquées de traits fort individuels. Il n'y a guère de
génies parmi les poètes du moyen âge. Nous sommes en une
époque semi-primitive, où l'influence du milieu social et du
moment est prépondérante.
Que recherchent donc nos conteurs ? L'instruction morale,
comme VHitopadésn'^. la volupté, comme La Fontaine? la ]>ein-
ture des cas étranges, des espèces rares, comme Bandello? la
satire des mœurs contemporaines, comme Henri Estienne? Inter-
rogeons les prologues des fabliaux; ils nous répondent d'une
voix : un fabliau n'est qu'une amusette. Ce sont « mots pour la
gent faire i"ire » ; ce « joli clerc » ne s'étuflie qu'à « faire chose
de quoi l'on rie ». Ce jongleur narre « son f.iltelef ]>our delitei- »,
pour << s'eslasser », pour « s'esbatre », « |>arjoieel |)ar envoi-
sëure ». — Mais les trouvères n onl-ils pas d'autre ambition?
(piebpie |>rétention morale? Assurément. Ils croient à la vertu
saine du rire. 11 n'est pas de hoiirde ni de truf'e si indiflérente
qu'on n'en puisse tirer quelque leçon. Ecoutez les fabliaux pour
lire d aliord, au hes(»in |ioiii' en proliler :
Vos qui fablcaus volés oïr,...
Volenliers les dcvés aprcndre,
Les [diisors por essample prendre,
Va les phisors por les risées
nui (!•• niaiuli's t;on/. sont amées...
LES FABLIAUX 71
... Car par biaiis diz est obliéc
Maintes l'ois ire el cuisanrons...
Et quant aucuns dit les risées,
Les Torts tançons sont oblices.
M.iis rinieiitioii inoralc ne vient jamais (jnc |»ar surcroît. Pour
instruire, nos poètes n'ont-ils pas les dits moraux (pi'ils distin-
iiuent très soigneusement des fabliaux? Iri leurs visées morales
sont très humbles. Ils n'ont guère d'intentions réformatrices.
Le principal, c'est de rii'e. Les fabliaux ne sont que « risée et
iial)et ».
Mais les sources du l'ire sont singulièrement diverses selon
les hommes. De quoi riait-on au xni" siècle?
D'abord, on riait de peu. Ce rire était facile, médiocrement
exigeant. Ferons-nous à tels de ces fabliaux* l'hoimeur de les
<-om[der |»oui- des (euvres littéraires? Ce sont de médiocres
historiettes puériles, des imitations de baragouins exotiques,
des calembours, des gausseries de paysans. Ce sont bien là les
fabellœ hjnoliilium. Négligeons ces fabliaux simplistes, non
sans retenir ce j»i"emier trait commun à tous nos contes : les
sources du comiques y sont étrangement superticielles.
Considérons des contes plus caractéristiques. L'esprit des
fabliaux s'y révèle d'aboi-d par la bonne humeur. Seule, rail-
b'use et inoflensive, elle fait les frais de maintes de ces jdai-
santes <lrôleries : le Préire aux mûres, le dit des Perdrix., le
Convoifeux et f Envieux, le Prêtre qui dit la passion. Un prêtre
chante l'office du vendredi saint; mais il a beau feuilleter son
livre, il a ])erdu ses signets. Il s'eml)i'ouille, ne peut retrouver
l'évangile de la Passion. Que faire? les vilains ont faim ; le
prêtre veut-il à [)laisii' ]))-olonger leur jeûne? Ils s'impatientent.
Bravement, à tout hasard, il bredouille les vêpres du dimanche :
Dixit iJoiniïius domino meo..., se démenant de son mieux, ])oui'
(pie l'offrande soit fructueuse. D<' loin en loin, des bribes de
l'évangile cherché lui j'eviennent à la mémoii'e; alors, il les
lance à tue-tête : Parrabasl clanie-t-il, aussi fort qu'un crieui"
qui crie un ban... et les vilains, émus, battent leur coulpe. Puis
I. Tels sont : la Maie Honte, la Vieille qui oint la palme au chevalier, E^liiUu
liarat, Travers et Haimet, les deux Chevaux, la Plentc, les deux Anglais, la
Darne qui conquic son baron, Brunain, la Vache auprestre.
72 LES FABLIAUX
Criici/if/r einn, el sos pai'oissions sont inondés de compon<li(»n.
Cependant s(»m clerc trouve lévnniiilo lr(t|) long- et lui sert cet
étraniie r('[ions :
Fac finis! — Non fac, amis,
Usquc ad mimbilia...
Mais,
Si lost com ot reçu l'argent.
Si fist la passion (iner...
C'est, comme on voit, une raillciie ])ien innocente. — Ecoutez
encore ce conte : un pauvre mercier ambulant, ne |)Ouvant
payer dans nne auberge l'avoine et le fourrage pour sou cheval,
l'attache dans un pré bien clos, qui appartient au seig^neur du
pays. « Ce seigneur, lui a-t-on dit, est loyal et bon ; si le cheval
est placé sous sa sauvegarde, des larrons pourront bien s'en
emparer; mais on n'aura [)as en vain invoqué son apjiui ; il
dédommagrera le volé et fera pendre le voleur. » Le mercier
s'est rendu à ces raisons : il recommande son roussin au seî-
g^neur et dit pai" surcroît force oraisons, pour que Dieu défende
que nul emmène son cheval hors du pré. Dieu « ne lui faillit
mie » ; personne n'emnu'iia son bidet; car le lendemain il en
retrouva la carcasse à la même place; pendant la nuit, une
louve l'a dévoré. Il s'en vient vers le seigneur : « J'avais mis
mon cheval sous votre sauveg'^arde et sous celle de Dieu; vous
me devez (bMlommagrement. — Soit; mais 'combien valait ton
cheval? — Soixante sous. — En voici donc trente; pour le reste,
puis(pie tu as perdu ton cheval sur la firnire de Dieu et la mi(Mme,
fais-toi payer par Dieu; va le ficujer sur sa terre. » Le meiciei-
s'en va, tout marri de cette cruelle et juste sentence, quand il
rencontre un moine. « — A qui es-tu? — Je suis à Dieu. — Sois
donc le bienvenu! Tl me doit trente sous; comme son homme
lige, tu répondras ()our lui. Paye-moi donc! » Et l'aflaire est
portée devant le seigneur qui juge selon les saines coutumes du
droit h'wMlai : « Es-tu riiouiuie d(> Dieu? paye. Xe pay(\s-lu pas?
c'est renier ton suzerain. » — Le nutlue s"e.\(''cule.
Dans tous ces contes transparaît la même gaîté maligne,
pi(piant à peine, à Heur d'épiderme. Ijcs poèbvs s'amuseni à ces
es(piisses rapides; ils se com|»lais(Mil eu cet esprit de caricature,
non trop tourui' à la charge, avisi''. tiu, j(»vial, h'ger.
LES FABLIAUX 73
Mais ce sont là des sujets trop siinj)les; parfois cette l)elle
liuineur anime un |)etit drame plus complexe, savamment
machiné, fait vivre quehpies instants tout un monde minuscule
de personnages jdaisants. Le modèle en est dans le Vilain mire,
ou dans les trois Bossns ménestrels, ou bien encore dans ce
gentil chef-d'œuvre, les trois Aveugles de Compiègnc. Clopin-
clopant, trois aveugles cheminent de Compiègne vers Sentis.
Un riche clerc passe, « qui bien et mal assez savoit ». Sont-ce
de vrais aveugles? Pour s'en assurer : « Voici, leur dit-il, un
besant d'or pour vous trois. 11 le dit, mais ne leur donne rien
et chacun des trois ribauds croit que l'un de ses compagnons a
reçu l'aubaine. — Un besant! mais c'est de quoi faire bombance
de vin d'Auxerre et de Soissons, de chapons et de [)àtés. Les
voici retournés à Compiègne, suivis du clerc qui les observe.
Ils sont attablés dans une auberge et se font servii- « comme des
chevaliers » :
« Tien! je t'en doing! après m'en donne!
Cis crut sor une vigne bonne! »
L'heure de payer est venue : c'est dix sous! — « Soit, «lisent
sans marchander les magnifi({ues compères; voici un besant :
qu'on nous rende le surplus! » Mais où est le besant?
— Je n'en ai inie!
— Dont Ta Robers Barbe-florie?
— Non ai! — Mais vous l'avez, bien sai!
— Par le cuer bien ! mie n'en ai!
Ils se disputent, se battent; le clerc « de rire et d'aise se pas-
moit ». Il a pitié d'eux pourtant : « Je paierai, dit-il au taver-
nier; ou plutôt le prêtre du moutier, qui est de mes amis, paiera
pour moi. » Suit le bon tour que les Repues franches attribuent
à Villon. La main (hms la main, le clerc et l'aubergiste arrivent
au luoutier. Le clerc tire le prêtre à part : « Sire, j'ai pris hôtel
chez ce prudhomme, votre paroissien; depuis hier soir, une
cruelle maladie l'a saisi; il est tout assoti et marvoié. Voici dix
«leniers; li.sez-lui, pour le guérir, un évangile sur la tète. — Le
prêtre dit donc au tavernier : « Attendez que j'aie chanté ma
messe et je réglerai votre affaire. » L'aubergiste attend [>atiem-
74 LES FABLIAUX
nuMil, livs ra.ssiii('', tandis (|uc le clerc s"(»s(|iiiv('. Sa nicsso dilc,
le |»irlic veut faire apeiioiiillcr son paroissien, (pii demande
ol)slin(''nient de l'ari;ent el non des exorcismos. Mais c'est sa
maladie! Maintenu par de robustes iiaillards,il a beau protester;
il est as|»eriré d'eau bénite et doit suppoi'ter (ju'on lui lise l'évan-
gile sur la tète.
Un ti'ait encore : c'est I attitude frondeuse, ironiquement fami-
lière, (|ue les conteurs prennent souvent à l'éfiard des ])erson-
nages sacrés. Ce jouf-leur qui, chargé de veiller en enfer sur la
cuve où les âmes cuisent, et qui les joue aux dés contre saint
Pierre, ne craint pas, quand il a perdu, d'accuser son adversaire
de tricherie, et de le tirer par ses belles moustaches tressées
(Sanil Pierre et le Jomjleur). — Ce vilain, (|ui se présente à la
porte du ciel, n'a point la moindre révérence |)our les saints
vénérables qui lui refusent l'entrée : « Vous me chassez, beau
sire Pierre? pourtant je n'ai jamais renié Dieu, comme vous
fîtes par trois fois. — Ce manoir est à nous, va-t'en! lui dit
saint Thomas, (jui vient à la rescousse. — Thomas, Thomas,
ai-je demaïKJé, comme toi, à toucher les |daies du Sauveur? —
Yiile le Paradis! lui dit saint Paul. — l'aul, je n'ai pas, comme
toi, lapidé saint Etieiuie » (/e ]'ilaiii ijui conqu/'st paradis par
plaid).
Tous ces contes — d'autres encore — sont d'excellents témoins
de l'esprit gaulois, t(d (pie l'a délini Taine. Ils manifestent les
deux traits les plus saillants de cet es])rit : la verve facilement
contente, la bonne humeur ironique. On y rit de peu, on y rit
de bon cœur. C'est un esprit léger, ra]tide, aigu, malin, mesuré.
Jl nous fra|i|ie jieu, |irécisément |)arce (pi'il nous est li'cq» fami-
lier, trop « privé », dirait Montaigne. Mais comparez-le, comme
l'a fait M. lîrunetière, à cette tendance contraire de notre tem-
pérament national, à la préciosité; ou bien rapprochez-le de
ïhumour anglais, du GemïUh allemand : ses traits distinctifs
sailliront. Il est sans arrière-jilans, sans ]u"(>fondeur ; il manque
de métapnysi(jue; il ne s'embarrasse guère de poésie ni dérou-
leur; il n'est ni l'esprit de finesse, ni l'atticisme. 11 est la malice,
le bon sens joyeux, l'ironie un peu grosse, j)récise pouilant, et
juste. Il ne clieiclie pas les ('d(''meids du comi(pn' dans la fantas-
tique exagération des choses, dans le grtdesipie; mais dans la
LES FABLIAUX 7b
visidii railleuse, lé^ènMjiciit outi'ée, du ircl. Il ne va pas sans
vulf'-arité; il est terre à terre et sans jxtrtée. Satirique? non,
mais frondeur; égrillard et non voluptueux; IViand et non gour-
mand. 11 est à la limite inférieure de nos qualités nationales, à
la limite supérieure de nos vices natifs.
Mais il manque à eette définition le trait csscntiid, sans leijuel
on peut dire que l'esprit gaulois ne serait pas : l(^ goùl de la
gaillardise, voire de quelque chose de pis.
Nos pères se sont ingéniés de mille façons à se représenter
comme les plus infortunés des maris. Ils ont imaginé ou retrouvé
<les talismans révélateurs de leurs mésaventures : le manteau
(Michanté qui s'allonge ou se rétrécit soudain, s'il est revêtu par
une femme infidèle, la coupe où seuls peuvent boire les maris
heureux. Un cinquième des fabliaux détourneraient Panurge du
mariage, ce qui n'est pas dire que les autres l'y encourageraient.
Xos conteurs ont dévelo]q)é tout un vaste cycle des ruses fémi-
nines : c'est un véritable Str/gvéda. Les femmes des fabliaux ne
l'eculent devant aucun stratagrème : elles savent persuader à
leurs maris, l'une qu'il est revêtu d'un vêtement invisible, la
seconde qu'il s'est fait moine, la troisième qu'il est mort. Elles
savent tromper la surveillance la plus minutieuse : grâce à leurs
ruses, cet amant se déguise en saineresse ou en rebouteur; cet
autre se fait hisser dans une corbeille jusfpi'au haut de la tour
où sa dame est étroitement gardée. Elles savent découvrir pour
les galants les retraites les plus imprévues ": elles les mussenf
dans un escrin, ou sous un cuvier et font crier au feu par un
ribaud dès que le mari s'approche de la cachette. Surprises en
flagrant délit, elles savent engUjnier le jaloux, lui persuader,
comme la commère du fabliau des Tresses, qu'il a rêvé, qu'il est
enfantosmé. Et quand l'une d'elles a bien dupé son vilain, qu'elle
l'a affublé d'un peliçon g-rotesque ou l'a envoyé rendre au cou-
vent des Gordeliers cette })récieuse relique, les braies de Mon-
seignieur saint François, le poète ne se tient pas d'aise : « le
tour, s'écrie-t-il, fu biaus et grascieus. » A quoi bon lutter contre
elles, d'ailleurs? « Moût set femme de renardise! » Les sur-
veiller? « Fols est qui femme espie et guette! » Ruser avec elles?
« C'est faire folie et orgueil. » N'ont-elles pas déçu les sages,
« dès le temps Alxd », — Salomon, lïippocrate, Constantin?
76 LES FABLIAUX
Rappelez-vous le iiracieiix lai d'Aristote, si iinivorsellement
populaire au moyen Auc (ju'on on sculptait les héi-os dans les
cathédrales, aux portails, aux ehapiteaux des pilastres, sur les
miséricordes des stalles, ou encore sur des cotTrets d'ivoire et
des aciuanianiles :
Alexandre, le hon roi des Indes et d'Efivjde, a sul>jugué les
Indes et, honteusement, « se tient coi » dans sa conquête.
Amour a franche seiiineurie sur les rois comme sur les vilains,
et le vainqueur s'est épris d'une de ses nouvelles sujettes. Son
maître Aristote, (jui « sait toute clergie », le re})rend au nom
de ses harons qu'il néglig:e poui* muser avec elle. Le roi lui
promet déhonnairement de s'amender, mais inca[)al)le d'ouhlier
la beauté de la jeune Indienne, « son front poli, [)lus clair que
cristal », il tombe en mélancolie. Elle s'aperçoit de sa tristesse,
lui en arrache le secret, promet de se venger du vieux maître
« chenu et pâle » : avant le lendemain, à l'heure de none, elle
lui aura fait perdre sa dialectique et sa grammaire. Qu'Alexandre
se tienne seulement aux aguets, à l'aube, derrière une fenêtre
de la tour qui donne sur le jardin.
En eflet, au point du jour, elle descend au verger, pieds nus,
sans avoir lié sa guim[)e, sa belle tresse blonde abandonnée
sur le dos; elle' va, à travers les fleurs, relevant par coquetterie
un pan de son hliaut violet et fredonnant des chansonnettes :
ou bien
« Or la voi, la voi, m'amie;
La fontaine i sort série... »
« Ci me tiennent aniorettes
Ou je lien ma main... »
Maître Aristote d'Athènes rent<'nd, du milieu de ses livres;
la chanteuse
Au cuer li met un souvenir
Tel que son livre li l'et clore.
« Ilélas! songe-l-il, (ju'csidcvciiu uu)U coMir? »
« J(> sui loz vieus et to/. clienuz,
Lais et pales et noirs et maigres,
Vax iilosolie plus aigres
Hue nus (""on sache ne c'ou cuidc »
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LES FABLIAUX 77
ïan<lis qu'il se désolo, la dame cueille des l'ameaux de menthe,
tresse un chapel de maintes tleurs et ses chansons volent jus-
qu'au vieillard, taquines et câlines.
Lentement, par ces gracieux manèges de coquetterie, elle
enchante le philosophe, si hien que le très sage Aristote se met
à lui parler le langage amoureux des trouhadours et, comme
un chevalier de la Tahle Ronde, s'offre à mettre pour elle corps
et àme, vie et honneur « en aventure ». Elle n'en demande pas
tant, mais qu'il se [die seulement à l'une de ses fantaisies :
qu'il se laisse chevauchei' un petit peu par elle, sur l'herhe, en
ce verger : — « Et je veux que vous ayez une selle sur le dos » :
J'irai plus honorablement...
Il consent; voilà le meilleur clerc du monde harnaché comme
un roussin, et la fillette (jui rit et chante clair sur son dos.
Alexandre paraît à la fenêtre de la tour. Le philosophe sellé et
hridé se tire spirituellement de l'aventure et retrouve soudain
toute sa dialectique : « Sire, voyez si j'avais raison de craindre
l'amour pour vous qui êtes dans toute l'ardeur du jeune âge,
puisqu'il a pu m'accoutrer ainsi, moi qui suis plein de vieil-
lesse! J'ai joint l'exemple au précepte; sachez en profiter. »
Est-il hesoin de rappeler encore* Aubei^ée ou Gombert et les
deux clercs, prototype du Meunier de Trumpinglon de Ghaucer
€t du Berceau de La Fontaine? ou ce plaisant conte du Chevalier
à la robe vermeille : Un riche vavasseur revient des plaids de
Sentis, à l'improviste. En rentrant, il trouve dans sa cour un
palefroi tout harnaché qu'il ne se connaissait pas, un épervier
mué, deux petits chiens à prendre les alouettes; dans la chambre
de sa femme, une robe d'écarlate vermeille, fourrée d'hermine,
et des éperons fraîchement dorés. « — Dame, à qui ce cheval?
à qui cet épervier? ces chiens? cette robe? ces éperons? — A
vous-même, sire. N'auriez-vous donc pas rencontré mon frère?
Il ne fait que sortir d'ici et m'a laissé ces présents pour vous. »
Le [)rudhomme accepte et s'endort content, tandis qu'un certain
\. Voici une liste abrégée des fabliaux qui constituent le cycle des ruses fémi-
nines : la Bourr/eoise d'Orléans, les Braies au cordelier, le Chevalier à la cor-
beille, le Cuvier, la Dame qui fist trois tours entour le viouslier, les trois Dames
qui troverent Vanel, le lai de l'Esperrier, le Maignien, le l'iiçon, le Prestre qui
abevete, la Saineresse, les Ti-esses, le Vilain de Baiileul, etc.
78 LES FABLIAUX
clicvalici". (•;icli('' juscuic-là, rcpiTMid s;i toIm' d'érarlato, rpchaussf-
ses (''jKMoiis (I or, rcinonlc sur son |);il('fi'oi, n'|tr(M!<I son rper-
vior sur son poing et s'esiiuivc, suivi de ses pelils chicMis à
prendre les alouettes. — Le honliomnie s'est réveillé : « — ('à,
qu'on m'apporte ma rol)(^ vermeille! » Son écuver lui présente
son vèlciiKMil vcri de tons les jours. — » >i'on ! c'est ma rolx'
vermeille ipic je veux. — - Sire, lui denuinde sa femme, avez-
vous donc acliet»' ou emprunté une robe? — Mais n'en ai-je
pas reçu, hier, une en cadeau? — Ktes-vous donc un ménestrel
(ju'on vous fasse des dons stMuldahles? un jongleur? un faiseur
de tours? Quelle vraisemhlance (ju'un riche vavasseur, comme
vous, ait pu accepter ces présents? — N'ai-je (h)nc })as trouvé
hier, céans, tous ces cadeaux de mon heau-frère, un épervier,
un ]»al<»froi? — Sire, vous savez bien (pie, depuis deux mois et
demi, nous n'avons pas vu luon frère. S'il vous |)laît d'avoir
un palefroi de plus, n'avez-vous pas assez de rente pour l'acheter? »
Le prud'homme, convaincu par cette évidence. Unit par con-
venir qu'il a été enfantosmé et sa femme lui décrit tout l'itiné-
raire du pèlerinage (ju'il doit entreprendre, s'il veut guérir :
qu'il passe ])ar Saint-Jacques, Saint-Eloi, Saint-Romacle, Saint-
Ernoul, Saint-Sauveur :
Sire, Dieus penst de vous conduire!
On le voi! |»ar ces exem[)les : nos trouvères sont capables
d'élégance et d'es})rit, et leurs meilleurs contes à rire nous con-
duisent, par l'insensible transition de nouvelles mi-plaisantes,
mi-sentimentales, comme Gnillainnr tm faucon et la Bourse
pleine de sens, jusqu'aux b'-gendes lout(>s cbevaleresfjues du
vai7' Palefroi et du Chevalier au c/tainsf.
^[ais plus liabitu(dlement ces grivoiseries nous mènent à
d'indicibles vilenies. C'est une honteuse galerie de piVdres et
de moines débauchés, d'enfants précocement vicieux, de jeunes
tilles (|ui s(»iil des drôlesses ou des niaises, pr/'cieuses (pii crai-
gnent le nu)t et non la clutse; de matrones (pii donnent à leurs
filles de singuliers rhastieniens: <le Macettes, de duègnes éna-
mourées. C'est (oui un corpus de contes insolemment brutaux,
où ii(»us n avons le clioix (preiiire la siabdogie et le priapisme.
Les lois des justes proporli(Mis Noudraieul (|u (Ui en Irailàt ici
LES FABLIAUX 79
aussi longuement que des autres séries de contes : car ils ne
forment pas la catégorie de fabliaux la moins nomhieuse ni
la moins bien accueillie du moyen âge. Tel d'entre eux, si
répugnant que le titre môme n'en saurait être rapporté (t. VI,
p. 67, n» 147 de l'édition de Montaiglon), a, selon les versions,
de oOO à 800 vers; il a été remanié, tout comme une noble
chanson de geste, par trois ou quatre poètes; il s'est trouvé
jusqu'à sept manusci'its ])Our nous le conserver : pas un fabliau
qui nous ait été transmis à plus d'exemplaires. Bornons-nous
à énuniérer en note les titres de ces poèmes ^ : je ne connais
d'analogues, comme modèles de brutalité cynique, qu'une
collection d'odieux contes de moujiks, récemment publiée.
Passons vite, mais ne les considérons pas comme indifférents
pourtant. Souvenons-nous qu'ils existent et (pi'ils ont plu. Ce
cynisme n'est-il j)as l'aboutissant extrême et peut-être nécessaire
de l'esprit gaulois?
La versification, la composition et le style des
fabliaux. — L'esprit (b's fabliaux a trouvé son expression
accomplie. Les fabliaux n'ont point pàti, comme tant de genres
littéraires du moyen âge, comme les chansons de geste, comme
les mystères, de cette trop fréquente impuissance verbale des
écrivains, qui met une si pénible disproportion entre l'image
conçue par le poète et sa notation, entre l'idée et le mot.
Ce qui frappe tout d'abord, c'est, en effet, l'absence de toute
prétention littéraire chez nos conteurs. Ils n'apportent pas, cà rimer
ces amusettes, la même vanité que dans la chanson d'amour ou
le roman d'aventure. Ils content pour le plaisir, soucieux sim-
plement d'animer un instant les personnages fugitifs de leurs
petites comédies. De là une poétique très rudimentaire, dont voici
la règle essentielle et pres([ue unique, exprimée en vers naïfs :
Un fabelet vous vuel conter
D'une fable quejou oï,
Dont au dire mont m'esjoï:
1. Jouglel, Gauleron et Marion, les trois Meschines, Chariot le Juif, les trois
Dames, la Daine qui aveine demandoit, la Damoiselle qui voloit voler en l'air, la
Damoiselle qui son/oit, la Femme qui servait cent chevaliers, le Pèc/ieur de Pont-
sur-Seine, le Valet aux douze femmes, les Quatre souhaits Saint Martin, le Fevre
de Creeil, le sot Chevalier, la Sorisete des estopes, et tant d'autros dont on ne
peut même dire !e titre (éd. de Montaiglon, 1, 2S; III. o7. 60. 8o; IV, 101, lOo,
107; Y, 121, 122, 13:{; VI, 148). etc.
80 LES FABLIAUX
Or le vous ai torné en rime,
Tout sans barat et tout sans lime...
... Car li lablel coït et petit
Anuicnt mains que li trop lonc.
S amuser soi-même, .imiisri' le j»assant, coiilt'i- non n<»ui' se
faire valoir, mais pour conter, tel est le l)ut. Etre href, plaire
vite, tel est le moyen.
Le mètre a(lo])lé par nos conteurs servait fort l)ien ce dessein
modeste. L'octosyllabe rimant à rimes plates s'imposait presfpie
à leur choix, puisqu'il était comme le mètre obligé de tout
genre narratif. Avenant, mais trop courant dans les fluides
narrations des romans de La Table Ronde, étriqué dans les
mvstères, il devait convenir excellemment à ces contes rapides.
Aucun n'est plus facile, plus léger, ni ne donne à moins de
frais l'illusion de ces qualités. ]Nos trouvères lont mani(''
négligemment, sans grand souci d'en faire valoir les ressources.
Bien des fabliaux sont à peine rimes, mais fréquemment asso-
nances et chevillés. La rime s'olTre-t-elle riche? qu'elle soit la
bienvenue! Mais on n'ira |)as la quérir, car un bon mol vaut
mieux qu'une rime léonine et en dispense :
Ma painc nielrai et m'enlente
Tant com je sui en ma jouvente,
A conter un fabliau par rime
Sans colour et sans leonime;
Mais s'il n'i a consonancie,
Il ne m'en chaut qui mal en die,
Car ne puet pas plaisir à toz
Consonancie sanz bons moz :
Or les oiez leus com il sont...
Mais si les jonglcur-s ont vei'silii' ix'gligemmenl, du moins
n'ont-ils pas vei"sifié |»édantesqu<Mii<'Ml. cl si Ton songe aux
sav.inls jiMix de rimes déjà (Ml vogue au xni"= siècle, on se féli-
cite (ju'ils n aient pas fait à leurs contes Ibonneur de les en
.iniibler. Il est remar(piable (pie tous les poèmes de llut(dieuf
sont béi'issés de rimes é(|uivo(pi(''es, tous, sauf ses faldiaux.
(^omme d'ailleurs nos Iroin T res s.ivaient commiini-meni leur
métier de Ncrsitic.ileurs, coimne les liommes du moven Age se
dislingii.iienl par une justesse d <treille cpii surprend aujour-
LES FABLIAUX 81
«l'hui, leurs riiiK's, voire leurs assonances, sout toujours [>lio-
urtiquement exactes, la facture de leurs vers le plus souvent
suflisante, parfois excellente à force d'aisance et de franchise.
De même, la lang-ue des fabliaux est juste et saine, vraiment
française, souvent môme heureuse en son toui-, ]>ure de toute
jtrétention pédantesque. Qu'après cela, il n'en faille pas faire
^rand mérite à nos rimeurs, on n'en saurait disconvenir. On
peut bien dire, avec M. Brunetière, « qu'ils usèrent de la lanijue
de tout le monde, qu'ils en usèrent comme tout le uioude et
que la qualité de la langue de leur temps favorisa le dévelop-
pement du g^enre ». La langue du xf siècle, balbutiante encore,
pauvre et raide, n'aurait eu ni la souplesse, ni la familiarité
nécessaires à l'expression des détails de la vie commune; et
la langrue pédantesque, prétentieuse, lourde et emphatique
<lu xiv" siècle ne devait plus les avoir. Les trouvères et le
g-enre profitèrent de cette heureuse fortune d'être venus en la
période classique de la lang-ue du moyen âg'e.
Ainsi le poète ne cherche qu'à dire vilement et gaîment son
historiette, sans recherche ni vanité littéraires. De là, les par-
ticularités du style des fabliaux, défauts et qualités.
Et d'abord, ses défauts. La matière de ces contes étant sou-
vent vilaine, resj)rit des fabliaux étant souvent la dérision
vulgaire et plate, nos poèmes se distinguent aussi, toutes les
fois que le requiert le sujet, par la vilenie, la vulgarité, la
platitude du style. Nul effort, comme chez les conteurs eroti-
ques du xvni'' siècle, pour farder, sous la coquetterie des mots,
la brutalité foncière des données; mais, avec une entière bonne
foi, la grossièreté du style suit la grossièreté du conte. On nous
dispensera d'en alléguer ici des exemples; mais, à ouvrir au
hasard le recueil de MM. de Montaicflon et Ravnaud, on a
chance d'en l'encontrer d'emblée, et de sufflsamment affli-
geants.
De là aussi les mérites de ce style, i)arfois charmants : élé-
gante brièveté, vérité, naturel.
La brièveté est une qualité trop rare dans les œuvres du
moyen âge pour que nous ne sachions pas g^ré à nos conteurs
de l'avoir recherchée. Il suffit de s'être quelquefois perdu dans
les châteaux enchantés aux salles sans nombre des romans de
Histoire de la langue. U. O
82 LES FABLIAUX
Chrétien de Troyc^s ou (I.iiis liiicxli'icalilc forri oti ()I)(M'oii éijai'e
Hiioii (le liordoaux, il snflit davoir suivi les ji(''ri|»rtios sans lin
do la bataille des Alesclians, |»()nr estimer <lans les fahliaux ces
narrations jamais bavardes. (Certes le poète est trop pressé
pour se soucier du ]Mttores(|U(% et son coloris reste pâle. Ses
narrations s(»nt trop iuk^s, ses descripti(uis écourtées. Pourtant,
il sait parfois — comni<' on la vu — s'ai'rèter dans le verger
fleuri où la jeune IndifMuie du lai dWrIstotc tresse en couronne
des rameaux de menthe; ou bien dans la praii'ie ensoleillée
où l'héroïne du fabliau iV Aloul se |>ronu''ne les jtieds nus parmi
la ros('>e, tandis (pi au premier <'hant du rossiiînol « toute chose
se meurt d'ainu^r ».
L'abandon que nos trouvèi-es mettent à dire leurs contes nous
est garant de qualités plus précieuses : le naturel et la vérité.
Précisément parce qu'ils s'elTacent devant le |)etit monde anui-
sant des j»ersonnaiies qu'ils animent, [trécisément parce qu'ils ne
s'attardent pas à leur prêter des sentiments com[)li(piés ni à IgvS
placer dans un décoi- curieusement imaginé, parce qu'ils les
peignent tcds qu'ils les ont sous les yeux, ils nous donnent d(^
très véridiques peintures de mceurs. Ils sont d'excellents histo-
riographes de la vie de chaque jour, soit qu'ils nous conduisent
à la grande^ foire de Troves où sont aiuoncelées tant de richesses,
hanaps d'(U' et d'argent, étoPles d'écarlate et <le soie, laines de
Saint-Omer et de Bruges, <'t vers la(pi(dle chevauchent d'opulents
bourgeois, poi'tant comme des chevaliers écu et lance, suivis de
longs charrois [la liourse 'pleine de sen:s) ; — soit qu'ils nous
dépeignent la petite ville haut perchée, endormie aux étoiles, vers
la(ju(dle monte piMiiblrmenl un chevalier lournoieiir {If Préire et
le Chevalier) ; — ^ ou «piils nous montrent le vilain, sa lourde
hourse à la ceinture, son aiguillon à la main, (pii compte ses
deniers au retour du marché aux InruPs {Boivin de Provins) : —
ou encore, (pi'ils nous iuti'oduiscnl dans les c/ifimhres seigneu-
l'ialcs, oii 1rs dames brodent sur des (lra|»s de soie des léopai'ds
et des lionceaux héraldi(pies {(iiiHIttione au //nicon) ; — soit
qu'ils décrivent tantôt le pi-(\sb\ tère, tantôt (|U(d(|ue noble fête,
où le scignciu', ti'uant laide (Mivei'lc, se plaîl aux jeux des
nuMiesli'fds.
('es dons aimables de nalund et de siuc(''ril(''. les trouvères
LES FABLIAUX 83
les portent dans leurs vifs dialogues, dans la peinture des per-
sonnages, dont ils excellent à saisir l'attitude, le geste. Voici
une jeune veuve qui, ayant pleuré, non sans sincérité, son
mari, sent lever en elle un regain de co(|uettei-ie et cherche de
nouvelles épousailles : « comme un autour mué
Qui se va par l'air einl)alant,
Se va la dame déportant,
Mostrant son cors de rue en rue... »
(La Veuve.)
Voici une jeune femme à son miroir. Chérubin entre, qui
porte un message de son maître. La dame est précisément oc-
cupée à lier sa guimpe, ce qui était jadis l'une des opérations les
plus délicates de la toilette féminine. Alors, par un joli mou-
vement de coquetterie, elle tend son miroir au petit écuyer :
« Biau sire, dit ele, ça vien, La biauté de 11 le sorprisl
Pren cest mireor, si me tien, Que plus près de li s'aproucha;
(!a devant moi, que je le voie. La dame prist, si l'enbrara :
Qu'afublée bellement soie. » « Fui, fol, dit ele, fui de ci!
Cil le prent, si s'agenoilla; Es-tu desvez? — Dame, merci !
Bêle la vit, si l'esgarda Soufrez un poi! » Oz du musart
Que plus l'esgarde, plus s'esprist; Que plus li deffent et plus art!
(LEpenner.)
Parfois le jtoète s'arrête à décrire son héroïne, en traits un
peu banals, un peu trop connus, gracieux pourtant. C'est tantôt
Gilles, la nièce du chapelain, toute « menue, avenante et grail-
lette )) [le Prétrp et le Chevalier); c'est tantôt un gentil portrait
de fillette qui cueille, comme dans nos chansons po[iulaires, du
cresson îi la fontaine :
Une pucele qui ert belle
Un jour portoit en ses bras belle
Et cresson cuilli en fontaine ;
Moilliée en fu de ci en l'aine
Par mi la chemise de lin...
{Le Prêtre et Alison.)
Comme ces [tortraits ne sont jamais embellis plus que de
raison, de même les caricatures ne sont point trop chargées.
Sous l'exaeération nécessaire et voulue des traits, on retrouve
84
LES FABLIAUX
la nature. Voyez la vieille truande, (l«'>c;-uenillée et coquette
encore, toute fardée et qui raccommode ses hardes pi-ès d'un
buisson, dans l'attente de (|U(d([ue i:alante avfMiture :
Un ongncment ol fait de dokcs
De vies argent et de vies oint,
Dont son visage et ses mains oint
Por le soleil qu'il ne IVscaude:
Mais ce n'esloit mie bêle Aude,
Ains estoit laide et contrefaite;
Mais encor s'adoube et afaitc
Pourçou qu'encore veut sieclcr.
Quant ele vit le bacheler
Venir si très bel a devise,
Si fu de lui si tost esprise
Q'ainc Blani^heClor n' Iseut la blonde
Ne nule feme de cest monde
N'ama onques si tost nului....
{La vieille Truande.)
Le jour où l'on fête les saints rois de Colog^ne, trois dames de
Paris, la femme d'Adam de Gonesse, sa nièce Maroie Clipe et
dame Tifaiiine, marchande de coifTes, ont décidé de dépenser
quelques deniers à la taverne :
— « Je sai vin de rivière
Si bon qu'ainz tieus ne fu plantez!
Qui en boit, c'est droite sanlez,
Car c'est uns vins clers, fremians,
Fors, lins, frés, sus langue IVians,
Douz et plaisanz a l'avaler... »
Les voilà attablées et une larg-e ripaille commence. Elles
boivent à g-randes hanapées, mangent à vastes platées, eng^lou-
tissent chopines, oies grasses, gaufres, aulx, oublies, fromages
et amandes pilées, poires, épices et noix et chnntent « par
mig'notise, ce chant novel :
« Commères, menons bon revel!
Tels vilains l'escot paiera
Qui ja du vin n'ensaiera! »...
Mais tandis (jue les autres boivent « à gorge gloute », celle-ci,
[dus délicatement g-ourmande, savoure «diaque lampée à petits
traits
Pour plus sur la langue croupir;
Entre deus boires un soupir
I doit on faire sculemont;
Si en dure plus longemenl
La douceur en bouche et la force.
Elles sortent en cliaiilMut :
Amours! au vircli m'en vois!
etleui's p.iiivrcs maris les croyaient en pèlerinag"eî
LES FABLIAUX 85
Ainsi, en tous ces contes, le ton, le style s'accommodent,
s'adaptent exactement au sujet tiviité. Peu de j^enres au moyen
ag'e ont eu cette bonne fortune que la mise en œuvre y valût
l'inspiration. Nul délayap^e, mais une juste proportion entre les
diverses scènes ; aucune co(|uetterie de forme, mais les trou-
vailles que sait faire la gaîté; nulle recherche des sous-entendus
galants, comme chez les poètes erotiques du xvm" siècle, mais
la seule bonne humeur, cynique souvent, jamais voluptueuse;
nulle prétention au coloris ni à la tinesse [isychologique comme
chez les conteurs du xvi" siècle qui alourdissent ces amusettes
en leurs nouvelles trop savantes, mixtures de Boccace et de
Rabelais; mais la simplicité, le naturel. C'est vraiment la Muse
pédestre :
Légère et court vêtue, elle allait à grands pas.
La portée satirique des fabliaux. — On le voit à cette
analyse : l'esprit qui anime nos conteurs et qui détermine
jusqu'à leur style est fait de bon sens frondeur, d'une intelli-
gence réelle de la vie courante, d'un sens très exact du positif,
d'un ton ironique de niaiserie maligne. Mais quelle est la portée
satirique de cet esprit?
Elle a été, à notre avis, exagérée. A en croire les critiques —
depuis J.-V. Le Clerc jusqu'aux plus récents, — le rire des
fabliaux est le plus souvent hostile et cruel; de plus, il est lâche.
Les fabliaux ne sont que des satires et qui les groupe forme une
sorte d'encyclopédie satirique, {Y Image ou de Miroir du monde,
image grotesque, miroir railleur, oi^i toutes les classes sociales
sont tour à tour et délibérément bafouées. Toutes? non pas;
mais, de préférence, les castes les plus faibles. Le jongleur y
ménage et respecte les chevaliers, les prélats, les puissants
ordres monastiques, car toujoui's il se range du côté de la force;
mais le vilain, mais le bourgeois, mais l'humble prêtre de vil-
lage, voilà ses victimes désignées. Les fabliaux seraient donc
de lâches poèmes, rimes pour que les chevaliers puissent s'ébau-
dir aux dépens du bourgeois et du vilain.
De ces deux propositions : l'intention des fabliaux est prin-
cipalement satirique — cette satire ne s'attaque» qu'aux faibles;
— la première nous paraît outrée, l'autre erronée.
86 LES FABLIAUX
INjiir <•«' (jui ost dalionl du n^proche de lâcheté, nos conteurs
ont, par ailleurs, des torts assez irraves pour qu'on leur épargne
cette accusation. Le vrai, c'rst (piils daulient in<lifTéremment
sur les uns et sur les autres, chevaliers, l)ourgeois ou vilains,
évèques ou modestes provoires. Il est vrai que les hauts digni-
taires ecclésiasti(|ues ou les grands seigneurs laïques figurent
]dus rarement dans les fahliaux (|ue les hourgeois ou le has
clergé : mais c'est chose naturelle, car les personnages destinés
à défrayer les contes gras sont, en fout pays, <eux de la comédie
moyenne. Cela dit, on n'a que le choix dans notre collection
entre les caricatures de seigneurs : ici, c'est toute une galerie
«le louches personnages, chevaliers (|ui vivent du [irix des tour-
nois; là, dans la Housse partie, trois nohles seigneurs ruinés
captent l'avoir d'un hourgeois; là encore, dans Berengier, un
châtelain, pour fumer ses terres, marie sa fille au fils d'un vilain
usurier. — Des évèques se rencontrent parfois en aussi ridicule
posture (jue les plus pauvres chapelains (f Anneau magique, le
Testament de l'âne, fEvéque qui bénit); les moines y courent
d'aussi tragiques aventures galantes que les séculiers {la longue
Nuit); voici des dominicains qui captent des testaments {la
Vessie au prestre) ; des cordeliers qui pénètrent dans les familles
j)Our y porter la déhanche et la ruine {Frère Denise). — Préfendre
d'ailleurs «piil y eût moins de péril à attaquer d'humhles des-
servants (jue des prélats, c'est méconnaître la puissance de la
solidarité ecclésiastique; et quant à dire que les jongleurs, res-
pectueux des harons et des comtes, pouvaient impunément railhM*
les hourgeois, c'est ouhlier qu'ils ne vivaient j)as seulement des
lihéralités seigneuriales, mais que les hourgeois étaient, au con-
traire, leurs patrons favoris; (|ue les fahliaux n'étaient |toiiit
contés seulement dans les nohles cours chevaleres«pies, mais
dans les repas de corjts de méfier, ou dans les foires, devant les
vilains.
Allons |dMs loin : si quehjiies l.ilili.iux nous monlrent — très
vaguement — l'antagonisme des «lasses, il est renuuHjuahle que
le f»f»ète y prend parti pour «pii? |>«»nr le fort «-outre le faihle,
comm<' !«• veut r«)|iiMioii «pie nous discutons? non, |i«»ur le serf
«•«»nlre le m.nire. {'«ds s«»nt les fahliaux «!«• Connel/ert, du Vilain
nu hufl'el, «le Constant du I/amel. Trois Ivr.inneanx de villag«', le
LES FABLIAUX 87
[irévùt, le forestier <hi sei^'-nevir, le prêtre, convoitent la Feiniue
(lu vilain Constant du llaniel, et rojnme elle leur résiste, ils
coni|»lotent a|>rès boire de la réduire })ar « besoin, |)overte et
faim », d' « ainai^i'oier la rebelle » :
Pelez de là et je de ça :
Ainsi doit on servir vilaine !
Tous trois raniMjnneiit le mari ; le prêtre le cliasse de l'église ;
le prévôt le met aux ceps; le forestier confisque ses bœufs. Mais
(juand le corvéable ruiné réussit à prendre sa revancbe, (piand il
a enfermé les trois galants dans un tonneau rempli de plumes
et qu'il y a mis le feu, quand il les poursuit par les rues en
faisant tournoyer sa massue, on sent que le conteur s'entbou-
siasme; il les pourcbasse aussi, lance contre eux, joyelix comme
à la curée, tous les cbiens du A'illag'e : « Tayaut, Mancel ! tayaut,
Esnieraude! » Et, (piand il fei-mine son récit ])ar ce vers grave :
Que Dieus nous gart trestous de honte!
on croit entendre l'accent de (|uelque haine de Jacques; on sent
que le |)oète se sait vilain, lui aussi, et qu'il parle à ses pairs.
Mais ce ton haineux est, le plus souvent, étrangei' aux fabliaux.
Les jongleurs, bienvenus des bourgeois connue des chevaliers,
n'ont eu peur de se gausser ni des uns, ni des autres; non }»ar
courage, mais parce que nul n'eût daigné les persécuter.
Le rire des fabliaux n'est donc ni brave, ni lâche; mais est-il
décidément satirique ?
Non, si l'on donne à ce mot sa pleine signitication, (pii oppose
satire et moquerie. La satire suppose la haine, la colère. Elle
implique la vision d'un état de choses plus parfait, qu'on regrette
ou qu'on rêve, et qu'on appelle. Un conte est satirique, si l'his-
toriette qui en forme le canevas n'est pas une fin en soi; si le
poète entrevoit, par delà les personnages (ju'il anime un instant,
un vice g'énéral qu'il veut railler, une classe sociale qu'il veut
fraj»per, une cause à défen<lre. Or la portée d'un fabliau ne va
guère jusque-là : elle ne dépasse pas, d'ordinaire, celle du récit
qui en forme la trame. Les portraits comiques de bourg-eois,
de chevaliers, de vilains v foisonnent; mais aucune idée qui
j'elie et domine ces caricatures; la raillerie vise tel chevalier et
88 LES FABLIAUX
iioii la clicvalcrie; tel bourgeois of non la lioiirficoisic, ot \o plus
souvcut ou peut substituer un chevalier à un iiourg^eois ou un
bourgeois à un chevalier, sans rien changer au conte, ni à ses
tendances. En ce sens, nos diseurs de fabliaux ne s'«'dèvent pas
jusqu'à la satire, contents de l'ester (b»s maîtres caricaturistes.
Ils jettent sur le monde un regard ironique : clercs, vilains,
marchands , prévôts , vavasseurs , moines , ils es(|uissent la
silhouette de chacun et passent. Ils peignent une galerie de gro-
tesques où personne n'est épargné, où l'on n'en veut sérieuse-
ment à personne. Ils ne s'indignent ni ne s'irritent; ils s'amusent.
Ils restent aussi étrangers à la colère ([u'au rêve; leur maîtresse
forme est une gaieté railleuse, sans pessimisuie, satisfaite au
contraire.
Il est donc exagéré de voir en nos jongleurs des satiriques
intentionnels et systématiques. Si l'on s'en tient à la définition
pour ainsi dire classique de la satire, il est certain que leurs
(L'uvres n'y répondent pas. Mais sans doute elle est trop haute
et trop étroite. Comme M. Brunetière l'a très justement marqué,
« à défaut d'un mépris philosophique de l'homme et de la société
de leur temps, les diseurs de fabliaux ont celui des personnages
(ju'ils mettent en scène ». Ils n'ont pas ])rétendu mener le con-
vicium sœculi; ils ont seulement peint les hommes tels qu'ils les
vovaient, sans colère ni sympathie; mais ils les ont vus, le plus
souvent, laids et bas.
Mettent-ils, par exemple, le vilain en scène? Ils savent dire
sa bonhomie, son habileté finaude {Barat et Haimet) et comment
il concpiit « paradis par plaid » ; mais ils connaissent aussi sa
détresse phvsi(|n(' et morale. Ils \v mdutrciil dans sa sottise trop
réelle, dans sa grossièreh'' l'oucière, aussi près (b' la bète (pie du
chrétien,
Malëiuous de toute part,
llidous comme leu ou lupart,
Qui ne sait entre la gent estre...
(Voir Jirifaul, le Vilain asnier, te Vilain, de Farhu, l.Ame an
vilain, etc.)
De même p(»ur les |)rèlres et les moines. neauc(>u|> de fabliaux
(lui les niellent en scène ne sont «pie dinonensives (jaheries;.
LES FABLIAUX 89
mais vn (•onibicii (rautrcs, les jongleurs les inonlreiil avares,
(•ii|>i(les, org-ueilleux, escortés de leurs prestresses, et les hafouent,
et les traînent, avec une joie jamais lassée, à travers les aven-
tures tragiquement obscènes! (Voir le Prêtre et le Chevalier, le
Présume qui eut mère à force, Aloul, le Préfixe au lardier, le
Prêtre et le Loup, le Prêtre teint, les quatre Prêtres, Estortni, le
Prêtre qu'on ])orte, le Prêtre crucifié, Connebcrt, etc.
Pareillement, ils ont, à un degré qu'on ne sauiait dire, le
mépris des femmes. Certes, il faut se garder de toute exag'é-
ration. Les contes gras ont dû Heui'ir dès ré[)0([ue patriarcale,
aux temps de Seth et de Japhet. Les plus anciens vestiges de
littérature qui nous soient parvenus des hommes quasi préhis-
toriques, les textes exhumés des nécropoles niemphiti(|ues, sont
précisément des contes durs aux femmes; les plus anciens pa-
pyrus d'Eg:ypte nous révèlent les infortunes conjugales d'Anou-
pou. Hérodote nous parle d'un Pharaon que les dieux ont rendu
aveugle et qui ne pourra guérir que si, par une rare bonne for-
tune, il rencontre une femme fidèle à son mari, et M. Maspéro
dit, à propos de ce conte léger : « L'histoire, débitée au coin
d'un carrefour par un conteur des rues, devait avoir le succès
qu'obtient toujours une histoire g-raveleuse auprès des hommes.
Mais chaque Egyptien, tout en riant, pensait à part soi que, s'il
lui fût arrivé même aventure qu'au Pharaon, sa ménagère aurait
su le guérir — et il ne pensait pas mal. Les contes g'rivois de
Memphis ne disent rien de plus que les contes g'rivois des autres
nations : ils procèdent de ce fond de rancune que l'homme a
toujours contre la femme. Les bourgeoises égrillardes des fa-
bliaux du moyen âge et les Egyptiennes hardies des récits
memphiti({ues n'ont rien à s'envier; mais ce que les conteurs
nous disent d'elles ne prouve rien contre les mœurs féminines
de ce temps. »
Voilà (|ui est spirituellement et sagement dit; mais à cette
grivoiserie superficielle s'entremêle souvent chez nos auteurs
une sorte de colère contre les femmes , méprisante , et qui
dépasse singulièrement les données de nos contes. Il ne s'agit
|»lus de « ce fond de rancune que l'homme a toujours contre la.
femme»; mais d'un dogme bien défini, profondément enraciné,
que voici : les femmes sont des êtres inférieurs et malfaisants.
90 LES FABLIAUX
Femme est de trop foible nature;
De noient rit, de noient pleure;
Femme aime et het en petit d'eure;
Test est ses talenz remués...
Seul un n'iiinie de terreur peut les mater [S/re Hain et dame
Anieuse, If Mldin mire, la atale Dame). Eneore les coups ne
suffisent pas, car leurs vices sont vices de nature. Elles sont
essentiellement perverses : contredisantes, obstinées, lâches;
elles sont lianlies au mal, capables de vengeances froides, où
elles s'e.\|>osent elles-mêmes au besoin [les deux Cliauf/eurs, la
Dame t/id se vengea du chevaliev). Elles sont curieuses du crime,
alTolées par le besoin de jouir, comme la hideuse Matrone
d'Éphèse du xm" siècle (comparez ces fabliaux répuiinants, le
Pêcheur de Pont-sur-Seine, le Fevre de Creeil, le Vallet aux
douze femmes, la Femme qui servait cent chevaliers, etc.). Est-
ce pour les besoins de leurs contes iiras, j)Our se conformer à
leurs lestes données, que les trouvères ont été forcés de peindre,
sans y entendre malice, leurs vicieuses héroïnes? Non, mais
bien plutôt, s'ils ont extrait ces contes licencieux, et non d'au-
tres, de la vaste mine des histoires populaires, c'est <pi ils y
voyaient d'excellentes illustrations à leurs injurieuses théories,
qui préexistaient. Le mépris des femmes est la cause, et non
l'efFet. Cet article de foi : les femmes sont des créalm-es infé-
rieures, dég-radées, vicieuses |iai' nature, — voilà la .semence,
le ferment de beaucoup de nos contes.
Là est, sans doute, la si|^niiicatioii historique des fabliaux.
Et ce qui toujours surprend et choque, c'est que, même en ces
fabliaux violents, on seiif que le poète s amuse. Partout on y
retrouve cette croyance, commune à tous au moyen àiie, (jue
rien ici-bas ne peut ni ne doit chaneer et que l'ordre établi,
immuable, est le bon; partout l'optimisme, la joie de vivre, un
réalisme sans auiertume.
A quel public s'adressaient les fabliaux. — Les
fabliaux ne sauraient être consitb'rés comme des accidents sin-
guliers, néiiliiicables. Il existe toute une littérature apparentée,
qu'il ne nous appartient pas (Tt-tiKlier ici, niais (»ù ils tiemient
lenr pl.ice (h'-terniini'c, connue un inuultre dans une s(''rie. I^a
m<»iti('' des (envres du xuT' siècle, satires, dits narratifs, romans.
LES FABLIAUX 91
su|)|)Oseii( chez les |»0("'tes (M chez leurs auditeurs le même état
ij'espi-it général que les faliliaiix, les mêmes sources d'amusc-
meut et de délectation.
J*ar (\\emj)le, le nié|»ris hi'utal des femmes est-il le jiropi-e de
nos conteurs joy<Hix? Non, mais il suscite et anime, auprès des
faldiaux, des centaines de petites pièces, C Evangile aux femmes,
le Iilasfen(/e des femmes. Chiche face et Bigorne, intarissables en
lii'ades ironi(jues, injurieuses. C'est lui qui, dans U^ Iioiiian <le la
Hase, soulève et t'ait avancer par |)esants bataillons les argu-
ments de Raison, de Nature, de (iénius. (Test lui qui inspire les
tristes démonsti'ations en Ijaralipton de Jean de Menu, (pii
4levaient si fort aftliger, plus d'un siècle après, l'excellente Chris-
tine de Pisan.
Et chacun des autres traits des fabliaux rej>arait dans des
4ruvres apparentées. Dans nos collections de dits moraux, de
Inhtes satiri(|ues, de Miroirs du Monde, (ÏEstafs du Monde,
iVEnseig}iemons, de Chastiemens, n'est-ce pas, tout comme dans
les fabliaux, la même vision ironique, o[»tiniiste poui'tant, de ce
monde? N'est-ce pas, dans toutes ces œuvres, la même hostilité
contre les prêtres, les mêmes railleries antimonacales lancées
pourtant par des dévots? la même satire sans colère, donc sans
portée? Et si l'on com|»are l'ensemble de nos contes à l'épopée
animale de lienard, n'y a-t-il ])oint parité intellectuelle entre
les cincjuante poètes qui ont rimé des fabliaux et les cinquante
poètes qui ont rimé des contes d'animaux? Ici et là, éclate le
même besoin de rire, aisément contenté; ici et là, on fait appel
au même juiblic gouailleur, étranger à de plus hautes inspira-
tions :
Or me convient tel cliose dire
Dont je vous puisse faire rire :
Que je sai bien, ce est la pure.
Que de sermon n'avez vous cure,
Ne de cors sainz ouïr la vie...
Existe-t-il une (jualité des contes de Renard qui ne soit aussi
une qualité des fabliaux, si nous considérons soit ces dons de
gaieté, de verve, de prodigieux amusement enfantin, soit
l'absence de toute émotion généreuse, soit la raillerie alerte,
92 LES FABLIAUX
jamais lassôc ni irriti'c, s(»il lOiiMi de toulo }tn't('ii(ion artis-
tique, cil (OS n;i nations vives, hâtées, nues?
Et jKniitant, tournez les jiajses du présent ouvraiie. A C(jté de
ce cliapitre sur les fal}liau\', voici une étude sur d'autres contes,
contemporains : l(»s lais de Bretairne. Exprimons d'un mot le
contraste : d'un coté, l<'s faMiaux el le lioman de Ih'nnrd\ de
l'autre, la Table Ronde.
Voici que s'oppose soudain à la eauloisei-ie, la préciosité; à la
dérision, le rêve; h la vilenie, la courtoisie; au mépris nar-
quois des femmes, le culte de la dame et l'exaltation mystique
des chercheurs du Graal ; aux railleries antimonacales, la pureté
des léiien<les pieuses; à Audigier, Girard de Vienne; à Nico-
lette, Iseut ; à Auhei'ée, Guenièvre; à Mahile et à Alison, Fénice,
Enide; à Boiyin de Provins et à Chariot le Juif, Lancelot, Gau-
vain, Perceval; à l'ohservation railleuse de la vie familière, l'en-
volée à perte d'haleine vers le pays de Féerie.
Jamais, plus que dans les fahliaux et dans la poésie appa-
rentée du xm^ siècle, on n'a rimé de vilenies; et jamais, plus
qu'en ce luême xni'' siècle, on n'a accordé de ]»rix aux vertus de
salon, à l'art <le penser et de parler courtoisement. Jamais on
n'a traité plus familièrement que dans les fahliaux le Dieu des
bonnes fi^ens, ni [dus ironiquement son Eirlise; et jamais foi
plus ai'dente n'a fait g-ermer de plus compatissantes, de plus tou-
chantes légendes de repentir et de miséricorde. Jamais, plus
que dans les fahliaux, les hommes n'ont paru concevoir un idéal
dévie rassis et commun, et jamais, plus que dans les chansons de
freste, dans les poèmes didactiques sur la chevalerie et les romans
d avciilurc. on n"a imai^in*'' un idéal héroùpie. .lamais, ]»lus que
dans les fahliaux. on ne s'est rassasié d'une vision réaliste du
monde extérieur, et jamais, plus que dans les besliatrefs, volu-
ci'furesi et lapidaires de la même époque, on ne s'est ingénié à
faire signifier à la nature un symbolisme ((unplexe. Jamais,
[»ourrail-on croin' à fic lii-e (jue les fahliaux, les femmes n'ont
c()urhé la t(Me aussi lias (piau moven âge, et l'on peut douter,
a lire les chansons d'amour, les lais bretons, les romans du
cycle d'Arlur, si jaruais (dies on! été exalt('es aussi haut.
I''ul-il jamais coiilrastc plus saisissaul, <•! pourlanl plus réid?
?Sous sommes (Ml pr(''S('n((' de deux cvcles comiilcls : l'un (pii
LES FABLIAUX 93
va lie nos contes liras aux romans de Renard et «le la liose :
c'est l'esprit réaliste des fabliaux; l'autre, ([ui va des poésies
Ivriques courtoises aux romans de Lancelot et <le l'rrceval le
Gallois : c'est l'esprit idéalist(^ de la Table Ronde.
Peut-on concevoir que ces deux grou[)es d'œuvres aient pu
convenir aux hommes d'un même temps, vivant sous le ciel de
la même patrie? Oui, si l'on considère que ces deux iiroupes
<;orrespondent à deux publics distincts et que le contraste qui
■ s'y marque est le même qui oppose le monde chevaleresque au
monde bourgeois et vilain. Les fabliaux sont, comme les appelle
un texte fort ancien, les fahellse ignohilium. Ils sont la poésie
<les petites gens. Il y a d'un bourg-eois du xni" siècle à un Itaron
précisément la même distance que d'un fabliau à une noble
légende aventureuse. A chacun sa littérature propre : ici la
poésie des châteaux; là, celle des carrefours.
Nous avons vu le fabliau naître en même temps que la classe
bourgeoise, non seulement contemporaine, mais comme soli-
<laire de la formation des communes. La période qui s'ouvre
alors, vers le milieu du xn" siècle, et se prolonge pendant tout
le siècle suivant, est par excellence l'époque heureuse et clas-
sique du moyen âge. Point de graves malheurs nationaux : ce
fut une ère de rare splendeur matérielle, grâce à laquelle le
moyen âge put réaliser sa conception spéciale — et incomplète
— de la beauté. Cette paix donne aux cours seigneuriales le
goût de l'élégance, aux bourgeois le rire. Elle crée, d'une part,
l'esprit courtois, qui aboutit à la préciosité et trouve son expres-
sion accomplie dans Clifjès et dans le Chevalier aux deux épées\
4'autre part, l'esprit bourgeois, qui aboutit à l'obscénité, et qui
se résume dans les fabliaux.
Nous pouvons nous figurer assez exactement la vie intellec-
tuelle des bourgeois <lu xni" siècle, grâce à l'école poétique
artésienne. Arras, célèbre par ses tapisseries, par le travail des
métaux et des pierreries, par ces métiers de luxe où l'artisan
est un artiste, paraît avoir été la ville type. Les bourgeois y
ont leurs poètes; ils sont poètes eux-mêmes et s'organisent en
confréries poétiques comme en corporations de drapiers ou d'or-
fèvres. Plusieurs générations de bourgeois trouvères s'y succè-
dent, de Jean Bodel à Baude Fastoul. Or les mêmes traits
94 LES FABLIAUX
géïK'raiix inaf(niont los «piivros lyrifjiios, (lrainati<iti('s, narra-
tives (les (filles le Viiiicr, des Jean Ir ('iivelicr, des .Icaii lîretel
et des Jean Bodel, des Adam de la Halle. (](»s poêles nous
apparaissent mal faits pour le rêve comme pour la colère,
jirossiers et fins tout ensemble, reposés dans un o|>timisme de
gens salisfails, |»assi()iuiés seulement pour leurs petites (jue-
relles municipales, sans autre idéal terrestre que ce pays de
Cocapne qu'ils ont maintes fois chanté, où plus l'on dort et
plus Ton i^aiine, où l'on manee et boit à planté, où les femmes
ont d'autant plus (riutiinein" (jii elN^s ont moins de verfn. Ils
n'ont d'autre souci (pie de r(''aliser leur idéal d(^ priidl\o)ni<\
qui est l'ensemble des vertus moyennes et médiocres, (irasse-
ment heureux, ils développèrent une littérature de com[)toir,
une poésie de bons vivants, bien faite pour leurs Ames spiri-
tuelles et communes. C'est à eux que les fabliaux s'adressent
excellemment.
Pourtant, à lire les })roloi;ues de nos contes, ou s'a[)er(;oit,
non sans étonnement, qu'ils étaient récités aussi dans de hautes
cours, pour « esbatre les rois, les princes et les comtes ». Bien
plus, si étrang-e que le fait paraisse, ils étaient dits parfois
devant les femmes. Plusieurs récits odieusement déshonnètes,
non pas seulement i-rivois, mais répuyiiants {la Demoisolh' qui
sou/oit, la maie Dame, le Pécheur de Ponf-sur-Seine, les Trois
MescJiines), supposent que des Femmes sont là, (|ui écoutent et
que le joniileur prend comme arbitres. Encoi'e ne saurions-
nous afiirmcr que ces auditrices de fabliaux fussent nécessai-
rement des bourg-eoises et des vilaines. Bien des témoignages
nous prouvent (pie les sociétés les [dus nobles du temps adnud-
taient d'étranges propos, et l'un de nos [)lus vilains fabliaux.
le Sentier l/athi, (pii n'est (ju'un amas d'équivoques rebutantes,
a les protagonistes les plus aristocrati(pies, des chevaliers et des
nc)bles daiues r(''unis pour un tournoi, et son auteur, Jean de
Con(l('', est un ménes!r(d attitré des comtes de l^'laridre.
De plus, il semble (pi'il y ait eu à ré|>o(pie une sorte de pro-
miscuité (les g(!nres les plus chevabM-es(|ues et les plus vilains.
Les manuscrits de luxe nous livrent |ièle-uièle dObscèm's
fabliaux <d de |>ui'es léiicudes d'amour. Nos collections de pas-
tourelles, (pii s(»ut («tMimujK'nuMit de (b'dicates bergeries, sont
LES FABLIAUX 95
déparées par des piécettes cyniques. Non sans surprise, nous
voyons les bouti(juiers d'Arras rimer des cliansons d'un senti-
mentalisme aussi rafliné que celles des Thibaut de Cham[)agne;
inversement, Thibaut de Champagne composer (b\s jeux partis
(|ui auraient cbo(|ué par leui- lirossièreté le bourgeois Jean
Bretel; en un mot, l'esprit des fabliaux infecter les genres les
plus aristocratiques. Le symbole de cette promiscuité qui con-
fond parfois les publics et les genres, chevaliers et marchands,
romans de la Table Ronde et contes licencieux, n'esl-il pas dans
ce monstre qui est le roman de la Rose, où Jean de Meun, naï-
vement, croit continuer l'œuvre de Guillaume de Ijorris, alors
(ju'il la contredit et qu'il juxtapose l'un et l'autre idéal que
nous avons définis? Gomment ex[)liquer la coexistence^ et la péné-
tration réciproque de genres si opposés? En considérant quels
furent les auteurs des fal)liaux.
Les auteurs des fabliaux. — Quelques-uns furent gens
de cour ou d'Eglise. Plusieurs témoignages nous indiquent que
ce fut, dans le monde des clercs comme dans le monde seigneu-
rial, une sorte de mode de salons (jue de rimer des contes
joyeux. Un chevalier picard, Jean de Journi, qui vivait à Chypre
vers la fin du xui° siècle, s'accuse au début d'une pieuse Dîme
de Pénitence d'avoir, en son jeune âge, composé des « faus
fabliaus ». Le clerc Henri d'Andeli dut en conter plus d'un,
spécialement pour la société ecclésiastique. Attaché peut-être à
la personne d'Eudes Rigaud, archevêque de Rouen, lié familiè-
rement avec le chancelier de l'Eglise de Paris, Philippe de
Grève, il ne devait guère frayer avec le bas clergé. C'est pour
des prélats et des chanoines lettrés qu'il a fait combattre Dialec-
tique contre Gra/nninire, chanté la Bataille des Viiis et dit le Lai
d'Aristote. Le gai compagnon qui s'est montré, dans son Dit du
Chancelier Philippe, capable de haute poésie et d'élégance en
ses contes
Fut dans l'Eglise un bel esprit mondain.
Quant au monde chevaleresque, il est curieux que le témoin
de cette mode d'y raconter des fabliaux soit Philij)pe de Rémi,
sire de Beaumanoir. L'a(hnirable auteur du Coutumier de Beau-
voisis, le plus grand jurisconsulte du moyen âge, fut encore un
96 LES FABLIAUX
aimalilo iiorte l«!'ger. Son dit de FoUe larcjesse ost un aracirux
fabliau, un pou fado, dans la nianiôro courtoise et sontimontalo
4I0 SOS deux romans d'aventure, la Manekine, Jehan et Blonde.
Mais ce ne sont g-uère là que des rimeurs occasionnels de
fabliaux, (b's amateurs. Yonons-en aux |>rofessionnels.
Le fabliau du Pan vre Mercier i\(A\\\\(^ iwus'x :
Uns jolis clers qui s'estudie
A faire cliosc do qu'on rie
Vous vuet dire cliosc nouvelle...
Do mémo le fabliau (b^s Trois dames qui trouvèrent Uanel :
Oicz, seignor, un bon fablcl :
Uns clers le list...
A quelle catogrorie de clercs avons-nous affaire? C'est, à n'en
pas douter, à ces déclassés, vieux étudiants, moines manques,
défroqués, (pii composaient la « famille de Golias », vagi scho-
lares, clerici var/anfes, goliards, golianlois, pauvres clercs.
Epaves des universités, repoussés par l'Eglise, beaucoup trou-
vaient un gagne-pain dans la menestraudie. Ils erraient par le
monde, mendiant et cbantant, réunis d'ailleurs entre eux par les
liens d'une sorte de franc-maçonnerie internationab^ obscure et
puissante. Ils étaient surtout accueillis aux tables somptueuses
4lu baut clergé, où ils cbantaiont les moins ésotériques do leurs
poèmes latins, ces Carmina l>uranf(, [)arfois si jiarfaitement
beaux, si libres, si païens. Mais nos bourgeois, nos paysans
connaissaient aussi fort bien ces botes errants, spirituels et
misérables. On les recevait avec indulgence et méfiance, comme
des enfants terribles. Ils sont communément les jeunes premiers
des fabliaux, à (pii \oni b's faveurs des bourgeoises. Lo dit (Ui
Pauvre clerc nous montre (pi'oii b'ur (b'maudail. conmie paie-
ment de leur écot, des cbansons et des contes. Un passage des
Chronirpies de Saint-Denis nous apprend qu'ils étaient souvent
contcMM's do fabliaux, par ])rofossion : « Il aviont aucunt^s fois
que jugleor, encbanloor, <ioliar<l<)is et autres manières de
menesterious s'asemblont ans coiv. dos princes et dos bai'ons (»t
dos ricbes bomes, et sei't cbascuns do son mestier, |^our avoir
^lons ou robes ou autres joiaus, et chantent et content noviaiis
LES FABLIAUX 97
niotez et noviaus diz et risies de diverses ijruises. » — Je crois
(jiriin j^rand noml^re de fabliaux anonymes doivent leur èlre
attribués, que ménestrels et jong'leurs se recrutaient très sou-
vent parmi eux et (ju'ils ont marqué de leur empreinte, plus
fortement qu'on ne dit d'ordinaire, notre vieille littérature.
Mais ils ne forment guèi-e qu'une sous-famille parmi les
jong'leurs. Ce sont des jongleurs de profession (pii, pour la
[dLq)art, sont les auteurs des fabliaux. Vingt d'enti-e eux, ou
environ, nous ont laissé leur signature. Leur nom, leur [)ro-
vince d'origine quelquefois, c'est tout ce que nous coimaissons
d'eux.
Tels sont les jongleurs picards ou artésiens l']nguerrand
d'Oisi, clerc qui rima grossièrement, comme un vilain illettré, le
Meunier (VArleiix', Eustacbe d'Amiens, auteur du Boucher
iCAhheville\ Colin Malet, dont l'œuvre unique, Jouf/let, peut
revendiquer cette originalité d'être le plus parfaitement ignoble
de tous nos contes; Gautier le Long, qui a esquissé dans la
Veuve une fine comédie de mœurs; Huon de Cambrai, (pii mit
en vers la sotte liistoriette de la Maie Honte ; Huon Piaucele,
de qui nous possédons les fabliaux iïEstormi et Aq Sire H a in;
Huon le Roi, le délicat poète du Vair Palefroi; Milon d'Amiens,
le bon rimeur de le Prêtre et Je Chevalier; Jean Bedel, dont nous
avons conservé se[)t fabliaux et qu'on peut identifier sans trop
d'invraisemblance avec l'illustre mesel des Congés, l'excellent
trouvère Jean Bodel ; — puis, des jongleurs de l'Ile-de-France,
Rutebeuf, Courtebarbe, le spirituel conteur des Trois aveu (/les
ile Compiègne et, peut-être, du Chevalier a la robe vermeille; —
des Normands, l'obscène Haiseau, dont les poèmes, t Anneau
merveilleux, les Dames qui troverenl Canel au comte, les Quatre
prêtres, le Prêtre et le mouton, se distinguent entre tous par
leur manière rapide, fruste, brutale; Jean le Chapelain, qui
trouva le dit du Secretain ; Guillaume le Normand, auteur
de le Prêtre et Alison, parfois identifié à tort avec le trouvère
Guillaume le clerc de Normandie; — - le Champenois Jean le
Galois d'Aubepierre, qui nous a laissé le très joli apolog-ue
de la Bourse pleine de sens ; — Gautier, (]ui rima dans
l'Orléanais le Prêtre teint et Connehert; — et des incoimus dont
la patrie même est difficile à déterminer, Garin ou Guerin,
Histoire de la langue. U. <
98 LES FABLIAUX
Durand {les Trois Bossus), Guillaume (variautc de la Maie
Ho nie).
On sait quelle vie ils ont communément menée. Ils ont suivi
la route holiémieiuie, celle des truands et des l'ihauds, })ar le
froid, la faim, la misère, roniiés par la liiple passion de la
taverne, des dés, des femmc^s, chassés souvent, ei'rants, soumis,
vicieux, résijrnés. Ils se confondent avec les saltimbanques, les
danseurs de corde, les prestidigitateurs, les boutions. Ils sont
réduits à de bas métiers. Les chevaliers les méprisent, les
poèmes d'origine cléricale les raillent, l'Eglise les traque, le
peuple les lejette.
C'était justice, dira-t-on. Que Colin Mahd, le honteux poète
de Jouf/let, n'ait point été armé chevalier à quelque haute c(mr;
que Ilaiseau, pour avoir trouvé le fabliau le Prêtre et le Mouton,
n'ait point été honoré à l'égal de Demodocos chez les Phéa-
ciens, cela ne choquci point. C'étaient, sans doute, des jon-
gleurs de basse catégorie, des pitres, des bouffons ; des poètes,
non pas.
Souvent ils furent des poètes, et ce qui cho<pie, c'est précisé-
ment que le moyen àg^e traita pareillement les trouvères qui
ont rimé les gestes héroïques et les auteurs du Porcelet ou de
la Pucelle qui abreuve le poulain. Au xni'" siècle, où finit le sal-
I imbanque, où commence le poète? Quelle différence de traite-
ment y a-t-il entre nos Colin «Malet et nos Enguerrand d'Oisi
d'une })art, et ces autres trouvères, non moins obscurs, Jendeu
de Brie, Iluon de Villeneuve, Herbert le Duc, (pii ont composé
les hautes épo})ées? Si l'on raconte une fête, les jong'leurs y
font des cabrioles, traversent des cerc(\'Hix: deux lign(\s plus
i)as, ils chantent de nobles rotruenges : tout cela est sur le
même plan. Les preuves en abondent; mais en est-il une plus
frappante, je dirai [dus <b:»uloureuse, qu(> le débat des Deus
hordeors )-il)(uitls^'.
Deux jongleurs s'v r(Mivoi<Mit (b^ plaisantes injur(>s et chacun
d'eux vant<' sa marcbandisr.
L'un d'eux nous dil ipiil sait cbanter (il exagère, il est M'ai)
les g-estes de Guillaume d'Orange, de Rainoarl, d'Aïc d'Avignon,
de Garin de Nanlmil, de Vivien, de (lui de Bourgogne, etc.,
c'est-à-dire» cju'il est le porlciu' drs |»liis bclb-s Ir.idilious épi(|ues.
LES FABLIAUX 99
11 sait encore chanter Perce val, Floire et Blanchefleur, c'est-à-
dire les [»lus nobles légendes d'aventure et d'amour du moven
âge.
Et que sait-il encore? H sait saigner les chats, ventouser les
bœufs, couvrir les maisons d'cpufs frits, faire des freins pour
les vaches, des coitTes pour les chèvi-es, (b>s hauberts pour les
lièvres.
Et l'autre, que sait-il? 11 sait jouer de la muse, des fretiaus,
de la harpe, parler de chevalerie, blasonner les armes des sei-
gneurs, et aussi faire des tours de passe-passe, des enchante-
ments, dire l'histoire des Loherains, d'Ogier et de Beuvon de
Commarchis et encore « porter conseils d'amors » et conter
pêle-mêle des romans de la Table Ronde et des fabliaux :
Si sai de Parceval l'estoire,
Et si sai du Provoire taint,
Qui od les crucefiz fu painz.
Et dans ce seul poème ces dinix mêmes [)ersonnages s'appli-
quent indistinctement ces noms que les érudits s'ing-énient à
distinguer en leurs acceptions les plus nuancées : ménestrel et
ribaud, trouvère, jongleur et lecheor.
Ou quel autre exemple plus éloquent encore peut-on allé-
guer, sinon celui de Rutebeuf, ce jtoète vraiment grand, qui
passa sa vie à crier la faim?
« 11 n'y a guère ici-bas, dit Pierre le Chantre, une seule classe
d'hommes cpii ne soit (h' ({uelque utilité sociale, excepté les
jongleurs, qui ne servent à rien, ne répondent à aucun des
besoins terrestres et ({ui sont une véi'itable monstruosité. »
Qui donc aurait su à cette époque — même parmi les jon-
gleurs— protester contre ce jugement? Qui aurait pu répondre
à cette question : à quoi sert un poète?
Tant il est vrai que le xni'' siècle confond la scurrilité et le
génie poétique, que les genres littéraires s'y mêlent dans une
étrange promiscuité et qu'une odieuse synonymie nous conduit
insensiblement du poète au boulTon.
Mais il y a place, au xni" siècle, sinon pour les poètes, du
moins [lour les rimeurs de fabliaux : clercs errants, jongleurs
nomades, ces pauvres hères rendent vi-aiment raison de ce
100 LES FABLIAUX
Lîoiiro cl (lo son |ir(»(liiii(Mix siu-crs. Tls iio sont liurrc (|U(^ les
(•olpoitciii's (les l<''i:(Mi(l(>s [lioiiscs et les rciiianieurs indifforents
(les vIcmIIos ti'udilions rpi<|ues. Mais, s'il est un ^onro (|ui leiii-
apparticMHie, c'est le faldiau.
Supéiieiirs aux liai'oiis et aux hourpreois grossiers, car les
joncleui's vivent, si jx-u (ju(* ce soit, par res|)rit ; inféi'ieurs
pourtant aux uns conmic aux autres, parce cpi'ils n'ont pas
conscience de poursuivre une mission idéale comme la cheva-
lerie, ni même un Itut terrestre et matériel comme la bour-
creoisie, mis hors la loi [)ai' leur vie l)ohémienne, ils sentent,
«ju ils sont peu de chose, des amusetu's juihlics. tls jettent sur
le monde (|ui leur est dur un regard de dérision ; marchands de
gaieté, les fabliaux fleurissent sur leurs lèvres goguenardes. Ils
mettent dans ces contes « pour la grent faire rire » leui-s vices,
leur }»aillanlise. leur misère joyeuse, leur graieté de déclassés,
leur conception cyniciue et g-ouailleuse de la vie.
Bourgeois et chevaliers les accueillent également, également
SI' }tlaisent à leurs contes ironiques — dont eux-mêmes sont les
héros bafoués — jtarre (|ue les Jongleurs ne tirent |»as plus à
conséquence que les boutï'ons et les montreurs d'ours, et le
succès des fabliaux est fait, poui- une grande part, de cette
dédaig^neuse indulgence.
Mais voici qu'au début du xiv^ siècle, les jongleurs nomades
tombent en discrédit; de pins en |dus, les grands seigneurs se
plaisent à s'entourer de poètes familiers, attachés à leur per-
sonne; dans les riches châteaux, aujtrès des fauconniers et des
hérauts d'armes, vivent à demeuie, en service officiel et régu-
lier, les « iiKMiestrels ».
J^a dignité du métier s'en accrut aussitôt. Les ménestrels, bien
pourvus, devenus de véritables gens de lettres, avec toutes les
vanités inhérentes à la profession, se |>riient à mépriser, comme
il sied à des parvenus, leurs confrères nomades. Ils ne daigneni
])lus réciter leurs vers devanl les bourgeois et b* nuMui |)euple
assemblés. Ils se sont vile jiénéln's (b- la gravité de leurs fonc-
tions et ne riment jtlus (|ue pour leurs n(d)les |)atrons des dits
allégoriques, des pièces (tflicielles, des moralitc'-s. Leui' rôle
est d' « enseigner b's hauts hommes >•, de dresser a\ec un soin
luTaldicpie la giMléalogie de chaiiue vei'lii, de blasonner cl^upie
LES FABLIAUX dOl
vice, (le décrire aux jeunes bacheliers leurs devoirs chevale-
resques. Ce «jui frappe surtout, c'est leur sérieux de maîtres de
cérémonies, leur solennité monotone, ageravée encore par la
prétention de la forme, par les jeux de rimes riches. Yoici que
s'annoncent déjà Eustache Deschamps, Alain Chartier, et les
grands rhétoriqueurs. Dans la décadence de l'ancienne poésie du
moyen àg-e, un seul genre est encore en pleine floraison : c'est
le genre moral, c'est le genre ennuyeux.
Ce qui surprend, c'est que plusieurs des pompeux ménestrels
du déijut (kl xiv" siècle, au milieu de leur œuvre toute grave,
toute décorative et moralisante, aient encore glissé des fabliaux
et des plus plaisants.
Tels sont : AVatri(juet Brassenel de Gouvin, ménestrel du
comte de Blois et du connétable de France Gaucher de Chatillon,
et qui rima les Chanoinesses de Color/ne et les Trois dames de
Paris, la })lus réaliste des scènes de beuverie ; — Jacques de Bai-
sieux, qui vécut sans doute de la même vie de }»oète officiel et
dont nous avons conservé, auprès des dits allégoriques des Fiefs
dWmors et de YEspe'e, le faljliau de la Vessie an prestre; — Jean
de Condé, dont le père, Baudouin, fut lui-même un illustre ménes-
trel; et qui, héritant de la charge paternelle, « vestit de bonne
heure les robes des escuiers » du comte de Hainaut et pendant
trente années, de 1310 à LTiO, poétisa pour les riches cours
hennuyères et flamandes : dans son œuvre volumineuse et mono-
tone, à côté des graves dits des Trois Sar/es ou de VHonneur
changie en honte, voici des contes gras qui vont du risqué au
grossier : les Braies au presfre, le Pliçon, le Sentier battu, le
Clerc caché derrière f « escrin ».
Ces fabliaux tard venus ne sont pas les moins joveux de notre
collection. Ils nous montrent que la nouvelle en vers ne peut
pas être atteinte par une décadence interne, comme les épopées
ou les romans de chevalerie. Ici le sujet est toujours aussi
neuf, aussi brillant qu'au premier jour, parce qu'il continue de
vivre dans la tradition orale et que le conteur n'a qu'à se baisser
pour l'y ramasser. Si le genre a péri, ce n'est pas qu'il se soit
gâté, c'est que la mode a passé ailleurs.
Dans l'œuvre de ces ménestrels, les fabliaux ne peuvent i)lus
s'expliquer que comme des survivances de l'âge précédent. Si
102 LES FABLIAUX
les Watriquet de Gouviii et les Jean de Condé en riment encore
quelques-uns, c'est sans doute pour soutenir la concurrence des
derniers jongleurs nomades, qui devaient persister à les colporter;
c'est surtout ])Our satisfaire à l'hahitude prise par les plus
grands seigneurs, dans les nobles cours, d'entendre ces contes
joyeux, voire grossiers. Mais, de plus en plus, dans la cons-
cience croissante de leur dignité, les ménestrels répugnent à ce
genre. Les fa])liaux ne sont pas faits |)Our les beaux manus-
crits riciiement enluminés, ni pour le luxe des rimes équi-
voquées.
Décadence et disparition du genre. — Les fabliaux de
Jean <le Coudé sont les derniers (|ui aient été rimes. Us étaient
le produit de ce double agent : l'esprit bourgeois, l'esprit du
jongleur; les jongleurs sont devenus des gens de lettres, qui ne
s'adressent [dus jamais aux bourgeois; dès lors les fabliaux
meurent.
Ne peut-on pas indiquer aussi, mais sans trop insister de peur
d'alléguer une cause disprojjortionnée aux effets, que l'esprit
politique est plus développé chez les bourgeois de Philippe le
Bel qu'au temps de saint Louis? Benard Je Contrefait, cette
encyclopédie satirique, remplace les vieux contes inoffensifs de
Renard; les dits politiques ruinent les légers contes à rire de
l'âge précédent; en un certain sens, malgré l'apparence j»ara-
doxale du mot, c'est la satire (pii a tué le fabliau.
Qu'on veuilb^ l)ien, enfin et surtout, prenih'e garde à ce fait
vraiment considérable : à la date où disparaissent les fabliaux
(vers 1320), ils ne sont pas seuls à disparaître; mais en même
temps meurent ou se transforment tous les genres littéraires
du siècle précédent. Plus de chansons de geste ni de poèmes
d'aventure, plus de romans rimes de ba Table Ronde, mais de
vastes com|»ositions r()nianes(jues en ])rose; plus de contes de
Renard, mais de graves dits mornux; les anciens genres
lyriques, chansons et saluts d'amour, j<'ux partis, pastourelles,
oui vécu; les vielles sont nuielles; à la place, des |>oèmes d'une
technique <le |»lus en jdus compli(juée, (h\stinés non plus au
chant, mais à la lecture, vii'elais, rondeaux, ballades, chants
royaux. Une période distincte de notre histoire littéraire est
vi'îiiment révolue, si liien (jue M. Gaston Piiris peut arrêter à
LES FABLIAUX 103
cotte date critique, comme au seuil d'un Age nouveau, son His-
toire de la littérature an moyen âge.
C'est aloi-s l'avènement de la littérature rélléchie. Plus d'.iu-
diteurs, des lecteurs ; un public, non plus d'occasion, mais stable ;
une minorité lettrée, ayant ses goûts propres, ses j)références,
diverses selon les cours. Le jongleur a vécu; le poète naît, ou
plus exactement l'bomme de lettres.
A cette date s'achève yâfje des jongleurs, dont les dates extrêmes
coïncident avec Téclosion première et la disparition des fabliaux.
Quelles furent les causes, les conséquences de cette transforma-
tion profonde qui marque l'avènement des Valois? C'est ce que
le lecteur trouvera indiqué en son lieu.
BIBLIOGRAPHIE
Éditions. — On a publié les fabliaux à diverses reprises. Voir, pour négliger
les anciennes publications de Barbazan(1756) et de Legrand d'Aussy (1779),
les recueils de Méon : Fabliaux et contes des jjoétcs français des XP, XIl'',
A'/Z/e, XIV^ et XV" siècles, p. p. Barhazan; nouvelle édition aur/mentée et
revue, par M. Méon, Paris, 1808, 4 vol. ; Nouveau recueil de fabliaux et contes
inédits des poètes français des XII\ A'///", XIV et XV^ siècles, p. p. M. Méon,
2 vol., Paris, 1823; — et celui de Jubinal : Nouveau recueil de contes, dits,
fabliaux et autres pièces inédites des Xlll'', XIV*^, A'F® siècles, pour faire suite
aux collections de Legrand d'Aussy, Barbazan et Méon, 1839 (1°'' vol.), et
1842. — Plus récemment a paru le Recueil général et complet des fabliaux
des XIII° et XIV<^ siècles, imprimés ou inédits, publié cVaprès les manuscrits,
par M. Anatole de Montaiglon et (à partir du t. II) par M. Gaston
Raynaud, Paris, Jouaust, 6 vol. (1872, 1876, 1878, 1880, 1883,
1890). Un certain nombre de fabliaux ont été publiés isolément, par
MM. G. Paris, Schéler, P. Meyer, etc. Mais, MM. de Montaiglon et
Raynaud ayant utilisé ces travaux, le lecteur en trouvera l'indication dans
leur édition. Depuis, il a paru des éditions critiques du Mantel mautaillié
(p. p. "Wulf, Romania, xiv, 3i3) et d'Auberée (p. p. Georg Ebeling,
Berlin, 1895). — Pour apprécier quelle place tiennent les fabliaux dans
l'œuvre des principaux poètes qui en ont rimé, consulter : les Œuvres de
Henri d'Andeli, p. p. A. Héron, Rouen, 1880; les Œuvres poétiques de l'fn-
lippe de Beaumanoir, p. p. Suchier (coll. de la Société des Anciens Textes
français, 1884-85) ; l'édition de Rutebeuf, p. p. A.Kressner, 1885; les Dits de
Watriquet de Couvin,]i. p. A. Schéler, Bruxelles, 1868; les Dits et Contes
de Baudoin de Condé et de son fils Jean de Condé, p. p. Aug. Schéler,
Bruxelles, 1866-67.
Travaux critiques. — Pour une orientation générale sur la question de
l'origine et de la propagation des contes populaires, voir la préface de
Wilhelm Mannhardt au t. II des Wald- und Feldkultc, Berlin, 1877, et
l'introduction de M. Ch. Michel à la. Mythologie de M. A. Lang, trad. fr.
de M. Parmentier (1886); — sur la théorie « aryenne », voir la grande édition
des Kinder- und Hausmdrchen des frères Grimm, 1856; Max Miiller, iVow-
104 LES FABLIAUX
velles leçons sur la science du tantjage, trad. G. Harris et G. Perrot. 18G7.
i8»jH; Max Millier. E^snir^ sur la mythologie comparée, trad. G. Perrot.
1873; A. de Gubernatis, V.oolouiral Mythologij, i vol., 1872; — sur la
théorie « anthropologique», voir Andrew Lang. Ciislom and mi/th, 2"^ éd.,
188."); la Mi/tltologie, 1880; .Wy//*. ritual and religion, 2 vol.. 1887, (traduction
française par M. Marillier, Paris, 189.1); introduction à la traduction dos
Kinder- itnd Haiisinarchen, par Mrs Ilunt. 188i ; son introduction au.x
contes de Perrault, 1888; la collection de la Revue Mclusine, dirigée par
M. Gaidoz, 1878, 1882-05; — sur la théorie « orientaliste », voir Pantcha-
tnntra, f'iinf Biicher indii^chrr Fabeln, Mùrchen und Erziihlungcn, nus dem
Sanskrit ûbersefzt von Theodor Benfeg, 2 vol., 18.37; Reinhold Koehler,
Ueber die europdischen Volksmarchen. dans les Aufsalze iibcr Miirchcn und
Volkslieder, ligg. von J. Boite und E. Schmidt, Berlin, 189.3; Gaston Paris,
Les Contes orientaux dans la littérature française au moyen âge, dans la
Poésie au mni/eu âge, 2« série, 1895; — Les Contes populaires de Lorraine, par
Emmanuel Cosquin, 2" tirage, 1888.
Pour l'étude littéraire et historique des fabliaux, voir J.-V. Le Clerc,
Histoire littéraire de la France, t. XXIII; Oskar Pilz. Bcitrdge zur Kenntnis
der altfz. Fabliaux. 1887; Joseph Bédier, LesFabliaux, études de littérature
populaire et dliistoire littéraire du moyen âge, 2"^ édition. 1895; F. Brune-
tière. Les Fabliaux du moyen âge, dans la Revue des Deux Motides, V sep-
tembre 1893.
CHAPITRE III
LE ROMAN DE LA ROSE
Le Roman de la Rose, commencé, selon toute apparence,
entre 1225 et 1230, par Guillaume de Lorris, continué plus de
quarante ans après par Jean Glopinel, de Meun-sur-Loire, est un
poème de vingt-deux mille vers octosyllabiques, rimant deux à
deux. Les quatre mille deux cent soixante-dix premiers environ
sont de Guillaume; le reste est de son continuateur.
Les deux poètes ont des caractères tellement opposés; ils
s'adressent à des publics si différents; l'esprit, le ton, le sujet
réel de leurs vers offrent un tel contraste, que l'œuvre de Jean
de Meun apparaît bien plus comme une suite que comme une
continuation de l'œuvre de Guillaume. Ce sont en fait deux
poèmes distincts réunis dans un même cadre, ou, si l'on veut,
deux branches plutôt que deux parties d'un même poème. Nous
étudierons donc successivement chacune de ces deux branches.
/. — Première partie du Roman de la R
ose.
Guillaume de Lorris. — Tout ce que l'on sait de Guillaume
de Lorris se réduit à quelques indications vag^ues et à quelques
conjectures tirées du poème. Le dieu d'Amour, parlant à l'armée
I. Par -M. Ernest Langlois, i)rofesseur à la Faculté des lettres de Lille.
lOG
LE ROMAN DE LA ROSE
qu'il a réunie pour assiéger la tour où Bel-Accueil est enfermé,
lui rappelle la mort de ses fidèles servants TibuUe, Gallus,
Catulle et Ovide; il lui en reste un, c'est Guillaume de Lorris,
(]ui est en iirand péril et doit être promptoment secouru; c'est
lui (]ui doit commencer le Roman de la Rose,
Et jusques la le fournira
Ou ' il a Bel Acueil dira...
« Moût- sui durement esmaiez ^
Que entroublié ne m'aiez,
Si en ai dueil * et desconfort •',
Ja mais n'iert ^ riens qui me confort '',
Se je pers vostre bieuvoillance,
Car je n'ai mais ^ ailleurs fiance^. »
Ci '" se reposera Guillaume,
Licuitombcaus" soit pleins de baume,
D'encens, de mire'^ et d'aloué '•',
Tant m'a servi, tant m'a loué !
Puis vendra Jehans Clopinel,
Au cuer jolif **, au cors isnel '•',
Qui naistra sour Loire a Meiin...
Cil avra •* le romant si chier
Qu'il le vourra tout parfenir,
Se tcns et leus '' l'en puet venir,
Car, quant Guillaumes cessera,
Jehans le continuera,
Après sa mort, que je ne mente,
Anz trespassez '* plus de quarante,
Et dira...
« El si l'ai je perdue, espoir*^,
A poi 2" que ne m'en desespoir ^ ' ! »
Et toutes les autres paroles,
Queus que -^ soient, sages ou foies,
Jusqu'à tant qu'il avra coillie,
Sour la branche verte et foillie,
La très bêle rose vermeille,
Et qu'il soit jour et qu'il s'esveille -^.
(V. 10585-10638.)
Il résulte de ce passage, si Jean de Meun était bien informé,
que le Roman de la Rose a été commencé par Guillaume de
Lorris. Mais de Lorris est-il le nom patronymique de Guillaume,
1. On. — 2. Très. — :!. In(|iiieL. — 4. Chagrin. — S. .Vhatloment. — 0. Sera.
— 7. Réconforte. — S. Phis.
9. Ce sont les six derniers vers de la première partie du roman (vers 40G.3-4068
de l'édilion Méon). — Tous nos renvois et citations se réfèrent à l'édition Méon,
la plus correcte. On en trouvera d'ailleurs facilement la concordance avec l'édition
Michel, en se souvenant qu'à iiartir du vers 3 408, la numérotation dans celle-ci
est en avance, par erreur, de 000 vers environ, et qu'à partir du vers 4414 l'écart
varie en 700 et 7:i0 vers. Quant à la concordance avec l'édition Pierre Marteau,
elle est impossible à établir, parce que les vers des rubriques, quoique bien
postérieures au poème, y ont été compris dans la numérotation générale.
10. Ici. — 11. Dont le tombeau. — 12. Myrrhe. — 13. Aloès. — 14. Gai. —
lo. Dispos. — 16. Celui-ci aura. — 17. Lieu. — 18. Accomplis. — 19. Peut-êlro.
— 20. Peu. — '21. Désespère. Ces deux vers sont les premiers de la seconde
partie du roman (vers 40()0-i070).
22. Quelles (ju'ellcs.
23. Allusion aux (juatre derniers vers du poème :
Par grant joliveté' coilli
La llonr du beau rosier foilli.
Ainsi oi la rose vermeille.
A tant" fu Jour/ et je m'esYcilIc.
Le roman était donc terminé lors(|iie Jean île Meun y a inséré, à titre de signa-
ture, et pour faire le départ entre son œvivre et celle de ("luillaume, le passage
dont on vient de lire les extraits. Ce n'est sans doute i)as la seule addition inter-
calée par l'auteur dans le poème après son achèvement.
*.Ioie. — "Alors.
PREMIERE PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE 107
OU seulement celui du pays où il est né? Nous ne le savons pas.
Lorris est une petite ville du Gâtinais, sise entre Orléans et
Montargis; c'est évidemment là que notre poète est né. Faisait-il
partie de la puissante famille qui portait le nom de cette ville et
dont plusieurs membres sont cités dans l'histoire de France?
C'est possible, mais pour l'affirmer, il faudrait des preuves qui
font complètement défaut. Très souvent les hommes au moven
âge sont désignés par leur prénom suivi du lieu de leur nais-
sance. Est-ce ici le cas? cette hypothèse est plus vraisemblable
que la première.
Où écrivait Guillaume? A Lorris? A Orléans? A Paris? Il était
clerc; il savait le latin et pouvait, à l'âge où il écrivait son
poème, suivre les cours à l'université de l'une de ces deux der-
nières villes. A priori, sa langue ne semble pas différer essen-
tiellement de celle de Jean de Meun, qui habitait Paris, et qui
se flattait d'écrire « selon le langage de France »; mais les dis-
tinctions entre le dialecte de l'Orléanais et celui de rile-<le-
France n'ont pas été jusqu'ici nettement établies. On ne pourra
d'ailleurs étudier utilement la langue du poème que lorsqu'on
en aura une édition critique. Guillaume se met lui-même en
scène, mais il ne localise pas le théâtre de son aventure. En
sortant de la ville qu'il habite, il se trouve dans une prairie, sur
le bord d'une rivière, qui
... estoit poi mendre * de Seine,
Mais qu'ele iere ^ plus espandue ^ (v. 112-113).
On pourrait, avec un peu de parti pris, voir dans ces deux vers
une allusion à la Loire, mais les vers qui suivent et surtout
ceux qui précèdent attestent que la scène est de fantaisie :
D'un tertre qui près d'iluec * iere •'
Descendoit l'eve grant et roide... (v. 108-109).
Constatons seulement que Guillaume, pour citer un grand
fleuve, pouvait prendre la Loire et a préféré la Seine.
Autre part, le poète fait allusion à une singularité orléanaise,
mais à une singularité proverbiale et peu flatteuse pour les
1. Moindre. — 2. Si ce n'est qu'elle était. — 3. Large. — i. Là. — o. Était.
108 LE ROMAN DE LA ROSE
habitants du pays, qui ne peuvent en prendre texte pour reven-
diquer Guillaume comme un concitoyen. Il dit, en décrivant la
beauté de Franchise, (ju'elle
... n'ot * pas nés ^ d'Orlenois,
Ainçois » l'avoit lonc et Irai lis * (v. 1200-1201).
A tort ou à raison, les camus d'Orléans étaient lécrendaires.
Guillaume avait au moins vingt-cinq ans lorsqu'il commença
son poème ; c'est en effet le récit d'un songe qu'il prétend avoir
eu, « il y a plus de cin({ ans » "' , alors qu'il était « dans sa ving-
tième année ».
Dans le passage cité plus haut, Jean de Meun dit avoir con-
tinué le poème plus de quarante ans après la mort de Guillaume;
on ne saurait admettre que ce chiffre ait été appelé par la rime^
puisque c'est le mot quarante qui, au contraire, a demandé
pour rime la cheville « que je ne mente », et qu'au surplus.
trente ou cinquante auraient aussi bien fait l'affaire; mais on
peut supposer qu'il fait là ce qu'on appelle vulgairement un
chiffre rond; le texte donne d'ailleurs « plus de quarante ». En
supposant donc que Jean de Meun était bien renseigné, le
nombre d'années qui s'est écoulé entre la mort de Guillaume et
la reprise de son œuvre par le continuateur est compris entre
quarante et cinquante. Si Clopinel, comme c'est vraisemblable^
a commencé sa continuation vers 12"0, il en résulte que Guil-
laume est mort avant 1230. On admet généralement, sur la foi
de Jean de Meun, que la mort a surpris Guillaume avant qu'il
ait eu le temps de terminer son œuvre; s'il en est ainsi, il faut
placer la date de sa naissance tout au commencement du
xiu« siècle, et la date do son poème entre 1225 et 1230.
Sujet et cadre du Roman de la Rose. — Le sujet du
Roman de la Uosc, le! <pi'il a été conçu }>ar Guillaume de Lorris,
est le récit d'une intrigue amoureuse, réelle ou imaginaire,
I. N'ciiL. — 1. Nez. — :i. Au contraire. — i. Uicii l'ail.
••). Le vers i-i des édilions :
Il a ja bien ciiic, anz, au moins *,
doil èlrc corrigé, d'aiirès les ni.iniiscrils, en :
Il i ,1 liicri ciiic an/., ou mais **.
* Au moins. — " Ou jilus.
PREMIERE PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE 109
«ntre railleur lui-même et une jeune fille dont il ne nous a pas
révélé le nom. II a enfermé le récit dans le cadre d'un songe,
parce que le songe était alors une forme, on pourrait presque
<lire un genre littéraire, et ce cadre convenait d'autant mieux à
la circonstance qu'il rendait plus naturel l'emploi de l'allégorie
et la personnification des êtres abstraits. Mais il n'a pas voulu
qu'on se méprît sur la valeur de ce cadre ; non seulement il pré-
tend que parmi les songes il y en a qui ne sont pas mensongers,
il affirme nettement, et à plusieurs reprises, que celui qu'il va
raconter n'est que la représentation de ce qui lui est arrivé.
Dans quelle intention le jeune poète fait-il au public la con-
fidence de ses sentiments? Il le dit lui-même : c'est pour
<( esgaier les cuers » ; c'est aussi pour toucher celle qui est l'objet
de son amour. Il espère peut-être jtorter un coup décisif à son
cœur en lui exposant toutes les souffrances qu'il a endurées
pour elle, en lui prouvant la sincérité, la loyauté, la constance
de ses sentiments; la correction avec la(|uelle il a toujours
observé les commandements d'Amour; en lui rappelant qu'elle
€st engagée envers lui.
Mais il y a autre chose dans le poème qu'une simple histo-
riette ; il y a encore un Art d'aimer. Le poète l'annonce lui-
même. De sorte qu'on peut se demander si le sujet réel est bien
le récit des amours du poète, l'art d'aimer n'étant qu'un acces-
soire nécessaire, ou si, au contraire, l'auteur voulant écrire un
art d'aimer, n'a pas imaginé sa prétendue intrigue pour donner
un tour nouveau à l'enseignement de ses théories, pour les
exposer sous une forme moins didactique que dans les traités
proprement dits, en mettant sous nos yeux des personnages
qui agissent et parlent conformément aux règles qu'il donnera,
«n joignant l'exemple au précepte. Les deux opinions sont sou-
tenables. Elles sont aussi conciliables, en ce sens que l'intrigue
peut avoir réellement existé et qu'en la racontant Guillaume a
A^oulu à la fois la continuer et écrire un art d'aimer destiné à
charmer ses lecteurs et à conquérir définitivement le cœur de
son amie. Cette troisième opinion nous paraît la plus vraisem-
blable.
L'intrigue se réduit d'ailleurs à très peu de chose. Guil-
laume avait vingt ans. Son âge, le printemps, l'oisiveté avaient
no LE ROMAN DE LA ROSE
mis son cœur eu (Muoi. [)aus une réunion, uno joune fille le
charma par sa beauté, sa candeur, son enjouement, sa bonne
éducation, son affabilité; il en devint amoureux; elle, en toute
innocence, lui fit bon accueil; il en profita pour lui déclarer son
amour. C'était aller troj) vile; la jeune filb> é|»ouvantée le con-
gédia. Guillaume, à force de prières et <]e constnnce, finit par
obtenir son pardon, recouvrer son amitié. Cette amitié avec le
temps devint de l'amour. Ils en étaient déjà à échanger des
baisers lorsque les parents de la jeune imprudente, avertis,
empêchèrent les deux amoureux de se revoir.
Telle est l'intrigue ([ui forme l'affabulation du roman. Sui-
vant les goûts du })ublic pour lequel il écrivait, Guillaume l'a
enveloppée d'ornements plus ingénieux que poétiques, qu'on
trouve déjà isolément dans des œuvres antérieures, mais qui,
réunis et adroitement combinés dans un même poème, lui don-
nent de l'originalité.
L'allégorie était au xui" siècle une forme traditionnelle, pres-
que obligatoire, du genre de poésie didactique et galante auquel
appartient notre roman. Guillaume s'est conformé à l'usage
établi. Une loi formelle du code d'amour courtois et les notions
les plus élémentaires d'une bonne éducation lui interdisant de
nommer la jeune fille qu'il avait compromise, il dissimula son
identité sous l'allégorie d'une rose.
Cette fiction en appelait une autre. On ne séduit pas une jeune
fille comme on cueille une fleur dans le jardin du voisin, et le
poète voulait nous enseigner l'art d'amour. Il devait donc
nous faire connaître les obstacles que l'amoureux rencontre
(1,1 lis r.ifcomplissement <Ie ses desseins, et les moyens à r.-udo
des(pi(ds il peut les surmonter; c'est-à-dire les sentiments con-
traires (jui s'agitent dans Ta me d'une vierge à l'Age oii l'amour
s'insinue dans son cœur. Il devait nous moulrer ces sentiments,
les isoler les uns des niilres pour les mieux (^xposer, les ana-
Ivser, les mettre en scène, on faire les mcdjiies de l'action, les
ressorts du mouvement dans le di-ame. Mnis ces sentiments ne
jtouvaient être prêtés à la rose à la(|uelle ils ne conviemu^nt pas,
ni à l;i jeune tille, don! il n'est pas question dans le [)oème;
l'auteur ét;iit donc obligé, pour leur donner des rôles, de les
détaclH'r de l'individu à qui ils a|tpartenaient, d'en faire des êtres
PREMIERE PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE 111
indépendants. Il a décomposé l'àine de la jeune fille; il en a
extrait tous les sentiments, toutes les qualités et manières d'être,
générales ou particulières; il leur a donné une existence proj)re,
indépendante, avec la faculté d'agir individuellement, chacune
selon son caractère. Il a ainsi établi autour de la rose tout un
monde d'abstractions personnifiées, qui remplissent au service
de la fleur les mêmes fonctions que les sentiments dans l'ùme
de la jeune fille. Franchise, Pitié plaident les intérêts de l'amant;
Danger, Honte, Peur, Chasteté l'empêchent d'approcher la rose.
Ce genre de personnifications n'est pas une invention de
Guillaume; il occupait déjà une grande [dace dans la littérature
du xii® et du commencement du xm® siècle, et remonte jusqu'à
l'antiquité.
Le cadre nécessaire à ces fictions, le seul qui rende naturels
l'emploi de l'allég-orie et l'intervention des abstractions person-
fiées et des êtres surnaturels est le songe; et Guillaume était
d'autant mieux disposé à y enfermer son poème que l'usage en
était très répandu dans la littérature de l'époque et dans celle
des siècles précédents. Le Roman de la Rose est donc le récit
d'un son^e.
Nous ferons de chacune des deux parties une analyse très
minutieuse, qui jHiisse en donner une idée suffisante, et servir
au besoin de point de repère dans la lecture de cette vaste com-
position, qui n'est divisée que par des rubriques de miniatures
dues à des copistes et variant suivant les manuscrits.
Analyse de la première partie. — Beaucoup ne voient
dans les song'es que de vaines illusions; Guillaume croit au
contraire qu'ils peuvent être une révélation de l'avenir. C'est le
cas de celui qu'il va conter.
Il y a cinq ans passés, alors qu'il était dans sa vingtième
année, il eut un songe qui depuis s'est complètement réalisé.
A l'instigation du dieu d'xVmour, il va le mettre en vers, pour
le plaisir des lecteurs, et en hommage à
... celé qui tant a de pris
Et tant est di;^me d'estre amee
Qu'el doit estre Rose clamée.
Son récit s'appellera le RoiiKin de la Rose,
Ou l'art d'Amours est toute enclose (v. 1-44).
112 LE ROMAN DE LA ROSE
Un beau matin de mai, à l'époque où la nature s'éveille et
s'anime d'une vie nouvelle après les tristes langueurs de l'hiver,
(juand les prés se couvrent d'herbes et de fleurs, que les oiseaux
emplissent les feuillages renaissants de leur g^ai ramage,
Guillaume s'était levé de bonne heure pour aller hors de ville
entendre le rossignol et l'alouette chanter dans les buissons et
les vergers. Il suivait le bord d'une rivière, moins profonde
mais plus large que la Seine, et qui promenait ses eaux lim-
pides sur un lit de sable à travers la prairie, lorsqu'il arriva
devant un haut mui- crénelé, orné de dix statues peintes (v. 45-
138). Au centre on avait placé Haine, accostée de Félonie et de
Vilenie; puis, d'une part. Convoitise aux doigts crochus. Avarice
couverte de haillons sordides, les traits pâles et tirés. Envie au
regard louche et Tristesse pâle, maigre, échevelée, les yeux
en larmes, les vêtements en lambeaux. D'autre part, Vieillesse
flétrie, ratatinée, édentée, appuyant sur une potence son corps
décharné et raccourci; près d'elle Papelardie, vêtue en reli-
gieuse, un psautier à la main, marmottant d'un « air marmi-
teux » force prières, attendait qu'on ne la regardât plus pour
faire le mal; enfin Pauvreté grelottait sous ses haillons, hon-
teuse, accroupie dans un coin (v. 139-462). Ce mur entourait
un verger spacieux, dans lequel on entendait les oiseaux chanter
si mélodieusement que le jeune homme résolut d'y pénétrer,
si c'était possible. Il trouva une petite porte, étroite et solide-
ment fermée, il y frappa et une « noble pucelle », d'une beauté
parfaite, richement vêtue, vint ouvrir. Elle s'appelait Oiseuse ' ;
elle était l'amie de Déduit ", qui avait fait planter et fermer ce
jardin pour venir souvent s'y divertir avec elle (v. 4G3-622). A
la demande de Guillaume, elle le conduisit vers son ami à tra-
vers le verger, par des sentiers embaumés des parfums du
fenouil et de la menthe, à l'ombre des arbres venus du })ays
des Sarrasins, dans lesquels se jouaient et gazouillaient toutes
les variétés d'oiseaux. Ils arrivèrent à une pelouse où des
(•()U[des gracieux dansaient au milieu d'un cercle de musiciens
et de jongleurs. Liesse conduisait la cande en chantant. Une
<lame sortit des rangs el vint inviter le jinme homme à se
1. Oisivolo. — 2. Plai-<ir.
PREMIÈRE PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE 113
mêler à la danse. Le [)]u.s beau, le plus éléganinuMil vêtu des
damoiseaux était Déduit; aussi belle, aussi élég-ante que lui était
son amie Liesse, qu'il tenait par la main. Le dieu d'Amour
conduisait Beauté, la plus cdiarmante de toutes les dames;
Richesse était accompagnée d'un damoiseau qu'elle avait comblé
de fortune; Largesse carolait avec un chevalier du lig-nag-e
d'Arthur de Bretagne; Franchise avec un jeune bachelier; Cour-
toisie avec un chevalier alïable; Jeunesse, à peine âgée de
douze ans, avec un ami du même âge et aussi naïf qu'elle
(v. 023-1292).
Quand Guillaume eut suffisamment admiré la carole, il
s'éloigna pour visiter le verger. C'était un g-rand carré, planté
d'arbres en lig-nes rég-ulières. Tous les arbres fruitiers y étaient
représentés : il y avait des grenadiers, des muscadiers, des
amandiers, des figuiers, des dattiers, des clous de girofle, de la
réglisse, de la graine de paradis, du citoal, de l'anis, de la
cannelle et quantité d'autres excellentes épices qu'on aime à
manger après les repas. Les arbres domestiques n'avaient pas
été dédaignés : cognassiers, jîêchers, châtaigniers, noyers, pom-
miers, poiriers, néfliers et toutes autres essences s'y rencon-
traient. Ces arbres fournissaient une ombre perpétuelle; dans
leurs branches vivait un monde d'écureuils; au-dessous daims
et chevreuils bondissaient, lapins et lièvres lutinaient; de fon-
taines nombreuses une eau froide s'échappait en susurrant par
de minces ruisselets, dont la fraîcheur entretenait une herbe
verte et drue, entremêlée de tleurs, où les couples amoureux
trouvaient des lits plus doux que la couette (v. 1293-1432).
De merveille en merveille le promeneur arrive près d'une
fontaine, taillée par la nature même dans un magnifique bloc
de marbre, à l'ombre d'un pin géant. Sur les bords de la vasque
il lit cette inscription :
Ici dessus
Se Mouui Li BEAus Narcissus,
et il se rappelle et conte la mort du pauvre « damoiseau », vic-
time de sa beauté (v. 1433-lol8). Au fond de la fontaine, qui
est d'une transparence parfaite, sont deux pavés de cristal, qui
brillent au soleil de mille feux et réfléchissent chacun la moitié
Histoire de la langue. H. f5
H4 LE ROMAN DE LA ROSE
(la verger. C'esl le miroir périlleux : malheur à (jui s'y mire!
('/est un engin de Cupidon. C'est ici la Fontaine d'Amour, dont
tant de livres, romans et latins, ont ])arlé (v. 1519-1010).
Guillaume regarda dans ce miroir dont il ignorait la vertu;
il y vit entre mille choses des rosiers en fleur; il s'en approcha
et leur parfum le pénétra jus(|u'au cœur. Avec (juel plaisir il
aurait pi-is une «le ces roses! Mais c'eût été manquer de cour-
toisie envers le maître du verger. Pourtant un bouton lui plut
et l'attira si vivement qu'il l'aurait cueilli s'il n'en avait été
empêché par les épines et les ronces de la haie (jui entourait
les rosiers (v. 1011-1688).
Cependant, sans qu'il s'en doutât, il était suivi du dieu
d'Amour. Celui-ci, caché derrière un figuier, le vit en contem-
plation devant le bouton et en profita pour lui décocher coup
sur coup trois flèches appelées Beauté, Simplesse, Courtoisie,
et cha(|ue blessure rendit le jeune homme plus désireux du
bouton, <lont la vue le soulageait. Ne pouvant le cueillir, il se
tenait près de la haie, pour du moins le voir et le sentir. Mais
lorsqu'il y fut resté quelque temps, il reçut une nouvelle flèche.
Compagnie, puis une autre encore, Beau-Semblant, dont la
pointe, trempés dans un baume, laissait dans la blessure une
douceur qui remettait le cœur (v. 1G80-1800). Après avoir vidé
son carquois, Amour s'avance et Guillaume se rend à lui et se
déclare son homme lige; le dieu tire de son aumônière une
petite clef d'or et lui ferme le cœur (v. 1801-2032), puis lui
explique ses commandements (v. 2033-2274). 11 lui enseigne
ensuite à quels soucis, à quelles peines l'amant est exposé
(v. 2275-2o02) ; mais aussi comment il est soutenu dans ses
épreuves par Espérance, Doux-Penser, Doiix-Parler et Doux-
Regard (v. 2:i93-2-7G).
Après cet exposé de l'art d'aimer le dieu disparaît et l'amant
reste seul, perplexe, entr«? le d(''sir et la crainte de franchir la
haie. Bientôt un jeune homme s'avance vers lui; c'est Bel-
Accueil, fils de Courtoisie, qui l'invite à s'ap[)rocher des roses.
Jj'invitation est acceptée avec em[)ressement (v. 2777-2830),
Non loin de là était caché Danger ', un vilain hideux, gar-
I. Pudeur.
PREMIÈRE PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE 115
(lien (les roses. Danger a pour com|»ai:nons Male-Bouche,
Peur et Honte; celle-ci, la mieux des trois, est née d'un rejiard
de Raison jeté sur Méfait. Chasteté, (jui doit régner sur les
boutons et les roses, a demandé à Raison sa fdle poui- les garder.
En même temps Jalousie lui a envoyé Peur (v. 28.']"-28"7). Rel-
Accueil ayant offert une feuille verte du boulon à l'amant,
celui-ci s'enhardit, lui raconte comment Amour l'a enrôlé sous
sa bannière et lui avoue qu'il désire le bouton. Bel-Accueil
s'effraie et se récrie. Danger sort de sa cachette, reproche à
Bel-Accueil d'avoir amené l'étranger près des roses et force
l'amant à repasser la haie (v. 2878-2962).
Depuis longtemps déjà Guillaume s'abandonnait à la douleur
de ne plus voir le gracieux bouton, lors(jue Raison descendit de
sa haute tour et vint le sermonner, lui montrant combien il a
eu tort de fréquenter Oiseuse et Déduit et cherchant à lui faire
quitter le service d'Amour; mais il prit mal ces remontrances
et Raison le laissa (v. 2963-3110).
Amant se rappelle qu'Amour lui a conseillé, lorsqu'il aurait
des peines, de les alléger en les confiant à un compagnon sûr;
celui en qui il se fie le plus est Ami ; il va le trouver et lui conte
son malheur. Ami le console, et lui donne entre autres conseils
celui d'apaiser Danger. Il revient alors à la haie, où il trouve
Danger courroucé et menaçant; il le supplie si humblement que
le vilain lui pardonne, à la condition qu'il n'approchera plus
des roses; il se tient donc à distance, d'où il se contente d'ad-
mirer en soupirant. Enfin Franchise et Pitié viennent à leur
tour supplier Danger et obtiennent de lui que l'amant puisse
revoir Bel-Accueil. Celui-ci, amené par Franchise, vient, plus
aimable que jamais, prendre Guillaume par la main et l'intro-
duit dans l'enclos des roses (v. 3H 1-3361).
Le bouton avait grossi; il était à moitié ouvert, mais pas
encore complètement épanoui. Guillaume ne l'en trouve que
plus beau et l'en aime davantage. Peu à peu encouragé par les
amabilités de Bel-Accueil, il lui demande la permission de
baiser la rose ; Bel-Accueil, qui craint d'offenser Chasteté, s'y
refuse d'abord, puis, à l'instigation de Vénus, la mortelle
ennemie de Chasteté, il accorde le baiser tant désiré (v. 3365-
350a).
116
LE ROMAN DE LA ROSE
Malheureusement Mnle-Bouche s'en est aperçu; il en parle
à toul venant, amplifiant ce (ju'il a vu, et t'ait tant (|ue Jalousie,
informée de ce ([ui se passe, accourt furieuse. Elle tance verte-
ment Bel- Accueil et reproche à Honte sa somnolence. Honte
cherche à couvrir Bel-Accueil, s'excuse elle-même de son mieux
et promet (Irtrc plus attentive à ravenii*. Maliirré ces promesses.
Jalousie décide d'entourer les roses d'un mur, dans l'enceinte
du(|uel s'élèvera une tour où Bel-Accueil sera enfermé. A cette
menace. Peur sapproclie toute tremhiante, mais n'ose rien dire
à Jalousie. (]elle-ci sétant éloignée. Peur et Honte vont trouver
Danger et lui font les jdus vifs reproches sur le peu de soin
qu'il luet à i^arder les roses; Dani^er, (jui allait s'endormir, se
lève, prend sa massue et jure (]ue jamais |)ersonne n en appro-
chera plus (v. :}509-3806).
Cependant Jalousie fait construire autour des roses une
enceinte ahsolument inn)renal)le ; <dle confie la izarde des
quatre portes à Danger, Honte, Peur et Male-Bouche. Au milieu
se dresse une tour oîi Bel-Accueil est enfermé, sous la surveil-
lance d'une vieille duèg-ne, et la tour elle-même est g^ardée par
les amis de Jalousie (v. 3807-3957).
Guillaume, éloigné de la rose, se livre à la douleur, et c'(^st
une longue plainte ((ui termine le poème (v. 39.")8-i(J6S).
Guillaume de Lorris a-t-il terminé son poème? —
Jean de Meun affirme (|ue Guillaume de Lorris n";i |)as
achevé son poème parce qu'il en fut em|téché par la mort, et
son témoignage n'est pas contesté. Cette confiance est peut-èti-e
excessive. Nous ig-norons sur quelle autorité s'appuie Jean de
Meun quand il [tarie de la mort de Guillaume; et rien ne prouve
que sur ce point il ne s'est pas trompé ou n<' nous a pas
trompés. On est en droit de supposer (jue la première [>artie du
Boman de la J{ose, telle (\\\(' nous la connaissons, se terminait
orig-inairement par une coiicliision assez hrève, dans hujucdie
l'auteur expliquait comment il avait cueilli la rose, ou pourquoi
il ne l'avait j»as ohtenue, et entin annonçait son r('\eil et l'in-
terriq)tion de son rêve. Jean de Meun, de l»onne foi, a pu croire
(|ue le roman ntMail pas achevé, soit parce que la lin lui en
|»araissait (''coni-li'e, soit parc<' (|ue ramaiil n'avait pas eu la
rose. Il a jm encore, sachant le poème achevé, (piel qu en fut
1
PREMIERE PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE 117
(railloiirs le fh'iHMniienl, en supprimer la lin pour compléter
Tari (Taiiner <le Guillaume })ar des préceptes que celui-ci avait
à dessein laissés de côté, comme contraires à sa conception de
l'amour: pour opposer aux théories idéalistes du trouvère cour-
tois sur les femmes s<\s jugements réalistes et ironiijuesde bour-
areois sceptique.
Ce n'est pas ici le lieu d'exposer toutes les objections qu'on
|i(>urrait faire aux allégations de Jean de Meun ; il n'est cepen-
dant pas permis d'émettre des doutes à l'ég-ard d'un témoi-
gnage si universellement accepté sans apporter quelques
arguments.
Le sujet réel du roman est l'art d'Amour. Tel que le conce-
vait Guillaume, il est « tout enclos » dans son poème. Il est
exposé en sept cents vers sous la forme d'un cours fait par le
dieu d'Amour lui-même à l'amant (v. 2087-2765). Ce cours est
didactiqueraent divisé en trois parties. Dans la première le dieu
dicte ses « commandements », dans la seconde il énumère les
« maux » que l'amant doit endurer, et dans la troisième, les
« biens » qui aident à supporter ces maux. Si le sujet est épuisé
au vers 2776, on peut bien admettre qu'au vers 4068, le dernier
de Guillaume de Lorris, le poème touchait à sa fin, d'autant plus
«jue les vers 2777-4068 nous montrent l'application de tous les
«commandements du dieu d'Amour.
Mais l'intrigue, dira-t-on, n'est pas terminée, puisque le poète
a prévenu ses lecteurs, au moins incidemment, qu'Amour
[•rendra la forteresse où Jalousie veut enfermer Bel- Accueil \
Plusieurs passages du poème paraissent indiquer que l'auteur,
quand il les écrivait, n'avait pas encore obtenu tout ce qu'un
amant désire de celle qu'il aime. Tantôt il espère, tantôt il
désespère; jamais on ne sent en lui la satisfaction de l'homme
([ui possède l'objet de ses désirs. De sorte f{u'on ne sortirait pas
de la vraisemblance en attribuant à Jean de Meun le vers :
OirAmours piist puis par ses csforz.
1. Des oi'é est droiz iiue je vous conte
Gonient je fui meslez a Honte,
Par qui je fui puis meut grevez,
Et eoment li uuirs fu levez
Et 11 chasteaiis riches et forz,
u'Ajuours prisi puis ]iar ses esforz (v. 3o09-3oli).
118 LE IIOMAN DE LA ROSE
Cette atlrihutioii nest (railleurs pus nécessaire. Liiitrij^ue, au
moment où s'arrête la première partie du Roman de la Rose,
peut être considérée comme airivée à son dénoùment, puis-
qu'elle n'est interrompue (|ur lorsque l'amant a conquis le
cœur de la jeune fille et obtenu d elle des g^ages de son amour:
lorsque Honte, Peur et Danger se sont rendus, que l'amie,
atteinte par les brandons de Vénus, agrée les « granz privctez »
de Guillaume, « est preste a recevoir ses jeus », qu'elle lui a
donné le baiser doux et savoureux, sacbant bien que c'est
« erres du remanant » ' ; qu'en un mot, elle répond entièrement
à son amour et n'est séparée de lui que par l'étroite surveil-
lance de ses [)arents. Cette surveillance sera d'autant plus
facile à tromper que la garde de la jeune fille a été confiée à
une duègne « qui set toute la vieille danse », et de qui les
largesses de l'amant auront facilement raison.
De temps à autre Guillaume interrompt son récit pour en
marquer le plan et annoncer ce qui va suivre. Dans une de ces
annonces on a cru voir la preuve que le roman devait, dans la
pensée de l'auteur, durer encore longtemps, si la mort ne
l'avait interrompu. Le passage en question signifie précisément
le contraire. Le voici: il est très important :
Li dieus d'Amours lors m'encharja -, Je vous di bien qu'il i porra
Tout ainsi com vous orrez ja', Des jeus d'Amours assez* aprendre;
Mot a mot ses comandemenz; Pour quoi ^ il vueille tant atendre
Bien les devise' li romanz. Quej'espoigne '"etquej'enromance"
Qui amer vuet or ■* i entende, Du songe la seneliance.
(Jue li romanz des or amende ^. La vérité qui est couverte
Or le fait il bon escouter. Vous sera lores toute aperte
S'il est qui le sache conter, Quand espondre'* m'orrez »' le songe
Car la fin du songe est mont bêle. <Hi " il n*a nul mot de mensonge
Et la matire en est nouvele. (v. 2067-2086).
Qui du livre la fin orra'',
Cette fin du songe, (|iii doit eu être la partie l.i plus belle,
c'est précisément ici (pTeile commence; l'auteur le dit formel-
lement, et l'eNjtression or ou dés or, trois fois ré[)éfée, ne i)eut
laisser aucun doute sur sa pensée. C'est mnintennnl qu'il faut
I. Arrhes pour le reste. — i. .Mf confia. — :t. Vous allez oiitentlff. — '». Knu-
nière. — o. MninU-nanl. — 6. DfviiMit mcillour. — 7. Enlondra. — 8. Beaucoup.
— 9. Pourvu que. — 10. Expose. -H. MeUe en franrais. ~ 12. Exposer. —
13. Entendez. — 14. Où.
PREMIÈRE PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE 119
bien faire attention, car c'est maintenant que le roman se trans-
forme et devient plus beau, c'est maintenant qu'on va apprendre
à aimer. En quoi le roman « amende »-t-il? En ce que le poète
dépose ici le voile de l'allégorie, pour exposer simplement, clai-
rement, didactiquement, « mot à mot », les commandements
d'Amour, les souffrances, les joies qu'il réserve aux amants, ses
« jeux ».
Chaque vers, pour ainsi dire, du passape qui vient d'être cité
nous avertit que, dans la pensée de l'auteur, c'est bien ici que
commence la fin du songre :
... la fin du songe est mont ' bele
El la matire en est nouvele (v. 2073-2076).
Quelle est la matière que l'auteur trouvait belle et nouvelle? Il
nous l'a déjà dit, c'est l'art d'aimer :
Ce est li Romanz de la Rose
Ou TArt d'Amours est toute enclose :
La matire en est bone et nueve (v. 37-39).
Les vers 2077-2082 sont également explicites : c'est à la fin du
songe qu'on apprendra les jeux d'Amours ; or ils sont minutieu-
sement enseignés du vers 2275 au vers 2776.
Sans doute, d'après les vers 2080-2082, on s'est cru en droit
d'attendre une explication précise, une exégèse du songe, don-
nant successivement la signification de chacune des allégories.
Si tel était le sens du verbe espondre, il faudrait, pour la même
raison, prétendre que la suite de Jean de Meun n'est pas davan-
tage terminée, car le continuateur, pas plus que Guillaume, n'a
donné cette explication, et cependant il l'a annoncée, lui aussi,
et dans les mêmes termes :
Quant le songe m'orrez - espondre ^,
Bien savrez ^ lors d'Amours respondre (v. Ioli9-153o0).
L'exposition du songe, dans la pensée de Guillaume, c'est
l'art d'Amour enseigné par le dieu à son disciple sans la
moindre allégorie.
Aux arguments qui précèdent on pourrait en ajouter d'autres,
1. Très. — 2. Entendrez. — 3. Exposer. — 4. Saurez.
120 LE ROMAN DE LA ROSE
mais l(Mii' (l(''vol()pj»«Mneiit ficiidrait ici trop despaco. Tous mon-
trent (luil maii(|uo peu de chose au poème de Guillaume pour
être complet, mrnie si rain.iiif devait cueillir la l'ose, et (ju'avec
une conclusion assez coui-h^ il jtouvait être considéré ]i.ii' Fau-
teur comme terminé.
Des très nombreux manuscrits du Roman de la Rose aucun
ne donne le poème de Guillaume seul. ]^a plupart ont en même
lemps la continuation de Jean de Meun; dans deux seulement
cette continuation a été remplacée par un dénoûment d'environ
(juatre-viniits vers, d'après lequel l'amant « mène ses amours
à lin ». La suite de Jean de Meun avait paru à r.iuteur de ce
dénoûment mal appropriée au poème de Guillaume. Ces deux
manuscrits sont d'une date plus récente que la continuation de
Jean de Meun. Il faudrait pour être certain que Guillaume n'a
|)as achevé son poème en trouver une copie antérieure à cette
date; cette copie n'a pas encore été siiznalée.
Valeur littéraire du poème de Guillaume. — La pre-
mière partie du Roman «le la Rose est un des ouvrages du
moyen Age dont la lecture offre le plus d'atti"ait. L'auteur a
Iravaillé sur un plan nettement et habilement conçu, et ne s'en
est point écarté. Toutes les parties en sont proportionnées avec
art et s'enchaînent naturellement. Guillaume a su éviter les
dangers du genre faux que le goût de son époque lui a fait
adopter. T^es allégories, transparentes autant que gracieuses,
n'ont rien de froid, de scolastique ; ses personnitications sont
vivantes; elles agissent et parlent conformément aux rôles
(pi'idles ont à remplir; pas un instant l'action ni l'intérêt de
cette « épopée psychologi(pie » ne sont suspendus ou ralentis.
L'auteur a j»lus d'une fois mis Ovide à contribution, mais tou-
jours avec mesure et à propos, ada|»tanl soign(Hisement ses
imilationsaux mœurs del'époque. Les (les( riijtions, (pii abondent
dans le poème, ont été souvent citées })aii)ii les plus belb^s pages
de notre vieille juM'-sic. G(dlrs <lii prinicmps, du malin, du
verger, de la fontaine d'Amour sont en eiïel charmantes de
naïveté, de grâce et de fraîcheuf; la peinture des « maux
d'Amour» surtout est l'emarquable |tar le pittoresque, la finesse
d (d)servalion, la connaissance du (-(l'iir hiiniain. Tous les cri-
tiques ont vant('' les pculi'ails (pii (uncnt le niui" cvlc'-rieui' du
H!ST DE LA LANGUE ET DE LA LITT, FR.
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l^GUILLAUME DE LORRIS ENDORMI ET SONGEANT
Bibl. Nal, Fds fr Ô04-. F° 1
2_JEAN DE MEUN CONTINUANT LE ROMAN DE LA ROSE
Bibl. Nal, Fds fr 380, F°28
PREMIEUE PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE
121
janlin trAinour; los éloges (iiron loin- a di-rer/irs sont iioiil-rlic
excessifs. On a surtont louô celui d'Envie; cCst un l»c;m moi--
ceau, mais il est imité d'Ovide. Nous citei-ons de préférence le
portrait de Vieillesse, avec son énei-gique peinture du Temps.
Après fu Yieillocc pourtraite,
Qui estoit bien un pié retraite '
De lele corne el souloit ^ estre;
A peine qu'el se pouoit'* paistrc '%
Tant estoit vieille et redotee •'.
Moût estoit sa beauté gastee,
Moût " esloit laide devenue.
Toute la teste avoit chenue
Et blanche coni s'el fust ilourie.
Ce ne fust mie grant niourie ''
S'cle mourust ne gianz péchiez,
Car touz ses cors estoit séchiez
De vieillece et anoiantiz.
Moût estoit ja ses vis * llestriz,
Qui fu jadis soués ^, et plains '".
Or'' esloit touz de fronces pleins.
Les oreilles avoit moussues
Et toutes les denz si perdues.
Qu'aie n'en avoit neïs'- une.
Ainz ~'> vait touz jours senz retourner,
Com Teve ^" qui s'avale ^s toute,
N'il n'en retourne arrière goûte;
Li Tens vers qui noienz ^^ pg dure,
Ne fers ne chose tant soit dure.
Car il gasle tout et manjue ^";
Li Tens qui toute chose mue ^',
Qui tout fait croislre et tout nourrisl
Et qui tout use et tout pourrist;
Li Tens qui envieillist noz pères.
Qui vieillist rois et empereres.
Et qui touz nous en vieillira.
Ou Mort nous desavancera •*-;
Li Tens, qui tout a en baillie ''^
De genz vieillir, l'avoit vieillie
Si durement, au mien cuidier ^*,
Qu'el ne se pouoit mais 3"' aidier,
Ainz 36 retournoit ja ^'' en enfance.
Car certes el n'avoit poissance.
Tant par estoit de grant vieillune '^ Ce cuit ^* je, ne force ne son
Qu'el n'alast mie la munlance '* Noient plus ^^qu'uns enfes ^" d'un an.
De quatre toises senz potence. N'epourquant '*', au mien escientre.
Li Tens, qui s'en vait nuit et jour, Ele avoit esté sage et entre *-,
Senz repos prendre et senz séjour; Quant ele iere ^* en son droit eage.
Et qui de nous se part et emble '" Mais je cuit " qu'el n'iere *-^ mais *'•
Si celeement '" qu'il nous semble
Qu'il s'arrest adès''' en un point,
Et il ne s'i arreste point,
Ainz ** ne fine '" de trespasser -",
Que l'on ne puet neïs ^i penser
Ainz" estoit toute rassotee. [sage,
Ele ot d'une chape ''" fourrée
Moût ^' bien, si com je me recors ■''^,
Abi-ié -'^ et vestu son cors ;
Bien fu vestue et chaudement,
Queus -- tens ce est qui est prcscnz, (lar ele eiist froit autrement.
Sel ^■^ demandez as clers lisanz; Ces vieilles genz ont tost froidure;
Car ainz -' que l'on l'ei^ist pensé Bien savez que c'est lour nature
Seroient ja -' Iroi tens passé. (v. 339-406).
Li Tens qui ne puet séjourner,
1. Raccourcie d'un pied. — 2. Avait coutume. — 3. Pouvait. — i. Nourrir. —
5. Tombée en enfance. — G. Très. — 7. Mort. — 8. Son visage. — 9. Doux. —
10. Poli. — li. Maintenant. — 1:2. Pas morne. — 13. Vieillesse. — li. Valeur. —
15. S'éloigne. — 16. Clandestinement. — 17. Toujours.— 18. Au contraire. —
19. Cesse. — :iO. Passer outre. — 21. Pas même. — 22. Quel. — 23. Si le. —
2i. Avant. — 2.o. Déjà. — 26. Mais. — 27. Eau. — 28. Descend. — 29. Rien. —
30. Mange. — 31. Change.- 32. Préviendra. — 33. Pouvoir. — 3 i. Avis. — 35. Plus.
— 36. Mais. — 37. Déjà. — 38. Crois. — 39. Non plus. — 10. Enfant. — il. Néan-
moins. — 42. Pure. — i3. Était. — 44. Crois. — 45. Était. — 46. IMus. —
47. Mais. — 48. Manteau. — 49. Très. — 50. Souviens. — 51. Abrité.
122 LE ROMAN DE LA ROSE
Comparaison entre les deux parties du Roman de la
Rose. — La continuation du Homan de la llosc diffère essen-
tiellement de la première partie. Une analyse même minutieuse
ne saurait donner qu'une idée très imparfaite do l'opposition qui
existe entre les deux poèmes : l'unité de cadre, la similitude des
procédés d'exposition, des allégories, des abstractions font illu-
sion et cachent en partie l'abîme qui sépare Guillaume deLorris
de Jean de Meun. 11 y a entre le caractère de l'un et celui de
l'autre contraste absolu et l'œuvre du second est l'antithèse de
l'œuvre du premier. Guillaume est un esprit élégant, délicat,
raffiné, dont la grande préoccupation est de penser et de parler
courtoisement, dont l'ambition s'arrête à des succès de salons.
C'est un élève de Chrétien de Troyes, tout imbu des théories
quintessenciées de l'amour courtois, des doctrines poético-
galantes qu'Aliénor de Poitiers et Marie de Champagne ont
mises à la mode en France. Jean de Meun est une nature à la
fois ardente, vigoureuse et positive, un esprit curieux, nourri
beaucoup plus à l'étude des ouvrages latins qu'à la lecture
des romans de la Table Ronde. C'est un maître es arts, il a des
connaissances étendues, sinon profondes, en histoire, en philo-
sophie, en science. Son instruction sérieuse et son bon sens lui
donnent une idée plus réelle des choses de la vie, et en particu-
lier de l'amour et de la galanterie.
Pour Guillaume la femme est un être supérieur, à qui il a
voué un culte : pour Jean elle est l'incarnation de tous les vices ;
pour Guillaume l'amour vrai est la source de toutes les vertus
sociales; pour Jean c'est la racine de tous les maux; la pre-
mière partie du roman enseigne l'art d'aimer les femmes; la
seconde insiste sur la manière de les tromper; Guillaume fait
dire à Amour :
Vucil ç:,\ù et coniniaiil ' que tu aies
Km un seul Icu * loul ton cuer mis.
Et la Vieille de Jean répond :
Toutes pour touz et touz pour toutes.
1. Jr veux cl Ji' cmiimniuli'. - 2. Lien.
PREMIÈRE PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE 123
Guillaume interdit les termes grossiers ; Jean les justifie et
affecte de les employer. On pourrait indéfiniment prolonger ce
parallèle ; aux rêves mystiques de Guillaume opposer l'observa-
tion railleuse de son continuateur, aux préciosités du premier
les trivialités de celui-ci. Le contraste est complet.
Evidemment deux poèmes aussi différents d'inspiration ne
pouvaient s'adresser au même public. Guillaume de Lorris,
aristocrate, sinon par sa naissance du moins par son éducation,
écrit pour les cercles brillants des châteaux, pour les grandes
dames et leurs nobles adorateurs, à qui seuls il reconnaît le
droit d'aimer, car, fait-il dire au dieu d'Amour,
Vilenie fait li vilains.
Pour ce n'est pas droiz que je l'ains ' :
Vilains est fel - et senz pitié,
Senz servise et senz amistié (v. 2093-2096).
Mais au-dessous de cette société, une autre avait grandi, jeune
encore, pleine de vie, enrichie par le commerce et l'industrie,
forte de sa culture intellectuelle, favorisée par la puissance
royale qu'elle soutient contre la féodalité laïque ou cléricale.
C'est au « moyen estât », à cette société nouvelle, fière des
luttes victorieuses qu'elle a soutenues pour son affranchisse-
ment, frondeuse, ennemie des privilèges de la naissance et des
préjugés de l'aristocratie ; c'est aux roturiers, aux clercs non
titrés, au peuple des écoles, c'est aux vilains même que Jean
Clopinel, bourgeois et clerc, adresse son livre.
Car aussi bien sont amouretes
Souz bureaus corne souz brunetes ^.
Non seulement l'inspiration, les tendances du poème ont changé
sous la plume de Jean de Meun, le sujet même s'est transformé.
C'est un art d'amour que Guillaume avait entrepris d'écrire;
c'est un recueil de dissertations philosophiques, théologiques,
scientifiques, de satires contre les femmes, contre les ordres
religieux, contre les rois et les grands, d'anecdotes tirées des
auteurs anciens et contemporains, que Jean de Meun a groupé
\. Aime. — i>. Félon. — :{. Soric (rélolTi^ riclie et llno.
124 LE ROMAN DE LA ROSE
autour du sujet primitif, la conquête de la rose, qui n'est plus
pour le continuateur (juuu prétexte.
Si étrange que soit cette composition, l'idée de l'avoir ratta-
chve ou poème de Guillaume de Lorris est encore plus extraor-
dinaire. Pour la comprendre, il faut observer, d'une part, que
Jean de Meun, lorsqu'il prit la plume, ne se rendait pas compte
de l'étendue qu'il donnerait à son œuvre, et, d'autre part, que le
cadi'e du Roman de la Rose était semblable à celui de deux
«mvrages que l'auteur avait en haute estime, le de Consolatione
Pliilosophiœ de Boèce et le de Planctu Naturœ d'Alain de Lille.
Que Jean de ^leun se soit mis à Tiruvre sans aucun plan et
sans savoir dans quelle voie il s'engageait, il suflit, pour s'en
convaincre, de lire quelques pages de son poème. Rien de plus
décousu. C'est le discours de ces causeurs bavards et pleins de
souvenirs qui commencent un récit sans pouvoir le terminer,
détournés à chaque instant de leur sujet par des réminiscences
soudaines qu'ils communiquent aussitôt à leurs auditeurs, gref-
fant anecdotes sur anecdotes, puis revenant à leur sujet,
jiou)' l'abandonner de nouveau dès que l'occasion s'en pré-
sentera.
La première partie du roman se termine par une plainte de
l'amant qu'on a éloigné de la rose. Précédemment déjà la «neme
situation s'était présentée et Raison était venue offrir au jeune
homme ses consolations. De nouveau la déesse descend de sa
tour. Cette intervention rappelait à Jean de Meun celle de Philo-
sophie venant visiter Boèce dans sa prison. p(uir le consoler des
injustices du roi, et celle de Nature apparaissant à Alain de Lille,
un jour (|u'il gémissait sur la perversité de son siècle. Il relut
le de Coiisolalione et le de Plaiiclii, cherchant à s'aider, pour le
discours de liaison, de ceux de Philosophie et (k^ Nature; il y
nota fies pensées (jui pouvaient assez naturellement rentrer
dans son sujet, puis d'autres (|ui s'y appropriaient moins facile-
ment, mais (jnil tr(»ii\;iil lion de mettre à la jiortée des laï(|ues,
incaj)ables de les lire dans le latin. C'est ainsi que peu à peu il
lit passer dans son poème la plus grande pai'tie Au livre de
Boèce et de celui d'Alain.
Raison coinmcucc par iu<»utrer au jeune lioiiime cpuds sont
les inconxénieuls de ranmiir; (die distingue plusieurs sortes
I
DEUXIEME PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE 125
(l'amour; elle en vient à parler dos faux amis (jui s'attach(>nl à
la richesse et abandonnent les malheureux; c'est alors que Jean
de Meun se souvient des considérations de Hoèce sur la For-
tune. Il ouvre son manuscrit de la ('onsolation, e( Haisoii
prêche sur la Fortune pendant plus de doux mille vers. (]o
sermon n'est pas entièrement do Boèce; Raison cite Cicéron,
Ïite-Live, Lucain, Solin, Claudien, Suélone, l'auteur du Polv-
cratique, mais l'idée de ces di^^^ressions lui a été suggérée par
quelque pensée ou quelque mot de Boèce.
Si le Roman de la Rose rappelait au souvenir de Jean do
Moun le traité de Boèce, il devait lui rappeler plus naturelle-
ment encore le de Planctu Naturse, dont le cadre est identique,
jusque <lans l'exécution des détails, à celui de la Consolation, ol
dont le sujet a des affinités avec celui du poème de Guillaume
de Lorris, puisque les plaintes de Nature ont pour ohjot le
mépris dans lequel sont tombées les lois naturelles de l'amour,
et que Alain met en scène, en les personnifiant, les vices qui
favorisent la luxure et les vertus qui la combattent. Plus de cinq
mille vers du roman sont inspirés du de Planctu Naturœ.
En lisant le Roman de la Rose, on voit facilement par
quelles associations d'idées, souvent même de mots, les nom-
breuses digressions du poème se sont présentées à l'esprit do
l'auteur.
//. — Deuxième partie du Roman de la Rose.
Vie et ouvrages de Jean de Meun. — L'auteur de la
seconde partie du Roman do la Rose est Jean Glopinel (ou
peut-être Gbopinel), né à Meun-sur-Loire. G'est lui-même qui
nous donne ce renseignement (voir ci-dessus, p. 106). Nous
savons d'autre part qu'il est mort avant le 6 novembre 1305.
En effet, par un acte notarié daté de ce jour et conservé aux
Archives nationales, un clerc appelé Adam d'Andely donne aux
dominicains de la rue Saint-Jacques de Paris, sous réserve
d'usufruit viager, la propriété d'une maison « ou feu maistro
Jehan de Meun souloit demourer ». Gette donation était « do
126 LE ROMAN DE LA ROSE
grant pieça » arrêtée et conclue, dit expressément l'acte ; preuve
que depuis longtemps Adam possédait la maison, mais non pas
que depuis longtemps Jean de Meun était mort ; on peut sup-
poser en effet que celui-ci n'était que locataire ou usufruitier
et que sa mort a été l'occasion de l'acte. En tout cas il est
certain qu'en novembre 130o Jean Clopinol ne vivait plus.
Jean de Meun jouissait d'une certaine fortune; sa maison,
tlanquée d'une tourelle, ayant cour et jardin, atteste cette
aisance. Honoré Bonet, dans son Apparition de Jean de Meun,
écrite dès la fin du xiv" siècle, le représente avec un riche
manteau fourré de menu vair '. Le |i(»ète dit d'ailleurs lui-
même, dans son Testament :
Dieus m'a doné au mieuz onour el grant chevance -.
Et il ajoute :
Dieus m"a doné servir les plus granz genz de France.
Nous iiiuorons à quelle situation il fait ici allusion. Nous savons
seulement que sa traduction du de Re militari de Végèce a été
faite pour Jean de Brienne, comte d'Eu, et celle de la Consola-
tion de Philosophie de Boèce pour le roi Philippe le Bel. Il
semble aussi avoir été l'obliii'é du comte d'Artois et surtout de
Charles P^ roi de Sicile.
Son premier ouvrage de longue haleine est la continuation du
Roman de la Rose, Un passage permet d'en déterminer la date
approximative; c'est celui où Jean rappelle la mort de Mainfroi
et celle de Conradin, décapité par ordre de Charles, qui
Est ores ^ de Sicile rois.
Mainfroi fut tué en 1266; Conradin fut exécuté en octobre 1268;
(]l»arles d'Anjou mourut en 1285. C'est donc sûrement entre
1268 et 1285 que ce ])assage fut écrit. Mais on peut préciser
davantage. Le 15 janvier 12"7 Charles acheta les droits de
Marie d'Antiodio au Irùne de Jérusalem, cl à partir du 15 juillet
1. CcUo maison était appelle l'iinlrl de lu Tuuniclli'; clic porla aussi pciidanl
(Ips sièch's le nom ilr .Iran «Ir Mrun. Kllc occnpail rcmplacenionl de la maison
qui porte actiielh-menl le n°2l8 de la rne Sainl-Jaoïues.
2. Richesse. — 3. Actuellement.
DEUXIEME PAllTIE DU ROMAN DE LA ROSE 127
(le la même année il prit régulièrement dans les actes émanés
de sa chancellerie le titre de roi de Jérusalem. Jean de Meun
ne mentioime pas cette nouvelle dignité. Ktant donnée l'inten-
tion manifeste de (latterie qui a inspiré les vers où il parle de
Charles d'Anjou, il n'aurait sûrement pas manqué de signaler
un événement si glorieux pour ce « vaillant roi », pour « ce
bon roi », s'il l'avait connu, c'est-à-dire s'il avait écrit ces vers
après 1277. Non seulement le passage en question, mais le
poème entier a dû être composé avant cette date, car l'auteur,
qui a intercalé plusieurs additions dans son œuvre, n'aurait
sans doute pas hésité à y ajouter quelques vers pour rap-
peler cet événement s'il était survenu lorsqu'il tenait encore
la plume.
Longtemps on a cru que le poème de Jean de Meun était du
xiV siècle. Différentes dates après lesquelles il n'a pu être écrit
ont été depuis successivement constatées : le procès des Tem-
pliers (1309), la mort du poète (1305), les Vêpres Siciliennes
(1282), enfin l'avènement de Charles d'Anjou au trône de Jéru-
salem (127"). Mais, fait curieux, on n'a généralement reculé
que de la distance imposée par l'évidence. Pourtant, si la consta-
tation que le Roman de la Rose était terminé à l'époque où le
roi de Sicile prit le titre de roi de Jérusalem fixe une date en
deçà de laquelle on ne saurait descendre, elle n'empêche pas de
remonter au delà. La digression relative à Charles d'Anjou fut
écrite entre 12G8 et 1277. A défaut d'autre indice on est en
droit de faire remonter le poème jusqu'en 1268. Cette date
même n'est pas une limite infranchissable, car l'épisode qui
nous la fournit peut être, comme d'autres, une addition inter-
calée par l'auteur dans son poème *. En prenant une moyenne
et en tenant compte qu'une œuvre aussi considérable a dû
demander plusieurs aniK'Os de travail, nous dirons que le Roman
de la Rose a été continué vers 1270. C'est par le même raison-
nement que nous avons fixé approximativement la date de la
première partie entre 1225 et 1230.
I. 11 n'est peut-être pas sans intérêt «le constater ici que Jean de Meun,
d'ordinaire si avare d'allusions aux événements contemporains, a introduit
Charles d'Anjou non seulement dans le Roman de ia Rose, mais aussi dans sa
traduction de Végèce.
128 LE ROMAN DE LA ROSE
Le poème de Jean de Meiin ayant tous les caractères d'une
(euvr(^ de jeunesse, on peut avec beaucoup de vraisemblance
placer la naissance de l'auteur aux environs de l'an 12i0.
Après le Roman de la Rose Jean de Meun fît surtout des tra-
ductions. En 128i il traduisit le traité de Véji'èce, de Re militari,
sous le titre de Chevalerie ; ensuite le livre des Merveilles d'Ir-
lande de (iiraud de Barri; les Epitres dAhélard et Héloïse, le
traité du moine anglais Aelred sur C Amitié spirituelle et enfin
la Consolation de Philosophie de Boèce. Des manuscrits du livre
de Chevalerie, des Epîtres d'Abélard et Héloïse, de la Consola-
tion de Philosophie nous ont été conservés, mais il ne nous en
est parvenu aucun des Merveilles de l'Irlande ni de l'Amitié spi-
rituelle ', et nous ne connaîtrions pas ces deux traductions si
Jean de Meun n'avait pris soin dénumérer ses précédents tra-
vaux dans l'épître dédicatoire de sa traduction de Boèce. Cette
épître, adressée à Philippe le Bel, se trouve en tête de deux tra-
ductions différentes de la Consolation, l'une en prose, l'autre en
prose mêlée de A^ers, comme l'original. On n'a pas encore
déterminé sûrement laquelle des deux est de Jean de Meun. Ses
autres traductions sont toutes en prose.
On a encore du même auteur deux poèmes, qui sont sans
doute ses dernières productions ; ils sont intitulés Testament et
Codicille, l^e Testament est composé d'environ 2200 vers de
douze syllabes, divisés en quatrains monorimes. C'est une
œuvre remarquable en beaucoup d'endroits par la justesse des
idr'es, par la pureté de la lang'ue, par la facture du vers. Jean,
qui pendant toute sa carrière a travaillé la langue pour l'assou-
plir ;iux difficultés de ses traductions et pour lui faire exprimer
des idées à la hauteur desquelles elle ne s'était jamais élevée,
en est devenu le maître et la manie avec une aisance qu'aucun
auteur (hi moyen ag-e n'a ég^alée. Ses alexandrins se suivent
avec une facilité, une ampleur, une noblesse qu'on est surpris
de rencontrer à cette époque, et qu'on admirerait davantag-e si
ces qualités n'étaient parfois g^âtées par les exig-ences de la rime
très riche à la(|uelle le poète s'est astreint.
I. Dans le cataiopin; des manuscrits du dur de Herry, dressé en 1424, figure :
Hallerel, des expiriUielles amitiés. C'est évideninient la traduction de Jean de
Meun.
I
DEUXIEME PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE 129
Il serait difficile de donner une courte analyse du Testament,
parce que les id«'es s'y succèdent souvent sans ordre. C'est une
série de réflexions, de conseils et de reproclies qu'un chrétien
philosophe, mûri par l'étude, l'observation et l'àg-e, adresse
tantôt à ses contemporains en général, tantôt à chacune des
classes de la société en particulier : aux hommes, aux femmes,
aux laïques, aux clercs, aux prélats, aux curés, aux ordres reli-
;gieux. En voici le début :
Li Pères et li Fiz et, li Sainz Esperiz,
Uns Dieus en trois persones aorez * et chcriz,
Tiegne les bons en grâce et rescout - les poriz,
Et doinst ^ que cis '• traitiez soit a m'ame meriz'^!
J"ai fait en ma jonece mainz diz '^ par vanité,
Ou maintes genz se sont plusours ibis délité";
Or 8 m'en doinst Dieus un faire par vraie charité,
Pour amender^ les autres, qui poi m'ont proufité.
Bien doit estre escusez jones cuers en jonece,
Quant Dieus li donc grâce d'estre vieuz en vieillece ;
Mais moût est grant vertu et très haute noblece
Quant cuers en jone eage en meiirté s'adrece '"...
Le Codicille n'a que 11 couplets de huit vers octosyllabiques,
•dont les trois premiers riment ensemble, le quatrième avec le
huitième, les cinquième, sixième et septième ensemble; c'est-
à-dire : a a ab c c c b. C'est une exhortation à l'aumône, comme
il s'en trouve déjà une dans le Testament. En voici la |iremière
•strophe :
Dieus ait l'ame des trespassez,
Car des biens qu"il ont amassez,
Dont il n'orent onques " assez,
Ont il toute lour part eiie !
Et nous qui les amasserons,
Si tost com nous trespasserons,
La part que nous en laisserons,
Celc avrons nous toute perdue.
Le Testament et le Codicille ont été publiés par Méon à la
•suite du Roman <le la Rose. Les manuscrits en sont plus nom-
breux encore que ceux du roman.
I. Adoré. — 2. Secoure. — 3. Donne. — 4. Ce. — o. .Méritoire. — 6. Poème. —
7, Amusé. — 8. A celte heure. — 9. Corriger. — 10. Mùril. — 1 1. Jamais.
Histoire de l.\ langue. II. ^
l.iO LE IIOMAN DE LA ROSE
Le socoiifl (•(>u|)l('l (lu Tesiamont, cité })lus haut, somhlo indi-
quoi- que .Icau <!(> Mouu a fail, ru sa jeuncssf, d'autres |)oésies
frivoles que sou ntinau, mais uous ne les possédons pas, du
moins sous le nom de leur auteur.
En revanche une foule d'ouvrag-es de difTérentes natures, et
«lont quelques-uns no remontent pas au delà du xv" sircl<% lui
ont été faussement atlrihués, sans doute pour les faire hénéfi-
cier de sa réputation.
Analyse de la seconde partie du Roman de la Rose.
— L'amant désespéré se préj)are à la mort et lèjiue son cœur à
Bel-Accueil (v. i069-i232). Pendant qu'il se lamente. Raison
descend une seconde fois de sa toui' et tente encore de le sauver,
en l'exhortant à (piitter le service d'Amour, dont elle lui fait un
j)ortrait hizarre autant que peu llatteur (v. 4233-4372).
Amours ce est pais haïneuse,
Amours est liaïne amoureuse,
C'est loiauté la desloial.
C'est la desloiauté loial...
Et ainsi pendant soixante vers. A cette litanie — traduite dn
de PJanctu Naturœ d'Alain de Lille — l'amant aurait préféré
une bonne définition. Raison lui en donne une — empruntée au
traité df Amore d'André Le Chapelain — : « L'amour est unr
affection de l'àme qui attire lune vers l'autre deux persoimes
de sexes difr(''rents... » Pour h^s uns la fin de cet amour est le
plaisir seul; pour les autres il est le principe de la propaga-
tion de l'espèce. (]elui (jiii ne cherche dans l'amour (|ue le
plaisir se fait l'escdave du plus iirand des vices, de la l'acine de
tous les maux, comme (;ic('M'on ap[>elle la voluplt'. dans son
livre sur la vieillesse (v. \'.^T.^-^^'^^\).
Partant de cette citation, Jean de Aleun ('lahlif un parallèle
entre la jeunesse el la vieillesse. A I exemple du philosophe
latin, il représente les jeunes irens comme les esclaves de leurs
passions; il reproche même ti'ès hardiment à ceux de son siècle
une faute que les liomains ne connaissaieni pas : lahandon i\ la
|>orle d'un couvent de la lihei'h' (pTiis on! rerne de la nature.
Mais landis (pie (!ic(''roii peinl la \iei!lesse avec les ('(uileurs les
plus iraies, .lean de Menu en lail iiii soitiluc laldeaii :
DEUXIÈME PARTIE DU IIOMAN DE LA ROSE 131
Travauz cl Doulour la hcrbergent >,
Mais il la lient el enfergenl -,
Et tant la bâtent et tourmentent
Que mort proehaine li présentent...
Dans ramour le plaisir est légitime; c'est même un condi-
ment nécessaire; mais on doit y chercher autre chose : la con-
tinuation de l'humanité. Malheur à ceux qui ne demandent à
l'amour ([ue des voluptés! (v. 4ioo-i8ii.)
Mais, ohjecte l'amant, il faut aimer ou haïr : la haine n'est-
elle donc pas plus à éviter que l'amour? (v. i64o-i688.) Il v a
différentes manières d'aimer, répond la dées.se; et pour le
prouver, elle définit l'amitié, sans ouhlier les devoirs qu'elle
impose, le tout d'après Cicéron (v. 1685- ilSi). L'amitié, très
recommandable, ne doit pas être confondue avec le sentiment
que les convoiteux témoignent aux riches, sentiment qui naît
avec la richesse et disparaît avec elle, comme la lune brille
des rayons du soleil (v. 478o-18o2).
A ce propos Raison parle de la déesse Fortune et montre les
inconvénients d'être riche. Ce n'est pas l'abondance des biens
qui fait le bonheur; le marchand, l'avocat, le médecin, le pré-
dicateur dont les affaires prospèrent ne sont pas heureux, car
plus ils amassent, plus ils veulent amasser. Les richesses ne
sont pas faites pour être accumulées, mais « pour courir »,
pour aider ceux qui en ont besoin; celui qui ne les dépense pas
commet un crime dont il rendra compte à Dieu. D'ailleurs
l'homme qui enserre des trésors n'en est pas le maître mais
l'esclave. Il a la peine de les amasser, le souci de les garder et
la douleur à sa mort de les quitter. Plus heureux celui qui n'a
vaillant une maille, mais vit de son travail quotidien, sans
préoccupation du lendemain, avec l'espoir d'aller, s'il est
malade, à l'hôpital, et, s'il meurt, au ciel (v. 48o3-oOUJ).
Nus n'est chelis-'s'il nel cuide '*estre, (Jue la peine riens ne lor grieve^:
Soit rois, chevaliers ou ribauz. Qu'il en pacience travaillent
Maint ribaut ont les cuers si bauz ^, Et baient " et tripent '" et saillent ",
Portant sas ® de charbon en Grieve ''. Et vont a Saint Marcel as tripes '2,
I. Hébergent. — 2. Enchaînent. — 3. Malheureux. — 4. Croit. — o. Gais. —
6. Sacs. — 7. La place de Grève. — 8. Incommode. — 9. Dansent. — 10. Gamba-
dent. — 11. Sautent. — 12. Et vont manger des tripes à Saint-Marcel.
132
LE ROMAN DE LA ROSE
El ne priseiil tit'^or trois pipes;
Ainz ' (lespendonf - eu la taverne
Tout lour gaaing et lour cs})ernc^,
Puis revont porter les fardeaus,
Par leece, non pas par dcaus *,
Kt loiaumont lour pain iraaignent.
Quant cmbler^no tolir" ne deignent;
Puis revont au tonel et boivent,
Et vivent si com vivre doivent.
Tuit eil ■^ sont riche en abondance,
S'il ouidcut*' avoir souftîsance
'V. ;i062-.i()8(l).
« Tuit cil » sont plus heureux que les rois entourés de leur
jrarde, que le menu peuple appelle une garde d'honneur et qui
n'est qu'une garde de jteur. Que [teut un roi, avec ses trésors
et ses serc^ents?
Car sa force ne vaut deus pomes
Outre la force d"un ribaut,
Qui s'en iroit a cuer si baut^.
Par ses homes! Par foi, je ment,
Ou je ne dis pas proprement.
Yraiement sien ne sont il mie,
Tout *" ait il entre eus seignourie.
Seignourie! Non, mais servise,
Qu'il " les doit garder en francliise.
Ainz '-sont lour, carquantil vourront,
Lour aides au roi tourront'-'.
Et li rois louz sens " demourra
Si tost com li pueplcs vourra.
Car lour bonté ne lour proucce,
Lour cors, lour force, lour sagccc
>'e sont pas sien, ne rien n'i a;
Nature bien les li nia...
(V. ;i3li-;i.'î3()).
Méfions-nous donc de Fortune, <jui })eut nous reprendre
demain ce qu'elle nous donne aujourd'hui. L'honnête homme
ne doit ni envier les riches, ni les aimer pour le profit qu'il
peut tirer d'eux; pareille amitié est aussi condamnable que le
fol amour. Le mot aimer a une signification plus haute et [dus
large, on doit aimer loyalement tout le monde en général, et
non pas telle ou telle personne en particulier; l'homme doit se
comjtorter envers les autres comme il veut que les autres se
comportent envers lui. C'est parce que cet amour est aujour-
d'hui méconnu qu'on a besoin de juges pour punir ceux (jui ne
le pratiquent pas (v. nOSB-niOr)).
A la demande de l'amant. Raison établit un parallèle entre
la charité et la justice; la première a toutes ses préférences,
parce qu'elle peut suffire à l'honinje sans la justice, tjiridis (|ue
celle-ci ne peut se passer de la charité.
Car puis qu'Amours s'en vourroit fuire,
Justice en feroit trop destruire.
t. Mais. — -2. Dépensent. — ."). Epargne. — i. (llia^'rin. — "i. Volir. - 0. DcroIxM'.
— 7. Tous ceux-là. — 8. Croient. — 'J. (lai. — 10. liicn que. — 11. Car il. — 12. Au
contraire. — 13. Enlèveront. — M. Seul.
DEUXIEME PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE
i:«3
Si la charité régnait en ce monde, les hommes vivraient |iai-
sihles, tranquilles; ils n'auraienl ni rois, ni princes, ni Itaillis,
ni prévôts, ni juiies. C'est Malice
Qui fu merc des seignouries,
Dont les i'rancliises sont peries,
Car se ne lust maus et péchiez
Dont li mondes est entechiez ',
L'on n'eiist onques- roi veii,
Ne juge en terre coneii.
Si se pruevent ' il malement,
Qu'il * deûssent premièrement
Eus meïsmes justifier,
Puis qu'on se vuet en eus fier,
Et loial estre et diligent,
Non mie lasche et négligent.
Ne convoiteus. l'aus ne i'einlis "'
De faire droiture as plaintis ".
Mais or' vendent les jugemenz
Et bestournent^ les erremenz^,
Et taillent et content et raient '•*,
Et les povres genz trestout paient.
Tuit " s'esforcent de Tautrui '- pren-
Teus'3 juges fait le larron pendre, [dre
Qui mieuz deiist estre penduz.
Se jugemenz li fust renduz
Des rapines et des torz faiz.
Qu'il a par son pouoir forfaiz
(v. oo88-o612).
Témoin l'histoire d'Appius Claudius et de Virginie, que Jean de
Meun raconte d'après Tite-Live (v. o613-o682). Bref, comme le
dit excellemment Lucain, la vertu et le pouvoir ne vont jamais
ensemble. Mais les juges, clercs ou laïques, les rois et les pré-
lats comparaîtront à leur tour au tribunal du juge suprême
(v. o683-o720).
Dans son discours Raison s'est servie d'un mot grossier et
l'amant le lui reproche; elle s'en expliquera plus tard; elle veut
auparavant terminer sa dissertation sur l'amour. En conseillant
de fuir l'amour, elle n'a pas voulu dire, ainsi que l'amant a
feint de le croire, qu'il faut le remplacer par la haine, comme
les sots dont parle Horace, qui voulant éviter un vice tombent
dans un autre. Fuir l'ivresse n'est pas se priver de boire, et
sans être prodigue on peut n'être pas avare (v. o721-o~"4).
Il y a un amour très recommandable, c'est l'inclination natu-
relle des êtres vivants pour leurs semblables, qui les pousse à
engendrer et à nourrir leurs petits. Mais cet amour ne plaît pas
à l'amant et la déesse n'en parlera pas davantage. S'il veut
absolument une amie, qu'il aime Raison elle-même ; il ne sau-
rait trouver une plus belle femme. Mais celui qui choisit Raison
pour amie ne peut servir en même temps ni le dieu d Amour,
I. Entaché. — 2. Jamais. — 3. Se conduisent. - 4. Car ils. — o. Lents.—
C. Plaignants. — 7. Maintenant. — 8. Bouleversent. — 9. Lesusages. — 1 0. ElTaccnl.
— 11. Tous. — 12. Bien d'autrui. — 13. Tel.
134
LE ROMAN DE LA ROSE
ni surtout Forluno; il doit nu''|»riscr celle-ci comme l'ont fait
Socrate, Heraclite et Diopène. Qu'il lutte contre elle; elle est
facile à vaincre, car elle n'est pas, comme on le croit souvent,
une divinité; sa demeure n'est pas au ciel (v. .'n76-59i'0-
Suivent d'abord une long^ue et belle description du palais de
Fortune et le portrait de la fausse déesse elle-même, traduits de
y Antidaudianufi d'Alain de Lille (v. o94o-6198), puis des dis-
sertations sur l'inconstance de F'ortune, tirées de la Consolation
de Philosopliir de Boèce, avec, à l'appui, des exemples em[truntés
au même ouvrage, mais développés d'après d'autres sources; la
uiort de Sénèque et les crimes de Xéron tels (jue Suétone les
l'apporte, et l'bistoire de Crésus suivant la version des Mytho-
iiraphes (v. 6199-6Go4). Enfin, de peur que ces preuves « d'an-
ciennes histoires prises » ne suffisent pas, quelques exemples
contemporains : la mort de Mainfroi, celle de son neveu Con-
l'adin, la captivité d'Henri frère du roi d'Espagne, le châtiment
<les Marseillais révoltés, mis à mort par le bon roi Charles de
Sicile (v. 6600-G932).
Tant d'arguments ne suffisent ])as à convaincre l'amant, qui
refuse de quitter le dieu d'Amour, et reproche de nouveau à
Raison l'expression obscène qu'elle a précédemment emjdovée
et dont les nourrices elles-mêmes, femmes gaillardes et simples,
n'oseraient pas se servir. Raison, après avoir relevé le ton nar-
(juois et même injurieux de ses intei'ruptions, répond au jeune
bomme (ju'elle n'hésite pas à appeler par leur nom les choses
que Dieu a faites. Ces noms, du moins tels qu'ils sont actuelle-
ment, n'ont pas été donnés par Dieu à ses œuvres, quoi(|u'il
aurait \n\ le f.iirc (juand il les cr(''a; mais il a voulu (jue Raison
les nommât elle-même, lors(ju il lui fit le précieux don de la
I)arole, pour le d(''veloppement de notre intelligence, comme en
témoigne IMaton dans son Timre. Si ces noms qu'on trouve
choquants, au Ii<'u d'êlrc îtiipliiiués ;iiix objets (|u'on a l'habi-
liide de caclicr, l'c'taient à des objets sacrés, ils seraient vénérés
toutes les fois qu'on les pi'ononcer.iil. Ils n'ont d(»nc rieti de
honteux en eux-mêmes. Eh (juoi! Raison n'oserait pas désigner
par leur propre nom les œuvres de Dieu! Ces noms ont-ils donc
('té (bmnés pour (iiToii m«' s'en ser\ ît |t;is? Si en b'rance les
t'eiiiiiies euqd<»ienl [tour (h'siiiner cerbiines cboses des exprès-
DEUXIEME PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE 135
sions figurées, c'est par un préjugé né de raccoutuniance
(v. 6933-7222).
Le développement de ce paradoxe nous fournit une preuve
irrécusable que, contrairement à une opinion tro|> généralement
répandue aujourd'hui, les femmes du xm° siècle, non seulement
<lans les hautes classes mais aussi dans le menu peuple, s'offen-
saient autant que celles de nos jours de l'emploi des mots gros-
siers ou obscènes.
L'amant accepte la justification de Raison, mais il ne veut pas
l'entendre sermonner davantage. Elle le quitte et il s'en va
trouver Ami. Celui-ci ranime ses espérances : puisque Bel-Accueil
lui a donné un baiser, rien ne pourra le tenir en prison. Mais il
importe d'agir avec prudence. Il faut attendre, avant de faii-e
aucune tentative autour du château oîi le prisonnier est enfermé,
<{ue toute méfiance ait disparu; il faut surtout faire belle mine
à Male-Bouche, qui est le plus à craindre; il faut également
servir les autres personnes préposées à la garde de Bel-Accueil.
Et l'ami répète ici les conseils donnés par Ovide dans son
Art d'aimer pour séduire les femmes (v. 7223-7914). Il y aurait
bien un moyen efficace de s'emparer sans délai du château; ce
serait de suivre un chemin appelé Trop-Donner, construit par
Folle-Largesse. Celui qui, accompagné de Richesse, prendrait
cette voie, arriverait vite à l'intérieur de la forteresse, seule-
ment Richesse l'y abandonnerait et c'est Pauvreté qui le ramè-
nerait en arrière. Et l'auteur fait un sombre portrait de Pau-
vreté, plus terrible que la mort. Il faut éviter ce chemin funeste.
Ce n'est pas qu'on ne doive rien donner :
Par dons sont pris et dieu et orne,
mais qu'on offre des fruits nouveaux, des fleurs, des choses peu
coûteuses. C'est un conseil d'Ovide (v. 791.5-8284).
Il ne suffit pas de gagner l'amour d'une femme, il faut une
fois conquis le garder. C'est toujours Ovide qui en enseigne les
moyens. Ici encore ce sont les dons, surtout les dons riches,
qui ont le plus d'effet. Jadis il en était autrement. Cette réflexion
amène une description de l'âge primitif de l'humanité, empruntée
en partie à la première Métamorphose d'Ovide (v. 828o-8i92).
136 LE ROMAN DE LA ROSE
Les temps sont chaiiirrs; l'ôealité, qui devrait iiiiir les époux,
n'existe plus. L'homme, qui avant le mariage appelait dame et
maîtresse celle qu'il courtisait et se disait son serviteur, la traite
après de servante et veut être son seigneur et maître. De là
tant de mauvais ménages. Comme exemple des désagréments
du mariage, l'auteur nous montre un mari jaloux querel-
lant sa femme coquette. C'est une scène spirituelle et curieuse,
l)ien que gâtée par des longueurs, par des digressions hors d(^
propos, telles que les paradoxes de Théophraste, de Yalère,
de Juvénal contre le mariage et les femmes, l'histoire de Lucrèce
racontée d'après Ïile-Live, des attestations empruntées aux
lettres d'Abélard et d'Héloïse, à Boèce, à Ovide, à Virgile.
Toutes les ruses imaginées par les femmes pour tromper leurs
maris, tous les soupçons qui peuvent torturer l'esprit «l'un mari
jaloux sont finement observés et décrits (v. 8103-9530).
Jean revient ensuite, pour la développer à l'aide de la pre-
mière Métamorphose d'Ovide, à l'idée précédemment exprimée,
que les anciens,
Senz servitude et sans lien,
Paisiblement, sans vilenie,
S'entreportoient compaignie.
Ils n'avaient pas encore appris à traverser les mers pour
explorer les pays lointains, ils vivaient heureux dans le coin de
terre oii ils étaient nés, lorsque la Fraude, l'Orgueil, l'Avarice,
l'Envie et tous les vices, traînant à leur suite la Pauvreté, avec
son hideux cortège de misères, firent irruption au milieu d'eux >
On se mit à éventrer la terre, pour arracher de ses entrailles
les métaux et les pierres précieuses. Les hommes devenus
méchants ne s'entendirent plus; la vie en commun cessa; on
dut faire le partage des terres. De là des querelles sans nombre^
Pouj" y mettre fin, les nouveaux j)ropriétaires résolurent de con-
fier à l'un d'entre eux la garde de leurs biens :
Un grant vilain entre eus eslurent,
Le plus ossu de quant ' qu'il purent,
Le pins corsu et le graignour-,
Si le firent prince et seignour.
I. AllL'lIll. — -2. l'iiis ^'Mllil.
DEUXIÈME PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE 137
Cil ' jura que droit lour teiidroit
Et que lour loges - deslemiroil,
Se ohascuns endroit^ soi lui livre
Des biens dont il se puisse vivre.
Ainsi l'ont entre eus acordé.
Mais il arriva un temps où cet unique gardien ne pul à lui
seul résister aux voleurs devenus trop nombreux :
Lors restul * le pueple assembler,
Et chascun endroit soi tailler,
Pour serjenz au prince bailler"'.
Comuneinent lors se taillèrent
Treiiz '^ et rentes '' li baillèrent
Et donerent granz tenemenz •*.
De la vint li comencemenz
As rois, as princes terriens.
Le poète revient à la première Métamorphose, (pi'il avait
quittée pour exposer sa théorie sur l'origine des pouvoirs
publics, et continue la description de l'âge de fer (v. 9o.3i-9G96).
Aujourd'hui les femmes se vendent, aussi bien les nobles
corps que les autres, aussi l'amant doit-il se tenir en garde
contre elles. C'est pourquoi son ami lui recommande une série
de préceptes, la plupart empruntés à l'Art d'aimer d'Ovide, sur
la manière de n'être pas trompés par les femmes et de les
tromper (v. 9697-10031).
Ce discours d'Ami ramène à l'amant Doux-Penser et Doux-
Parler, mais non pas Doux-Regard.
L'amant se dirige vers le chemin de Trop-Donner, mais
Richesse lui en refuse l'entrée, parce qu'il n'est pas son ami.
Elle lui fait pourtant une séduisante description des jouissances
que les riches peuvent se procurer, mais qui les font tomber
fatalement au pouvoir de Pauvreté, laquelle à son tour les con-
duit chez Faim.
Faim demoure en un champ perreus '.
Ou ne croist blez, buissons ne broce *";
Cil chans est en la fin d'Escoce...
i. Celui-ci. — 2. Habitations. — 3. En ce qui concerne. — 4. Il fallut ilc nou-
veau. — 5. Donner. — 0. Tribus. — 7. Revenus. — 8. Possessions. — '.'• l'icr-
reux. — Kl. Broussailles.
138 Ll'] ROMAX DE LA ROSE
Jamais (]érès, la |)lantureiise déesse, ni Triptolème, le dieu
de l'aiiTiculture, ne visitent sa patrie. Elle est la servante de
Pauvreté et la mère de Larcin (v. 10032-10:{0:{).
L'amant quitte Richesse et va se promenei' dans le veraer.
Le dieu d'Amour lui a])parait et lui re|iroche ses défaillances
et son long' entretien avec Raison ; le jeune homme confesse
qu'il a désespéré un instant, mais qu'il s'en repent; Amoui- lui
|»anh)nne et lui fait réciter, en guise de con/iteor, ses dix com-
mandements, puis il l'interroge sur l'état de son àme et sur la
situation de la rose. Ce dialogue est un résumé de ce qui a été
dit et fait jusqu'ici pour la conquête de la rose, que de nom-
hreuses digressions avaient fait perdre de vue. Par cet artifice
le poète rentre dans son sujet (v. 10304-10478).
Amour convoque ses gens pour le siège de la tour où Bel-
Accueil est enfermé :
Dame Oiseuse, la jardinière',
I vint 0 ^ la plus grant baniere ^ ;
Noblece de cuer et Richeoe,
Franchise, Pitié et Largece,
Ilardemen/, Onours, Courtoisie,
Deliz *, Simploce, Compaignie,
Seiirté, Deduiz et Leece,
Joliveté'', Beauté, Jonece,
Humilité et Pacience,
Bien-Celer, Contrainte-Aslenence,
Oui Faus-Semblant o " li ameine.
Le dieu harangue ses troupes pour les exciter au comhat.
Déjà il a perdu Tihulle, dont la mort lui a causé heaucoup de
peine; il a perdu Gallus, Catulle, Ovide; il faut à tout prix
sauver Guillaume de Lorris, qui non seulement est un de ses
plus loyaux serviteurs, mais encore doit commencer le Roman
fie la Rose, où seront enseignés tous les commandements
d'Amour, et que Jean (^lopinel, de Meun-sur-Loire, terminera
jdus tard (v. 10475- 1 07 l'O-
Tous les barons sont prêts à commencer le siège; ils se sont
distribué les rôles : Faux-Semblant et Abstinence-('ontrainte
1. C'est pour elle que Déduit a fait pl.iutor lejaidin dcciil par Cuillaumc de
Lorris. — 2. Avec. — 3. Le plus grand nombre do guerriers. — 4. Joie. —
■'). Gaîto. — 1). Avec.
DEUXIÈME PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE 139
se charg'ent de Male-lîoiichc, Courtoisie et Largesse attaqueront
la Vieille qui garde Bel-Accueil, Délit et Bien-(]eler iront contre
Honte, Hardiment et Sûreté contre Peui-, Franchise et Pitié
contre Danger. Mais ils voudraient avoir avec eux Vénus. Le
dieu leur répond que Venus est sa mère et qu'il n'a pas d'ordre
à lui donner, il leur explique la différence qu'il y a entn> son
service et celui de la déesse. Ces explications établissent nette-
ment la distinction que les poètes du moyen âge faisaient entre
le sentiment inspiré par Vénus et le sentiment inspiré par
Amour. Vénus est la déesse du plaisir des sens, son fds est le
dieu de l'amour du cœur, la mère et le fils agissent souvent de
concert, mais souvent aussi ils vont l'un sans l'autre.
Richesse ayant refusé de prendre part au siège, pour ne pas
aider l'amant, qui n'est pas son ami. Amour jure de s'en venger
en ruinant les riches qui tomberont dans ses lacs (v. 10"15-1095i).
Il regrette de voir dans son armée Faux-Semblant, mais ses
barons lui font comprendre qu'il est indispensable à la réussite
de l'entreprise et le dieu l'agrée, à la condition toutefois qu'il
dira qui il est et où il habite. Faux-Semblant hésite à répondre,
car il craint la vengeance de ses compagnons, mais à l'injonc-
tion du dieu il parle. Il est fils de Barat et d'Hypocrisie; il habite
le monde et le cloître, mais surtout le monde.
Briermcnt je me vois ostcler ' Qui mondaines onours convoitent
La ou je me cuit- micuz celer ', Et les granz besoigncs csploitent '3,
S'est la celée plus seiire Et vont traçant ** les granz pitances,
Sous la plus simple vesteùre. Et pourchacent les acointances *^
Religieus sont mont couvert, Des puissanz ornes, et les sivent,
Li séculier sont plus ouvert... Et se font povre, et si se vivent
Religieus sont tuit '* piteus ^, Des bons morceaus delicieus,
Ja n'en verrez un despileus ", Et boivent les vins precieus,
11 n'ont cure d'orgueil ensivre'', Et la povreté vous preeschent
Tuit se vuelent humblement vivre : Et les grandes richesses peschent
Avec teus * genz ja ne maindrai ^, As saines ^^ et as traïneaus ".
Et se j'i mains »" je m'i feindrai... Par mon chief, il en istra '^ maus!
Je mains avec les orgueilleus Ne sont religieus ne monde '■';
Les veziez i', les artillcus ^^, Il font un argument au monde,
1. Loger. — 2. Crois. — .3. Cacher. — 4. Tous. — 5. Compatissant. — 0. Mépri-
sant. — 1. Suivre. — 8. Telles. — 9. Resterai. — 10. Reste. — 11. Ruses.—
12. Artificieux. — 13. Accomplissent. — 14. Poursuivant. — 15. Relations. —
10. Seines. — 17. Filets. — 18. Sortira. — 19. Purs.
140
LE ROMAN DE LA ROSE
Ou conclusion a honteuse :
Cist ' a robe religieuse,
Donques est il religieus.
Cist - argumenz est trop tiens •',
Il ne vaut pas un coutel Iroine *;
La robe ne fait pas le moine.
D'ailleurs ce n'est pas à son costume qu'on pourra reconnaître
Faux-Seinl)lant :
Trop sai bien mes habiz cliangicr, Autre ore vcsl" robe de famé:
Prendre l'un et l'autre estrangier ■'. Or sui damoiselc, or sui dame.
Or'' sui chevaliers, or sui moines, Autre ore sui religieuse.
Or sui prelaz, or sui chanoines. Or sui rendue **, or sui prieuse,
Or sui clers, autre ore sui prestres. Or sui none, or sui abcesse.
Or sui desciples, or sui maistres, Or sui novice, or sui professe,
Kt vois ^ par toutes régions
Cerchant '" toutes religions:
Mais de religion sans faille,
Je lais" le grain et prent la paille.
Pour gen/. embaoler '- i habit '',
Je n'en quier " scnz plus que l'habit...
(v. 1093o-112G2j.
Or chastelains, or forestiers.
Briefnient je sui de touz mestiers.
Or sui princes, or resui pages.
Or sai parler trestouz langages,
Autre ore sui vieuz et chenuz,
Or resui joues devenuz;
Or sui Roberz, or sui Robins,
Or cordeliers, or jacobins...
Cette première partie delà confession de Faux-Semhiant n'est
pas sans quelques contradictions, qu'on a laissées de côte dans
cette analyse, parce qu'elles ne sont probablement pas de l'au-
teur et pourront disparaître dans une bonne édition du poème.
La suite de cette confession est elle-même en contradiction avec
la première partie. Après avoir annoncé qu'il se cache sous les
costumes les plus variés, aussi bien laïques que relicrieux, Faux-
Semblant tout à coup se trouve être un frère prêcheur, et alors,
sous prétexte de raconter son existence, attaque avec violence
son ordre en particulier et les ordres mendiants en général .
Non seulement cette satire n'est pas amenée par ce qui précède,
mais quelques vers plus haut, h la suite d'une allusion très
vaj^uc aux <( apôtres nouveaux », Faux-Semblant vient précisé-
ment de déclarer (pi'il ne parlera |»as d'eux davanhig^e et ne
s'occupera (|ue des moyens de délivrer Bel-Accueil, (le (jui ne
rein|>êche pas de reproduire, en un millier de vers, les accus.i-
tions que, (juelques années auparavant, pour la défense de l'Uni-
versité de Paris, Guillaume de Saint-Amour avait réunies contre
les deux princij>au\ ordres mendi.mls. Cette satire, (\\ie des
1. Cehii-ci. — 2. Cet. — !!. Sans valeur. — i. Di- Irooiu*. — ."i. lirarlcp. — Ci. Tantôt.
— 7. Je véls. — S. n.'ligicusf. — il. Vais. —10. Ctierclianl. — il. Laisse.—
12. Tromper. — \'.\. .l'y habile. — li. Demande.
DEUXIÈME PAIITIE DU ROMAN DE LA ROSE 141
copistes ont siippriinro, cpie d'autt-es recommandent de ne lire
ni en présence des frères mendiants, trop vindicatifs, ni devant
les laïques, qu'on pourrait induire en erreur, a toutes les appa-
rences d'une addition intercalée par l'autour dans sou poème
{v. 11263-12213).
Après la confession de Faux-Semblant, l'armée se divise en
quatre groupes, qui vont respectivement assiéger les quatre
portes du château. Faux-Semblant, en habits de jacobin, et (Con-
trainte-Abstinence, en habits de bég-uine, se présentent à Male-
Bouche en se donnant comme pèlerins, le sermonnent et lui
persuadent qu'il a calomnié l'amant, qui ne sonçe nullement à
Bel-Accueil. Male-Bouche convaincu s'agenouille pour confesser
sa faute et Faux-Semblant l'étrang-le. Les deux prétendus pèle-
rins entrent alors dans l'enceinte du château, suivis de Cour-
toisie et de Largesse. Ils y rencontrent la Vieille ; par paroles,
dons et promesses, et j»ar l'assurance que Male-Bouche est
mort, ils obtiennent d'elle qu'elle portera à Bel-Accueil une cou-
ronne de fleurs nouvelles et un salut de la part de l'amant, et
même qu'elle introduira celui-ci dans la tour. La Vieille va
trouver Bel-xVccueil et lui fait accepter les fleurs (v. 12214-12943) ;
[luis lui enseigne en un long- discours tout ce que peut savoir
une proxénète, instruite de son métier par les folies de sa jeu-
nesse, l'expérience de son âge mùr et la lecture d'Ovide, tout ce
que doit connaître une jeune courtisane pour tirer le plus grand
proflt de sa beauté, plaire aux hommes, les tromper et les
« plumer » (v. 12044-14746).
Bel-Accueil refuse de suivre les mauvais conseils de son
indigne surveillante, mais consent à voir le jeune homme, à
condition qu'il ne lui demandera rien de messéant. Jalousie
étant sortie de la ville, la Vieille introduit l'amant, qui, se
méprenant sur les amabilités de Bel-Accueil, veut s'emparer de
la rose. Danger et à sa suite Peur et Honte accourent, punissent
Bel-Accueil et expulsent le jeune homme (v. 14747-15336).
Ici Jean de Meun ouvre une parenthèse pour demander à ses
lecteurs, s'il a dit paroles
Semblant trop bandes ' ou trop foies,
1. Gaillardes.
142 LE ROMAN DE LA ROSE
(le lui panloimer,
Que ce requeroit la mal ire;
ef jioui' piior (mi |);trticulier les lectrices, s'il a mal |)arl('' <les
mœiii's fcininines, de ne pas lui (M1 vouloic, car il ne l'a fait ni
par colrre, ni par haine, ni par envie, mais pour
Que nous et vous de nous meïsmes
Poissons conoissance avoir.
D'ailleurs il n'a rien dit d'elles (ju'il n'ait trouvé dans les auteurs
anciens; à peine a-t-il ajoute quelques observations aux leurs,
Si com l'ont entre eus 11 poëte.
Quant chascuns la nialire traite.
Entln, dans le chapitre où il a mis en scène Faux-Semblant, son
intention n'a pas été
De parler contre orne vivant
Sainte religion sivanl ',
Ne qui sa vie use en bone uevre,
De quelque robe qu'il se cuevre.
Il a diriûé ses llèches contre les hypocrites seuls; si quelqu'un,
qu'il ne visait pas, s'est placé volontairement devant son arc et a
reçu le coup, tant pis pour lui. Du reste, ici encore il n'a rien dit
Qui ne soit en escrit trouvé
El par espcriment prouvé.
Ou par raison au moins prouvable...
Et s'il i a nule parole
Que sainte Eglise liegne a l'oie,
il est prêt à en faire amende honorable (v, l;):i37-1550'i-).
A[)rès ces excuses, que l'auteur semble avoir ajoutées après
coup, le récit reprend son cours. Franchise attaque Danger; elle
est vaincue, mais rili('' met le vilniii hors d(^ combat; Honte
vient à l.i rescousse et lerrass(> successivement Piti*' et Délit;
elle est mise en fuite à son tour par Dien-Cider ; reste Peur, ipii
bat iiien-deler, ll.irdement, et lutte corps à corps avec Sûreté.
(!"est alors (|iie le dieu d Amoui-, cr;ii,;:ii;uit nue (b'faite, envoie
!• r.iiicliise el 1 )ou\-l5eL:ard cberchei' \ ('miiis, Teunemie juri'e de
(liiuslett'. Les messagers Irouveul In d<''esse à (Ijli'-rtm. chassant
I. Siiivaiil.
DEUXIÈME PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE 14:5
avec Adonis. Elle vient avec eux et jure en arrivant (jue jauiais
elle ne laissera Chasteté chez femme qui vive; elle fait jurer à
son fils qu'il en fera autant chez les hommes (v. l;)r)06-ir)()!)2).
Cependant Nature rtait dans sa foriie occupée à la continua-
tion des espèces, luttant contre la mort, qui cherche à les faire
disparaître en détruisant les individus. Art essaie d'imiter
Nature, mais il ne peut que la contrefaire, car si naturelles que
paraissent ses œuvres, il leur man(jue la vie, qu'il ne saura
jamais leur donner. Ni en sculpture, en g-ravure ou en peinture,
ni en alchimie, Art n'arrivera jamais aux mêmes résultats que
Nature. L'artiste ne peut donner la vie, le mouvement, la sensa-
tion, la parole à ses créations. L'alchimiste ne peut changer les
espèces, si préalahlement il ne les décompose en leurs éléments
primitifs; et s'il peut arriver à cette décomposition, il faut
encore qu'il sache, dans le mélange des éléments, garder les
proportions dont dérive la forme, quiétahlit entre les suhstances
des (lifTérences spécifiques. Néanmoins il est certain que l'al-
chimie est un art véritahle, à condition qu'on le pratique sage-
ment; car, quoi qu'il en soit des espèces, les éléments qui les
composent peuvent se combiner de mille façons, et jiar ces diffé-
rentes combinaisons produire des espèces ditTérentes. De même
que de la fougère réduite en cendre on tire le verre, on pourrait
transformer les métaux en les purifiant, tous étant composés des
mêmes éléments diversement combinés :
Car d'argent vif fin or font naistre
Cil qui d'alchemie sont maistrc.
Et pois ^ et couleur 11 ajoustent
Par choses qui gaires ne coustent (v. 16093-16io0).
Tout en travaillant Nature pleurait en proie au remords. Près
d'elle se tenait son chapelain Genius, qui toujours, au lieu de
messe, lui rappelait
Les figures reprcsentables
De toutes choses corrompables.
Qu'il ot escrites en son livre.
Le remords de Nature est causé par Ihomme, qui transgresse
ses lois. Elle veut s'en confesser à son chapelain; celui-ci, a va ut
I. Poids.
144 LE ROMAN DE LA ROSE
d'enteinlre sa confession, lui conseillo do ganler son sang-froid,
au liou do s'cmportor (-(unnio le font si souvont les fenmios, et,
à ce propos, il fait contre la plus perverse des créatures une
long-ue satire (v. Ifiool-IO'.MJS). Ajirès ce sermon, dont il est dif-
licile de voir les liens qui lo rattachent à ce qui suit ou précède,
Nature s'agenouille et coniuienco sa confession, (]'est l'exposé,
en 2600 vers, dos connaissances cosmogoniques, métaphysi-
ques, astronomiques, physicpios et autres de Jean de Meun.
Nature termine i^n se plaignant de l'homme, (|ui, seul de tous les
êtres créés, n'ohserve pas ses lois (v. KJDOO- 1963-3). Genius
l'absout, puis, sur son ordre, se rend à larinée d'Amour, et là,
revêtu de la chasuble et des insignes éjtiscopaux, il fait aux
barons réunis un sermon d'environ douze cents vers, plus bizarre
encore que prolixe, où s'entrecroisent les noms de Jupiter, de
Dieu le Père, de Vénus, <le la Vierge, des Parques, de Jésus, où
le matérialisme le plus hardi se mêle au mysticisme le plus
raffiné. L'orateur prêche contre la virg-inité et la sodomie, éga-
lement contraires à la continuation de l'humanité et à la volonté
de Dieu; il menace do l'enfer ceux qui n'obsorvont pas les com-
mandements de la nature et d(» l'amour, et promet aux autres le
champ fleuri où les blanches brebis, conduites [)ar Jésus,
l'agneau né de la vierge, paissent en un jour sans fin une herbe
incorruptible, dans un parc semblable au jardin de Déduit, mais
infiniment plus beau. Son soi'mon terminé, (iénius lanco un
anathème terrible contre ceux qui no suivent |>as les lois natu-
relles de l'amour (v. 11)634-2086'.)).
Encouragée par les paroles de Genius et conduite par Vénus,
l'armée s'élance à l'assaut do la tour. On ajtorçoit [>ar une
^irchère une jeune fille, beaucoup jdus belle »|ue la statue do
Pygmalion (v. 20870-21070), dont l'aulour ne uiancpio pas de
raconter Thistoire (v. 21071-21478). Vénus lanco alors son
brandon. Monte et Peur s'enfuient, et sur les instances do
Courtoisie, de Franchise et de Pitié, Bel-Accuoil accorde oulin la
rose à l'amant (v. 21170-2161 I), et colui-ci la cuoillo (v. 21612-
22046). C'est la fin du jtoomo :
Ainsi oi ' la rose vermeille;
A tanl^' fu jouiz et je ni'csvcille (v. 2I0I2-2201G).
J. J'eus. — 2. Alors.
DEUXIÈME PARTIE Df ROMAN DE LA ROSK 145
Qualités et Défauts de la 2' partie du Roman de la
Rose. — Tel est 1(^ poème de Jean de Meuii. CVsl une œuvre
extraordinaire, non seulement par rincoliérenco de son |»laii.
ou plutôt par son manque de plan, par lentassement cliaoliiiiie
des sujets les plus divers, par lanalg-ame des (déments les plus
hétérogènes; mais aussi par les connaissanecs de l'auteur, |);ii-
son talent d'écriAain, par l'indépendance de ses idées.
Nous n'insisterons |)as sur l'cdrang-e désordre de la composi-
tion; l'analyse qu'on vient de lire en donne une idée suffisante.
On a pu juger aussi par quelques citations de la hardiesse
avec laquelle Jean de Meun a développé ses théories révolution-
naires sur l'origine et la puissance des rois, les serviteurs et
non les maîtres du peuple, qui pourra (juaud il le voudra leur
refuser « ses aides » et les abandonner. Il ne manque pas une
occasion d'étaler ses opinions sui" les souverains, (pi'il compare
à des peintures,
Qui plaisent cui ne s'en apresse ',
Mais de près la plaisance cesse;
sur les princes, dont
... li cors ne vaut une pome
Outre le cors d'un charnier-.
Ou d'un clerc ou d'un escuier:
sur les g-entilshommes,
Si com li pueples les renome.
A ceux qui se tîgurent qu ils
Sont de meillour condition
Par noblece de nation '
Que cil qui les terres cultivent.
Ou qui de lour labour se vivent,
il répond que
.... nus ' n'est gentis ■'
S'il n"est as vertuz ententis,
Ne n'est vilains fors par ses vices...
Car gentillece de lignage
N'est pas gentillece qui vaille.
I. Aiiproclu'. — 1. CluirrelitT. — :i. Naissance. — i. Nul. — •">. Noble.
Histoire de i.a laxglk. II. '"
146
LE ROMAN DE LA ROSE
C'est aver la inriiir aii(la<-e (jn'il alla([ii(' les .lafohiiis et les
Franciscains, alors tout-puissants ]tn's des cours de France et
de Rome; qu'il condniniie les vœux nionasti(jues et le célibat
des prêtres; qu'il réprouve la virginité comme un crime contre
nature; qu'il expose sur la |»remière période de l'humanité des
conceptions païennes et sur l'amour un communisme où llii-
quisition, dirigée^ par ses mortels ennemis, aurait pu relever
plus d'une proposition digne du bûcher.
A côté de ces explosions d'ardeurs juvéniles on est tout sur-
pris de trouver, sur les sujets les plus graves de la métaphy-
sique, par exemple sur l'accord du libre arbitre avec la pres-
cience divine, des dissertations dans lesquelles les plus doctes
théologiens ne trouveraient rien à reprendre, ni pour l'ortho-
doxie, ni pour la maturité du raisonnement, ni pour la clarté de
l'exposition.
Les connaissances de Jean de Meun sont étendues et variées.
Il a sur le grand œuvre des idées nettes et sages ; il coimaît les
ouvrages de Geber et de R. Bacon ; il explique les phénomènes
célestes d'après Aristote; il a étudié dans Alhacen les secrets de
l'optique et connaît la théorie des miroirs simph^s, grossissants,
ardents, magiques ; il aborde môme des problèmes très graves
de pathologie mentale et ce qu'il dit de certains cas extraoï'di-
naires d'hallucinations, des extases, du somnan^iulisme est très
sensé. Il décrit ce qu'on appelle aujourd'hui le dédoublement de
la personnalité, qu'il attribue à deux causes : le sommeil du
sens commun et la frénésie. Il ne croit ni aux revenants, ni aux
sorciers, ni k la réalisation des songes. Il raille les craintes
superstitieuses* qu'inspirent aux « genz foh^s » les étoiles filantes
et les éclipses, et nie que les comètes puissent avoir la moindre
influence sur la destinée des grands :
Ne li prince ne sont pas digne
Que li cors du ciel doignciit ' signe
De lour mort plus que d'un povrc ome.
Il a d'ailleui's une haute et juste i(Ié(> de la science :
Si roril^ clore plus granl avantage Et la raison vous en dirai,
D'estre gentil •', courtois et sage. Que n'ont li prince no li r«ii.
I. Doniiriii. — L'. Ont (le, leur côté. — :i. Nobles.
DEUXIEME PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE 147
Qui ne seventi de lelreure^; Par quoi tnil « clerc, dcsciple ou
Car li clers voit en escriture, [maistre
Avec les sciences prouvées, Sont gentil ou le doivent estre;
Raisonables et demonstrces, Et sachiez ciP qui ne le sont
Touz maus dont Ton se doit retraire ■', C'est pour lour cuer que mauvais ont.
Et touz les biens que l'on puet faire. (Ju'il en ont trop plus d'avantages
Les choses voit du monde escriles, Que cil* qui court as cers ramages ^.
Si corn el sont faites et dites. Si valent pis que nule gent
Il voit es ancienes vies Clerc qui le cuer n'ont noble et gent...
De touz vilains les vilenies, Pour quoi, pour gentillece *" avoir
Et touz les faiz des courtois ornes Ontli clerc, ce pouez savoir,
Et des courtoisies les somes. Plus bel avantage et graignour"
Briefment il voit escrit ou '* livre (Jue n'ont li terrien seigneur...
Quanque ■' l'on doit fouïr ou sivre;
Jean de Meun était très familier avec la littérature latine; il
avait lu tout ce qu'on pouvait en lire de son temps, c'est-à-dire,
à peu d'exceptions près, ce qui nous en est parvenu. Non seule-
ment il la connaissait, mais, mérite très rare à son époque, il la
comprenait réellement, il en sentait les véritables qualités. Ses
jugements sur les anciens sont toujours justes. Platon, dont il
a étudié le Timée dans la traduction de Chalcidius, est le phi-
losophe qui a le mieux parlé des dieux; Aristote est le génie
universel; Virgile est le poète qui a connu le cœur féminin;
Ovide celui qui a le mieux connu l'art de le tromper; c'est la
finesse qui caractérise Horace.
Jean de Meun n'est pas seulement un savant et un lettré, c'est
aussi un poète, le plus grand peut-être du xm^ siècle. A ce point
de vue il a été généralement méconnu, parce que d'autres faces
plus étincelantes de son esprit ont absorbé l'attention des critiques
qui se sont occupés de lui, et parce que les nombreux poèmes
qu'il a insérés dans son roman y sont un peu perdus. C'est un
morceau superbe que la page oîi il oppose l'insouciance, la joie
de vivre du portefaix aux soucis continuels du banquier, qui ne
se croit jamais assez riche, du marchand, qui « bée ** a boivre
toute Seine », de l'avocat et du médecin, qui « pour deniers
sciences vendent », du théologien qui prêche pour acquérir
Onours ou grâces ou richesses,
I. Savent. — 2. Littérature. — .3. Éloigner. — 4. D-ins le. — .". Tout ce que. —
fi. Tous. — 7. Ceux. — 8. Celui. — 9. Qui ont une ramure. — 10. Noblesse. —
II. Plus grand. — 12. Aspire.
148 LE ROMAN \)E LA ROSE
(lu ik'lio, (les « entasseurs »,
Qui sont luit i serf a lour deniers,
Qu'il tienent clos en lour greniers.
Tout le monde connaît les portraits (.le Faux-Semblant et de
la Vieille, ces deux ancêtres de Tartufe et de Macette. C'est à
des ouvrages antérieurs, à ceux de Guillaume de Saint-Amour
et d'Ovide que Jean de Meun a pris une partie des traits de ces
deux personnages, mais il les a transformés, les a faits siens et
les a combinés avec ceux que lui avaient fournis ses observa-
tions personnelles, pour en tirer des types bien supérieurs à
ses modèles. Nous signalerons surtout, dans le discours de la
Vieille, la peinture vigoureuse, exacte et entièrement originale
de la passion qu'elle a éprouvée dans sa jeunesse pour le ribaud
([iii dépensait dans les tavernes les gains de la courtisane et
payait ses faveurs de coups et d'injui'es. Le type moins connu
du mari jaloux est également remarquable d'originalité et de
verve.
Dans une note toute différente, nous signalerons encore, entre
autres morceaux empreints d'une réelle poésie, une brillante
description d'un orage, avec le retour du beau temps; le tableau
« des berbiettes blancbes »,
Besles debonaires et franches,
Qui Terbete broutent et paissent.
Et les floureles qui la naissent;
les comjtaraisons accumulées par l'auteur pour justifier ses
attaques contre l'asservissement du mariage et la captivité du
couvent, et qui représentent, en des miniatures ravissantes de
grâce et de naturel, l'oisillon mis en cage, le poisson pris à la
nasse, le jeune chat (pii voit sa jtremière souris, le poulain (|iii
aper(}oit une cavale. L'épisode de Vénus et Adonis; l'histoire
de Pygmalior) sont aussi deux idylles charmantes, (|ui soutien-
nent dignement In com[»araison avec les pages d'Ovide dont elles
sont imitées.
Ajoutons (|ue personne ;ni xui*^ siè(de n'a manié la langue
française comme Jean de Meun; (|U(' son style est le plus son-
I.Toiis.
DEUXIEME PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE 149
vent au niveau dos idées qu'il exprime, lautùt énergi(jue, lanlot
gracieux, mais toujours clair, élégant et très imajré; que sa
versification est facile et que bon nombre de ses vers sont
devenus proverbiaux.
A tant de qualités, il faut malheureusement opposer de graves
défauts. Nous avons signalé déjà et expliqué le manque de
plan du poème. Jean de Meun a mérité un reproche plus sévère
par l'immoralité de certaines parties de son œuvre. Les conseils
que l'ami donne à l'amant sur l'art de tromper les femmes ;
ceux de la Vieille à Bel-Accueil sur la manière de grucer les
hommes sont d'une effronterie que rien ne surpasse, si ce n'est
l'insolence des outrages que l'auteur déverse en toute occasion
sur les femmes. Le plus souvent Jean de Meun voile l'indécence
lie sa pensée pai' des métaphores, mais ces métaphores sont
g'énéralement plus indécentes encore. En certain endroit même,
non seulement il ne recule pas devant les mots les pluscvniques,
mais il les recherche avec affectation. C'est une fanfaronnade.
Il ne croit pas plus à la valeur du spirituel paradoxe par lequel
il essaie de justifie ces expressions « bandes et folles » qu'il n'est
convaincu de la perversité innée de la femme ; et pas plus dans
un cas que dans l'autre il ne semble disposé à suivre les con-
seils qu'il se plaît à donner.
Un autre défaut, dont Jean de Meun connaissait les incon-
vénients, contre lequel il met en garde les autres, et qu'il a
su moins que personne éviter, c'est la prolixité. Il a beau
répéter que
Bon fait prolixité fouir,
il s'attarde continuellement en des longueurs désespérantes,
(nibliant
Que maintes fois cil qui preesche,
Quant briefment ne se despeeche.
En fait les auditours aler,
Par trop prolixemenl parler.
Succès du Roman de la Rose. — Le Roman de la Rose
eut un succès inouï; aucun ouvrage du moyen Age ne fut aussi
souvent copié; le nombre des manuscrits qui nous en sont par-
150 LE ROMAN DE LA ROSE
venus n'est ixuin-o inférieur à deux cents; I)eaucoup sont écrits
et ornés avec luxe. Détail piquant, ce poème, où la noblesse et
la royauté sont si peu respectées, se trouvait, souvent à plu-
sieurs exemplaires, dans la plupart des bibliothèques princières.
Son succès hors de France fut aussi très rapide ; on en con-
naît de la fin du xni" siècle ou du xiv'" une traduction assez
abrégée en vers flamands d'Heinric van Aken; une réduction
en sonnets italiens, intitulée il Fiore, et une imitation, sans
doute du môme auteur, en vers rimant deux à deux, il Delta
d'Amure; deux traductions en vers anglais, dont une, en jiartie
perdue, est de Chaucer et l'autre, également fragmentaire, est
anonyme. Pétrarque, sans voir dans le Roman de la Rose un
chef-d'œuvre, le considérait néanmoins comme le plus grand
poème de la France et en envoyait un exemplaire à Gui de
Gonzague, seigneur de Mantoue.
Aux XIV*' etxv" siècles, cette vogue ne cessa d'aller grandissant ;
en même temps que les copistes multipliaient les manuscrits
du roman, les plus fameux tapissiers en reproduisaient les [)rin-
cipales scènes.
Les tapis n'esloient pas lais.
Ou de la Rose li Romans,
Pour lire ans amans clers el lais,
Estoit escripl de tlyamans'.
Jacques Dourdin en 1386, Pierre Beaumetz en l."{87, Nicolas
Bataille en 1393 livrent au duc de Bourgogne, Philippe le Hardi,
de riches tapisseries « sur l'istoire du Roman de la Rose ». Des
tapisseries flamandes du commencement du xvi" siècle repré-
sentent encore difl'érentes scènes du poème.
A peine inventée, l'imprimerie s'en empara, et jus(pren io3(S
elle en publia une quarantaine d'éditions.
Dès ri'.IO, un certain Gui de Mori avait remanié \v i-omaii.
supprimant de nombreux vers, en ajoutant d'autres, mais sa
version n'eut pas la moindre notoriété. En l."03, Jean M(dinel
h' mit en [irose, en 1<> « moralisant », en (b»nnant à rall(''g()rie
de la rose et à tmil le ixtènic un sens niysti(pi(' ri ciirétien. Cette
1. n.iris le Ih'-hut du Cœur el cd' l'OKil, |iiililii' par \\'rif,'lil, lieliifuiue anti(/uae.
DEUXIÈME PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE lot
transformation ridicule fut plusieurs fois imprimée. Vin lii'iO,
Clément Marot, qui appelait Guillaume de Loiiis « notre
Ennius » et voulait que « De Jean de Meun s'enfle le cours de
Loire », occupa les loisirs forcés de sa prison en habillant à la
moderne, suivant l'exjtression d'Etienne Pasquier, l'œuvre com-
mune des deux poètes, pour la rendre plus accessible à ses
contemporains. Son édition devint le modèle de toutes celles
qui suivirent pendant la première moitié du xvi" siècle.
Les causes de ce succès sont diverses autant que les éléments
dont le poème est composé. La première partie, avec ses char-
mantes descriptions, sa gracieuse allégorie de la rose, ses fines
analyses, sa versification aisée, est une des compositions les
plus agréables du moyen âge. Il est néanmoins incontestable
que Guillaume de Lorris doit à Jean de Meun une grande part
de sa célébrité. Dans la seconde partie, toutes les curiosités trou-
vaient satisfaction, les goûts les plus divers y étaient flattés.
Jean amusait les uns par ses intarissables plaisanteries à l'égard
des femmes; il flattait les passions des autres par ses hardiesses
contre la royauté, la noblesse et les pouvoirs établis, par ses
satires mordantes contre les ordres mendiants; ce qui attirait
aussi le lecteur, c'était la riche encyclopédie, la collection
précieuse de renseignements, d'anecdotes, de citations, de traits
piquants. C'était une Somme, lùicore au milieu du xv" siècle,
un chanoine de Lisioux en faisait un répertoire alphabétique;
au xvi^ siècle, Mai'ot le trouve « confict en bons incidens » et croit
que si chacun le tient « au plus haut anglet de sa librairie »,
c'est « pour les bonnes sentences, propos et ditz naturelz et
moraulx qui dedans sont mis et inserez ». Enfin, il y a un mérite
que nul n'a contesté à Jean de Meun, auquel au contraire ses
ennemis les plus acharnés ont tous rendu justice, c'est d'avoir
mieux que personne écrit en français.
Il faut compter encore au nombre des facteui'S (jui ont le plus
puissamment contribué au succès du poème les attaques dont il
fut l'objet. Ces atta(|ues ont commencé dès l'apparition du livre.
Déjà dans son Pèlerinarje de la Vie humaine, écrit entre 1330 et
1335, Guillaume de Digulleville, tout en lui cniiirunfanl son
cadre, accuse le Roman de la Rose d'être uniquement inspiré
par Luxure et traite Jean de Meun de plagiaire.
152 LE ROMAN DE LA ROSE
Ces allatjuos, souvent répétées, linireiit par piovoquei' de
vives ripostes. Au commencenieiit du xv" siècle, les adversaires
et les partisans du Roman de la Rose se livrèrent un véritable
combat liltéraire. Le point de dé|>art de cette querelle fut une dis-
cussion verbale entre Jean de Montrenil, prév^tf de Lille, le ]tr«»-
mier en date des humanistes français, srrand admirateur de Jean
de Meun; (ierson, leg-rave chancelier de liiiiivorsité de Paris, que
limmoralité et surtout l'impiété de la seconde |>artie du roman
révoltaient; et Christine de Pisan, que le cynisme de Jean <b^
Meun indignait et qui lui avait déjà aierement reproché, dans son
Épilre au dieu d'Amour, ses diatribes contre les femmes. A la
suite de cette discussion, Jean de Montreuil envoya, en 1400 ou
liOl, à ses deux contradicteurs un traité, aujourd'hui perdu,
dans lequel il justitiait le poète. Cette défense suscita un échanc:e
de factums et d'épîtres, en français et en latin, pour et contre
Jean de Meun, entre Christine de Pisan et Gerson d'une part,
et d'autre part Jean de Montreuil, son ami Gontier Col, secré-
taire du roi, Pierre Col, chanoine de Paris et de Tournai, frère
du précédent, et quelques autres lettrés. La jùèce la [>lus impor-
tante du débat est la réponse du chancelier au traité de Jean
de Montreuil. Elle est intitulée Vision de Gerson et parut en
1402. Ecrite dans le cadre que le Roman de la Rose avait mis
à la mode, c'est-à-dire sous forme d'un songe allégori([ue, elle
est un violent réquisitoire contre Jean de Meun, à (pii Gerson
re|)roche d'avoir fait la guerre à Chasteté, attaqué le mariage,
blâmé les jeunes gens qui entrent en religion, répandu des
|taroles luxurieuses, dilTamé Raison en lui |)rètant des «expres-
sions alxnninables, mêlé les ordures aux choses saintes, promis
le [)ai-adis aux luxurieux, profain'' des noms sacrés en les appli-
qnanl à des objets honteux. « Il n'a pas fait moins de irrévérence
à Dieu ainsi parler et entouillier ' vilaines choses entre les
paroles divines et consacrées que s'il eust getlé le précieux
«■orjis Notre Seigneni* enti-e les pi(''s des pourceaux et sur un
liens ■. Pensez quel outrage et quel bide " et quel horreur! » Au
point de vue littéraire Gerson est aussi pour la seconde partie
du roman un juge sévère; dans sa lettre à Pierre Col, il le Iraile
I. Mêler. — 1. Fninier. — :!. Hiileiir.
DEUXIEME PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE 153
de chaos, de Babilonira coitfusio, do hroddhini rjcrmanicum '.
Toutefois il roconiiaît (lue laiitciir n'a |tas son égal |»onr écrire
la langue française : in loquenlia gallicn non habet shiiilem.
Gerson n'hésite pas à condamner l'ouvrage au feu; il est même
convaincu que l'auteur a plus fait que Judas pour mériter la
damnation éternelle, (iliristine, tout en reconnaissani (pic dans
le poème « il y a de bonnes choses et bien dittes sans faille »,
n'en conclut pas moins, elle aussi, que « mieulz lui affiert'- ense-
velissement de feu que couronne de lorier ».
Les défenseurs du roman sont aussi passioimés (ju(^ ses
adversaires. Gontier Col appelle Jean de Meun, « son vrav
maistre enseigneur familier, vray catholique, solennel maistre
et docteur en sainte théologie, philosophe très parfont ^, excel-
lent, sçachant tout ce qui à entendement humain est scible.
duquel la gloire et renommée vit et vivra es âges advenir ». Son
admiration pour lui est telle qu'il préférerait être son contem-
porain plutôt qu'empereur romain. Les lettres de Pierre Col
sont plus enthousiastes encore. Cette « grant guerre » dura près
de trois ans, et comme tous les débats du même genre, elle
n'eut d'autre résultat que d'attirer davantage l'attention sur le
livre attaqué et de lui amener de nouveaux lecteurs.
Jean de Meun ne cessa d'avoir des adversaires et des admira-
teurs plus ou moins convaincus, et son nom est glorifié ou vili-
pendé dans la plupart de ces poèmes insipides, pour ou contre
les femmes, qui encombrent la littérature du xv*" et du commen-
cement du xvi" siècle.
Bien que de 1538 à ll'io aucune édition n'ait paru du Roman
de la Rose, il n'a cependant jamais cessé d'être lu, et tous les
critiques de cette époque qui en ont parlé le considèrent comme
le meilleur produit de la poésie française avant le règne de
François I". C'était un des poèmes préférés de Ronsard, qui
regrettait de ne pas voir les érudits le « commenter » plutôt
« que s'amuser à je ne sçay quelle grammaire latine qui a passé
son temps ». Antoine Raïf en définit le sujet en un sonnet qu'il
adresse à Charles IX. Etienne Pasquier aurait opposé volontiers
Guillaume de Lorris et Jean de Meun, non seulement à Dante,
I. Brouet allemand. — 2. Convleiil. — 3. Profoml.
loi LE ROMAN DE LA ROSE
comme le faisaient beaucoup île ses coufemporains, mais « à
tous les poètes d'Italie, soil que nous considérions, ou leurs
mouelleuses sentences, ou leurs belles loquutions, encores que
l'oeconomie g-énérale ne s<' rapporte à ce que nous jtratiquons
aujourd'iiuy. Recherchez-vous la philosophie naturelle ou
morale? elle ne leur (lt''fauf au besoin : voulez-vous quelques
sages traits? les voulez-vous de follie? vous y en trouverez à
suffisance; traits de folie toutesfois dont pourrez vous faire
sages. Il n'est pas que quant il faut repasser sur la théologie, ils
se monstrent n'y estre aprentifs. Et tel depuis eux a esté en
g-rande vogue, lequel s'est enrichy de leurs plumes, sans en
faire semblant. Aussi ont-ils conservé et leur œuvre et leur
mémoire jusques à huy, au milieu d'une infinité d'autres, qui
ont esté ensevelis avec les ans dedans le cercueil des ténèbres. »
André ïhevet a placé Jean de Meun dans sa g^alerie des Hommes
illustres. Le père Bouhours lui donne h^ titre de père et inven-
teur de l'éloquence française.
En 1735, Lenglet du Frcsnoy, pour qui Guillaume de Lorris
était, non plus seulement « notre Ennius », mais « notre
Homère ». publia une édition nouvelle du lloman de la liose.
Deux ans après, Lantin de Damerey fit ]»araître, comme com-
plément à cette édition, un volume d'études sur le poème.
En 1798, on réimprima l'édition de Lenglet du Fresnoy avec
le supplément de Lantin de Damerey. En 1814, Méon donna,
d'apiès de bons manuscrits, un texte du poème plus correct que
les précédents. Son édition, devenue rare, a été reproduite par
Francisque Michel en 1865 et par Pierre Marteau — pseudo-
nyme de J. Groissandeau — avec une traduction en vers (1878-
1880). En 1831) avait paru une traduction en vers allemands,
par H. Fahrniann, de la pi-cniière partie du Roman.
Influence du Roman de la Rose. — Le Ronum de la
Rose a exercé depuis le milieu (hi xni'' siècle jusqu'au milieu
du xvi" une influence considérable sur la liltt'iaturc française
et sur les littératures étrangèj'es (jui se sont inspirées de la
nôtre. Seul le grand mouvement littéraire auquel Ronsard et
ses amis donnèrent une si vive impulsion parvint eu France à
arrêter cette ar'fion malheureuse. Mais coinine ctdle des arbres
(pii ont eu le teuips de plouger dans le sol de uouibreuses et
DEUXIÈME PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE 15o
profondes racines, son extirpation fut longue, et au wu" siècle
encore sjn influence se manifeste sous différentes formes, notam-
ment dans cette école dont Honoré d'Urfé et M"" de Scudéry
furent les coryphées.
La chronologie des œuvres du xm« siècle est encore Iroj)
insuffisamment étahlie, troji de poèmes de cette époque sont
encore inédits ou à jamais perdus pour qu'il soit possible de
préciser, dans l'état actuel de la science, quelle action Guillaume
de Lorris et Jean de Meun ont exercée sur le développement de
notre littérature. Il est cependant un fait (ju'on peut désormais
considérer comme incontestable, c'est qu'on a beaucoup exagéré
le rôle funeste de ces deux poètes. On a souvent attribué à
Guillaume de Lorris l'introduction dans la poésie française du
songe, de l'allégorie, des personnifications. C'est une erreur facile
à réfuter. Et d'abord il faut distinguer de l'allégorie une autre
figure que d'ordinaire on confond abusivement avec elle, bien
qu'elle en diffère essentiellement. C'est la métaphore prolongée.
Non seulement les auteurs du Roman de la Rose n'ont pas intro-
duit celle-ci dans la littérature française, car elle tient une très
large place dans des poèmes antérieurs ou contemporains, mais
encore ils ne sont en aucune façon responsables du néfaste
succès qu'elle va avoir à la fin du xni® siècle et au xiv% puis-
qu'on en trouve à peine quelques traces insignifiantes dans leur
composition. Quant au songe, à l'allégorie proprement dite, aux
personnifications, ils sont d'un usage fréquent dans la littéra-
ture antérieure, et Guillaume de Lorris en les prenant pour
cadre de son poème n'a fait que se conformer au goût de son
époque. Toutefois il est évident que sans le succès du Roman de
la Rose ce goût n'aurait eu ni l'extension qu'il a reçue à partir
de la fin du xm" siècle, ni son extraordinaire persistance.
Les autres éléments du Roman de la Rose qui ont agi sur la
littérature des siècles suivants se présentent dans les mêmes
conditions, c'est-à-dire que d'une part les auteurs du roman les
ont tromés dans le domaine public, et que, d'autre part, ils leur
ont donné une forte impulsion. Ce sont, dans la première partie
du poème, la préciosité, le cultisme de la femme, la didactique
de l'amour courtois ; dans la seconde partie, les plaisanteries et
les injures à l'adresse dos femmes, et peut-être aussi l'affirma-
lo6 LE ROMAN DE LA IIOSE
lion que les vcilus |KM*soiin('llr.s cl non celles des ancêtres sont
les seuls titres de noblesse. Ces constatations montrent combien
il est délicat, difficile, sinon impossible, de recherclier quelle
influence le Honi.iii do la Koso a exercéo sur la littérature subsé-
quente.
En eflet, lorsqu'on examine attentivenicnl les jkx'muos écrits
dans le goût du Roman de la Rose et parus peu nprés lui, on ne
])eut la plupart du tem|)S décider si les idées et le tour d'esprit
communs à toutes ces compositions ont été empruntés au poème
de Guillaume de Lorris et de Jean de Meun ou à d'autres œuvres
du même genre. Et ces poèmes en ont souvent inspiré d'autres,
qui à leur tour ont été imités, de sorte que leurs idées ont pu,
en debors du Roman de la Rose, se vulgariser et se transmettre
de générations en générations. Baudoin de Coudé, par exemple,
]>our ne citer que les trouvères cbez qui l'on serait le plus tenté
de voir l'influence de Guillaume de Ijorris, a exposé, sous une
forme allégoritjue, « Les maus d'Amours et le contraire », dans
la Prison cV Amours, le Conte cV Amours, le Dit de la Rose. Mais,
bien que l'inspiration de Baudoin soit semblable à celle de
Guillaume, lien dans les poésies qui viennent d'être citées ne
paraît emprunté au Roman de la Rose plutôt qu'à d'autres
poèmes du même gfenre. l^e fils de Baudoin, Jean de Condé,
lui aussi, n'a de commun avec Guillaume que des banalités qu'il
a pu trouver partout ailleurs aussi bien que dans le Roman de
la Rose. C'est dans sa Messe des Oiseaux qu'on verrait le plus
volontiers l'influence de Guillaume de Lorris. Par une nuit de
uuii, l'auteur songe qu'il se trouve dans la campagne au lever
de l'aurore. Là il assiste à une messe (diantée par les oiseaux
en présence de Vénus. Sur l'ordre de l.i déesse, le perroquet y
prêcbe sur les vei'lus nécessaires en amour : Obédience, Patience,
Lovaulé, Espérance. La messe fut suivie d'un dîner surl'berbe :
le jiremier mets fut Reg-ard, le second, Doux-Rire; l'entremets
se composai! de soupirs et de plaintes, et ainsi de suite. A la
lin du banquet une discussion s'éleva entre les cbanoinesses et
les noimes cisterciennes, les premières re|)rochant aux secondes
de leur prendre leurs amants. Après un débat où de nombreuses
questions fiireul Irailées, Vénus déeid.i que cbanoinesses et
iMtunaius devaient comme |t,n' le passé ;unu'r et se faire aimer.
DEUXIÈME PAIITIE DU ROMAN DE LA ItOSE 157
— Ce n'est pas le Koiiiiui de la Hose (lui a itis|»ii'é ce [K>èm<'; ce
sont le Fahlenu du Dieu d'Amours, ou celui de Véuus la déesse
(F Amours, et les débats qui dérivent de V Allercnlio Phi/llidis el
Florœ. Un autre poème du uu^^me auteur raj)pel[e le chapitre de
Jean de Meun sur Faux-Seuil)lanl, c'est le Dit d'Ypooisie des
Jacobins, mais il est préciséuieut écrit — et c'est le seul parmi
les nombreuses poésies de Jean de Gondé — dans un mètre très
particulier, affectionné de Rul<d»euf, qui a, lui aussi, souvent
attacjué les Jacobins et a écrit notamment contre eux, dans ce
même rythme, le Dit dA'pocrisie. Une accusation, il est vrai, de
Jean <le Coudé, (|ui ne se rencontre dans aucun poèuie de Hute-
beuf se trouve déjà dans le llomau de la Rose, expriin»' dans les
mêmes termes. Faux-Semblant avait dit :
Je m'eiitremet de couretages,
Je fais pais, je joing mariages.
Jean de Coudé répète :
De maint markié sont couraticr;
Encor plus il sont curalier
Des mariages.
Mais ce rapprochement est sans importance, étant <Ionné le
grand nombre des écrits en vers ou en prose, en latin ou eu
français, du xm'' et du xiv*" siècle, qui reproduisent les mêmes
accusations contre les ordres mendiants. Plus encore que Jean
de Coudé, son compatriote et contemporain Watriquet de
Couvin fait penser à Guillaume de Lorris. Dans sa Fontaine
d'Amours, les descriptions du [»rintem}»s, du verijer, de la fon-
taine, les allégories, les personnifications rappellent inévitable-
ment la première partie du Roman de la Rose. Guillaume de
Lorris avait déjà décrit la Fontaine d'Amour, mais en nous pré-
venant qu'avant lui de nombreux auteurs en avaient parlé en
français et en latin. Les ouvrages de ces auteurs semblent
aujourd'hui pei'dus, mais ils ne l'étaient pas du temps de
Watri(|uet. Ajoutons encoi-e (pie Watri(]uet pour son poème a
beaucoup emprunté à la Messe des Oiseaux de Jean de (^oiidé.
Le but de ces rap})rochemeuts n'est pas d'établir <pie Raudoiri
de Coudé, son (ils Jean et Watriquet (b' Couvin ont ignoré le
138 LE ROMAN DE LA ROSE
Roman de la Rose. Ou vcira |»lus loin, au couliaiic. (juc la [iro-
mière partio tou[ au uioius a ('lé connue de Tuu d'eux, et il est
probable, étant donné son sureès, qu'elle a été également connue
des autres. Ce qu'on a voulu nioutrcr, c'est que, même si le
Roman de la Rose n'avait jamais existé, leurs poèmes n'en
auraient pas moins pu être ce qu'ils sont.
On peut aller plus loin et étendre cette conclusion même aux
poèmes qui contiennent des allusions ou des emprunts évidents
au Roman de la Rose. La Voie de Paradis de Rutebeuf, écrite
après l'année 1261, est dans ce cas. C'est, comme le poème de
Guillaume de Lorris, un songe allégorique, avec description du
printemps et portraits de vices personnifiés. Rutebeuf a j»u
prendre l'idée de ces portraits dans la première partie du Roman
de la Rose ; il y a pris certainement des traits, des vers môme
pour son début. Malgré ces emprunts, il (»st certain que son
modèle a été la Voie de Paradis de Raoul de Houdan, et lors
même que Guillaume de Lorris n'aurait jamais écrit son poème,
celui de Rutebeuf n'en existerait pas moins, avec un songe allé-
gorique pour cadre, une description du printemps et des person-
nifications.
Rutebeuf et Jean de Meun ont aussi des ressemblances frap-
pantes, surtout dans les passages où ils attaquent les Jacobins
et les Franciscains, plaisantent les liéguines, défendent Guil-
laume de Saiut-Auiour. parlent de l'Evangile éternel. Mais la
date de leurs cBuvres n'est pas assez exactement fixée pour
qu'on sache lequel des deux auteurs a pu imiter l'autre. D'ail-
leurs ils étaient contemporains, liabitaient la même ville et pre-
naient part aux mêmes luttes de l'Université contre les ordres
mendiants, luttes où les mêmes accusations étaient répétées sous
toutes les formes. Ils ont pu, sans se rien devoir l'un à l'autre,
puiser à des sources connnunes.
Baudoin de Condé, dont il a été déjà |»arlé précédemment, a
r('|irodnil des expressions, des vers même de Guillaume de
Lorris, au début de sa l^oie de Paradis. Malgré cela le modèle
(fu'il a suivi est la Voie de Paradis de Rulcdieuf, à (pii il a pris
aussi des expressions textuelles, et il ne doit au Homan de la
Rose que quelques trails iusignifianis de sa description du
printemps.
DEUXIEME PARTIE DU ROMAN DE LA ROSE 159
Les plus ancieniios mkmiHoiis du llomnu Ao la Kosc (jii'on ail
relevées jusi[iricl se trou vont dans la Panfhère d'Amours, de
Nicole de Margival, écrite vers 1295, et dans la Cour d'Amours,
de Mahieu Le Porier, à peu près de la même époque. Nicole de
Margival renvoie au Uoman de la Rose les lecteurs qui voudront
apprendre à fond Fart d'aimer, et Mahieu Le Porier reproche à
Jean de Meun d'avoir médit des femmes. Ces deux auteurs ont
dû suliir l'influence du roman, mais ils ont eu en même temps
d'autres modèles. Nicole de Margival cite un poème allégorique
aujourd'hui perdu, ayant aussi l'amour pour sujet, le Dit de VAn-
nelet, de Jean l'Espicier; il mentionne encore le livre d'André Le
Chapelain, qu'il a connu par la traduction de DrouartLa Yache.
S'il n'avait pas cité ces deux ouvrages, c'est évidemment à Guil-
laume de Lorris qu'on aurait sans hésitation attrihué ce qu'il
dit de l'amour.
C'est donc avec heaucoup de réserve et de circonsj)ection
qu'il faut apprécier l'influence du Roman de la Rose sur notre
poésie, en laissant de côté toute idée préconçue, en ouhliant les
préjugés auxquels les jtrécis et les manuels ont fini par donner
force de vérités démontrées, et qui remontent à l'époque où l'on
ne connaissait guère des auteurs du xni" siècle que Guillaume
de Lorris et Jean de Meun ; en se souvenant au contraire que
Guillaume n'a pas créé le genre dont son poème est le plus bril-
lant produit. Cette influence est réelle, incontestable; mais ce
n'est pas celle d'un novateur qui change les habitudes de resju'it,
qui révolutionne un art en y apportant des procédés nouveaux;
c'est celle d'un es[»rit supérieur qui donne à un genre la consé-
cration de son talent et de son autorité ; celle d'un maître bril-
lant qui attire à l'école dont il fait partie de nombreux disciples,
qui communique aux doctrines de cette école la longévité de
ses travaux personnels.
Cette influence fut malheureuse. L'art des allégories et des
j)ersonnifications est faux et dangereux, parce que, comme l'a
justement remarqué M. Gaston Paris, « il dispense d'observa-
tion réelle et de sentiment vrai ». Si Guillaume de Lorris avait
assez de talent pour éviter, au moins en partie, les inconvénients
de ce système, il n'en fut pas de même de ses imitateurs. Les
personnifications qui dans le Roman de la Rose ont une vie
160 LE ROMAN DE LA ROSE
|>i-(>pi(', |ieiis('iit ot agissent coninK' (l(\s êtres réels, sont, dans
les autres poésies du même ceiire, des marionnettes sans inné et
sans voix, dont les membres n'obéissent qu'à des impulsions
mérani(pies: dnns le Uomnn d<^ la liose les s(Mitiments que ces
persoimitications reprt'sentcnt sont personnels aux dcnix amnnts,
ils expriment Icnirs diflérenls états d'.une; dans les autres
œuvres ils n\ij»partiennent à personne; ils se manifestent Ion-
jours les mêmes, sans nuance; ils ne représentent « que de
froides combinaisons de l'esprit, sans une parcelle de vérité ni
de passion ».
Quant aux autres (b'^fauts (|u"(>n re|)r()che également au Roman
de la Rose d'avoir introduits ou entretenus dans la littérature
du moven âge, tels que la casuistique de l'amour, la préciosité
de l'esjtrit substituée au sentiment vrai, lecultisme de la femme,
tout ce qui constitue, en un mot, l'amour courtois, il est cer-
tain qu'ils ont aussi profité de la popularité du Roman, mais
dans une proportion moindre, car Guillaume de Lorris et Jean
de Meun en pnrlagent la responsabilité non seulement avec les
poètes qui ont en même temps qu'eux conti'ibu('' à la vogno du
songe, de l'allégorie et des personnifications, mais aussi et sur-
tout avec les poètes lyriques. Ceux-ci sont les vrais coupables,
comme on l'a \u dans le chapitre qui leur a été consacr-é.
En somme on a beaucoup exagéré l'intluence pernicieuse du
Roman de la Rose sur la poésie du moyen âge. On est allé jus-
qu'à dire qu'il avait fait perdre à la littérature française près de
deux siècles et peut-être ving-t poètes. Cette affirmation n'est pas
soutenable. Un véritable poète aurait bien su s'atlVancdiir des
prétendues entraves de la mode. Elles n'ont point embarrassé
Villon, (|ui n'était pourtant pas un homme de g'^éiiie, et Dante a
prouvé que dans le cadre d'un songe allégorique on ])Ouvait
enfermer un chef-d'onivre.
BIBLIOGRAPHIE
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^ vol. in-H. — Le Hoiiinv de la linsr. \\u\\\v\W i-diiioii. |Milili(' par Francisque
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VEcole des Chartes, t. XLI. 1880, p. 45 et suiv.). — Li Romanz de la Rose,
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(Ext. du Propugnatore, nouv. série, t. I.) — Max Kaluza, Chaucer und der
Roscnromun, Berlin, 1803, in-8. — Bas Gedicht von der Rose, aus dem
Alt-FranzOsischen des Guillaume de Lorris, iibertragenvon Heinrich Fdhrmann,
mit einem Vortvort eingefiihrt von L. H. von der Ilagen, Berlin, 1830, in-16.
— J. Guiffrey, Histoire de la Tapisserie depuis le moijen âge jusqu'à nos
jours, passim, Tours, 1886, in-8. — La publication de M. Fritz Heinrich,
Uebcr dcn Stil von Guillaume de Lorris und Jean de Mewig (Ausguben und
Abhandlungen aus dem Gehictc der romanischen Philologie. XXIX, IMarburg,
1885), ne signilie rien; pas plus que l'étude de M. Franz Max Auler sur
la langue de Guillaume de Lorris et de Jean de Meun dans : Der Diulect der
Provinzen Orléanais und Perche im 13 Ihdt. Inaugural Dissertation. Bonn,
1888, in-8.
Histoire de la langue. II.
Il
CHAPITRE IV
LITTERATURE DIDACTIQUE
Dans son traité si intéressant du De vnlfjari eloqnio, Danto
reconnaît que la France l'emporte sur les nations voisines non
seulement par ses chansons de geste et ses romans de la Table
Ronde, mais aussi paj" sa littérature didactique. Il aurait jiu
ajouter (jue si la littérature française est riche en « ensei-
gnements » de tous genres, scientifiques et moraux, ni les uns
ni les autres ne sont, à proprement parler, originaux. Ce
sont, le ])lus souvent, des traductions d'ouvi-ages latins et des
compilations mal ordonnées faites par des clercs à l'usage des
laïques, ou bien des exposés toujours les mêmes de la morale
chrétieiHie, jdus ou moins éloquents, plus ou moins religieux,
jdus ou moins satiriques, généralement sans logique serrée ni
enchaînement rigoureux.
Le fond de la littérature morale el religieuse, moins intéres-
sante pour nous que la littéi'ature }tro])i'ement didacticjue et
scientifique, est presque toujours hanal. Les poètes ont beau
se vanter- d<' dire de « bous mots nouveaux », ou liien une
« chosete <|iii est uoveb'te », ou bien encore un « conte » (ju'ils
ont ajtpris « novelement », ils se cojticMit iu\ariablement les
uns les autres, avec les mêmes alb''goi'i(\s el les mêmes person-
nifications des \ ices el des vertus. |{;ires soûl les ]toètes <|ui
ont assez de talent et d'originalilé jtour i'euouv(der nu sujet et
le mar(|uer d lui cacbel particulier. 11 en est. ceiieudaul, (|U(d-
\. l'fir M. Arlluir l'iagfl, iirofnssciir à In F.iciilti' «les LeUrcs de Ncucliàlcl
LITTERATURE DIDACTIQUE 163
<|ues-uns. Et toi Poème monil , tel Déhal du corj)^ et de Vàme
mériteraient, poni' plusieurs r.usons, d'occupei- dans l'histoire
litt(M'aire la jtlace de certains longs poèmes, (Timmense dimen-
sion et d'immense ennui. Les poètes moralistes sont des clercs
ou des laïques convertis, qui avaient généralement commencé
par écrire des fabliaux et des romans « de vaine matière » ; ils
font ])resque tous allusion à la « foie vie » <le leur jeunesse.
Guillaume le Clerc de Normandie, par exemple, avant d'écrire
son Besanf, avait composé des vers profanes :
Guillame, uns clers qui lu normanz,
Qui vcrsefia en ronianz,
Fablels e coules soleil dire *
Eti foie e en vaine malire.
Pécha sovent : Deus li pardont!
Mult ama les desliz del moud.
Le clerc de Youdai fait la même confession :
Je vous ai mains mos fabloiez,
Diz el contez et rimoiez,
Mais or m'en vueil du loul relrere.
J"ai eslé loue lems desvoiez
Or si doi estre toz proiez
Del mal lessier el du bien fere.
L'auteur anonyme des Vers de la mort, « vieux, f railles et
kenus », avait été un grand pécheur, et il s'en accuse :
Lonc tans ai au mal entendu,
Folemenl le mien despendu.
Or voi que viellune m'assaut
Sans nul repos, son arc tendu...
On peut faire la même remarque à propos de Guichard de lîeau-
lieu ou de Beaujeu, d'Etienne de Fougères, de Guiot de Provins,
d'Hugues de Berzé, de Jean de Douai, de l'auteur des Vers du
monde, de Rutebeuf, de Jean de Meun, de Jean de Journi, etc. Il
ne semble pas que ces moralistes aient été bien écoutés. Ils
avaient, de même que les prédicateurs, de puissants rivaux dans
les jongleurs. Ils se plaignent presque tous, avec une cei'taine
amertume, du public qui pi'éfère apprendre
Comment Rolans ala joster
A Olivier son compagnon,
1. Avail riiabitude de dire.
164 LITTÉRATLIIE DIDACTIQUE
(Ju'il ne fcroil la passion
Que Dieus solTrit a grant ahan •
Por le péché d'Eve et d'Adan.
G(M'vais«\ rautour d'un Befitiairc, fait «'iitciidi'r It's mômos
plaiiitos. Los joniileurs, dit-il, » (nii to/ joi's niontont », sont
recherclit's cl lionorôs jiartdiil, jiis([u à la coiii-; on leur fait de
Ix'aiix présents jtour qu'ils veuillent bien déhitcr It'urs men-
soni^es; mais si (jn(d(ju'un s'avisait de « pai'ler de desvinité »,
chacun le fuirait; il dcvi-ait |>ayer lui-mrnie des irens « por
soi faire escoutcc ». — OuOu ne s'étonne pas de trouver ces
plaintes sous la jduuie d'auteurs (jui traitent de sujets scienti-
liques. La science, au moyen àg"e, sert à un but d'édification :
elle est « moralisée ». Les hommes du moyen à^'-e tiraient de.s
leçons de morale des choses les plus étrangères à la morale,
<le la nature tout entière : ils ('daient convaincus, avec Pierre,
l'auteur d'un Bestiaire, que « toute la créature (jue Dieu créa
en terre, créa il pour home et j)Our prendre essample de créance
et de foi en elle ». Cette éti'ani^e conception, qu'on trouve déjià
à l'époque alexandi'lni' et que les Pères de l'Efflise ont trans-
mise au moven ài;e, tire prohahleunnit son oi'iirine de deux
versets, dont on a foi'cé le sens, du Livi'e de Joh : Niminnn
interrogn jument a, et docehunt le, et vol/itilia cœli et indicabunt
tibi. Loquere terme et respondebit tibi, et narrabiint pisces maris.
(Joh, XII, ", 8.) C'est du moins à ce passage du Livre de Jol)
(jue le frère mineur Nicole Bozon s'en réfère dans le pro-
logue de ses Contes moralises. On peut dire que la manie de la
moralisation à outrance s'était empar/'e du moyen agre; on mora-
lisait loiil : la zoologie, la minéralog-ie, le comput, lâchasse, le
jeu (ré( hecs, la grammaire. On a même tiré des leçons de morale
de ral[)hahet, dans une p(>tite |)ièce intitulée : La senefiance de
CAIiC. Cha(|ue lettre a une « seneliance » : la lettre A, par
exemple, (|n On ne |)eiil |iroiioncer (|iie lionche ouverte, repré-
sente les |»r<'dats, avai'es et avides, (|iie rien ne |ieul rassasier :
A veut toz tans c'om la bouche ocvro:
Tuit prélat becnt - a ceste œvre.
De ce ne sont mie a aprendre,
Que tout adès heeiit a prendre.
1. AvRP graiuli- p<'iiic cl
vivenuTil.
^milTraïu'c
Baii'iil. ("ebl-à-ilii-c désiroiil
LITTÉRATURE DIDACTIQUE 165
Oïl ;i|»p(»i'tail lo niènio esprit dans rinterprétation des auteurs
de l'antiquité. On a, au moyen Age, les Ovide moralisé, les
Végèce moralisé, etc. Pétraj-({ue lui-même, (pTon a aj>pelé le
premier luMiime moderne, expliquait alléiiori(juement TEnéide
et se livrait à un travail de moralisalion sur les éiilogues de
Virffile. N'oublions pas que cette théorie de l'allégorie dans
l'épopée a pris naissance longtemps avant le moyen âge et a
vécu longtemps après. Au xvn* siècle encore. Chapelain, dans
la préface de sa Pucelle, voyait dans Charles Yll la v( douté
humaine et dans Jeanne d'Arc la grâce divine. La partie pro-
prement scientifique de ces traités moralises, comme on peut
s'y attendre, est dépourvue de toute vérité : les hommes du
moyen âge étaient de grands enfants, crédules et naïfs, qui dans
l'histoire préféraient les anecdotes, dans les sermons les exem-
ples et dans la science le fantastique et le merveilleux. Des
hommes (jui voyaient Dieu et le diable partout ne pouvaient
avoir ni res|)rit criticpie, ni le don d'observation : leurs astro-
nomes sont des astrologues, leurs chimistes des alchimistes,
leurs mathématiciens des sorciers. Toute la science est entre
les mains des clercs, même la médecine. Il y a cependant quel-
ques essais d'émancipation : les ouvrages purement scientifi-
(jues, dégagés de la théologie, commencent à apparaître : tel,
par exemple, l'ouvrage mis sous le nom de maître Alebrand,
qui traite soi-disant d'hygiène féminine et qui n'offre qu'un
médiocre intérêt. Le traité de chirurgie d'Henri de Mondeville,
l'un des chirurgiens du roi Philippe le Bel, est plus original :
l'auteur a fait preuve, dit Littré « d'indépendance, d'expérience,
de jugement et de lecture ». Les ouvrages purement descriptifs
ou simplement plaisants, assez nombreux, n'intéressent guère
que l'arcbéologue : on possède quelques traités sur la chasse, la
guerre, les tournois; quelques petits poèmes ou ditii sur diverses
professions (des boulangers, taverniers, laboureurs, etc.), des
énumérations d'ustensiles, de marchandises, d'objets familiers;
d'autres dits sur les rues, les « crieries », les moutiers de
Paris, etc.
Philippe de Thaon. — Les plus anciens ouvrages scienti-
fico-moraux ont pour auteur Philippe de Thaon qui écrivait en
Angleterre dans le premier tiers du xn" siècle. Ses deux traités,
166 LITTÉRATURE DIDACTIQUE
le Conipid ri le Bestiaire, (juaiid ou les lit [lour la [U'einière
fois, font une impression qu'on n'oublie pas; ces jtetits vers de
six syllabes, (pii se suivent p(''uilil('in('nt iim(''s et parfois olis-
curs, ce calendrier «Mi'aujic, ces animaux fantasti(jue8, ces mo-
ralisations peu cong-ruentes, iu)us révèlent des hommes à la
fois naïfs et singulièrement comj»li([ués.
Le traité sui- le Comput, ou, coinnic dit Tauleur lui-même,
le « sermun » sui- le Compiif, est un manuel destiné aux
clercs. Plulip[ie de Thaon nous ap{)rend que l'iiinorance et la
paresse d'un iirand nomlu-e de |irètres rendaient indispensahle
la composition de ce livi'e : il eut même fallu l'écrire beau-
coup |dus t('»t. Ou dira [leut-ètre, remar(pM' Phili[»pe, (pu» je me
suis donné beaucoup de pein(^ |»our l'ien, les prêtres n'ayant
pas besoin d'un comput écrit puis([ue l'usage les guide et les
iruidei'a toujours. Pbili[)pe jug(> inutile de répondre aux ig-no-
rants (pii i-aisonnent de la s(U"te; il se contente d'éci-ire à leur
adresse ce V(U's dédaigneux :
Mei ne chalt ' que fols die.
D'après Bède e\ Jean de Garlande, il traite de toutes les
(piestions relatives au calendrier ecclésiasti(|ue : du teinjis en
général, du jour et de la nuit, de la semaine et des mois, des
noues, des ides et des calendes, des douze signes du Zodia(pu',
des anm'M's oi'dinaires et bissextiles, des lunaisons, des éclipses
de soleil et <le lune, de l'épacte, des é(piinox(>s, des solstices,
des jeûnes, des rogations, de l'avent, etc. IMiilippe de Tliaon
trouve moyen de tirer des leco)is de morale de cbacun de ces
ai'ides sujets. Il est vrai (ju il lu' se nud pas en grands frais
d'imagiiuition et tpie ses moralisafions soûl |)eu variées : il
voit Dieu le Père, ou « le lils sainte Marie » ou bien encore le
Saint-l']s|»rit dans toutes les (pi(>stions (|u'il traite, dans les
iH)ms des nuus c(unMU' dans les douze sig'"nes du zodiaijue.
Ainsi, pour lui, (d sans doute aussi pour les clercs <pii consul-
taient sou « sermim )>, le mois d'août vient du latin ^//^7^^s■ : or,
comme Dieu est « piu' giistenuMit », il est manifeste (pi'afu'it
sigiiilie Dieu. Septembre, eu l.iliu seiiliitiiis imber, veut dire
pi'(»|)rement << la selnie pluie », c'esl-à-dire les sept (buis du
1. Il 11" Illf cli.ilU.
LITTÉRATURE DIDACTIQUE 167
Saint-Esprit. Savez-vous [>OLir([uoi janvier sijiiiitio « le fil sainte
Marie »? Janvier est le commencement ou \e portier de l'année ;
Dieu est le commencement de toutes choses; donc « Dieu jen-
vier apelum ». Février, c'est curalor ff/n-ium :
E févriers, en verlé,
Bien signefiet Dé.
C'est en latin sermun
Curatov febriwn ;
En franceise raison
Cure fièvre at num.
De tuz mais en verte,
Nus curât Damnes Dé;
Et pur ceste actiaisun •
Deu février apelum.
Philippe de Thaon rattache de même juin à ajuataison, juillet
à Justice, mai à esmaiement , mars à martir, etc. Notre naïf
« cumpotistien » se permet de temps en temps quelques digres-
sions, que les ruhriques du manuscrit appellent redargutio,
exhortatio, reprehensio, contre les ignorants, les envieux ou les
Juifs. II a, par exemple, une repreliensio contra Judaeos, qui
expliquaient par une simple éclipse l'obscurcissement du soleil
lors de la mort de Jésus-Christ.
Bestiaires. — - Le Comput tout entier est en vers de six
syllabes, rimant deux par deux. Philippe de Thaon a employé
le même genre de vers dans la première moitié de son autre
ouvrage, intitulé le Bestiaire. Mais ce petit vers se prêtait peu
sans doute à un aussi grave sujet : la nécessité de trouver des
rimes si rapprochées, l'obligation de raccourcir ou de couper
les phrases, amenèrent Philippe, au milieu du Bestiaire, à
changer de mètre, et lui firent adopter le vers, un peu [)lus long,
de huit syllabes :
Or voil jo mun mètre muer
Pur ma raisun mielz ordener.
Dès les premiers vers, Philippe de Thaon nous apprend que
son Bestiaire est « extrait de grammaire », c'est-à-dire traduit
du latin :
Philippe de Taun
En franceise raisun
Ad estrait Bestiaire,
Un livere de gramaire.
1. Cause.
168 LITTERATURE DIDACTIQUE
11 le dédie à la reine d'Aniiletei're, Aèlis de Loiivaiii, (|ui
avait épousé Ilenii P*" en 1121. Ce traité de zoolope symbo-
lique couiineiice par la descrijttiou du roi di^s animaux. Le
lion, qui a le col énorme et le reste du corps |)lns petit et {)lus
faillie, représente « Jhesu le filz Marie ». Le train de devant,
en elîet, « ijros et quarré », est l'imni^e de la divinité de Jésus-
Christ; le fi'ain de derrière « de mult gredle manere », c'est
l'humanité de Jésus-Christ. La (|ueue re[)résente la justice de
Dieu. Au texte du Bestiaire étaient Jointes des illustr.itions
destinées à en rendre la lecture plus intéressante et plus claire :
texte et miniatures étaient étroitement liés entre eux. On voyait,
par exemple, un lion d(''V(>rant nu ;uie, imai^c des Juifs :
Et par Tasiie entcnduin
Judeiis par graiit raisun.
Après le lion, Philippe de Thaon décrit le monosceros ou
lunicorne, qui a la forme d'un houe et qui, comme son nom
l'indique, n'a (ju'une seule corne au milieu du front. Les chas-
seurs ne peuvent s'en emparer que |tar la ruse : ils placent une
jeune fille sur le passaiie de cet animal sauvai;e :
La met une pucele
Hors de sein sa maincle
Et par odurement
Monosceros la sent.
Dès (|u il aper(^oit la jeune fille, le monosceros, aussitôt appri-
voisé, se laisse prendre par les chasseurs, sans o})poser la
moindre résistance. L'unicorne c'est Dieu; la |iuc(dle est sainte
Marie, la mamelle est sainte Eglise.
Dans le plus grand nombre des animaux qu'il décrit, Phi-
lippe de Thaon voit Dieu ou le diable. Le croc(»dile, par
exem[de, est le diable : sa gueule ouverte es! limage île
l'enfer :
Cocodiille sif^nclic
Diable en ceste vie.
Quant buclic uvertc dort.
biinc niuslre ' enfern e mort.
L iillf'gorie dr l.i (( scr;iiu(' » est 1res iMdIe. L.i sirène (|iii a la
« liiiliire » d une fcinnic, les pieds d'un fnucon, la (|ueue d'un
1. .Morilro.
LITTÉRATURE DIDACTIQUE 169
poisson, |il(Hii'(> par le Ix'uti tein[is, mais cliaiilo <laiis la tem-
pête : les nautoiiiei's l'eiiltMideiit et mettent tout en ouhli. Les
sirènes représentent les richesses d'iri-has; la mer est ce
monde; la nef, c'est le corps de Tliomme, le jiantonier (-'est
l'àme. Gomme le chant des sirènes enciiante le nautonier dans
la nef et h' fait péril-, (h' même les richesses pervertissent
l'àme dans le corps, la font « en péché dormir », et la con-
duisent à sa })erte éternelle. Les sirènes saisissent les nauto-
niers avec leurs ^rilVes (\e faucon; de même les richesses s'em-
parent du cœur de l'homme et ne le lâchent plus. L'homme
riche op|U"ime les paiivi-es; il est la cause de tueries et de
ruines; c'est ce que Pliili|)[)e de Thaon appelle chanter dans la
tempête. Mais quand l'homme riche méprise les trésors mor-
tels et les répand au nom de Dieu, alors la richesse « [deure »,
comme la sirène pleure et se lamente « en h(d feus ».
Le hérisson, à l'époque des vendantes, se rend à la vigne,
se roule « rond comme pelote » sur les raisins qui restent
emhrochés à ses pi([uets, et se hâte de les porter à ses petits.
La viyne c'est l'homme, la iirappe c'est l'àme, le hérisson c'est
le diahle.
Citons encore la belle allégorie du pélican, qui pour ressus-
citer ses })etits s'ouvre la poitrine et les ranime avec son propre
sang- :
Cest oisel signelie
Le fiz sancle Marie
E nus si oisel sûmes
En lailure de humes.
Si sûmes relevé
De mort resuscité
Par le sanc piccius
Que Dés laissât pur nus.
L'ouvrage de Philippe de Thaon n'est pas seulement un bes-
tialre et un vohicrdire, c'est aussi un lierbier ou [ilantaire. On
n'y trouve décrite, il est vrai, (ju'une seule }»lante, d'après
Isidore de Séville : la mandragore. C'est une plante (jui a
deux racines, dont l'une a la forme d'un homme et l'autre
«l'une femme. Pour la cueillir, il faut, avec beaucoup de pré-
cautions, y attacher un chien, le laisser jeûner trois jours,
puis de loin l'apptder en lui montrant du ]»ain; le chien tire
ITO LITTÉRATURE DIDACTIQUE
et arraclir lu racine; <'elle-ei jtousse uji cri et ranimai tomhe
foudroyé. Malheur à l'homme qui ent(Mi(l le cri de la mandra-
gore : il meurt aussitôt. ('(>tt(' racine a de izrandes vertus mé(M-
cales : elle i;uérit d<' toutes les maladies,
Fors seulement de mort
On il n'a nul ressort.
L'ouvrag-e de Philippe de Thaon comprend éiralement un lapi-
daire, c'est-à-dire une description de pierres précieuses, dont
les deux jdus remanpiahles portent le nom de fiiiroholen. Quand
(ui place ces deux jiicrres à proximité Tun»' de l'autre, elles
s'entlamment et hrùlent : image de riiomme et de la femme,
enflammés par luxure. Philippe l'appelle à cette occasion les
aventures d'Adam, de Samson, de David et de Salomon, séduits
et trompés j)ar une femme, et il raj)j)orte le mot célèbre do
Tertulien : Th es Diaholi jainia : « femme est porte a diable ».
L'ouvrage latin mis en français par IMiilip[»e de Thaon, le
Pliysiofogns, est lui-même une traduction d'un original grec,
composé vers le second siècle de notre ère par un pieux ano-
nyme d'Alexandrie. Ce médiocre ouvrage de zoologie mora-
lisée — traduit plusieurs fois en latin dès le v* siècle — eut
une fortune extraordinaire, et rien n'est plus intéressant que
de suivre ses destinées, depuis son ap}>arition jus(prà nos jours,
à travers les croyances populaires et l'histoire artistique et
littéraire, relig-ieuse et profane, des Arabes, des Svriaques, des
Ethiopiens, des Arméniens, des Slaves, des Germains et des
Romains. AlPiM^d de Musset, par exemple, héritier sans le savoir
de l'antique Plii/sio/of/ns, écrivait un nouveau chapitre de bes-
tiair-e moralisé (jiiaiid il comparait si magnili(|uement le [>oèle
au pélican,
Sombre et silencieux, éleiulu sur l;i pioriv.
Partageant à ses fils ses entrailles de père.
11 importe dr nMiiar(juer ipic l'ouvrage grec du second siècle
ne portait pas le titre de -i'jT-.oAÔYo^. L'anonyme d'Alexandrie
s'en réfère simplement à un aiitcin- cpi'il ajqxdle 6 ©'JTW^.ôyoç,
ItMpicl pr(d)ablement n'est autre (|u'Arisl(»l(' lui-même ou du
moius uu prétendu Arisl(de. Les traducteurs latins et frauçais
LITTÉRATURE DIDACTIQUE Hl
ont pris ce mot de « [ihysiologiie » }>oiir le nom même <lr l'au-
teur. Philippe de Thaon le cite souvent de la façon suivante :
« Physiologus dist en son escrit... » Au commencement du
.xni'' siècle, Gervaise attribue le bestiaire à saint Jean Chry-
sostome :
Celui qui les bestes descrit
Et qui loi" natures escrit
Fu Johanz Boche d'or nommez,
Crisothomus est apelez.
L'auteur d'un hestiaire en prose, Pierre, l'atlrilHU' à la fois à
« Physiologes, uns hoens clers d'Athènes » el à « Jehans
(]risothomus ».
L'ouvrap^ de Phili|)j)e de Tliaon est le plus ancien et par
cela même le plus int(''ressant des Ijestiaires français. Le Bes-
tiaire diinn de (luillaume le Clerc, daté de L210 environ, est
toutefois com[>osé avec plus d'hahileté et rédi<;é avec [dus de
talent. M. Demogeot le jui^e d'un mot : « ce hestiaire, dit-il, n'a
de divin que le titre ». Cette remarque qui veut être spirituelle
et dédaigneuse n'est qu'erronée. Divin veut dire ici, comme
dans Divine Comédie, moral, théologique. De même, encore
aujourd'hui, le mot anglais diviniti/ signifie théologie.
Les deux hestiaires de Philippe de Thaon et de Guillaume
le Clerc, celui de Gervaise et celui de Pierre, sont Ac véritahles^
traités religieux. Richard de Fournival, chancelier de l'église
d'Amiens, eut l'idée hizarre d'écrire un hestiaire d'une allégorie
toute profane : un Besliaire d'amour. Il ne cherche plus, comme
Philippe de Thaon, à montrer dans chaque aninuil Dieu ou le
diable, l'enfer et le péché; il s'efforce de persuader à sa « dame »
qu'elle doit céder à ses instances et se donner à lui. Comme
chez Philippe, le texte et les miniatures, la parole et la pein-
ture, sont intimement unis. Le Bestiaire d'amour est en prose,
mais il a été de bomie heure mis en vers. Yoici un exemple
des subtilités de Richard de Fournival : Le corbeau, dit-il,
quand il trouve un honnne mort, pique et dévore premièrement
les yeux, puis la cervelle. L'amour est semblable au corbeau :
il entre chez rhommc [tar les yeux et })ar les yeux arrive dans^
la tète. Richard invite sa « dame sans merci » à imiter le
pélican : cet oiseau tue [larfois ses petits, mais il les ressuscite
1'72 LITTERATURE DIDACTIQUE
en s'ôiivrniil le sein et sari'iicliaiil le (•(l'iir. Vcms m'avez tur,
(lit-il. mais vous ikmivcz me l'cndic la vio on me ddiiiiarit votre
cœur. La dame ne se laisse pas prendre au suhtil raisonnement
de son [)oursuivant : elle le réfute, toujours j>ar des arg'uments
zoidoiiiques, et conclut (jue le soi-disant amounnix ]»f>urrait bien
n'être (ju'iiii i-enard, lequcd a riiabitude <le faii-e l(^ moi't et de
tirer la lani;ue pour attra|>er les pies.
Aux sul)tilités de Hiidiard de Fournival nous préférons le vieux
Jiestia/m]o Philippe de Thaon, tout rempli d'une naïve sincérité.
Lapidaires. — Philippe de Thaon, dans son BrMiaire, parle
d une façon très sonnnaire de (piekpies pierres précieuses. Il
renvoie ceux rpii désirent en savoir davantaiic sur ce sujet à
un livre nommé Lnjiidnirp :
Ki plus volt saver de cos percs,
Lur verluz e lur maneres,
Si ait lire île Lapidaire
(Jui est eslrait de gramaire.
Le livre dont jiarle Philippe de Thaon est la traduction fran-
çaise du poème de Marhode, évêque de Rennes, sur les pierres
précieuses et leurs diverses propriétés. Ce lapidaire, de sources
toutes jiaïennes, i;rec(pies et orientales, est un traité de miné-
raloifie médicale, sans trace de moralisation. Il eut un immiMise
succès et fut traduit dans les différentes langues de l'Europe.
La [dus ancienne traduction française date du commencement
du xn*^ siècle. Le proloiiue raconte l'origine fahuleuse du livre :
Evax était un loi d'Arahie, très puissant, très riche et très
.savant; il connaissait à fond les sept arts et sa renommée s'était
r(''[»andue dans tout le monde. L'em|tereur de Rome, Néron, eu
entendit parler, et, plein d'admiratiou, lui envoya un m(>ssag<M-,
auquel Evax remit un livre (piil avait eoui|tosé lui-même, (le
livre parlait des pieri-es pi-écieuses, de leur origine, de leur
puissance mystérieuse, de leurs vertus m(''dicales, hi(>n supé-
j'ieures aux vertus (pie possèdent les lierhes :
Nus sages om duter ne dcit
K'cn pierres granz vcrtuz ne seit :
Ks crbes ne su ni pas trovées
Vertuz si sovcnt esprovces.
Deus les i mist iniill gloriuses;
Pur ce s'apclent prcîciuses.
LITTERATURE DIDACTIQUE 173
Marbode et son traducteur passent en i-evu<> une soixantaine
(le [)ierres de toutes provenances, (pTon trouve les unes au fond
de la mer, les autres en Inde, en Arabie, dans l'ile de Gliv[)re,
en Scythie , en « Bactranie », dans le pays Aos Troiilodites,
dans « une île », dans le ventre d'un cbapon ou dans celui de
l'birondelle, dans le « date », c'est-à-dire l'urine, ou dans la
prunelle d'une bête. Leurs propriétés sont des plus diverses :
elles g-uérissent toutes les maladies, la fièvre et l'hydropisie,
la jaunisse et la « meneison », c'est-à-dir(^ la diarrhée; elles ren-
dent riches et puissants, délivrent un homme de prison, révè-
lent l'avenir, rendent invincibles, protègent contre le diable,
donnent une vue perçante, chassent les serpents, font fuir les
fantômes, donnent du lait aux nourrices, protègent contre la
foudre et les tempêtes. Ces pierres, qu'on doit porter au doig-t,
au bras gauche, au cou, attachées à la cuisse, dans la bouche
ou ailleurs, ont des noms exotiques et étrang:es : c'est la criso-
pras, l'alamandine, la corneole, l'echite, la sylenite, la gaga-
troméé, la gerachite, l'epistite, l'abestos, l'exacontalitos, l'altsic-
tos, la kalcofanos, etc. Voici, à titre de s])écimen, ce ipie dit le
poète de la chrysolithe :
Grisolite l'ait a amer '; Ki la perccl c dune i met
Si a semblant d'eve de mer. D'asne scies - cl pertuset '-^^
Enz a un grain d'or el miiou ; Al senestre braz la pendra,
Si estencele cume fou. Ja diables ne l'altendra.
Ki la porte n'avra pour; D'Ethyope vient cestc pierc
Mult a la piere grant vignr; Tant preciuse et tant chère.
Le Lapidaire de Marbode, qu'on regardait au moven âge
comme le dernier mot de la science et qu'on apprenait dans les
écoles, est, sinon d'un grand mérite littéraire, au moins d'un
grand intérêt pour l'histoire des superstitions populaires. Quel
étrange usage devai(Mit faire de ce livre les médecins, les apo-
thicaires et les orfèvres du xu*" et du xm" siècle!
Les lapidaires, tr;tduils de Marbode, ne renferm(Mit aucune
espèce de moralisation : ils se bornent à l'énumération d'un
certain nombre de pierres et à l'exposition de leurs vertus médi-
cales et talismani({ues. Mais on composa bientôt des lapidaires
1. Est digne d'être aimée. — 2. Soie. — 3. Petit trou.
174 LITTÉRATURE DIDACTIQUE
« divins » sur les jiicrri's nieiilioiiiiées dans 1 Ancien Teslanient
et dans l'Apocalypso.
Images du inonde. — On rctronvc^ des hcstiaircs et des
lapidaires dans les vastes encyclopédies qui |)arurent nom-
breuses au xni" siècle sous les titres (Vltnaf/e du monde, de
Mappemonde, de Miroir du monde, de Petite philosophie, de
Lumière des laïques, de Nature des choses et de Propriétés des
choses. Ces ouvrages, en latin et en français, en vers et en prose,
théologi«jues, philosophiques, géographiques, scientifiques, sont
en généi'al des coinjdlations sans originalité, dont les matériaux
sont puisés à droite et à gauche, chez des auteurs sacrés et
profanes : Aristote, Pline, Solin, Isidore de Séville, Honorius
d'Autun, l'Ancien et le Nouveau Testament, les Pères de l'Eglise,
le Physiologus, Palladius, Isaac, Jacques de Vitry, etc.
Nous avons de Vlmar/e du monde deux rédactions, Tune de
sept mille vers environ, datée de 1243, l'autre remaniée, aug-
mentée d'au moins quatre mille vers, et datée de 1247. Ces deux
éditions, la seconde aussi bien que la première, sont, de l'avis
de M. Paul Meyer, d'un seul et même auteur, Gautier de Metz.
Cette encyclopédie, destinée à faire connaître aux laïques « les
œuvres Dieu et de clergie », est illustrée de vingt-huit minia-
tures : « elle contient, lit-on dans les manuscrits, |>ar tout cin-
([uante et cin(j chapitres et vingt et huit figures, sanz quoi li
livres ne porroit estre legierement entendus ». (iautier de Metz
passe en revue toutes les connaissances de son temps sur le ciel,
la terre, l'homme, les animaux, les [dantes, etc. 11 a divisé le
tout en trois grandes jtarties, qu'avec Victor Le Clerc on peut
appeler cosmogonique, géographique et astronomique. Pour
nous faire une idée de la science mis(> par Gautier de Metz à la
portée des laï(pies, analysons un court fragment de la géogra-
phie. Gautier se l'eprésente l'Inde, tout entourée « de la grant
mer », riche en liésors merveilleux, avec des montagnes d'or
et de pierres |»réci<Mises, tonte renqiiie malheureusement « de
gripons et d(; drag(»ns ». On n reni;ir(|ne une liante montagne
app(dée Mont Capien. L'Inde se divise en trenle-ipiatre régions,
habitées par les peuples Got et Maf/ol (|ui mangent de la chaii'
humaine foule ciiie; par les l'it/nain, hauts de « deux contes »
<'t (]tii ne \ivent (|ue sept ans; par l<'s [leuples Groin et liramaiu
HIST DE l.A l.ANGUK ET DE LA Ll'I'T FR
T 1' CHAP IV
Arniano Cclin cl f " Ed'.!piu-3/Par.
IMAGE DU MONDE
Bibl. NauFds. fr B74, F° 136 (V°)
LITTÉRATURE DIDACTIQUE 17b
nui « se mettent «m feu pour niorir ». Une autre [)('U|»l;i(l(' (hnore
les vieillards pensant leur faire beaucoup d'honneur; une autre,
toute velue, mange les poissons crus et l)oit Teau de mer. Cer-
tains habitants ont huit doiiîts à un seul pied; d'autres ont un
corps d'homme et une tète de chien :
II ont nom Ethiopien,
Qui de coure passent le vent ^
Et n'ont que . i . pié seulement.
Dont li plante est si longe et large
Qu'il s'en cuevrent com d'une targe
Et s'en onbroient pour le chaut.
Quelques habitants n'ont qu'un œil au milieu du front; d'au-
tres ont le visage et la bouche sur la poitrine, « enmi le pis »,
et un œil sur chaque épaule; d'autres enfin se nourrissent de
l'odeur d'une pomme :
Si ra vers le lluie de Ganges
Unes gens cortois et estranges.
Et ont droite figure d'oume.
Qui de l'odeur d'aucune pome
Vivent sans plus, et s'il vont loing,
Li punie leur a tel besoinz
Que se maie pueur sentoient
Tanlost sans la pume morroient.
La « laie gent » du xiii" siècle pouvait se vanter d'être bien
renseig^née ; son iroût pour le merveilleux devait être satisfait.
Elle connaissait déjà, d'ailleurs, par les chanteurs de grestes, les
êtres étrang-es qui habitent les pays lointains; tel poème, Huon
de Bordeaux par exemple, contient des descriptions en tous
points semldables à celles de YLnage du monde.
Ces g-randes encyclopédies, sans valeur littéraire, sèches,
arides, prolixes et mal ordonnées, sont précieuses par les ren-
seignements si variés qu'elles contiennent : elles sont un tableau
de l'état de la science au xm'' siècle.
Le Trésor de Brunet Latin. — Une seule de ces ency-
clopédies présente quehjue valeur littéraire, c'est Li livides dou
Trésor qu'un Florentin, lirunet Latin, le maître de Dante,
1. Qui courent plus vite (jue le vent.
176
LITTÉRATURE DIDACTIQUE
écrivit en français vers r2Go. Brunol Latin rend, dans le pro-
logue (le son l^ivre, un J)pI liomniage à la lang:ue française
qu'il emploie de préférence à l'italien : « Et se aucuns deman-
doit por fpu)i cist libres est escriz en romans, selonc le langage
des François, |niis(pie nos sonies Ytaliens, je diroie (pie ce est
]((»r. ij. raisons : Tune, car nos somes en Franc<% et l'aufi-e
porce (pie la }»arleui'e est j)lus delitalde et pins commune a
toutes gens. » Ce vaste Trésoi", en pros(\ se divise en trois
parties. La première commence par un résumé de l'Ancien
et du Nouveau Testament; (die ti'aile de Ihistoire du monde, et
particulièrement de rilalie jus^pi'à INlanfred, de l'origine de la
terre, tl'astronomie, de g-éographie et d'histoire naturelle. Nous
V retrouvons des descriptions d'animaux, tirées en grande partie
des anciens bestiaires. IJrunet Latin raconte encoi-e le plus
sérieusement du monde les fables de l'unicorne, par exemple,
ou de la baleine : « Cist peissons eslieve son dos en haute luer,
et tant demore en un leu que li vent aporte sablon (»t ajostent
sor lui, et i naist herbes et petiz arbrissiaus, por quoi li mari-
nier sont d(M'eu |>ar maintes foiz là, car il cuident (jue ce soit
une isle, ou il descendent et fichent }»aliz et font feu; mais
(juant li peissons sent la chalor, il ne la jtuet sofrir, si s'en fuit
dedanz la mei-, et fait affondrer quanque il a sor lui ». Ccpen-
ilant on remarqu(^ chez Brunet Latin un commencement d'(d»-
servation directe de la nature et un éveil de l'esprit critique.
Il invoque le témoignag'e des voyag:eurs, des « mariniers » ; ou
bien il s'en rapporte à l'opinion de gens compétents : « si
(lient cil <|ni esprové l'ont... » Hi'uiud, |iar exem|ile, n'accepte
]>as la fable des silènes. l*onr lui, « selonc la vérité, les sereines
furent .iij. mer(dri\ (pii decevoient touz les tres|tassanz et
metoient en [(ovreti'' ». Dans ses descriptions d'animaux, il ne
fait ni d'alb^iiories, ni de moralisations. Il ra|»|M)i'le, il est vrai,
la simililmle dt^ .l(''sns-(lbrisl et du |>éli(an. OiianI aux sirènes,
il dév(do]»pe Texplicalion (pi'il en a doniK'e : <( VA dit l'estoire
(ju'eles avoieni eles et ongles [ku- seiieliance de l'Ainor, qui
vole et lieit;et conversoieni (mi aiguë' ptu- ce <pie luxure fu
l'aile de m(»isl(inr. »
1. Vivaient dans l'eau.
LITTÉRATURE DIDACTIQUE 177
Le [ircniicr livre du Trésoi- est roinj>ilé de lu IJililc, de Soliii,
4l'Isidoi'e (le Séville, de Palladius [de lie rustica), d'Lsaac {Diœtœ
un/versdif's et particulares), du Physi()lo,i>Tis. Les connaissanecs
variées (jui y sout exposées, dit Bruiiet, sont iiéccssaii'tvs à tout
liomuie : il les (-(tnipare à de la petite monnaie, à drs deniers
qu'on dépense (dia(jue jour « en choses besoignables ».
La deuxième [)artie est une traduction et une compilation de
VEthique à Niconuiqiie, du Moralnun dogma, de VArs loquendi
/'t, tacendf, du De qiid/iior virtutibus carduiaUhns de Martin de
lîraga, de la Suuiiiiu de Vh'hittbus de Guillaume Péraud, de Sal-
luste, de Cicéron et de Sénèque. Elle traite des vices et des
vertus, lirunet, qui avait comparé la première partie de son livre
à de la menue monnaie, compare la seconde à des pierres pré-
cieuses : « La seconde partie, qui traite des vices et des vertuz,
est de précieuses pierres qui douent à home délit et vertu, ce est
;i dire quels choses hom doit faire et quels non et monstre la
raison jior quoi. »
La troisième partie, « ({ui est de tin or », traite de jdiétorique,
d'après Cicéron, et de politique, particulièrement du gouverne-
ment des cités italiennes. La politique est la partie la plus inté-
ressante et la plus originale du Trésoi'. Brunet s'y occupe de
tout ce a (|ui appai'tient au cors don seignoi" et a son droit
oftice ». 11 établit d'abord (pi'il y a deux espèces de seigneuries,
l'une telle ipi'on la trouve en France, l'autre telle (ju'elle fleurit
en Italie : « Une qui sont en France et es autres pais, qui sont
soz mis a la seignorie des rois et des autres princes perpétuels,
qui vendent les prevostez et les baillent a ceulx qui plus les
fichaient ; po gardent ne lor bonté ne le profit des borjois;
l'autre est en Itaille, (|ue li citeien et li borjois et les communes
des viles eslisent lor poesté et lor seignor tel comme il cuident
<[u'il soit profitables au commun protît de la vile et de touz ses
^jubjès. » Ensuite Brunet, après avoir montré ce ([ue doit être
un bon gouverneur de cité, entre dans des détails de ])rocédure,
fort intéressants, concernant la nomination du podestat, l'exer-
cice du jtouvoir (d, « l'issue de l'office ».
Le Trésor de Brunet, sauf la politique, n'est pas une œuvre
originale. Brunet lui-même le compare à « une bresche de miel
cueillie de diverses Heurs » : « Et si ne di je pas (pie cist livres
Histoire de i a langue. II. 1 *
178 LITTERATURE DIDACTIQUE
soit psirais de mon |i(»\i"(' s(mis, ne de ma nu»' scinicc: mais il
csl aiilrcssi commr une In'cschc ' dr miel ciK'illir de diverses
Hors; rai' cisl livres csl ((miidlés seulenieiit de merveillcus diz
des aiitoi's qui drvaiil iinstre leiis ont traitii' de |diiloso[dii(',
chascuiis sidoMc (<■ (|u il en savcdl |tarti('. <> ('c (|iii n'cmprMdia
pas xVlaiii ('liarliri- de placer niiiiicl Latin, avec Homère, Vir-
gile, Tite-Live (d l>eancoii|t il auli-es, an nomltre des « liisto-
rieiirs (|ui ont travaillé à alloniicr leur Itrief aaiic [lai- la notalde
et loiiiiue renommée de leurs (^scriplures ». lîrnnet Latin
maniait la lantiue française mieux que heancoui» de Français de
son tem[»s. Son stvle est aiiréalde, toujours (dair, un ]>eu terne :
Torigine ilalienne de raulem- s'y fait (juebjuefois sentir. Le
Trésor, composé par nn étianger, n'en est pas moins, comme
disent les Italiens, un véritaltle « leste di lingua ».
Somme des Vices et des Vertus. — Brunet Latin a
consacré tout le second livre de son Trésor à disserter sur les
vices et les vertus, l'n imi>ortan( ouvrage sur le même sujet,
la Somme des Vices et des ]'ri-/i(s fut com|dl('* <'n I279, jtar un
dominicain. Frère Lorens, à la demande de Pliilij)pe le Hardi,
roi de France, fils et successeur de sain! Louis, ('(dte compi-
lation port<' dans les manuscrits les dillV'renls litres suivants :
Miroir du monde. Somme Lorens, Somme le Roi ou enlîn Li
livres royaux des Vices et des Vertus. On a longtemps regardé
le frère Lorens, (pii élail confesseur du roi et que Pierre,
comte d'Alencon, second lils de saint Jj(»uis, institua son exé-
cuteur testamentaire, c(Mnme l'auteur de la Somme le Roi:
il n'en est que le conqdiateur. Cette Somme est formée de
dinV'reiits lrait(''s sur l<\s dix commandenu'iits, le symhole des
Apôtres, l'oraison dominicale, les siqd |>é(di(''s capitaux, les siqd
dons du Saint-Lsprit, les li(''alitudes et la confession, <pi'on
trouNc |M»ur la |iluparf sé|»arémenl dans des manusci'its fjui
sont antériems à frère LfU'ens. Ou(dle est dans ce recueil
l'ieiiNi'e <lii c((iifessein' du roi? h]sl-il l'auleur d'un (»u de |dn-
sieurs trail(''s? Les a-t-il seulement lemanit's, mis au |i(unf e|
réunis en un seul corps d'ouvi'age, non sans éviter lieaucouj»
de r<''pétitions? Nous ne savons. Comme dans les lîesliaires
Itavdii .
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LITTÉRATURE DIDACTIQUE 17'.»
et dans Tlniago du iiutndc, dos « ynia^rs », (judii rolroiivo
toujours identiques dans lu |ilii|tai'l d<'s m.iiiiisciils. (''laiciil
jointes au texte.
Le traité sur les sept péchés caitilaux, le [dus iniporlanl, esl
rédigé sur un plan tout alléûrorique. L'auteur décrit d'abord la
fameuse bète do TApocalN [>se, au corps de l(''0|>;ti"d, à la •rueulc
de lion, aux pattes d'ours, qui avait sept chefs et dix cornes.
Il montre comment et pourquoi cette hête est le diable. Cha-
cune des tètes représente un péché caidtal : « Li premiers
chief de la beste est Orguiz, li seconz Envie, li tierz Ire, 11
quarz Parece, que l'en apele en derjois ' Acide, li quinz esl
Avarice, li sesemes Luxure, li septoimes (iloutenie. » Ln
miniature représentant la bète de rA[>ocaly[>se se trouve, chose
curieuse, dans les manuscrits eux-mêmes qui ont .ibandonné cette
allég'orie, jiour en ado[»ter une autre, celle de TArbi'e. L'Arbre
de Vie a pour racine Amour, l'arbre de mort Convoitise. Les
branches de ces deux arbres, qui correspondent aux sept
péchés capitaux et aux sept dons du Saint-Esprit, poussent à
leur tour des « gelons » et des « rainsiaux ». Ainsi la pre-
mière branche est Orgueil, « l'aisnée fille au deable ». Elle
« gete sept getons principaux » : Desloiauté, Despit, Fourcui-
dance. Foie Baerie, Vaine Gloire, Ypocrisie, Mauvaise Paour.
Desloiauté a trois « rainsiaux » : Vilenie, Forsenerie, Renoierie.
Et ainsi de suite. Notre moraliste est particulièrement sévère
pour le péché de Renoierie, dont se rendent coupables les
« bougres - », les parjures, les devins et « devines ♦>, les sor-
ciers et sorcières. « Le plus grant orguci (pii soit, c'est bou-
g-rerie '. N'est ce mie grant orgruel, (piani un vilain ou une
vielle qui ne sot onques sa patrenotre a droit, cuide [dus
savoir de divinib'' ijue tous les clers d<' l*aris, cl [dus cuide
valoir que tous les moynes de Cistiaux, et ne veul croire que
Dieu sache faire chose en lerre ([ue il ne puis! enlen<lre. Dont,
pour ce qu il ne |)uet entendre ne veoir comment un homme
entier puist estre en celé oublee ({ue le [U'eslre tieni a l'autel,
pour ce ne vuet il croire que ce soit vraiment le cors Dieu. Et
1. Dans la lanjnie des cltTC;
2. Hérétiques.
:5. Kérésip.
180 LITTERATURE UIDACTIQUE
pour ce, osl ve droil (jue il ait autel jug-ement conie Lucifer
son maistre, (lui fantost sVnorffuelli contre Dieu et devint
(leal>I(> et cliay ou t'en (Tcnfcr. Aussi est-il droit que il soient
lautost uiis (Ml tVu. » Il se plaint que l'exconuTiunication ne
soit plus une peine efficace et redoutée. Au lieu d'éviter tous
rajqtorts avec l'excommunié, on continue à le fré(pienter,
comme si lEj^lise ne lavai! mis hors de la société. Bien plus,
l'excommunié, narguant Dieu et ses « menistres », ne se fait
pas faute de venir jusqu'au moutier même. Tolérerait-on
qu'un homme hanni de France vînt « s'emhattre en la salle a
Paris devant le roy, par devant ses harons pour lui faire
honte »? Quant aux chevaliers, ils sont pour la }»lu[tai-t indi-
g-nes de chevaleiùe, « qui est moult hel ordre et moult haut
en sainte Eglise ». Ils font de folles dépenses, « taillent la
povre g-ent », s'amusent avec leurs faucons et leurs ménestrels,
n'ont d'autre souci (jue d'avoir helles « robes » et b(\aux habil-
lements, trouvent toujours la messe trop longue, mais écou-
tent volontiers pendant des heures entières les aventures de
Perceval, de Roland ou d'Olivier. « Ils n'oent matines trois
fois l'an; et ([uant ils vont oïr mess(% ils tout jdus leur damagre
et celi d'autri que leur preu. Ouar ils ne se puent coi tenir ne
que singe, rient, gabent, boutent, sachent l'un l'autre, accident
les damoiselles; et parmi tout ce, leur est la mess(^ trop lon-
gue... Ils menjuent plus de sept fois le jour, loufes les fois
({u'ils en ont lalent, comme font brc^bis ou eufans. Ils font leur
Dieu de leur Aentre. Nule aumosne ne font, (piar ils m» [luent.
Nule orison ne dient, quar ils ne veuhmt. El quant on leur
blasme leur foli(>, si niellent tout sus chevalerie, et dient :
« Nous convicMit ainsi faire comme les aulr(\s? Voulez vous (pu-
nous nous façons huer et que nous façons b' papelart? » L'auteur
condamne très sévèrement les chansons piofanes et l(>s caroles.
Ce sont, dit-il, « les tvsons et l(\s charbons au deable » (pii allu-
ment daus les cœurs le fcii de luxure. Les caroles sout les pro-
cessions du diable : ceux (|ui les (•((iiduiscul ri (pii dausciil s(uil
les moines el les « uounaiiis )> du diable; ceux (pii les enloureni
et qui regardent sont les convers el les ronverses du diable.
« Que les caroles sont les processions au dealde, il apeii pour ce
que (Ml loiiriie au seiieslre (-((sh''. De (|uo\ la saillie V]sciiplure
LITTERATURE DIDACTIQUE 181
dist : « Les voies (|ui tournent a destre cognoit Dieu; cclcs qui
tournent a senestre sont perverses et mauvaises et Dieu les
het. » C'est là un argument théologique qu'on trouvo souveni
employé chez les sermonnaires. Le prêcheur Menot, par
exemple, à la fin du xv*" siècle, tient un raisonnement à peu
près semhlable <juand il s'efforce de montrer que la danse, qui
consiste à tourner en rond, est essentiellement diabolique :
Chorea est iter circulare : diaboli iter est circulare : enjo chorea
est motus diaboli, ce qu'il prouve par ces trois passages de
l'Écriture Sainte : Circuim terrain et perauibulavi eam (Job, I),
Circuit quaerens quem devoret (I Pierre, Y), In circuitu i)npii
ambulant (Ps. XI).
Au commencement du traité sur les sept (b)ns du Saint-
Esprit, l'auteur montre d'une façon saisissante ce (ju'est le
Saint-Esprit, et quelle est son œuvre dans le cœur de l'homme.
Le pécheur, dit-il, « qui dort en pechié mortel », est semblable
à un riitaud ivre, qui a dépensé tout son avoir, et qui, endoi'mi
dans une taverne, misérable et nu, ne se doute pas de sa
misère et ne s'en plaint pas, « ainz cuide estre moult grant
sires ». Le Saint-Esprit rend aux pécheurs « leur senz et leur
mémoire ». Avec Salomon, il compare aussi le pécheur à un
homme (pii dort dans une nef sur la vaste mer. La tempête
est horrible, la nef va sombrer et l'homme « n'en sent noiant,
ne point n'a de paour ». Quand le Saint-Esprit réveille un
pécheur, « adonc sent il et voit son péril et commance a
avoir paour de soi-meisme ». Le pécheur est aussi semblable à
un criminel qui gît dans une j)rison « en fers et en buies ' ».
« Et cilz chaitis ne pense ne dou prevost qui le tient ne dou
gibet qui l'atant, einz dort et song-e quil voit ou a feste ou a
noces. » Enfin le pécheur est comparable à un homme qui se
croit vigoureux et qui « a ja la mort dessous ses dras ». Mais
le Saint-Esprit est « li bons mires qui li monstre sa maladie et
li esmuet ses humors et li donne tel poison - si amere (jue il le
garist et si li rent la vie » .
Le traité siu- la confession renferme des détails intéressants
et pratiques sur les femmes, les veufs et les célibataires, les
1. Liens.
i. Boisson.
182 LITTÉRATURE DIDACTIQUE
i^riis inaiirs. les acjis (rEplise. Les rcinoutrances au clergé sont
Itarliiiilièi'cmciil vives : l'auteur s'élève contre l'avarice et la
convoitise «les |»r«''hes (|iii « mettent la cliai-rue avant les bues »,
<-'est-à-«lire les biens temporels avant les i»iens « panlurables ».
La Somme des Vices el des Vertus, tout comme les sermons,
renferme un certain nombre iïexempfa. On y trouve cités
Sénèque, Boèce, saint Augustin, saint Jérôme, saint Bernard,
saint Anselme, ll/'linand, et surtout le Bestiaire : les pécheurs
sont comjiarés à l'ours, à lliyène, à la truie, à la huppe, à
« l'escharbos ». Les sirènes qui endorment les nautoniers sont
« les losengiers (pii |»ar leui* biau chanter endorment les gens
en leurs }»echiés ». Dans le cha|»itre consacré à la luxure, l'au-
teur ne manque pas de citer les deux ])ierres hirroholen. (|u'il
appelle « tereboulez ».
La SotiDue des Vices et des ]'ertus, (]ui eut un très grand succès
en France, fut traduit*' en espagnol, en [)rovençal, en italien,
en flamand, en anglais; elle fut copiée, imitée, plagiée et
imprimée plusieurs fois aux xv" et xvi" siècles. C'était un
succès mérité. Le style en est très remarquable, souvent
expressif et original; le fond, sans ascétisme exagéré, n'est
jamais ni subtil ni banal. Quétif et Echard estiment que « si
on accommodait un peu le style au langage de notre temps »,
ce livre obtiendrait aujourd'hui la même faveur qu'autrefois.
Philippe de Novare. — Le traité de Philippe de Novare,
JJes quatre tenz d\iaf/e d'âme, est aussi comme une espèce de
somme des vices et des vertus, applicable à l'enfance, à la jeu-
nesse, à l'âge mùi' et à la vieillesse. Ce n'est jtlus l'œuvre d'un
théologien, mais d'un laïque, fin lettré et gentilhomme. Phi-
hppe dr Xovare, (|ui moniiil vers 12G5, avait soixante-dix ans
passés quand il la composa; il |»ouvait donc j)arler des quatr<'
Ages en connaissance de cause. 11 n'aimait pas les tout petits
enfants, (pi'il trouvait sales et ennuyeux. Sans l'instinct maternel
et |ialernel, remar(|iir-l-il, << à jtaines en iiourriroil-dii nul ».
Il Idàme très sévèremeni la laildesse el la conqdaisance des
parents : « l']t moul l'ail hien (pii chasioie son autant destroi-
lenienl, tendis ipu' il csl prliz; el lo/, jors dit on «pie Ion doit
|d<»ier la verge lanilis que clh' est graille cl Icndre: cai', puis
<|ur f|r est •j.vussi' r| dure, se OM la viiel |d«»ier, ele brise. \i\
LITTÉRATURE DIDACTIQUE 183
se li iiiiFcs plorc |ioi' cli.islicr. ne |)ii('l chaloir; car iiiialz vaut
(ju'il plort j)<>r son liicii, ({uc ne feroit se li pères plorast por
son mal. » Los [(urciits doivciil ap|iron(lro à leurs enfants le
Credo in Deum, le Pater Xosfer, VAve Maria, avcM' les deux
pi'eniiers coininarKlenienls de la J^oi, i»iiis, plus tard, un métier,
clej'j^ie ou chevalerie. Quant aux Mlles, elles doivent surtout
a|>pi'endre à ohéir, <à leurs parents (piand (dies sont jeunes, <à
leur « seigniHU' » quand (dlo sont nuuiées. à leui's supéi'ieures
si elles sont religieuses. Elles m* doivent être ni « bandes »,
c'est-à-dire hardies en [laroles, ni << vihdières », ni « errantes »,
ni convoileuses, ni << lariies ». Toute jeune iiile, la riche
comme la pauvre, doit ap[trendre à Hier et à coudre; mais il
est inutile qu'elle sache lii-e ou écrire : il n'en ]»ouirait sortir
(pie du mal. « A famé ne doit on apaïu'e letrcs ne escrire, se
ce n'est especiaument por estre nonnain; car par lire et escrire
de famé sont maint mal avenu. » Il lU' faut pas avoir peur de
les « iîarder destroitement et chastier asprenuMit ». Voici com-
ment les jeunes filles l)ien (devées d(»ivent se comporter ; « Et
meut se doit on traveillier de les ansaignier sovant, et doner
soi garde qu'eles soient d<' Ixde contenance et simple, et que
lor regars soient coi et atann»ré; de non (\sgard(M' troj) affi-
chiement, ne trop haut, ne trop has, mais devant ans tout
droit a l'androit de lors iaus, sanz traverse)", et sanz Ijouter sa
leste avant, ne ti'aire arriers en fenesti'e jie aillors, et simple-
ment passer et aler devant la gent ». Dans une grande assem-
hlée, fête ou noce, elles ne doivent être ni « trop plaisantières »,
ni trop facilement al)ordables : il vaut mieux (pi'elles soient
un peu dédaigneuses et même orgueilleuses. Une femme bien
« norrie », c'est-à-dire bien élevée, et « de bêle contenance »
n'a qu'une seule chose à faire : garder son honneur.
L'éducation de l'homme est beaucoup [>lus difticile et com-
|di<piée, })uis(]u"il doit ètr(^ en même temps « courtois et large,
hai'di et sage ».
La jeunesse est le plus périlleux des quatre âges. « Nature
fume en anfance et en jovent est li feus natureus es|tris et
alumé; et la llame en saut si très haut, (pu' plusors fois vient
devant Nostre Seignor Jhesu Crit en son hautisme siège la puor
dou feu de luxure et de])lusors autres granz péchiez que li joue
184 LITTÉRATURE DIDACTIOl'E
fuiil iicrillriiscmoiil. » lMiili|i|i<' dr X(»v;ir(' iiionlr»" 1rs j(Miiios
o-ons (|ii('rt'II(Mirs. « si ((iitrccuidirs (|ii"ils ciiidont tout savoir et
jxxiir et \al(»ir », ne rcspcclaiil ni |>r<''Ial. ni scii^iicnr, ni « famr
os|»ous(''o », el iiioiiranf le plus sonvrnt sans a\()ii- eu le l(Mn|»s
(io fairo p(Miitonro. Philippe (raillcnis ne veut pas transtormcf
los jounos liominos en petits saints : « .hincs doit Iticn estic
joliz et mener joieuse vie, et doit estrc (•orlois et larii<'s, et
accoillir Itiau Ja jiont, et faire <'(»urt(>isenient a plaisir selonc son
pooir as [)rivoz et as estranijcs. N'afiert mie a joiie liome (|u"il
soit mornes et pensis, ne (pie il face troji le sa^Lic en conseillant
devant la i^ent : car se il (evi'e I»ien. la honeo'vre loe le niestre. «
La joiine tille doit se garder « de fol samidani et de foie con-
tenance ». Philippe recommaiid<' an\ pai-enis de marier leurs
enfants jeunes.
L'homme d'àg'e niùr doit être « (pieiKdssanz et aniesurez et
resnables * et soutis, fermes et estables en la veraie créance de
Nostre Seienor Jhesucrit, saiies et porveanz «à lonor et au profit
dou cors et de lame de lui et des siens ». 11 doit s'occuper acti-
vement de son hôtel, de ses terres, de ses afTaires. Que les
femmes élèvent les enfants, « se conlieimeni simplement sans
li^ranz despans », marient leurs filles, fassent raunione, veil-
lent à leur honneur, soient une aide pour leur mari.
Les vieillards doivent mépviseï' le « siT-cIe », soccuper de
leur Ame et s'a|tpi"<Mer ;"i rendre compte de leur vie à Notn*^
Seiijrneur, se rapiudanl (pie « M princes d anfer qui est prince»
dou monde orra le conte, jiour les jtechiez (pie l'en i a faiz, et
se il a dr(»il en l'ame, Nostre Sires est si droituriers (jue ja
t(U't ne ICn fera ». Le vieillard (|ui oiildie son ài:(> et « contre-
fait le jOne » est (h'-na lur(''. Les femmes ài:(M's doivent ('tre
« anmosnieres, el taire penilances volantiers de jeunes et d'ori-
sons ». Quant aux \ieilles (pu" « se parent et amplastreiit lor
chieres. et lainunent lor cheNdus. et ne \n(denl (|U(Mioistre
(pr(des soient \i(dles ne renieses », elles |ierdenl leur ànie.
1j (tuvraiic de Philip|»e de Xo\are est une a^rt'-ahle causerie
d un aimahie vieillard, nullement « rassot('' et hors de nuMUoire »,
<|ni parle en lanjuc el (jui s'adresse à des laupies. un jteu prè-
1. Raisonnables.
LITTÉRATURE DIDACTIQUE 185
cheur peut-èlro, Iticii (ju'il sp «l^fcmlc de vouloii" s'.ivciiliiror
dans le domaine des cleres.
Chastiements. — Les Qiuilrf â(jes de l'homme mmiI ce (ju'on
a[>|)elail an moyen ape nn (loclrlnal, \\\\ chastiemenl ou ensei-
(jnement : c'est nn traité d'éducation et de morale qui s'applique
aux lioinmes et aux femmes, aux jeunes et aux vieux. Les
ouvrap's en vers sur I(> même suj(»t sont nombreux. Mais ils
ne s'adressent, le plus souvent, (ju'à une catégorie spéciale d«'
[teisonnes : aux chevaliers, par exemple, aux femmes, aux
etifants, aux serviteurs. TIs entrent alors, trop rarement à notre
gré, dans des détails pratiques et précis, qui en font tout l'in-
téi'èt. Quelques-uns cependant ont la prétention de « chastier »
tout 1(^ monde en général, et sont remplis de lieux communs.
Tel est, entre autres, le Doctrinal d'un rimeur nommé Sauvag'e
— d'où le titre de Doctrinal Sauoage — qui « enseigne et
chastie le siècle » et qui n'est que banal et confus. Le Chas-
liem,ent des dames de Robert de Blois est beaucoup plus inté-
ressant. Ce poème, (|ui eut du succès, était encore populaire à
la lin du xv" siècle, puisqu'il fig-ure, rajeuni, dans le Jardin de
Plaisance, sous le titre suivant : le Livre des dames a icelles
baillé au Jardin de Plaisance pour les instruire et doctriner en
quelle manière elles se doivent tenir et contenir. Robert de Blois
ap})ren(l aux dames comment elles (b)iv<Mit se comporter dans
les circonstances les plus importantes de leur vie. Certains
conseils nous semblent superflus : ne pas jurer, ni trop boire,
ni trop manger, ni mentir, ni volei*, ni « tencer », ne jamais
recevoir de cadeau d'un éti'anger. D'autres sont plus typi<pies.
Quand une dame se rend au mouti<M", par exemple, elle ne doit
ni courir, ni « troter »; qu'elle aille « tout le biau pas », sans
regarder ni à droite ni à gauche, en ayant soin toutefois, « ce
qui ne couste [)as grantment », de saluer déboimairement les
g'ens qu'elle rencontre. Qu'elle s'abstienne surtout de regarder
« nul homme » ; car les regards sont messagers d'amour et
pour avoir trop levé les yeux mainte dame a été souvent
blâmée. Si elle aime d'amour qu'elle aime « celeement », et
qu'elle n'aille pas s'en vanter partout. (C'est là une recomman-
dation que durant tout le moyen âge les poètes font aux « fins
amants » ; l'amour devait être secret ou n'existait pas.) Robert
186 LITTERATURE DIDACTIQUE
<lo Bluis l»l;nn<' srVfM't'inciil les femmes (l(''C(»lletées (jui hiisseiil
voir, <lit-il joliment, « com felemeiil leur cluir blanclioie ». Une
femme ne doit ji.ts eaclKM' son visaire, (juand « uns iiranz sires »
la salue. (le|)en(iant, réniai(]ue Hoherl, si elle a « m;il jdaisant
vis », il lui est pei'mis de le dissimuler dei'rière sa main :
Se vous avez mal picsant vis
San/ blasme vosItl; main |)oez
Melre devant quant vous riez.
11 invite les dames à se conduire convenaldement <|uand elles
sont à Féglise : ({u'elles saj^enouillent, se lèvent, se signent
courtoisement et avee à-[)rojios, (ju'cdles fassent leurs oraisons
« })ar l)ele.s dévorions », sans rire, ni bavarder, ni rejiarder rà
et là « folement ». Il donne des conseils particuliers aux dames
qui n'ont « mie lionne odor », à r(dles (|ui on! \\ido couleur, et
à celles qui ont « bon instiument de cbanler ». Il leur recom-
mande spécialement de soiiiner leurs mains, de couper souvent
leurs oniiles, lesquels ne doivent pas dépasser la cbair. Il leur
donne des instructions sur la façon dont (dies doivent se com-
porter à table : qu'elles n'oublient pas d'essuyer soigneusement
leurs lèvres avant de boire, de peur « d'encrasser le vin » et de
dégoûter les convives :
Toutes les fois que vous bevcz,
Vostre bouclie bien essuicz
Qui H vins cncrcssiez ne soit,
Qu'il desj)lct moult a cui le boit.
Gardez que voz iex m'essuez,
A celé foiz que vous bevez,
A la nape, ne vostre nez,
Quar blasmee moult en serez.
Si vous gaidcz dcl de^routor
Et de voz mains trop engluLM"...
Ces conseils et d autres semidaltles se retrouvent dans les
|)etits poènu's intitul('-s CoiilriKiticfs dr Id/ilc (\\\\ jettent im joui'
curieux sur la façon peu lafliiK'-e dont mangeaient iu)s aïeux.
Robert de lîlois donne enfin des conseils aux danu\s «pi'un
galant " prie d'anuir », et leur enseigne ce (pi"(dles doivent
répondre et ce (|u elles peuNciit accorder. Puis il termine en
montrant les bons et les mauvais (-(Mi-s de I amour.
LITTÉRATURE DIDACTIOUE 187
Citons encoi'O, sur !»> inrinc suj^t, le Speculinii (loininarmn que
le franciscaiu DuniiKl tle (Mi!nn|tag;ne comiiosa vers l'an 1300
et que la reine Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, fit
traduire en français. Cet ouvrage, (|ui n'a pour nous (ju'un très
médiocre intérêt, fut remanié et amplifié au xvi" siècle pai'
Ysambai'd de Saint-Léger. Le Miroir aux dames de Watriquet
de Couvin est un long et fastidieux poème allég(n-i(iue, composé
l'an 1325 en l'honneur de Jeanne d'Evreux, troisième femme de
Charles le Bel.
Le Chastiement (Vnn père à son /ils est un<' traduction (h^ la
Disciplina clericalis de Pieri'e Alphonse, juif es])agnol converti
au christianisme. Tout l'intérêt de cet ouvrage du xii" siècle,
dans lequel un père entreprend l'éducation de son fils, réside
<lans les contes arahes dont il est rem[)li. l'n autre « chastie-
ment d'un ]>ère à son fils » ç^iV Enseifjnemenf Trehor (anagramme
de Robert). L'auteur, (pii s'appelait Robert de Ho, était un
Normand d'Angleterre : il a mêlé dans son poème des vers de
4lifférents mètres, de douze, de dix et de six syllabes : c'est Là
d'ailleurs la seule originalité de cet ouvrage. Le Dit de Haute
Honneur de AVatriquet de Couvin est un « enseignement »
d'un père, grand seigneur, à son fils.
\S Ordre de chevalerie e^i plutôt, dans un cadi-e fictif, un poème
purement descriptif qu'un enseignement . Saladin , vainqueur
iles chrétiens dans une grande bataille, a fait prisonnier Hugues
ou Hue, seigneur de Galilée et prince de Tibériadeou de Tabarie,
renommé pour sa bravoure. En guise de rançon, Saladin le prie
«le lui conférer la dignité de chevalier. Le poème consiste dans
la description des cérémonies de l'adoubement. Dans le Bache-
lier d'armes de Baudoin de Condé nous trouvons l'énumération
des qualités nécessaires à tout chevalier digne de ce nom. Un
autre manuel du parfait chevalier est au xiv" siècle l'intéressant
Liure de chevalerie de Geoffroy de Charny.
D'autres poèmes enseignent plus spécialement la courtoisie,
le Ditié d'Urbain, par exemple, ou le Doctrinal de courtoisie. La
I)lus remarquable de ces pièces est le poème de Raoul de
Houdan, intitulé le Boman des ailes de Courtoisie. La Prouesse,
dit Raoul, doit être garnie de deux ailes : Largesse et Courtoisie.
Chacune de ces deux ailes se compose de sept plumes, qu'il
188 LITTERATURE DIDACTIQUE
l'miiiH'Cc et (loiil il (l(»iiii(' 1.1 sii;iiilic;ili(ni : Il.inlicssc, Griirro-
sitr, Désiiitorosseinciil, Fidélilr, oie. Jjo |i;ii"t";ul clicvalirr doit
non sciilcmnil lionorcr ll^^plise, tenii" lidèlciiuMit toute pro-
iiK'sso, fuir ori^uril, oiivie, mcMlisaiicc, « léclicric » et vantar-
dise, respecter los foinines et être amoureux, mais encore et
surtout « donner promptement, donner larji^ement, donner
souvent ». Ouand il imaginait ces ti'ois dernières « pennes »,
le ménesti'el Haoul nT-taif ]»eut-ètre |)as lui-même désinté-
ressé.
Les œuvres de Baudoin de (^uidé, «pii, à la lin du \uf siècle,
était ménestrid de Marguerite de Flandi-e, ((dles de son fils Jean
de Condé, ménestrel du comte Guillaume de llainaut, celles de
^^'atri(Juet de Couvin, ménestrel du connétable Gaucher de Chà-
tillon (^t du comt(> Gui de Blois, se composent presque unique-
ment de dils moraux, de courtoisie et <le ( lievaleiie. Ces ménes-
trels de cour, qui prenaient leur j»rofession au graïul sérieux,
sont des poètes de métier sans originalité de pensée ni véri-
table inspiration poétique. Ce sont des prêcheurs laïques, dis-
sertant imperturhahlement sur les vertus chevaleresques, — ce
(pii ne les em|>ê(liait pas de ciuifer à l'occasion des fabliaux
grivois.
Voyez plutôt les litres di; leurs poènu's Baudoin de
Gondé est l'auteur des contes ou mieux des dits du Bachelier
(Carmes, déj.à cité, <ht Pr/'iuf/toinnif^ de Genl/llesse, du Manlel
d'hermine, symbole des hautes vei'tus nécessaires au bon che-
valier; de Jean de Gondé nous avons le Dit des (rois mesliers
d'armes, c'est-à-dire « joustes et tournoi et bataille », les dils de
l'Aiffle, image de I li(»nune liant plac('', du Sanglier, symbole de
la bravoure, le Chas/iement du jeune genlilhomaie, les dits du
Mariage de Hardenient et de Largesse, de GenlUlesse, de Coin/ise,
des. Vilains et des Courtois; M'atrirpiet de Goiivin est l'auteur
de l l'enseignement du jeune fi/s de prince, des dils de Logauté,
(In l'ren eh"raher, du Miroir aii.r princes. Ges dils moraux
s a<lressent à « fous princrs el Ions bauts barons » : Icmu" Ion est
sentencieux, soienncd (d numobuie; une alb'gorie <"onqdi(pu'e
(d une l'echercdie exagérée de la rime trtq» riclie ca( lient mal la
pauvr(d('' des idt'es.
États du monde. On trouve cependant dans les o'uvres
LITTERATURE DIDACTIQUE 189
(lo cos ti'ois « inonostroux » |ilusieurs Dits dcx Es/als tlu monde,
qui s'ndrossouf non |»;is snilcnicnt à Aos chcviilicrs, mais « à
loutcs 1:0ns o[ clei'cs o{ lais ». Des jiornn^s ilrvv <.;enio, dans
lesquels défilent tous les membres de la société, depuis le pa})e
et le roi jusqu'aux plus humbles moines et aux vilains, sont
très nombreux au moyen àiie, |)artieulièrement au xni" siècle.
Les rudes censeurs, clercs et laïques, à qui nous devons ces
Etats (lu monde, qui attaquent les vices, critiquent les mœurs
et invitent à la repentance, restent malheureusement pour la
|diij»art dans les pMiéralités : les vices qu'ils condamnent sont
(les vices de tous les tem|)s et de tous les j)ays. Qui a lu deux
ou trois de ces poèmes les connaît tous : c'est un défilé, tou-
jours le même, de prêtres avares, convoiteux, débauchés, de
chevaliers vaniteux, inci-édules, paresseux, de vilains félons,
envieux, médisants, de simoniaques, d'hypocrites, d'adultères
et d'usuriers. Ce sont les mêmes tableaux, les mômes argu-
ments, les mêmes anathèmes, qui se terminent inévitablement
pai' la même évocation du jugement derniei" et la même des-
cription d'un enfer effroyable. Il est difficile de distribuer
«l'api'ès l'ordre chronologique ces poèmes, souvent anonymes.
On pourrait à la rigueur les distinguer par le sujet lui-même :
les uns sont plus moraux, les autres plus religieux, les autres
plus satiriques. Mais, en général, ils présentent dans des pro-
portions diverses ces trois caractères réunis. 11 est plus facile
de les classer d'après leur forme : les uns sont écrits en qua-
trains monorimes, par exemple le Livre des manières et le
Poème moral; les autres, en vers rimant deux par deux, par
exemple les Bibles de Guiot de Provins et d'Hugues de Berzé
et le Desant de Guillaume le Clerc; les derniers enfin, en stro-
phes de douze vers, par exemple les deux poèmes du Reclus
de Molliens et les Vers sur la mort.
Le Livre des manières. — Etienne de Fougères, qui fut
évêque <le Rennes, écrivit vers 1170, d'un style remarquable-
ment vif, un poème satirique, moral et religieux, en quatrains
monorimes, le Livre des manières, dans lequel il montre quelles
étaient et quelles auraient dû être les « manières », c'est-à-dire
les mœurs, des diverses classes de la société de son tenqts.
Comme l'Ecclésiaste, Etienne de Fougères estime que la joie de
l'JO LITTHRATIRE DinACTlHlE
co inondo est vainc, «{irollf sCiivdIc [dus vilr « (|iir mile arniidc »,
et «nriiiio soulç choso iiii|>()it<' : sauver son àmc (h- lavaricM'
cl la convoitise rciincnt en inaîti'csscs ici-lias. Les rois eux-
mêmes, (|iii n'ont (i'anires soucis (|ue d'aller <à la chasse, n'ho-
norent plus ni Dieu ni KKi^Iise. La justice (>sl morte. Un hon
roi doit être |)acili(|ue et ne d(ut pas mettre toute sa vanité à
étendr<' les limites de son « (hunaine ».ll sera liicn a\ anc('* (jnand
il aura saccadé des cités et hàti des châteaux, quand il aura
couru çà et là, sans trêve ni repos, sans même oser hoire ni
manpM'fle peur dètriMMiipoisonné, « souvent haitié, plus souvent
morne! » Il lui faudra lueii mom-ir à la tin. 11 n'aura, tout
comme le plus pauvre de ses sujets, (piiiiie « toise » de terre.
Et même sa chair, plus délicate et mieux luturrie, pourrira plus
vite. T.e r(u ne doit jamais ouhlier (pie le peuple [u-end exeinjtle
sur lui : il doit être chaste et vertueux, aimer sainte Eg-lise et
ceux ipii tout « le I)eu service ». Liienne est très s(''vère pour
les (dercs. Ils sont, dit-il, avares <d convoiteux, (ui ne [)ensent
tpià hoire (d à mant^er. Ils prêchent l'ahstinence, mais s'enivrent
honteusement; ils excommunient h's adultères, mais sont les
premiers esclaves de luxure. N'enfretiennent-ils pas leurs
« mestriz » avec le « pat remoine au crucelix »? Ils mentent, ils
fri(duMit; ils sont pires (pie les païens. V^lienne s'ét(»ime (pie
Dieu ne les foii(lr(ue pas :
F'^t Dex! que l'ei/ o ton luticire:'
Et dans de heaux (piatrains, Etienne de Kouiières nu>ntre
ce ([ue doit être h' véritahie évê(pie : h'idèle à son Dieu jus-
qu'au martvre, il (hdl iiK-priser les hieiis de ce monde, ayant
toujours en im'UKure c(dui (pii |»oiir nous tut « |>eii(luz eu
croiz ». (Juiconque par la r(diiiion s"enri(diit, vend Jésus, et
celui (Mii s'ap|>ro]»rie les deniers de .l(''sus est « |»«m' à Judas ».
Le prêtre dii:iie de ce nom. ik' d iiii hïval mariai^c, doit être
chaste de coi"|ts el de pai'fdes. painre. adversaire inralii^alde (d
coura;^(Mix des \ices: il d(»it méprise r tonte uhdre lerreslre.
cons(d(U' (d conforler. li » aposloire ■•. c esl-à-dire le pape, doit
être ronlaine de doctrine, hàhm de discipline, huile (d \in de
m(''decilie, lail (d larilie de piele. L.i (hevalerie (die aussi est
couiphdemeiM d(''t^('-U(''l(''e. Le-^ ( lif\ ;i I icr^ ne pensent plus (pià
LITTERATURE DinACTlOLE 191
s'amuser et s(»nt les premiers à piller et à maltraiter les faibles
et les petits qu'ils devraient protéger. Les vilains excitent la
pitié (l'Etienne de Foncières. Considérez, dit-il, le paysan. Que
de peine il a, même « au meilor jor de la seuiaine ». Il sème,
il fauche, il i-écoile, il fond, il fait toutes es|»éces de travaux
pénibles et n'en prolite [)as. Ce qu'il a de uieilleur, c'est pour
les chevaliers ou pour les clercs : s'il a une oie iirasse ou un
iiàteau de blanche farine, c'est pour son seigneur ou la femme
de son seigneur. Le vin de sa vigne, il ne le boit pas. Il n'a
que pain noir et ]»auvre vie. Son mérite est d'autant plus
grand, remarcpie Etienne, s'il est honnête et patient, mais le
plus souvent le vilain s'irrite contre Dieu et « triche » pour la
dîme, ce qui est en abomination à l'Eternel. Etienne parle
ensuite des martdiands, qui mettent toute leur intellig-ence à
tromper les acheteurs, des usuriers et des excommuniés avec
lesquels il faut se g^arder de frayer; puis des femmes, reines,
dames, demoiselles, chambrières, « ancelles et meschines ». Il
est particulièrement sévère pour les reines, qui, par leurs mau-
vaises passions, provoquent les querelles, « les meslées et les
ravines », et pour les grandes dames qui détestent la quenouille
et ne pensent qu'à se faire belles pour avoir un « ami ». Il rap-
pelle Hélène et la guerre de Troie, et Dalila pour laquelle « San-
som Fortin » perdit la vie. Etienne connaissait Ovide et 1' « Art
d'amours » : il fulmine contre certaines vieilles savantes dans la
connaissance des emjdàtres et des « maies herbes ». Puis il fait
l'éloge de l'épouse chrétienne et de la Vierge Marie et demande
aux femmes coquettes et vaniteuses à quoi serviront « le guignier
et le tifer, le peigner et le laver », quand elles seront mangées
des vers. — Etienne se tait; il a fait son devoir. Il rappelle,
pour terminer, l'angoissante gravité du jugement dernier et
fait une horrible description de l'enfer, rempli de vers qui
mordent éternellement, de crapauds, de couleuvres, de tortues,
de « leisardes et reneisselles ». Que Dieu, sainte Marie et les
Saints nous défendent « d'infernale peine » !
Le Poème moral. — Comme Etienne de Fougères, l'auteur
anonyme du beau Poème moral a voulu montrer (jue « vaine est
la joie de cest siècle et que moût est <ligne chose de la sainte
arme ». Et, cert«»s, pour une telle démonstration, rélo(pience
192 LITTÉRATURE DIDACTIQUE
simple ri (|iii siiiiiorc ri lardciilc ( onviclioii ne lui luaiMjuairnt
j»as. Làiuf (lu jusic, (lit-il, doit èlrc vcMuc de |ti(''lt'', alTuMéc de
cliarili', (■«'iule de chasteté, ornôe de jusiico, « cliaucf'c » de Itoniies
(ruvres, couronnée de science : (juand une t(dle ànie (|uitte la
terre, (die s'en va tout droit au ciel où Dieu lui-même la reçoit
ei liiilroduil dans les demeures célestes :
Mais la ne vi(?nl Tcjii mie. si cuin je ciiid, dormant.
(domine dans les sermons prècliés en chaire notre moraliste
raconte un « exemple », la vie de saint Moïse, ancien voleur
•conv(M"ti. Il en protite pour attacpier vivement les j)rédicateurs
et les moines, indignes de leur sacerdoce :
Mais li boa precheor que sunt or devenut?
Par foit! des bons n'est gaires, mais des altres csl mut!
Les pauvres pécheurs sont le dernier de leurs soucis. Ils
mangent les plats les plus recherchés, et leur col et leur « ven-
treie » deviennent ('normes. Ils trouvent inov(Mi, les hons
Frères, de jeûner et davoii- « le cuir roselant », et le ventre
« crtdant par devant ».
Mais or n'est pas merveille, li siècle vait mn;inl.
La \ ie de sainte Thaïs, que raconte ensuite Fautinir du Poème
moral, est « uns hons exemples as dames qui soi oj-guillent de
lor healteit ». L'exemple n'est ])as seulement hon, il est admi-
rahlement conté. Vers la fin cependant le poète devient un
peu ti-o|> Ihéolog-ien : il place dans la hoiiclie de saint Panuce
et dans celle mémo de Thaïs de long"s discours sui- la confession,
qui ne sont pas en situation et qui arrêtent la mar(di(> du récit.
A pro|»os de sainte Thaïs le ])oète ouvre une |>arenthèse et
montre ce (|ue de\rait ('dre le Jug'e idéal, le li(»n « justecier,
mei'cialde et drctilurier », (jne l'avarice ne peni alleiridre. ennemi
des (juer(dles (d des chicanes, (|ui n'a pas de haine pour le crimi-
nel mais seulement pour le criuie. l^e poète s'excuse auprès de
ses auditeurs de la longueur (d de la tVé(pieuce d(> ses paren-
lh<"'ses. |*eul-('dre, dil-il, èles-vous enriuy(''s de ce (pi'à (dia(pie
inslaul j aliaudoniie mou r(''cil ,
De ('e que si soveni de iiostrc vcie cissomes
LITTÉRATURE DIDACTIQUE 193
Le poème, malhoiiiousoment, no nous est pas parvenu dans
sou intég:rité. Il se termine par des admonestations aux oi'-
iiiieilleux et aux liclies de ce monde, qui ont tant de peine à
sauver leur Ame, parce qu'on ne peut aimer enseml»le Dieu et
A[ammon. Notre moraliste s'élève contre le mauvais usage que
les riches font de leurs biens. Est-il permis, par exemple, de
distribuer aux jonirleurs un arcent qui, en définitive, appartieni
à. Dieu?
Ceaz qui sevent les jambes encontreinonl jeter,
Qui sevent tote nuit rotruenges canteir,
Ki la mainie l'uni et sallir et danceir,
Doit hom a itcil genl lo bien Deu aloweir?
L'auteur du Poème //^oyv// iTaimail ni les jonfjilciirs ni les vers
(ju'ils chantaient. Il estime que son « petit sermon » vaut mieux
que les romans d'Apollonius de Tyr et d'Aye d'Avii^non ou que
« les beaux vers » de Foulques de Candie. Quand il parle <les
jongleurs, il abandonne le ton modéré et toujours convenable
(pii le distingue et il emploie des expressions un peu crues,
dont il s'excuse aiqu'ès de ses auditeurs :
Kant k'il funt, canl k"il dieni, tôt turne a lecherie.
Pardoneiz moi cest mot se j'ai dit vilonie, '
N'en puis mais, car mut funt pis ke je ne vos die ;
C'est une gens ke deus at dempneie et maldie.
Ensi que l'autre gent ne vont il ne ne rient :
Or sallent, or violent, or braient et or crient.
Trestot turne a pechiet cant k'il funt, cant k'il dicnt;
Ce sunt cil qui les anrmes destruient et ocient.
D'un mot ke je dirai ne vos correciez mie :
Il ressemblent la truie ki de boe est cargie;
S'ele vient entre gent, de son greit ou cacie,
Tuit ont del tai ' lor part a cui elle est froïc.
(Cependant c'est à ces gens-là, dit notre poète, qu'on ouAre
la porte toute grande; on les accueille avec joie, on les comble
de présents, tandis (pi'on laisse dehors l'homiue de Dieu, « lo
message Deu ». Dans la fin du poème, (pie nous ne possédons
pas, l'auteur parlait des ennemis de l'àme et particulièrement
de luxure. Il finissait |>ar un tableau de l'enfer et de ses tour-
ments.
1. Boue.
Histoire de la lanoue. H. ^3
194 LITTEUATIRE DIDACTIQUE
Nous li'ouvoDs (l;ms le Poème moral une sajio modération
(|u"(tii lie i<'M((»iilro |ias souvent dans dos (cuvros de ce genre au
moyen àire. Le poète estime, par exemple, qu'il y a une grande
difTérence « entre lo romment et lo conseil ». Nous ne pouvons
pas, dit-il, nous soustraire aux roniniandcnienls suivants : Tu
aimeras Dieu ri ion prorliaiu, lu iioucu'eras lou prre cl ta uu^m'c,
Miais le ('('Uhal, Ir jeune el launiôuc sont de simjdes « con-
seils » donnés |)ai' Dieu aux hommes : ceux (pii les suivent
fonthien, ceux qui ne les suivent pas ne sont pas damn«''s jtour
cela. Que ceux qui ne peuvent pas se soumettre au célibat, se
marient; que ceux (pii ne peuvent jias jeûner, maniienl de la
viande sans scrupule, comme faisait saint Gi'égoire; de même,
les époux «pii ouf des enfants ne peuvent domuM- fous leurs l)iens
aux pauvres.
Bibles. — (itiini de l*r(iviMs, dahord ménestrel, puis béné-
dictin, est bien loin d'avoir- la même modération de doctrine et
de langage que l'auteur aiioiiyiue du Poème moral. Pour lui, le
siècle est « puant et horrible ». H compose un poème, qu'il inti-
tule Jîible, non pas, comme ses confrères, p(»ur » prêcher le
siècle », mais « p(»r poindr<' et |»or aguilloner ». 11 |»oint, en etTet,
tout le m(»ude, sans (tublier ni ménager pcM'sonne. Les |)rinces
daujourd iuii, dil-il,sont « nices » et fous, lâches et sans énergie;
ils ne peuvent être pires. L(^ pape est un père diMiaturé (jui tue
ses enfants. TjCs cardinaux sont embras<''s de convoitise, « rem-
plis de siuu)nie, combb's de mauvaise vie » : sans h)i, sans
ieligi(tn. ils vendent " Dieu et sa um'-i'c ». Ils nOnt (pi'une
|»i'éoccupalion : tirer le plus d Or et dargcnt (pi ils peuvent
lie la chr(''lient('' :
IJomo nos suce et nos englot.
lionic (lestruit et ocisl toi.
Les trois pncellcs. <lharil(', Véi'ité et Droiture, ont été rem|da-
cées dans rKglise p.ir les tr(»is vieilles. Trahison, Hypocrisie el
Simonie. |*ers(unie iréch;i|ipe à la satire virulente de (iuiot; les
archevêques et les évêques, les « pi'o\(»ires » et les chanoilU's,
les moines blancs et les noirs, les Tem|di(us, les llosjiifaliers,
les nonnains et les converses, tous y passcMif. Les .■ devins «,
(oniiiH' les L-ens dLiilise, •- ne bi-ent lors (pTà lavoir ».
LITTÉRATURE DIDACTIQUE I95
Les légistes soni tous des jongleurs , des ineuleurs el des
vol(Mii's :
Es loys apprennent tricheiie.
Quaiil ;iii\ '( fisieiens », c'est-à-dire ;ni\ inrdcciiis, malheur
aux naïfs qui tombent entre leurs mains! Ces charlatans les ont
Iden vite déclarés « tisiques ou hydropiques, enfon<lu/ ou uala-
zineus, melancolieus ou fleumatiques «. Le mot /is/cien com-
men<'e |»ar //! Ce n'est pas étonnant si ces gens-là sont pleins de
« viloni(; ». Leui-s pilules ou « piletes », qu'ils vendent au poids
de l'or, ne valent rien, et si les hommes n'avaient une peur
atroce de la mort, les médecins n'auraient pas si hcau jeu.
Ces injures désordonnées et par là même divertissantes ont
fait de nos jours tout le succès de la Bible de Guiot de Provins,
beaucoup plus que sa valeur littéraire, qui est médiocre.
Hugues de Berzé, chevalier bourguignon, a su, quoique
laïque, rester dans une juste mesure. Sa Bihle est un « ser-
mon », oi'ila satire tient beaucoup moins de place (jue les appels
à la repentance; elle est fort bien intitulée dans quelques ma-
nuscrits : Por faire l'arme sauve. Hugues, dont nous |)Ossédons
«piehjues poésies toutes profanes, avait parcouru le monde,
visité Constantiijople et la Terre Sainte, et, devenu vieux, avait
entrepris de « prêcher le siècle ». Il remonte à l'origine même
du mal, raconte la chute de nos premiers parents et la rédemp-
tion sur la croix. Quand Dieu nous eut tirés d'enfer, dit-il, il
institua sur cette terre les trois ordres des prêtres, des cheva-
liers cl des laboureurs, qu'Hugues passe en revue. Ceiie Bible,
dont le style est parfois pénible, est intéi'essante eu tant (ju'œuvre
de laï(pie et de chevalier.
Le Besant de Dieu. — Comme Hugues de Berzé, Guillaume
le Clerc de Normandie, l'auteur du Bestiaire diiu'n, avait d'aboj'd
composé des fabliaux et des contes « de foie et vaine matière ».
Tl était un soir dans son lit quand soudain la |»arabob^ dn Talent
et celle des Noces lui vinrent en mémoire. Avail-i! fait valoir
le « besant » que Dieu lui avait confié? Etait-il prêt pour les noces
de l'Epoux? Que répondrait-il si le « somoueor ' » venait cl
criait : T^^'vez, levez-vous!
1. Celui (|iii in vile.
196 LITTÉRATURE DIDACTIOUE
Seigiiors qui estes alorne/,
K II Irez as noces od Tespos :
Car ja sera close a estros ',
La porte qui iTovera mes -.
(Tiiill.-iiiinc vil (|ii il était mauvais, <|ii il n'avait [tas il'lialiil
convonaMc >< pour venir à si haute tahic ». Il résolut déci-ir»'
un poéiuc. h' B/stnif, (jui prêcherait le nu'pris du monde ri
lamoui- de Dieu. Après ce beau |)rolofiue, Guillaume enirani
aussitôt dans le cœuv de son sujet, raronte la mort soudaine
du roi Louis VIII, survenue le 8 novembre 122IJ [tendant la
iruerre albig-eoise. Cet « exem[>le », plein d'actualité, devait
vivement impressionner les Icctrurs ou les auditeurs. A ijuih
lui ont servi, à ce roi [»iiissant, ses conquêtes, ses richesses, ses
châteaux, son armée? Les ribauds de son royaume sont main-
tenant plus riches et plus granits (pie lui. Si l'homme était sage
il ne s'occu[ierail (jue de son àme. Mais ([uelle est ici-bas sa |»rin-
ci|iale occupation? L'enfant arrive dans ce monde eu pleurant :
L'emfanl qui comence son plor,
De dolur vient, en dolur entre.
Arrivé à l'âge il'homme, tout rem[di il'orgueil ou d'avarice, il
fait la gruerre à Dieu, convoite et vole le bien d'autrui, lrom|»e
la femme ou la fille de son [u-ochain. Il meurt, et l'àme.
« esgfarée et dolorouse », i[uitte ce corps (|ui lui a fait si « maie
comjtaignie » et s'en va « en veie tenebrouse ».
L'aime s'en part, del cors se plaint,
Qui mult hidosement remaint,
I..es eiilz tornez, gole liaée ^.
Il est ('ti'augc (pie les lioniuies aient si |»eii de goût pour' Dieu,
et |>r('d'èi-ent servir le dialde. Ils |-essenildeul à ini iusens('' (pii
\i\rail à la cour d un roi puissant et g(''U(''reii\', dont il serait
combh' de liient'ails et (Tlioimeurs, et (jiii le ([uitterait jtour aller
servir un » vilain », et ce vilain le battrait cba(|ue joui', lui
b-r'ait gar'der ses Ito-uls et porter- « s(»rr tieir ». et le rroiiri'iiait
à jieine et •> ma l\ ciserirerrl ». Les lioinrrres sont comme ces
1. Toiil à fail. (îiilit-reinent.
2. N'ouvrira plus.
3. Bi-anlf^, o(i\orlo.
LITTÉRATURE DIDACTIQUE 197
l'cmmcs (|iii ilo doux ;iniaMls |»i-(''fV'i'oni « iiii Iti.ni h-icliclicr cour-
lois » un J'il>(iU(l qui los hal, les chasso, el loui" fail, soulViir
mille hontes et mille douleurs. — Guillaimu' passe ensuite en
revue les diverses classes de la société, l(»s clercs et les cheva-
liers, les riches et les pauvres, et il imagine l;i iicllc ailétioric
des semences de Dieu (^t du di;ihle. Pour une vertu que Dieu
a semé sur cette terre, le diahie a jeté deux ou trois vices ;
pour Ilunulité, Orgueil et Félonie; ])our (Chasteté, Luxure et
Lécherie; pour Largesse, Avarice et (Convoitise; pour- Yéi'ité,
Mensonge et Parjure; poui' Amour, Haine et Envie. Mais les
semences du diahie ont crû et multiplié, tant et si hien qu'elles
ont étouffé le froment, de Dieu. Puis Guillaume, dans une
longue et fort helle prière, s'adresse à Jésus-ChrisI et le supplie
de pr(déger sainte Eglise :
Oolz Jésus Crist, hait rci celesU'e, Sire, ne vus en ennuie/.,
i'iain de pitié c de francliise, La nef saint Perc conduiez
Sire, maintenez sainte Iglise! Hors des perilz e des tormenz
(iardez vostre liale espose D'entre les wages e les venz
Qui tant est bêle e delitose... Ou ele est ui en grant travail,
liiau sire, enveiez li socors! Sire, gardez le governail !
Dans la nef de l'Eglise, remar(jue Guillaume, il y a trop de
hàtards et trop peu de « preudhomes ». L'avarice et la convoi-
tise ont pris la place de la charité. Il condamne, au nom de la
charité et de l'amour de Dieu, la guerre contre les Alhigeois :
Quant Françeis vont sor Tolosans,
Qu'il tienent a popelicans ',
E la legacie Romaine
Les i conduit e les i maine,
N'est mie bien, ceo m'est avis.
Bons e mais sont en toz païs,
Et por ceo velt Deus q'om atende :
Car mnlt li plaist que bome amende.
.lésus n'a-t-il pas dit à saint Pieri'e de pardonner septante fois
sept fois? Rome ne devait-elle pas patienter avant de prendie
Il rie « si grève venjance »? De toutes parts naissent les guerres;
lit peste et la famine ravagent la chrétienté ; la croix sur
liiquelle mourut Notre Seigneur, le sépulcre où il fut enseveli,
1. Hérétiques.
198 LITTÉRATURE DIDACTIQl'K
sont «MiliT lc> iiiiiiiis |i;ri('iiri('s ; l;i lin du iiidikIc ,i|»[iiu(lir. ijuc
(lira le Scii^iHMir ;ui dcniirr jdiii-?
nue dirra il a ces Fianreis
Qui si preisiez chevalers sonl
Qui par devant croi/.er se font
SovfMit contre les Aiihignis?
C«n'l('.s, dil (îiiill.niiiic, cxlrniiiiicf \r^ iii(''cr('';iiils, c Vsl hrs Idni.
Mais les Fraiirais valent-ils lM'aiH(»ii|i mieux (pic les AlIdjLit'ois?
Kt commeiil disliiiiiucr les iniioceiils des ('(iiiiialdrs? X"eùt-il
(las mieux valu laisser croître « livraie od le foruieul »? Dieu
n"aui'ait-il |»as en nu moment « Inl deparli e devis*'- »? Il aurai!
ilil aux siens : Venez! el aux juiséraldes : Allez! Mais quoi!
les évècjues. les lépals se foui <di(d"s darnu'-e. (Tes! « contre
droiture ». (Jne les clercs j-estent à leurs «'ciitures, chaulent
leurs psaumes r\ laissent les chevaliers comhattre. Qu'ils se
tiennent (le\anl les anttds, (juils prient |ioin- les « conihaleors »
et qu'ils ahsolvent les [«''(dieurs. Piir la l'aiile dun lé^at qui
v((ulait se faire chevalier les clir('diens on! perdu Damiette, ce
qui est une fzi-anile lionle. — |{emar<|uons ici (|ue la perte de
Damiette, en 1221. (|ni excite si fort lirulif^nation de (luillauu)e
le Clerc, a inspir*'- ime antre \iolenle el Ixdh' satire. intiliilt''e
Complainlo de Jérusah'iii coiitrf Home. — Guillaume prè( he la
ci'oisade pour la délivrance du Saint-Sépulcre :
(^ar enpcnsez, reis et marquis !
Laissez vos guerres, vos estris,
Vos coveitiscs qui vus lienl,
Vos envies qui vus ocienl,
Vostre orgoil qui le ciel vus loll.
Pernez la croiz qui vus assoit,
Qui tant par est simple e legiere!
Guillaume le (lieic esl im \rai poêle, à la \i\e imaj^inali(Ui.
au\ id(''es t;<''u<''reuses el enlliousiastes. — hien (•l(»ii:ue des excès
d lui (iuiol de Provins. dont la lani:iM', iemar(pialdemenl
claire el limpide, est souxcnl d une admiralde énergie. Il raconte
hien. S(Ui llmiiiil esl un des plus l»e;iu\ poèmes nuu'aux que
nous :iil l.iissf'-s le moNcii à!.:(' : loiil au ()lus p(unrait-on lui
repro(dier un pl.iu qindipu' peu inccdu-renl . Il date de 1221 et
c.(unp|e o7î)8 vers.
LITTEUATllU-: DliJACTKjl E i'J'J
La Dîme de Pénitence. Le Roman de Fauvel. L'Exem-
ple du riche liomme et du ladre. — L'an 1288, le rlnvalin-
Jean de Jouriii, malade àiNieosie, en Chypre, écrivit pour occuper
ses loisirs un poème alléi;oi'i<pi(% de jdus de trois mille vei-s,
intitulé Ja Dînic de Pénitence. Lui aussi, comme le (die va lier
Hugues de Berzé, comme Guillaume le (Uerc et tant d'autres,
avait commencé pai' composer « d(>s faux faldeaux ». Pour
gagner le paradis et payer sa « dîme », Jean de J(»urni (''crivit
ce poème moral et ridigieux, dans [e(|U(d <ui trouve d'inléres-
sanfes allusions à l'histoire contemporaine.
Le Roman de Fauvel, d»* Fi'ancois de Kues <d (diaillou de
Pestain, dont la ju'emièr<' jiai'tie date de j.'MO (d la seconde de
1314, est une satir<' vi(dente contre toutes lescdasses de la s<»ci<'d('',
dans un cadre allégorique assez original. Fauv(d est im (dieval,
(pii svmholise la vanité humaine. Autoui' de lui, dit le poète, il
V a « si grant presse » tle gens de toutes conditions et de toutes
nations que c'est merveille. Tous le t(»rclient avec tant de zèle
Qu'en lui ne puel remanoir croie.
Le pape le tient jtar le frein et lui caresse doucenu'iit la tète
en disant : « A, a, hele beste! » L<'s cartlinaux s'écrient en
(diœur : « Vous dites voii", sire saint Pèi'e », et t(U(dieiit à (pii
mieux mieux. On le peig'ne, on le gratte, mais sans l'écorchei",
sur le dos, sur la tête, sous le ventre. Tous frottent : rois, che-
valiers, écuyei's, prieui's, doyens, archidiacres, chanoines, etc. Les
Cordeli(M's et les Jacohins s'y (Mitendent t(uit particulièr<'nieiil :
Et cordeliers et jacol)ins
Sont au jjien torcliier droiz roliins.
Devant torchent et puis derrière.
Trop bien en sevent la manii're.
Ouant aux pauvres gens, on ne leur ahandomie ipie la (pieue,
qu'ils torchent d'ailleurs et (|u'ils tressent « le micx (pi'ils
puent ». Cet animal n'est pas noir, car la couleur noire signifie
|)eine et tristesse et Fauvel est toujours x en grant leesce » : il
n'est pas blanc, <|ui veut dire propre et md, tandis (jue Fauvel
est toujours « phdn d'oi'dure » ; il n'est pas de couleur vei't<'.
image de l;i foi loyale et de l'espérance, [iuis(pie tout son espoir
est en fortune et qu'il n'a cure « de foi garder » ; il n'est pas
200 LITTÉRATl RE DIDACTIQUE
rouge, qui .sijj;iiilit' cliarilc, ciir il n ainu' « l'ois (|iii le l'iolc »:
il n'est pas de couleur .jzui-ro, (jui veul diii' sens cl i-ai.sou.
puisqu'il ne recherche que ce qui lui }tlaîl. Il esl de couleur
fauve, svinbole de la vauilc. Fauvel siiiinlic donc « chose
vaine », c est-à-dire Fhillerie, Avaiice, Vilenie, Variété, Envie,
Lâcheté (dont les premières lettres forment le mot FAVVEL).
(]et animal est le roi du nuiudc; il a d(''liôii('' l'homme que Dieu
avait jadis nommé roi de la création. Aujourd'hui Bestialité
g^ouverne les hommes, qui vont « })ar nuit sans lanterne ». A la
lin du poème, Fauvel épouse Vaine Gloire, fille bâtarde d<'
Fortune. — ('el ouvrage dans l('(|ii(d se trouvent intercalés des
ballades, des riuideaux, des motets et des lais, avec accompa-
«i^nement de musi((ue, mériterait une étude détaillée (|u"on ne
lui a pas accordée jusqu'à présent.
Le Livre de VExemph' du riche homme et du ladre est un
immense |»oèm<', d rnviion (iiiinzc niillc vers, conq^ilé en 13o2
par un chanoine de la Fère-sur-( )ise, el découvert en 1891 ]»ar
M. Paul .Mever. l^auteur, |»reuaiit comme |)oint de départ la
parabole du mauvais riche et de l^azare, traite des sujets les
|dus varii's : des se|d |m''(Ii(''s inorleis, de Toraison dominicale,
des ilix conimaïutemenls. des sept sacrements, des sept dons
du Saint-Esprit, de la confession, des dimancdu's et des fêtes.
11 j)asse en revue les dilTéreuls « états du nu)nde » dans l'ordre
suivant : du /l'ipe, drs cardinauh, des pi'elas, des relif/ieus, des
cures, des canoiines seculers, des dames de religion, des prestres
jjetitemenl roitês, des rois, des princes, des justices, des Juges,
des advocas, des exécuteurs^ des useriers, des hoirs des'iiseriei's,
des notaires el labrllions, des fauls tesmoins, des murdreurs, des
faus dirneurs, des taverniers , des derins, des guerrieurs, des
grommes, des [lateurs as signeurs, des esracheurs des bonnes \
lies religieus projji'ietaires, des faus monogers, des faus cour-
retiers, des campions, des Joueurs as dés. » Mien que ses
• •xhorlalions s(denl assez cdunuinies, dit M. .Me\rr. on \ |tenl
recueillir cà et là (|U(d(pies halls intéressants. » Le ImiI du
(diancujie de la Fère-sur-Oise (dail m»n |»as de faire <eu\re litté-
raire, mais « dédilier aulrui ». Il nous appreufl dans réjuloj'iie
1. liolMOS.
LITTÉRATURE DIDACTIQUE 201
lie son lojig |iurme qu'il a, sans scru[)iilo, emprunté à droite
rt à gauche des vers « mieux dites » qu'il n'aurait su le faiic
lui-même. Mon roman, dit-il, en vaudra mieux et sera |»lus
l»rolifal)le et « plus jdaisant à escouter «.
Kl SL' je m'en fusse abstenus
Jamais ne fusse a chief venus
D'avoir dite un tel ouvrage...
Cr n'était mie mes mestiers.
Le modeste (-haiioiiie jious apju'enil lui-même ijuil a « es[(e-
<-iaumeiit » fait des emprunts au Reclus de Moliiens.
Le Reclus de Moliiens. — Les deux poèmes de Barthé-
lémy, reclus de Moliiens (Aisne), le Roman de Charité et Mise-
/•erf", sont écrits en strophes (h^ douze vers octosyllabiques, sur
deux rimes ainsi distribuées; aab aah bha hha. dette strophe fut
fort à la mode au xm* et au xiv" siècle : les Vers de la mort
d'Hélinand, moine de Froidmont, les Vers de la mort d'un ano-
nyme d'Arras, les Vers du monde, sont composés sur ce modèle.
(les douze vers sur deux seules rimes n'étaient jias faits pour
faciliter la libre insiiiration du poète : ils enijendrent facilement
luniformité et la monotonie. Noire poète s'en est très habile-
ment tiré.
Le pieux Reclus, qui était un homme cultivé et qui connais-
sait aussi bien la littérature profane que la sacrée, range
lui-même ses deux poèmes au nombre des « bons dits » qui
soient. Nous ne le contredirons pas. M. Van Hamel, qui a
publié une très belle édition des deux romans, remarque que
« ce qui distingue surtout le Reclus, c'est une habileté remai'-
quable à manier l'allégorie, si chère aux écrivains du moyen
âge, à varier les images et à les mêler ensemble, sans trojt
nuire à la clarté, à présenter la même idée sous des formes dif-
férentes et à la condenser dans les douze vers de sa strophe ».
Le style du Reclus est vigoureux, })arfois obscur, d'une viva-
4-ité peut-être un peu factice; ses rimes sont toujours l'iches et
j-echerchées. Le Boman de Charité est un sombre tableau de
la société <lu commencement du xm" siècle. Les méchants, dit
le Reclus, sont les maîtres ; les bons sont méprisés. Sainte
Église ne remplit plus sa mission; ses lampes sont sans lumière;
202
LITTÉRATURK IUDACTIQUE
S(\s cliairo Sdlit (»ccii|i(''rs |);il' des tous. L;i l''ni csl iiutrlr ;
Charité a (lis|»ani.
0 Caretés, quel part séjournes?
Ou te répons ' tu et dcstournes?
L)> porlc, p(Mir (l(''coti\ fir la retraite de (lliarit»', parcctiirt
toute la teiM'c. visite tous les [lay.s, ol).serve tous les hoiuines,
ile])uis le ]»a(ie et les cardinaux, le roi et ses harons jusiju'aii
« peuple nieun » : il p(»usse ses l'eclieiclies parmi la « fient laie »
et parmi la « geiit lettrée », parmi les sajies et parmi les fous, h's
moines et les ermites. En vain. La Charité, de[uiis loniitemps,
a quitté la terre |iour se r(''fui:i(M' dans la cité réleste. — L'idée.
comme on voit, est belle et d(»nne au |)oème une unitt'* <pii
manque à beaucoup (V Etats du mondi-. Le He(dus est pai-licii-
lièrement sévère pour les iiens d'Epilise qui ne savent plus
« abaier » ni protéirer les bivbis, et (jui se sf)nt faits loups
eux-mêmes :
Lasses tjerbis, criés, belés
A Dieu : « Miserere nobis! o
L(^ Reclus, lui. poinait se vanter d^dre un < bon kien » ; son
second poème, qui commence par ce mot M/sprerr, est un
viiioureux « abai » contre le péclié. Il \ traite de loriiiine et de
la destination de lliomme. de laumone, des p('Mli(''s ca|)ifauN.
des cin(j sens, de la mort, (d termine par nue mai;iiitiipie
prièn» à la Vieri^c, dans la<pi(dle, pendant ipiinze strophes, il
épuise, dit M. Van llamel, « tout le vocaltulaire des épithètes (d
des titres (jiie I Ki^lise accorde à la mèi-e de Dieu, ainsi que tous
les Irf'sors de ses rimes ». Voici la dernière slr(»phe :
0 mireours vrais ddiic-h'.
() dame de fxraut pdi-stf'-,
Rent as caitis lor liircla^'c!
i'.nv en essil ont trop esté.
lianie, trop sonics tempeslé
he flii'st niimde ;inior et marage.
Tresporte nous de chesl orage.
De chest oscur val yvrenai,'e.
Mn cler mont, en cliel bel esié.
Kai nous uel a uel. sans ombrage.
Kaclie a fac]u\ non par image,
Ten lil venir en majesté!
Rutebeuf. — C(dte strophe de douze \ers siM' deux seules
rinu'S est la strophe pr('dV'r(''e de Uuteheid'; il s'en est servi dans
de nombreux petits poèmes l(ds (pie : la /'/nirrcl'- de /l'Kfr/H'ii/ .\i\
t. Cachcs-lii.
LITTÉRATURE DIDACTIQUE 203
Prière de Uutebeuf, la Repentance de Ruiebeuf, Ja Co7nplainle au
comte de Nevers, la Coinjolainte de Constantinople. les Ordres de
Paris, le Dit de Sainte Eglise. Ce pauvre diable de ménestrel,
conteur de fabliaux el de luonoloiiues , qui a su tirer de sa
misérable existence, comme [dus tard Villon, imc ]tf)ésie sin-
cèrement personnelle (rmic émotion pénétrante, n'est devenu
moraliste et « presclieur » qu'à la fin de sa vie. De cette vie
mallieureusement nous ne savons que ce que Rutebeuf lui-
même a bien voulu nous en dire. Nous ignorons, par exemple,
quand Rutebeuf naquit et quand il mourut, mais nous savons,
ce (jui est plus important, qu'il vécut à Paris; qu'il se maria
pour la seconde fois « l'an de l'Incarnation mil deux cents en
l'an soixante, huit jours après la naissance de Jésus », c'est-à-
dire, en nouveau style, le 2 janvier 1261 ; que sa femme était
vieille, laide, « povre et besoigneuse », et qu'il habitait avec
elle une maison déserte et nue, où il n'y avait souvent « ni pain
ni pAte ». Cette vie misérable, il a la franchise de l'avouer,
était le résultat de sa passion pour le jeu :
Les dés m'occient,
Les dés m"aguettent et espienl.
Les dés m'assaillent et deffienl.
Après avoir, pendant assez longtemps, hanté les cabarets, joué
aux dés, « engressé sa pance, comme il le dit, d'autrui chatel,
d'autrui substance », toussé de froid et baillé de faim, après
avoir « rimé et chanté sur les uns pour aux autres plaire », il
se repentit, comme Guillaume le Clerc, comme Guiot de Pro-
vins. Il renonça aux dés et aux tavernes, aux « faux fabliaux »
et aux « contes de vaine matière » ; il fit son humble confes-
sion, chanta Notre-Dame, composa des Etats dv monde et, pour
le salut de sa « lasse d'àme chrétienne », se fit l'apôtre infati-
grable de la croisade, rappelant le roi, les g:rands seigneurs et les
hauts prélats à leurs devoirs vis-à-vis de la « Terre de Promis-
sion )'. Il j)rêche h\ croisade avec éloquence, insistance, convic-
tion, colère.
Il s'en prend, dans une Complainte d^outre-mer, à ces grands
seig'neurs, avides lecteurs de r(unans, ({ui ne font rien }>our
gagner le paradis : ils « pleurent de fausse pitié » parce que
Roland a été trahi, mais restent indifîérents au souvenir de
20* LITTERATURE DIDACTIOIE
Notir-S('ijj;i)('Ui' qui inouiut jxjui' ru.x " en |,i îSiiinlc (]iuix ».
Rutebeuf cherche à exciter le zèh* ih' Litiiis IX, du comte de
INdIicis, IVrre du roi, cl de tous ces seiiiiinirs « touruoioiii's »
ijui ne saiiroiil (jiu; ié|>oiidn' (|uand au jour du jnjjicnicnt Dieu
leur deniandeia compte de la Saiiile Tenc, dont ils auraient dii
chasser les mécréants. Rutebeuf n'a pas assez de mépris pour
1rs hauts j»ré]als de rÉarlise <pii ne pensent qu'à « bons vins d
liontir viande » :
Alii ! prélat de Sainte Yglise,
Qui por garder les cors de bise
Ne volez aler aux matines,
Mesires Giefrois de Surgines
Vous demande de la la mer!...
.Mais «pioi: la foi est chancelante! Le « feu de charité >> «'st
/'IcinI dans h^ <œui' des chrétiens, et mil ne se soucie d'aller
4M»mbattre pour la cause de Dieu ! 11 n'y a j)liis de Godefroy,
pins de Tancrède, plus de Baudoin!
Voyant sans doute que sa pi'édication avait peu d'etîel, Rutr-
licuf rrviid à la cliarjj;(' « com homs corrouciez et plains d'ii'e »
ilaiis une Xoiive/le Complainte r/'ow^re-mer. (pie lui-même appelle
un « sai'inon ». Il y est |)lus ]ir(^ssanl encore (pie tout à l'heure.
Le roi de France, le roi d'Angleterre, le r(»i de Sicile, les princes,
les liai'ons. les jeune.'* écuyers « au poil volage », les prélats
upuleuls, les clercs, les ricdies hoiu'gcois, tous ont leur chapitre,
cCsl -à-dire (piebjues vei's énergicpies, incisifs, qui ne pouvaient
laisser indilTérenl. Rutebeuf n'avait pas pour Louis IX l'admi-
ralioii et le respect (|u'on j)oui'rait croire : il lu^ lui trouve pas
assez de zèle pour combattre les inlidèles el lui l'ail un crime de
son amour pour les Frères mendiants. Le roi. dit-il, distribueà
(•(^s « papelarts et béguins » un argent (pi'il Ferait miiMix de con-
sacrer à la délivranc(> du Saiul-S(''piil(re ! Hul(dteuf s'en [»i'(Mid
à lous ces moines el « nioinesses » qui oui oublia' leui"s vcru.x
lie paiiN reb-, les j{arr(''s el les |{(''i:uines, les Frères-Sachets, les
h'illes-hieu, les 'l'rinilaires, les J''rèi-es du Val-des-Fcoliers, les
(Ibarlreux, les Frères (luillemins et les Fr'ères Ilermins, les
h'i'ères Prèclieurs el les l'rères Mineurs, «pn
l'or lamor Jhesu-C.lirisl li'ssicronl la chemise,
mais ipii,
LITTÉRATURE DIDACTIQUE 205
Par fauce seinblanco
Sont signeur de Paris en France!
Satires contre les clercs, les vilains, les femmes. —
A <'oto «les A7^//.s <lu inon<l(\ (jni sont des satires j^crK'M'.ilcs, ii v a,
au moyen âge, une (jiiaDtilé de |i('tifes pièces satiriques, flirigées
conlrc^ les clercs (par ex(Mnpl(% la Complainte de Jérusalem contre
l!(>m<'. Des pr^'laz tjuf soiif oremlroit et pliisieui-s pièces, déjà
nieutioniiées, de Rutebeuf : les Ordres de Paris, le Dit des Jaco-
bins, le Dit des Cordeliers, la Complainte de Sainte-Église), çonh'f'
les vilains (entre autres les Vingt-quatre manières des Vilains, on
prose), contre les usuriers {Martin Hapart, Dan Denier, le Credo
il l usurier, et une pièce curieuse, inspirée par un sermon du
cardinal RoIxM't de Courçon, la Pafenôtre à fusurier), et surtout
contre les femmes. La satire contre les femmes au moyen âge
a une cause avant lout théologique. On reprochait aux femmes
— saint Paul déjà l'avait fait — la faute d'Eve, qui eut [tour
l'espèce humaine de si graves conséquences. La femme, |»our
les tliéolog'iens du nutyen âge, comme déjà pour les Pères de
l'Eglise, était la cause de tous les luaux et de toutes les misères
de cette vie, et, chose plus terrible encore, des tourments éternels
de la vie future. I^es pièces c(Mitre les femmes, généralement
grossières, répètent invaria IdenuMit les mêmes injures. Citons
l'Evangile aux femmes , le Chastie-miisart, laBlastange des femmes,
le Bl/nnr des femmes, la Comparaison de la pie et de la femme,
CEpître des femmes, la Contenance des femmes, qui provoquèrent
des panégyriques exagérés, le plus souvent faibles et sans esprit,
du sexe féminin, tels que plusieurs Dits des femmes, le Dini des
femmes, la Bonté des femmes. Le Dit des Cornettes est une satire
contre la coiffure en forme (!<• cornes et les robes « escoletées »
à la mode au xui*^ siècle.
Personnification des vices et des vertus. — Dans la
plupart des poèmes nu>rau.\ (fue nous avons examinés jusqu'ici,
entre autres dans le Miserere du Reclus de Molliens, et dans h
Besant de Guillaume le Clerc, les vertus et les vices sont inci-
demment personnifiés. Nous trouvons les mêmes personnifica-
tions, employées d'une façon systématique, «l'un bout à l'autre
du poème, dans le Songe d'Enfer et dans la Voie de Paradis de
Raoul de Houdan, au coTumencement du xm" siècle, dans le Tor-
•206 LITTERATURE DIDAGTliJUE
noifinenl Anlerrisl <riIiioii do M/'ii, vers \'1'M\. cl dans les l'rlc-
rinaf/efi do Guillauino do Digullevillo au xi\ " siôcle.
Raoul do Houdan raconte, dans le Soni/r </' f-Jn/'cr. (|u'ii so
vif, on irvo, liansformé (M1 polorin ot clioniiiiaiil « vois la cité
d'Knfor )•. Au soir do la pi-ouiiôi-o journôo do uiarcho, il arriva
à (jinv()ilisoda-('ilô, où il hiizca clioz Envie. 11 y lit connaissance
,i\fc Tricherie, Rapine ot Avaiico, puis lo loudomain ]»arlil
|toui' F<d-Menlio. où il Irrmva Tolii'. Après avoii' passé le lleuve
(iloulonio, il sou Niut coucher à Villo-Tavorno, chez Roherie-
la-Tavernièro, avec llasart, Mesconte, I\ipolar(lie, Ivresse, et
l(oaucou|i d aiili'os porsoiuiaiios. 1! lit lionne connaissauco avec
Ivresse (|ni lo nioiia au (^hastiau-Rordol. l*uis il traversa suc-
cessivement les villes de Coupe-gorge, Murtro-ville, Désos|)é-
rance et Mort-Souhite. L'Enfer est à deux pas do Moi't-Souhilo.
Xoiro jtèlorin y arriva fort à propos, au uKjuioid où lo roi dEnfor
donnait un grand festin à ses jirincipaux barons. Il y fui fi'ôs
hien accueilli par Pilate et Belzéhuth, ot j)ar un grand nonihro
de dei'cs, irévo([uos et dabhés. Il s'assit à table, sur uji siî'ge
formé do « doux |topelicans l'un sui' l'autre ». Il mang-ea toutes
espèces de mets fanlaslicpios : ilos usuriers « crAsel bien lardés »,
des larrons et des meurtriers arrosés « do sanc de marcheans
mordiis », de vieilles ]»écheresses en sauce piquante, des entre-
mois i\(^ « bougres » rôtis à la sauce parisienne, des langues
IVitos de plaideurs, des petits enfants, dos papfdanls, dos moines,
des « ju'oslressos », apprêtés on diflorentes sauces symboliques.
Le festin terminé, les h(Mes du diable se levèrent do table et se
ri'pandiroid sur toute la toi'iv^ on quoto de nouvelles proies.
Lff Voie (Ir l'artidis esl la conlro-iiarlie du Sniiur (rKiifiT.
Noire poète, condiiil par (Iràco, arri\o chez Amour, oii il trouve
Discipline, ()b(''(lience, CuMuir, l*»''nilenco et Soupir, puis, conti-
nuant sa l'outo, il parvient (liez (lontrition, ot onlin chez (^ionfos-
sion oii il renc(miro Satisfaction el I*ersévérance. Sur la roule
de Pénitence, il esl aliaipK' par ime bande de brii:ands, Vaine-
Gloire, Orgueil, Envie, Haine, Avarice, ire, Eoi'nication,
Désespérance, avec, à leur tète, routât i<ui. Mais il est primipto-
mont secouru f)ar Esj)éranco, Humilit*', Obédience. Charité,
« Ateiupianco >i et Chasteté. Il arrive enlin cliez PiMiitenco. ipii
lui monti'o |'(''clie|je de .lacob conduisan! au paradis, dont les
LITTÉRATURE DIDACTIQUE 207
huit « oscaillons » sont : Foi en Dieu, Vertu en œuvre, Sciene<'
en vertu. Sens en abstinence, Piété en altstineiicc, Patience en
jtiété, Amour (l<> frère. Vraie cluirité.
La Voie (h' Paradis Je Raoul de lloudan nCsl pas le seul
poème «le ce iienre que nous possédions du moyeu àizc. Ce cadre
édifiant, «[ui pouvait être satirique, a tenté hcjiucuui» d'autres
poètes, entre autres Rutebeuf et Baudoin «le Coudé. Le Pèleri-
nage de la rie humaine de Guillaume de Digulloville (départe-
ment delà Manche) est aussi une « voie de p.iiadis ». Le I^èle-
rinage de rame, du même poète, est une vision de l'enfer, du
purgatoire et du ciel. Ces deux vastes allégories datent de 1330
à 1335. Guillaume de Digulleville les remania lui-même en 1355
et composa peu après un troisième poème : le Prln-iiiage deJésus-
Christ, simple mise en vers des récits évangéliques accompa-
gnés de quelques allégories. Ces trois Pèlerinages, qui ne com-
prennent pas moins de trente-six mille vers, furent très répandus
non seulement en France, mais en Angleterre oii Chaucer en
traduisit plusieurs passages, et où John Runyau s'imt inspira,
paraît-il, dans son fameux Voijage du Pèlerin.
Les poèmes du moine cistercien Guillaume de Digulleville,
souvent imprimés aux xv" et xvi" siècles, sont intéressants à
divers titres, et, ne fut-ce (jue par leurs vastes dimensions,
occupent une place importante dans la littérature du xiv^ siècle.
Mais il faut aujourd'hui beaucoup de courage pour les lire : on
me pardonnera d'avoir reculé. Je me suis contenté d'admirer les
fines et belles miniatures du manuscrit 823 des œuvres de Guil-
laume à la Bibliothèque nationale : les ornements de ce
volume, dit Paulin Paris, peuvent être mis au nombre des plus
beaux (|ue renferment les anciens manuscrits.
Le Tornoiement Anlecrist d'IIuon de Méri est un poème
allégorique d'un genre un peu différent. Le poète assiste en
songe à un tournoi entre Jésus-Christ et ses chevaliers et l'An-
téchrist et sa « maisnie ». Autour d'Antéchrist se pressent tous
les grands barons d'Enfer, c'est-à-dire Jupiter, Saturne, Apollin,
Neptune, Mars, Platon, Belzébuth, qui porte l'enseigne d'Anté-
christ faite « de la chemise » de Proserpine, Orgueil, Bobant,
Dédain, Vaine-Gloire, Haine, Discorde, Forsénerie, Avarice,
Convoitise, Hypocrisie, Homicide, dont l'épée plus dure que
'208 LITTÉRATURE DIDACTIQLK
« Durendart » s'appelle Coupe-Gorije. On relève quelques liait s
satiriques dans la description de ces jtersonnafies. Ainsi Van-
teri(^ « est dame de Normandie « ; Félonie, qui déteste Pitié, est
entourée de « Bourg-aignons à [»lanlé ». Le Roi de Paradis,
monté « sur un grant destrier [)onimelé », est accompagné de
saint Michel, de Gabriel, de Raphaël, de la « vierge mère
Marie », de Virginité, l{(digion. Confession, Pénitence, Chas-
teté, Humilité, Courtoisie, Aumône, Pitié, Justice, puis des
chevaliers de la Table Ronde, Arthur-, Gauvain, Cligès, Lancelol
et Perceval. La bataille, naturellement, lournc; à la confusi(»n
d'Antéchrist.
Batailles, débats. — On retrouve les mêmes |)ersonnitica-
lions, non seulement des vices et des vertus, mais des arts, des
saisons, des aliments, des animaux, des plantes, etc., dans les
batailles et les débats, genre littéraire fort à la mode au moyen
âge La Bataille de Carême et de Charnnfje (c'est-à-dire du temy»s
où l'on peut manger de la viande) met en scène deux gros
barons, riches et puissants : l'un, ('arème le félon, détesté des
pauvres gens, est accompagné de tous ses hommes, depuis la
Baleine jusqu'au Hareng, de tous les Poissons et de tous les
Légumes; l'autre, Charnage, est entouré de Grasses-Porées, de
Char de porc, de Colons en rost, de (^lonnins en paste, de (^erf
lardé, de Char de buef, de Paons rostis, de Sausisses pevrées,
d'Andoilles a la mostarde, de Fromag«'. de Maton '. de T^ait. de
Beurre, de Tartes, Flaons et Crème.
La bataille fut molt espesse.
Dure et orrible et l'elonesse.
Karesme i reçut granl domaige
De sa gent et do son barnaige.
Après un long combat, rempli de brillants faits daruics.
Charnag^i^ remporte la victoire, grâce au secours iiuittendu de
Xofd cl d'une arnii'e de Bacons ^ Carême implore la paix doiil
Charriage dicle les conditions.
K\\ ccst estnr conquit llli.irnaigc Kl le samedi ensement.
Qu'on mengera lait et froinaige Ainsi devint Karesines liom
Le vendredi eoiniiiiiiifMicnt A d.inl Chaniaigi" Ir banni.
1. Kroiii.if-'i' mou. lait railh'.
2. .latiilioti. lard.
LITTÉRATURE DIDACTIQUE 209
La lialdille lies ctns, «rHenri d'Andeli, et l.i iiircc aiiojiymo
inlituléo la Despulaisoii du Vin et de l'Eau, sont intrrossaiitos on
ce qu'elles nous font connaître les meilleurs crus de France au
xni" siècle. La Bataille des sept Arts du même Henri d'Andeli
nous doiuie des renseignements précieux sur la fameuse que-
relle qui s'engagea au xuf siècle entre les écoles d'Orléans et
celles de Paris au sujet de l'enseignement de la logique et de la
grammaire; nous y trouvons la liste complète des auteurs qu'on
étudiait dans ces écoles. Vn débat purement religieux est la Des-
pulaison de Si/nagot/ne et de Sainte Église. Ces deux dames,
l'une» brune », l'autre « blancbe et vermeille », discutent sur
un ton fort peu courtois :
Sjnagogiic se drece, qui première parole,
El dist à Sainte Eglise : « Garce, entens ma parole ;
Tu me dois obéir, tu issis de m'escole.
— Tais-toi, dist Sainte Yglise, vieille ribaude foie. »
Et quant la Synagogue s'oi clamer ribaude
D'ire devint plus pale et plus jaune que gaude.
« Tais-toi, dist-elle, garce, trop es de parler baude.
« Li tiens Diex ne vaut pas plain bacin d'eve chaude. »
Un autre débat l'eligieux, d'un Ion tout difîérent, est la Ifes-
jjiilaisoii du corps et de l'àuie. La beauté saisissante du sujet a
très heureusement inspiré plusieurs poètes du moven âge. L'un
d'eux, anglo-normand, dont la versification malbeun^usement est
1res négligée, met en jirésence une àme et un corps au moment
où ils vont passer au jugement de Dieu, L'àme adresse à son
compagnon, étendu dans la fosse et mangé des Aers, les plus
amers reproches. Tout le pays, lui dit-elle, vous honora jadis
parce que vous étiez riche et puissant ; rien n'était trop beau
pour vous, nulle robe trop « luisante », nulle salle trop magni-
fique. Maintenant vous avez pour salle sept pieds de terre et
pour robe « une terre grosse et dure » . Parce que vous avez
aimé le monde plus que Dieu, vous allez durant l'éternité souf-
frir mille peines. Maudite soit l'heure où je fus liée à un tel
corps! Jetais une belle créature, faite à l'image de Dieu, mais,
grâce à vous, je fus bien vite souillée et « enlaidie par vos
crimes ». — Le corps à son tour prend la parole : L'esprit n'est-
il pas le maître du «'orps? Pourquoi donc avez-vons consenti à
Histoire de l.\ langue. I'. J^
•210 LITTERATURE DIDACTIQUE
ma fulit>? Dieu ne vous avait-il |»as dcmiié sens cl savoir |K»iir
<|ur vous pussiez vous «((iKliiirc r[ me i^iiidci- sag-enient ? Puis-
(|u"il m'avait conlié à vous, ne devipz-vous pas in'amenor à le
soivir? C'est vous, et non pas moi, qui êtes cause de notre
malheur. — L'âme se défend : Votre « malveis charnel délit »
a été plus fort (pie moi, dit-elle. Et Fauce-l*itié ma Irompi-e :
vous ne faisiez (pie ^(Mls |»lai(idre. j'Hir el nnil :
Vous me l'usles par luL contrere
El me sakastcs vors la terre
Par fou délit.
Ne vous ai-je pas souvent IdànK' pour \(dre " le( lierie »,
v(dre paresse, votre avarice?
Assez vous prêchai de bien fere.
En Icnips de merci merci quere
Del haut roi.
Temps de merci est japassi;.
Temps de vengeance présenté
A vous et moi.
Le jour du grand Jug-ement approclu; : les uns iront en com-
pagnie joveuse du Fils de Marie, les autres en enfer pour souf-
frir « pardurablemenf ». Le c(trps trouve ([ue le châtiment, (pii
est éternel, n'est pas en proportion avec le péché, qui est « court
et bref ». La miséricorde de Dieu, lui répond l'ame, surpasse
toutes choses. jS'aviez-vous pas le temps de songer à la repen-
tance durant votre vie? Aujourd'hui c'est Inqi tard. Les prêtres,
demande le coi'|)s, ue peuveut-ils pas par leurs |)rières faire
sortir une à me d'enfer?
Fet le corps : Et purreit estre Ne vaudrat rien, dit Tesperil.
(Jue nul ami par chant de jirestre — Ou est doukc .Ihesii Chrisl.
Nous aidast? Dit h; corps.
— Si jescun ^'outc de la mer Et la merci que il premist?
Fust un prestre pur chanter — Ne pas la, dit resperist.
Et cliantast. Mes dehors.
La lin de ce lieaii d('lial est une pi'ière à la Vierge :
Dnuce clame, seinte Marie. Douce dame, douce mère.
Ea esperauiu'e de nostre vie. Douce virpe et emperere
Graciouse, De lut le mund,
Amendez ore, si vous plesl. De ut)- péchez nous sauvez
Nostre vie que ordc est Qui nous plungenl tani chaiifez
El perlieiouse. A parfund.
LITTÉRATURE DIDACTIQUE 211
Le Débat des trois 7norts et des trois ni/s n'est pas iiiuins dra-
inatiqiie. Trois jeunes g^ens, « jolis » et gais, iils de roi, de duc
et de comte, sortis dans la campagne pour chasser, se Irouvenl
tout à coup en présence de trois cadavres, horribles à voir,
rong"és des vers, qui leur barrenl h> chemin, el, prenant la
parole, leur prêchent la repentance et la vanité des choses de
ce monde. 11 ne semble pas que ce beau sujet ait jamais reçu de
forme simple et belle : la plupart des poètes qui Tout traité.
Nicole de Margival et Baudoin de Condé entre autres, l'ont
fait en rimes « équivoquées », incomp;itil)les avec la vraie inspi-
ration.
Sermons en vers. — On retrouve parfois de pareils débats,
entre le corps et l'a me, entre un mort et un vivant, dans les
[>oèmes religieux (pi'on est convenu d'a|»pelei' sermons en vers.
Le plus ancien et le plus remarquable de ces sermons qui com-
mence par ces mots : Grant mal fist Adam et qui date du com-
mencement <lu xn" siècle, a été jusqu'ici fort mal jugé. « Ce
n'est guère jusqu'au milieu, lit-on dans V Histoire littéraire de la
France, qu'un abrégé de l'Ancien Testament et dans le reste
qu'une déclamation banale sur la brièveté de la vie et de la
vanité des choses humaines. » (iCtte appréciation a été géné-
ralement adoptée, entre autres par M. Lecoy de La Marche
dans sa CJioire /'ranraise an w\f siècle. Le sermon Grant 7nal
fisl Adam (>st mieux (ju'une « sorte d'abrég-é de l'Ancien Tes-
tament ». ('est un plaidoyer fort habile, en petits vers de cinq
syllai)es, énergiques et expressifs, en faveur des pauvres et des
petits. Notre prêcheur remonte, il est vrai, un peu lui ut dans
l'histoire de l'humaniié, à Adam :
(Iraiit mal list Adam
Quant par le Salliau
Knlamat le fruit.
A cause de ce malheureux « morsel », Adam fui chassé de
paradis et >< déshérita' ». 11 eut beau s'en repentir pendant plus
lie neuf cents ans. il fut envoyc'* en enfer où il serait encore si
Jésus-Christ nr l'en avait tiré. A cause de ce « morsel », Abel
fut tué par Caïu le félon, et l'iniquité ne lit que croître jusqu'au
temps de Noé. Tous les hommes sont issus de Sor : les Armé-
21.2 LITTÉRATURE DIDACTIQUE
iiiriis. 1rs (îrccs. les Latins, les jtaïens cl les Juifs, inoi-inèiue,
• lil le porte, aussi Itieu (|ue les princes et les rois :
Jeo (liuil suiveiMiz? E ici! duiit siint
Sui Jo dune eisciiz Qui la richeise uni?
Dicel parenté? Sunt en il venu?
Ùïl, veircmont. <>ïl, par ma fei,
Qui m'out altrcmcnl Li prince e ii rei,
El mund engendré? Tuil en sunl eissu.
Tous les hommes sont d'un seul lignag^e, les fous comme les
sages, les courtois comme les vilains. Les pauvres et les riches
sont frères. Jésus-Christ, le fils de Dieu, était un pauvre sur
cette terre, misérahlement vêtu, n'ayant ni palefroi, ni « che-
val-courant ». Il montait sur un àne, c'est l'Ecriture qui ledit. Il
n'avait autour de lui, ce fils de roi, ni j)rinces, ni barons, mais
«les pèriieurs rt d<^s hergcj's :
Deus aimet forment
Celé povre gent
Qui sunt vil el mund;
A cels at pramis
Le suen pareïs.
K icil ravrunt.
Aimons donc les pauvres, à l'exemple de Dieu qui sur cette
terre daigna se « mettre en lor semblant ». (Qu'est-ce que
l'homme riche, loriiueilleux et le puissant emporteront de
toutes leurs richesses? Au jour du juiiement, nous serons devant
Dieu <' la charu tote ime », comme nous étions à notre nais-
sance. Nous travaillons en vain, et jamais en ce monde nous ne
trouverons « estabilité ». Adam, Noé, Abraham, Moïse, David,
Salomon sont morts; leurs descendants sont morts; d'autres
sont iK's qui sont tuoi'ts; d'autres naissent et naîti'ont (|ui mour-
ront.
0 Deus glorios !
Cum ies merveillos!
Cun fais tun plaisir !
De quanque s'en vunl
Ne savum o sunt,
.Nuls n'en puet guencii' '.
Puis le |)oète. pour ne pas abuser de la |)atience des auditeurs,
I. Kchapprr.
LITTÉRATURE DIDACTIQUE 213
met fin à son « simple sermon », composé « on romanz » à
Tusage des illettrés :
A la simple gent
Ai fait simplement
Un simple sarmun.
Nel fis as letrez,
Car il unt assez
Escriz e raisun.
Le sermon Dfu le oniulpolent est d'iin style moins IV.uic,
moins limpide, et d'une versification plus négli|f,'^ée. Le poète y
met en garde les hommes contre le dialde, le monde et la chair,
et il leur enseigne comment ils peuvent vaincre ces trois enne-
mis, ayant toujours en mémoire Jésus-Christ et sa passion.
Les Vers du Jugement, en alexandrins assonances, sont un
curieux sermon, dans lequel on retrouve un débat du cor|)s et
de l'ànie, Ténumération des quinze signes qui annonceront le
jug-ement dernier, et la description toute matérielle des peines
de l'enfer d'après l'apocryphe connu sous le nom d'Apocalypse
de saint Paul. Le sire Guichard de Beaujeu ou de Beaulieu
(qui mourut en 1137), s'étant converti, composa un sermon en
tirades monorimes, dans lequel il s'efforce de montrer que
« mult est malveis cest siècle » : il parle du jugement dernier,
de l'enfer, du paradis, d'avarice et de charité, du haptème et de
la confession, etc. Bien d'autres poèmes, d'un caractère grave
et austère, pourraient se ranger dans la catégorie des « sermons
en vers ». Il n'est peut-être pas inutile de dire que ces soi-disant
sermons n'ont jamais été prononcés en chaire '.
\. Faisons ici mention, au moins on note, de deux ouvrages du xiv' siùcle qui.
sans appartenir proprement à la littérature, ne laissent pas d'intéresser Tliistoire
des idées et des mœurs au moyen âge. L'un est le Livre du C/ievalier de la Toitr-
Landrt/ (puMié par Montaiglon, dans la Bibliothèque Elzévirienne, en 18o1). Ce
gentilhomme angevin l'écrivit en 1372 pour l'instruction morale et mondaine de
ses filles; les conseils qu'il leur donne sont appuyés de nombreux exemples
qu'il tire de la Bible, des auteurs profanes, de ses propres souvenirs et de ses
observations. Ses intentions sont excellentes; mais son tact est médiocre; et
dans ce livre écrit pour des jeunes filles les Crudités de mots et d'images abon-
dent, et nous choquent (même à juger les choses selon les habitudes peu déli-
cates du temps). L'autre ouvrage est le Ménaç/ier de Paris (publié jiar Jérôme
l'ichon en 18i"; 2 vol. in-S). C'est un traité d'économie domestiiiue, écrit vers
l'M-2 par un riche bourgeois de Paris, à l'usage d'une très jeune femme (lu'ii
venait d'épouser. U est âgé déjà; il pense qu'elle lui survivra, épousera un autre
homme; il veut que son successeur bénisse le nom de celui qui lui aura prépare
une si parfaite ménagère. Ce bonhomme est rempli de sentiments délicats et
214 LITTKRATl.UE DIDACTIQUE
BIBLIOGRAPHIE
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Ueber die alteste franzosisclic Version des dem Bischof Marbod zageschriebcnen
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manuscrits français ayant appartenu au marguis de ht Clayette (dans les
Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale, t. XXXIII,
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priétés des choses, Léop. Delisle, dans Histoire littéraire, t. XXX, 334-388. —
Sur Vlmage du Monde, P. Meyer. Notices sur quelques manuscrits fraïu^als
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lendn's; il e»! inorah'iiiriil bii'ii ^iiinMiriir an ilicMiliri'. Sa rdi^'ion est i>urr et
sincfîPe; et sa vie conforme à sa Un. Il alihoiTO le laslc cl loulerdis fait Iidmikmii'
à sa fortune; sa maison est admiraldi'mcnt réglée. Son livre est un trésor de
renscigriciiieiils sur la vie doiiicsli(|ue, les mceurs, les usages, le costume, la
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E. Martin, Halle, 1869. — Sur la Dîme de Pénitence, voir P. Meyer. dans
les Archives des missions scientifiques et littéraires, 2'^ série, t. III. — Une
notice sur le Roman de Fauvel paraîtra dans le tome XXXII de VHistoire lit-
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Extraits, t. XXXIX, l^e partie, 176. — Li Roman de Carité et Miserere du
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A. -G. Van Hamel, Paris, 1885. — Li vers de la mort, poème artésien du
milieu du XIII^ siècle, pub. par Cari Aug. Windahl, Lond., 1887. — Sur
Robert le Clerc d'Arras, auteur des Vers de la mort, voir G. Paris, Roinania,
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et Buchon) vont être publiés par F. WulfiF, dans la collection de la Société
des anciens textes français. — Œuvres complètes de Rutebeuf, par Achille
Jubinal, nouvelle édition, Paris, 1874 {Bibliot. elzévirienne) ; autre édition
par A. Kressner. Wolfenbuttel. 1883. L. Jordan, Metrik und Strofe
Riitebcufs, Wolfenbuttel. 1888. — Rutebeuf, par Léon Clédat, Paris, 1891
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216 LITTERATURE DIDACTIQUE
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liomance aud other sludies. I. The Evangile aux femmes, an old-french Satire
on Women. edited uith introduction and notes, Baltimore, 1895. — La Bonté
des femmes, pub. par P. Meyer. dans les Contes inoralisés de Nicole Dozon.
Paris. 1889, XXXlll-XLl. — Pour les différentes pièces sur les gens d'Église,
les vilains, les usuriers, les fenimes. voir les recueils déjà cités de Méon et
de Jubinal.
Songe d'Enfer, pub. par A. Jubinal. Mi/stéres inédits du XV'' siècle, Paris,
1837, t. II. 38i-îo;j, et pai- Aug. Scheler, Trouvères belges (Nouvelle série),
Louvain. 1879. 176-200. — La Voie de Paradis, pub. par A. Jubinal,
Œuvres de Rutebcuf, Paris. 1875, t. II. 195-23*. et par A. Scheler. our. rU..
200-2i8. O. Bœrner, Raoul de Houdenc, Leipzig. 188i.
Le Pclcriiia'je de la vie humaine de Guillaume de Decjuillevillc. edited by
J.-J. Sturzinger. prinlod for the Poxburghe Club. Londres. 1893. M. Stùr-
zingor publiera également, dans la même collection, le Pèlerinage de l'âme
et le Pèlerinage de Jésus-Christ. — Sur Guill. de Digulleville, voir N. Hill.
The ancient poem of Guillaumi de Guilleville entitled Le Pèlerinage de
Vhomme, compared with the PUgrim^sProgress. Londres. 1858. — FurnivaU.
A one-text priât of Chaucer's minor poems, Londres, 1871 (Chaueer Society).
84-100. FurnivaU, Trinl-Forewords to my Parallel-Text édition of Chaucer's
minor poems. Londres, 1871, 100-102. H. L. D. Ward. Catalogue of Romances
in the Department of manuscripis in the British Museian. Londres, 1893.
I. Il, .l.'iH. — Li Tornoiemcnt Atitecrit. hgg. vou G. Wimmer. Marbourg, 1888.
M. Grebel. Le Tomoiment Antéchrist, par Huon de Méry. in seiner lilcrarhis-
lorischeii licdeufung. Leipzig, 1883. — Bataille de Karesme et de Charnagc.
dans Méon, Fabliaux et Contes, t. IV. 80-99. — Desputaison du vin et de
l'eau, dans Juhina.1. Nouveau recueil, t. I, 293-311. — Œuvres de Henri
d'Andeli, trouvère normand du Wll' siècle, pub. par A. Héron. Houen, isso.
— Desputaison de Synagogue et de Sainte Église, dans Jubinal, Mystères
inédits, Paris. 1837. t. li, 404-508.
Sur le Débat de l'Ame et du corps, voir Th. Batiouchkof. Romania.
t. XX, 1-55, i) 13-578. — E. Stengel. dans Zeitschrift fur romanische Philo-
logie, t. IV, 7i-80.
Sur les Ti^ois inorts et les Trois vifs, voir L'alphabet de la mort de Hans
Holbein. entoure de bordures du XVI^ siècle et suivi d'anciens poèmes français
sur le sujet îles trois mors et des trois vis. publiés d'après les manuscrits par
Anatole de Montaiglon. Paris, 1856. — Dits et contes de Rawiouin de
Coudé, pub. par Aug. Scheler. Hruxelles. 1866. t. I. 197-20.">. — Le dit de
la Panthère d'Amour, par Nieolc de Margival. jiub. par Henri A. Todd.
Paris, 1883, XXVlil-X.WI.V {Société des anciens textes français).
Les deux sermons Grand mal fist Adam et Dieu le omnipotent onl élé
l)ubliés par H. Suclner, Reimpredigt, Halle, Ls79.
I.i ver (tel Jiiisc en fnr)ifransli prcdiliaii. Akadonii>k Afliandling al' Hugo
von Feilitzen, Ipsala, 18S3.
!.<• Seinion de Guichard de LJeaulieu a élé publié par A. Jubinal. à Paris,
en 1834 et par E. Stengel, Codex manuscriptus Digby S6. Halle, 1^<71.
CHAPITRE V
SERMONNAIRES ET TRADUCTEURS
L'élo(|iieiico relicrieuse n'occupe dans Thistoire de la littéra-
lui'c française au moyen âge qu'une très petite place, non pas,
certes, faute de prédicateurs, faute de talent, faute de génie
même. Mais les milliers de sermons, venus jusqu'à nous, sont
tous, ou presque tous, rédigés dans la lang-ue de l'Eglise, le latin.
Il faut en arriver jusqu'à la fin du xiv*^ siècle, jusqu'à Gerson,
[>our rencontrer une série de discours, attribués à un orateur
connu, prononcés en français, écrits en français.
La forme, ilonc, fait défaut. Le fond lui-même n'est pas ce
((uil aurait pu être. Ne cherchez pas dans cet immense amas de
sermons l'éloquence forte et jeune, simple et vibrante, austère
et illettrée, que semble promettre une Chanson de Roland ; n'y
cherchez pas l'éloquence d'un Pierre l'Ermite, d'un saint Ber-
nard, d'un Foulques de Neuilly, soulevant tout un peuple et le
précipitant sur l'Orient; aous n'y trouveriez ni le mysticisme
d'un saint François d'Assise, ni celui d'une Imitation <le Jésus-
Christ. Rien de tout cela. Les prédicateurs du moyen âge sont,
|)Our la plupart, de grands théologiens, mais de petits orateurs.
L'éloquence chez eux est étouffée par la scolastique. Les ser-
mons du xn*^ siècle sont savants et froids, remplis d'allégories
forcées et de sulitilités puériles; ils ont été composés pour dau-
i. l'ar M. Arthur Piagol, professeur à la Faculté des Lettres (k- Ncuchâtel.
•218 SERMONN AIRES KT TUADlCÏErRS
Ires saviuils, pour d aulics llK'olo^iciis, [tour des clci-cs; s ils ne
sont pas secs et arides, ils sont poni|t(Mi.\ el oin|diati(pM's. Au
xni*^ siècle, les Frèi'cs .Mineurs et les h'rères Prêcheurs, ipii,
seinlde-l-il. eussent dû rester l'ti'anp^rs aux arguties de I école,
se tirent eux aussi dialecticiens avec, il est vrai, moins de
noblesse et de séj'ieux. L'élocjuence. de deiir/'s eu degrés, devint
|>opulaire, mais au mauvais sens du nud, c Csl-à-dire Nuii^aire.
triviale, voire boulToinie.
Toutefois ne soyons |)as injustes et l'econnaissons (|ue, menu;
au xn" siècle, on ti'ouve non seul<Muent des sei'uums d une grande
éloquence, comme ceux de saint hernard, mais aussi dune
lielK' siuipliciié, tels ipu" c<'ux île Maurice de Sully; reconnais
sons (pic, même au xv" siècle, les sermons d im Menot ou d'un
Maillai'd ahondent en pages, sinon loujoui-s dun goût ti'ès raf-
finé, au moins originales, fortes, saisissantes, toutes remplies de
pensées noldes et g(''n<''reuses. Et |»uis n Ouldicuis pas que le
souci du prédicateur doit être moins de faire une œuvre d'art
que d'atteindi'e son auditoire; si nous avons peine à excuser les
fades allégories qui rem]»lissent tant de sermons, nous aurons
peut-être (pudfpie indulgence |ioiu" les prè(di<Mirs (pTun po|iulaire
mal dégrossi forçait à devenir vulgaires et plaisants.
Les innomhraMes sernu^ns (jui, sauf de rares exceptions,
nous sont tous parvenus en latin, ont-ils été pi'ononcés eu latin
même ou en français? Il imp(U'le, dès maintenant, de rc'pondre
à cette question très impiulanle cl c(iulro\eis<''e. Deux opinions
sont en pré'sence.
/. — Sennonnaires. — Langue des sermons.
Opinion de M. Lecoy de La Marche. M. Lei oy <lc La
.Marche, dans s(Mi \\v\ oiixrage sur la Chaire [rdiirainc ok inoiirii
/'//<", spécialement ait Xlli sii'clc ', s est ellorci'' de dé-monlrer la
doiihle pro[tositir»n sui\aiilc : « Tous les sermmis adressés aux
I. J'ai ciMi)!!!?!!!' i|iirl(|iics citalinns i\r -(■niion- à ri>l rMi'llcnl oiivra^'C. ainsi
«liTii la Chain- fruiiraixe nu XII" siècle «li- .M. l'aljbc Bmii^'aiii i-l aux articles de
M. I{. Ilaiiréaii de V Histoire Ultérairefte la France, io h- dis ici une dn- Moiir loiilcs.
SERMONNAIRES. — LANGUE DES SERMONS 2i'J
fidèles, même ceux (jni sont écrits en latin, étaient [U'èchés
entièrement en français. Seuls, les sermons adressés à d(^s
clercs étaient ordinairement prêches en latin. » Ainsi donc,
d'après M. Lecoy de La Marche — c'était déjà, en partie (hi
moins, l'opinion de Gevinei {II is foire dr f éloquence politique et
veligieusi') et de Moland (Origines littéraires de la France), —
les prédicatcuis du moven ài;*' jtrèciiaient loujours en français
devant un auditoire de laïques et quelquefois devant des clercs.
S'il en était ainsi, pourquoi les sermons, Aenus si nomhreux
jusqu'à nous, sont-ils toujours rédigés en latin, ceux ad jwjmlmn
comme ceux ad clericos'i M. Lecoy de La Marche explique
ainsi ce fait qui peut paraître singulier : « S'il était naturel
que l'on prêchât au peuple uniquement dans son idiome, il ne
l'était pas moins (pie les cI(M'Cs se servissent du leur }>our
la |)réparation et la rédaction de leurs discours. Par là, ils 1rs
mettaient à la |)ortée de leurs confrères de tous les pays; tous
pouvaient les comprendre et les imiter, [uiisipu^ le latin, à la
dinérence des dialectes vulgaires, ne variait pas avec les régions
et les pi'ovinces. D'ailleurs, il ('dait seul admis entre gens
d'Eglise, et même dans les écoles. Aux yeux des lettrés, tout
autre langage paraissait encore empreint de rudesse, et ils
ne l'employaient en chaire (jue par une sorte de conces-
sion. »
Le prédicateur qui s'adressait à un auditoire de laïques pro-
nonçait donc en français, par une sorte de concession, le sermon
qu'il avait préparé et rédigé en latin. C'est ce texte latin que nous
trouvons dans les manuscrits à moins que nous n'ayons simple-
ment, ce qui est souvent le cas, le texte abrégé recueilli par un
« rapporteur », c'est-à-dire par un clerc qui, écoutant le sermon
prononcé en français, l'a ti-anscrit séance tenante — ou plus
tard — en latin. On lit dans les manuscrits, en tête de plusieurs
sermons, ces mots : t/allice, ou in vulgari, ou i)i gallico, qui
indiquent bien (jue ces sermons, latins dans le manuscrit, ont été
prononcés en français. Les sermons qui n'ont pas d'indication
semblable ont été, eux aussi, prononcés en français.
Quant au stvlc macaroniipie, qu'on trouve sf)uvent <léjà au
xuf siècle et au xiv% mais surtout au xv" siècle, ce bizarre
mélange de latin td de français n'est pas, selon M. Lecoy de La
220 SERMONNAIRES ET TRADUCTEURS
Marche, le fait des |ii(''(licatnirs, mais celui des « ra|ij»<)il('iiis »,
(les compilateurs. M. Lecoy ilc La Marclic en donne, suivant les
cas, différentes explications. Quand les deux idiomes sont « véri-
tablement entre-mèlés », quand il y a autant de français que de
latin, « cela tient, le plus souvent, à ce cpie le texte que nous
possédons est une sinijde ('hauclie. un l»n>uill(iii, ou bien a été
rapporté (n'/iorfa/us) par un (derc de lauditoire, qui a reproduit
dans la lanjiue ecclésiastique les mots dont il ne se raj)j>elait pas
la forme vulgaire ». Quand le français consiste simplement en
citations de vers ou de proverbes, en expressions idiomatiques, le
rédacteur n'a pas voulu ou |)as jiu les traduire et leur a laissé leur
forme originale. Dans les phrases suivantes : « Prœdicatores
triientur ramentevoir slatum Ecclesise, — Sicut vendilores pomo-
rum pueris parviim pomuni dant por alecheir », le scribe a voulu
« éviter une ré|iétilion inutile », ou ne connaissait pas parfaite-
ment l'idiome savant. Enfin, dit M. Lecoy de La Marche, « et
("est peut-être le cas le plus frécpient. les clercs ont fait suivre
certains membres de phrases ou certains mots latins des expres-
sions françaises correspondantes afin de faciliter la tâche de celui
fie leurs confrères qui aurait à débiter le même jiassage aux
fidèles. Ils lui ont indiqué le terme propre, technique, dont il fallait
se servir : « Et oljviahit illi, ira a lenconti'e. — Iii oase ficuli,
quod dicitur tyrelyre vel espargnemaille. — Non [(icinnt nisi
oliosa, scUicet vulgare dicitur : vos ne fêtes se oiseuses non. »
Opinion de M. B. Hauréau. — La théorie de M. Lecoy
de La Marche a été, en IST^i, sommairement combattue par
M. B. Hauréau, l'un des savants rédacteurs de l Histoire littf^-
raire de la Frawe. M. Hauréau ne pense |ias qu'il y ait eu des
règles aussi fixes ipie M. T^ecov de La Mar(die le pr(''tend. Des
clercs leftr(''s ont parfois prèc lu'- en français pour se faii'e com-
|trendre de clercs illettrés; ils ont, au contraire, souvent prècln'' en
latin (jcvaid des laïques. « En tète de sermons, écrits en latin,
on lit (|ue|qiir|"(»is ces lufds : (/til/icf, vulgtiri, in f/nl/iro. (l'est
|iar sinqde conjecture cpi On suppose également traduits en latin
ceux i|ue cet avertissement ne pn-cède [las. Nous ne disf)ns
|tas (|ne cette cf)njeclure soit touj<»urs fausse; mais nous disons
<|u (die est souNtMit conirrdile de la niani<"'re la [dus formelle
|iar certaine>< phrases du texte. .\iiisi. p,ir exein|de. il arri\(' à
SERMONNAIHES. — LANGUE DES SERMONS 221
nii «le nos sermonnairos, parlant devant des laïijues, de tra-
duire lui-même en franeais une phrase (ju'il a d'ahord dite en
latin ; « Dicilur in gallico : Talis ridet in mane qui in sero
plo?'((t.Te\ rit au mein ipii au soir plure. » M.Hauréau remarque
4jue certains prédicateurs, dès le xm^ siècle, ont eux-mêmes pris
la peine de réunir leurs sermons en un corps d'ouvrage, et
<|ue, dans ce cas, le mélange de latin et de français n'est pas
imputajjle aux « ra[)porteurs », En outre, dit le même savant,
« il y a des thèmes, comme ceux ilc .Nicolas de Gorran, com-
posés au xni% au xiv' siècle, pour aider les prédicateurs à
rédiger promptement, la veille des dimanches, des fêtes, les
sermons qu'ils devaient réciter le lendemain. Or, ces thèmes
sont en latin. Kniin, sous les titres de Sermones parati, Dormi
secure, nous avons des sermons achevés, à l'usage des curés
indolents ou justement défiants d'eux-mêmes; et ces sermons,
livrés tout prêts à la paresse, à l'insuffisance, sont, comme
les thèmes, rédigés en latin. » Suivant M. Hauréau, les ser-
mons en si vie macaronique ont réellement été prononcés tels
quels. C'était aussi l'avis de Daunou, de Paulin Paris, de Victor
Le (jlerc.
Opinion de MM. Bourgain et Samouillan. — M. l'abbé
Bourgain {Chdire frunçai^e au XII^ siècle) admet sans restric-
tion la théorie de M. Lecoy de La Marche et combat le point
<le vue de VHistoire littéraire de la Fra^ice. Les sermons ad
populnm et aux frères lais, dit-il, prononcés en français, ont
été rédigés ou traduits en latin, afin de leur assurer « une durée
que le français d'alors ne leur promettait pas. En effet les ser-
mons les plus applaudis, s'ils sont adressés aux laïques, s'ils
sont prêches on langue vulgaire, ne donnent pas le moindre sen-
timent de vanité : mais que le prédicateur vienne à les traduire
vn latin, il s'imagine déjà que la postérité va les louer, les exal-
ter, les porter jusqu'aux cieux ». Quant à cet « amalgame
hybride » de français et de latin, il n'a jamais existé dans la
chaire. C'est aussi l'opinion de M. l'abbé Samouillan dans son
ouvrage sur Olivier Maillard.
Discussion de la théorie de M. Lecoy de La Marche.
— La théoiie de AL Lecoy de l^a Marche est aujourd'hui [lour
ainsi dire officielle : on la trouve reproduite dans tous les
222 SERMONNAIRES ET TRADUCTEURS
iiianiiols iriiisloiic littrrairo, (Icjiuis ccUii de M. Aulierliii jusqu'à
(•('lui (lo M. Lauson.
11 faut avouer ([u'ello est bien compliquée. Il s<'nîl>lo difficile
dadmeltre que, pendant tout le moyen ù^v, les prédicateurs
aient préparé leurs sermons en latin, les aient écrits eu latin,
et, c(^ latin dans l;i nuMUoire, les aient prononcés en français; il
semble difficile d'admettre que les « rapporteurs », entendant
fo français, l'aient constamment retraduit en latin. Un sermon
dont nous jiossédous le texte fraiu;ais peut donc avoii' [>assé par
les transformations suivantes : préparé et écrit eu latin, il a été
prononcé en fraucvais; un clerc, (pii la entendu eu frauf-ais, In
retraduit en latin, et c'est ce latin qui a ét('' remis en français.
Ouelle com[)lication! Nous possédons, en effet, des sermons
franc^ais qui ont été, à ce que nous apprennent les manuscrits,
traduits du latin '. Qu'il s'agisse ici du latin même du prédica-
teur ou du latin du « rapporteur », on voudra bien reconnaître
que le cas est sing^ulier. A quoi bon mettre en latin des sermons
prononcés en français, pour être, peu après, dans l'obligation
de retraduire en français ce même latin? M. Lecoy de La Marche
nous dit que les clercs prenaient soin de rédiger leurs sermons en
latin, }>arce que ces hommes, « chargés d'expliquer l'évangile et
passionnés |>our la ditTusion de la doctrine cbrétienne », tenaient
à rendre leurs œuvres accessibles « à tous leurs confrères, au
clergé de toutes les provinces ». J'avoue (jue je ne comprends
[)lus. Tous ces prédicateurs, si « jtassiomiés pour la diflusiou de
la doctrine chrétienne », eussent mieux fait, me semble-t-il, de
rédiger leurs sermons, selon la rec(unmandation des conciles,
rians la langue des lidèjes; ils eussent mieux fait de songer à
leurs ouailles plutôt cpi'à leurs « c<jnfrères », (pii n'avaient (jue
faire de leurs sermons. M. l'ablx'' Samouillan ikuis ap|irend que
les sermons d'Olivier Maillard ont été rédigés en latin, à l'usage
des pi'(''(|icateurs de l(uiles les nations. « Tous les religieux fran-
ciscains, par exemple. (|u ils fussent italiens, espagncds. fran-
<;ais, allemands ou aui^lais, poinaieni lire cl niiliser pour leur
I. Un sorninii d'Olivifi- M.iiU.iid, |i:ii- cM'iniilf. ijiii -i' Irniivf il.uis le inamiscril
fiaii<;ais 2M'M <lc la Bil>liollii'(|iit' nalioiialc, i-l doiil \tiici Vv-rpHcit : •< Cy fiiiisl
le iirciiiicr sermon dr lalin m franroys Iranslali' (|iit^ fcisl fnTc (Uivier en la
(•il(; (II- l*()icliiT<. Il' (liiiianclii- ilr la (Juiiniiiafroimi' an malin. ■•
SERMONXAIHES. — LANGUE DES SERMONS 223
r(nii[it(' les sermons laliiis «le M.iillai'd , vicairo g"énéral de
Tordre, guide et modèle des prédicateurs de ce temps. )>
M. l'abbé Samouillaii oublie que le style macarouicpu' des
sermons de Maillard en rendait la lecture diflicijc à des Italiens,
à des Anglais ou à des Allemands. Et personne, à coup siu', ne
dira, avec M. l'abbé Bourgain, que les prédicateurs du nioven
tige, dont la plupart s(mt médiocres ou insipides, ont rédigé'
leurs sermons en latin « s'imaginant déjà que la post/'rité A'a
les louer, les exalter, les porter jusqu'aux cieux ».
Mais, nous dira-t-on, le latin était la langue de l'Eglise el
c'était l'usaue, au moven âae, de rédiger les sermons en latin.
On pourrait remarquer que, puisque le latin était la langue de
l'Eglise, les clercs ont pu employer cette langue aussi bien pour
prêcher que pour rédiger leurs sermons. Quant à l'usage de
mettre en latin les sermons qu'on prononçait en français, il
n'était pas si général que MM. Lecoy de La Marche et Bourgain
veulent bien le dire. Nous possédons, en très petit nombre, il
est vrai, si on le com|)are à la masse des sermons latins, des
sermons rédigés et prononcés en français. Pierre de Limoges
en a recueilli lui-nu''me. ((ui figurent dans ses Dist'mctiones.
Pourquoi donc ne les a-t-il pas mis en latin, lui qui faisait un
recueil à l'usage des prédicateurs? Pourijuoi n'a-t-on pas tra-
duit les sermons de Gerson? Ils méritaient, on en conviendra,
autant ou plus qu<' d'autres, d'être rendus accessibles aux curés
du monde ( brétien tout entier. Pourquoi Gei'son ne les a-t-il
pas. suivant l'usage, rédigés en latin? Il n y avait donc jias de
« rapporteurs » dans l'église de Saint-.Iean en (îrève? On nous
fera peut-être remarquer que les sermons du gi'and idiancelier.
précisément, ont été traduits en latin. Mais quand? Un siècle
a [très Gerson, et, coiume nous veiTons, dans des circonstances
très [tarticulières.
Style macaronique. — Voyons maintenant le trop fameux
stvle macar(>ni(pie. Ge mélange <le latin et de français se pré-
sente sous plusieurs aspects très diflerents. Dans quelques ser-
mons, ceux de Nicolas de Biard par exenijde, on ne trouve
guère en français que des proverbes et quebjues idiotismes.
D'autres sermons par contre sont régulièrement mi-|»aitis
de latin et de français. Tel est, par exempb-, le curieux mor-
224 SERMONNAIRES ET TRADUCTEURS
(•('.ni sur 1rs NotM's de (';in;i, <il('' |(;ir P.iiiliii J*;iris. d.jiis hnincl
la prose français»' est harnioiiiouseinciit cadeiKM^r et limér.
« Vocatiis est Jésus Christus et discipuli ejus ad nuptias. (juaiil
irons tlo crant paraigc so voulont inai'ior, si soinonent j^raiis
irens \m)\\v ostro à respoiiscr; cl de laiil coin scinoncnt jjicnl de
[dns iipani valeur, est la feste jdiis fjraiule et si ont plus dVm-
nenr. OnanI uns crans lions so voet tant ahaissier, et hninilier,
poui" un pauvre essaucier, ([u il voet a ses noces niaingier, <'t a
sa requeste, il monstre l)ien (piil aime et lioneure la feste. Et
fuit hoc, (junndo re.r regum fuit invitatus ad nuptias pauperum
hominum, quod henr dirit vrrbum propositum : Vocatus est, etc.
l ns urans honis lit liui un grant mariaige, ou Jésus fu semfuis,
il et tout son Itarnaige. Majorem iste non putabat invitare, nec
digniorem, et ipse Je.^iis non dedignatns est se humiliare. Quamvis
hnberet p7'ivilegiu)n virginitatis, non tamen coutempsit conjugium
fidelilatis; multum enim commendatur status fidelis conjugii.
Jasoitce rpi'il aime d'amour especial qui por l'amour de li garde
son |incelaig('. ncporqnani il n'a pas en des[»it ciaus <pii voelent
avoir et garder loiaument Testât de mariaige. Et hoc bene
ostendit, quando venit ad nuptias cum maire, et discipidos omnes
adducit secum, et omnem familiam ; et tout son paraige ce fu sa
mère, qvia quod altingebat ei in terra, ex parte rnat)'is erat... »
Dans (pi(d(pies cas c'est le français, et non plus le lalin. qui
domine. Témoin ce fragment d'un sernntn sur Sainte Marie-
Madeleine, dajis lequel Jésus s'adresse à Simon : « Plurinia
signa amoris elle m'a monsti'é (pie tu n'as fait... Nam intram en
Ion lioshd : javoif 1rs |ti(''s Ions eml»o(''s; lu oiupies tant ne feis
(|ui' tu les me lavasses, ne feisses laver. Mais ceste ne lit ni
autre chose (pie mes |)iés laver, jiuis (pi'elle entra en ton osl(d.
Erain lolna calefactus d l(»nl las, quando intravi en ton ostel :
neque fccixii lanlinn. (pir In me frotasses mon clii(d' d im peu
d'oile pour' moi asouliaiL'it'r. Sed ista non sohnn mon cliief, sed
mon cliicf et mes pi(''s (die d un tresdous oignenieni rafres(dii et
refroida. (Juando intravi domuni tuani, tu ne macolas ne ne
baisas, ne ne deis a |>aines : l>ien \('cni(''s. (lesle ne cessa ni a
[laines de mes pi(''s liaisier : propter quod ilico et volo quod scias
cei'tainemeni ipie je li perdone ses pe(dii(''s ton! simplement et
tout entieremenl. » (liions enlin, comme exemple du style maca-
SEKMONNAHIES. — LAXiiUE DES SERMONS 225
roiii(|iir tic l;i lin du xv'' sirclc, iiii tr;ij^nn'n| du Ijiniciix scniioii
(le Miriiol Menot sur rKnfaiil prodij^iie : « Quand co fol (infant
et mal conseillé ha/m if suaut partem de lixreditate, non erat
i/uapsfio d/' portando eam xecum ; idfo stalim il en fait do la clin-
(|uaille. il la fail |>ris<'r, il la A<'ud cl finnil la voûte in sua bu r sa.
Qiiaiidf) ludit tôt pccias arycnli simul, valde f/avisus est, etdixitad
SI' : Ho ! non manehitis sic seinper. Incipit se respicere. Et quo)nodo !
oos estis de fnni hoiia donio, et fsfis liahillé couinio un bolistro.
Mitlil ad tju;erfiidiim les drappiors. les grossiers, les marchands
de sove et se fait accoustrer de |»ie(l en cap; il n'y avoit rien a
redire. Qiiando vidit silàpvlchras catigas d"ecai'late, bien tirées, la
helle chemise fronsee sur le collet, le pourpoint fringantde velours,
la to«pie de Florence, les cheveux peignez et qu'il se sentitle damas
voler sur le dos, liœr secum dicil : (Jportt't ne mihi aliquid? Ovxwc
fault il rien? Non, lu as toutes tes plumes, il est temjts de voler plus
loin. Tii es nimis prope domnmpatris tui, pro bene faciendo casirui
tuum. Piieri quisemper dormierunt in atrio vel gremio malris suœ
nunquam sciverunt aliquid et nunqiiam erunt nisi asini etinsuisi,
et ne seront jamais (jue nices et hejaunes. Bref qui ne fréquente
païs, nihil videt. Mon père m'a avallé la bride sur le cou, pater mihi
laxaoit habenam supra colhim; dédit mihiclaves camporum; fempns
est capiendi l'essort et quid valet hic morari tam diu? Abiit ergo in
regionem longinquam... Postquam omnia fuerunl dissipata cum
meretricibus. lenonibiis, histrionibus et assaloribus, les rôtisseurs,
quando vacua fuit bursa et amplius nihil erat fricandum, et qu'il
n'y avoit plus rien à frire, capitur pulchra vestis domini bra-
gardis, caligœ, bonibicinium: quisque secum ferebat pefiam de
monsieur le bragard, chausses et pourpoint, chacun en empor-
toit sa pi«''ce. Ita quod in brevi tempore, mon galant fut mis en
cueilleur de |)ommes, habillé comme un brûleur de maisons,
nud comme un v(M's. Vi.v ei reniansit camisia, nette comme un
torchon, nouée sur l'opaule pour couvrir sa pauvre peau... Non
plus audiebantur histriones in illa domo, non plus veniebant les
compaignons sans-soucy, sodalessinesollicitudinis. Quando omnia
fiicnint dissipata. fuit quwstio nixluandi ab illis cum quibus primo
sua dissipaverat. Mittit ad illos,sed nemo illi dabat. fpsemet vadil
ad eos; on lui fait visage de bois, fit illi miltus ligneus. »
Geruzez mettait le style macaronique sur le c(»mpte de « reli-
lltSTOIHK dp: 1.\ I.ANfirK. U. 15
226 SERMONNAIRES ET TRADUCTEURS
gieux [)oa habiles » qui transcrivaient « sans scrupule » en fran-
çais les expressions do la laniiue vulg-aire trop difficiles à lati-
niser. M. Lecoy de la Marche, mieux informé, ne parle pas, ou
presque pas, de traducteurs inhabiles. Les compilateurs, nous dit-
il, « et, c'est peut-être le cas le plus fréquent », ont intercalé dans
le latin des expressions françaises pour venir en aide aux }»rédi-
cateurs. L'explication est très ingénieuse. Mais pourquoi, dansc('
cas, ne pas laisser le sermon tout entier en français? C'eût été
plus utile encore aux prédicateurs. Il est facile de voir, par
les exemples cités plus haut, que dans ce style dit macaronique
le français ne consiste pas uniquement en idiotismes et pro-
verbes intraduisibles, mais en phrases tout entières qu'un
« rapporteur » même inhabile eût pu très facilement mettre
en latin. Il est à remarquer, d'ailleurs, que chez Menot, le
français précède parfois le latin; ce qui montre avec évidence
que le français n'est pas là uniquement pour traduire à l'usage
des prédicateurs quelques termes propres ou techniques.
Le français du latin macaronique est le fait, non }>as du co'm-
pilateur, mais du prédicateur, qui pensait à son auditoire et non
pas à ses « confrères ». Victor Le Clerc regarde avec raison les
proverbes qui émaillent les sermons de Nicolas de Biard
« comme un acheminement vers ce singulier mélange, presque
inévitable dans un genre où l'on voulait, sans renoncer encore
au latin, être compris de la multitude ». M. Lecoy de la Marche
refuse d'admettre qu'un « tel jargon », permis sous la })lume des
compilateurs, ait jamais été transporté dans la chaire. Il s'indigne
et prend la défense de l'Église. L'abbé d'Artigny avait moins de
scrupules.il trouvait, sans doute, comme le Père Nicéron,que le
style macaronique « est très réjouissant quand il est bien mis en
œuvre ». L'abbé d'Artigny refuse de croire à une traduction des
sermons <le Menot : « L'imprimeur, Claude Chevallou, maripie
flans sa préface; que les sermons du R. P. Menot, rédigés avec
soin en un coriis, lui avoient été remis pour les imprimer. Si on
les eût traduits en latin, afin d'en rendre la lecture utile à |)lus
d'une nation, rimprimeur auroil-il négligé cette circonstance?
Auroit-elie écbajtpé à Ilriiri Estienne, presque contemporain de
MiMiot? Au coût rairc il dit t'ornudlemenl ([ur le latin de ce corde-
lier est entrelardé de IVaucois. » Henri Estieuue attribue, en effet,
SERMONNAIRES. — LANGUE DES SERMONS 227
aux prêcheurs du xv'^ siècle, à Maillard et Menot entre autres,
« l'invention » du mélange des deux langues. Il se moque non seu-
lement de ces « plaisants entrelardemens », mais encore du jargon
soi-disant latin des prédicateurs. Si ce mauvais latin et ce stvle
macaronique sont le fait des traducteurs, comment expliquerons-
nous les railleries d'Henri Estienne?M. Lecoy de La Marche voit
dans ce latin harhare, dont les mots, les tournures et la construc-
tion sont français, « un résultat en môme temps qu'une preuve
nouvelle de la transposition de l'idiome des sermons ». M. Lecov
de La Marche sait fort bien que ce latin francisé ou ce français
latinisé n'est pas propre aux sermons et qu'on le retrouve, parfai-
tement authentique, dans bien d'autres ouvrages du moyen âge.
Homélies populaires. — Nous sommes bien persuadés
que, suivant la recommandation des conciles, les prêtres ont
prêché en langue vulgaire, le latin n'étant évidemment pas
compris du peuple. Mais il importe ici de faire une distinction.
Qu'étaient-ce que ces homélies po})uIaires? A la suite de courtes
explications du Pater et du Credo, Victor Le Clerc a relevé dans
un manuscrit anglais du xiv" siècle l'observation suivante :
« Le prêtre paroissial est tenu par les canons d'enseigner et de
prêcher en langue maternelle, quatre fois l'an, les sept demandes
de l'oraison dominicale, la salutation de Notre-Dame, les quatre
articles de foi contenus dans le symbole, les dix commandements
de l'xVncien Testament, les sept péchés mortels, les sept vertus
premières, les deux préceptes de ri']vangile, les sept sacrements
de l'Eglise, les excommunications canoniques. » Ces homélies
destinées au peuple étaient fort courtes, d'une grande simplicité,
sans recherche d'éloquence : un récit abrégé d'une portion de
l'Évangile, un commentaire familier d'un texte de l'Ecriture
Sainte, une explication des cérémonies de la messe. C'étaient des
instructions appropriées à un auditoire de « simples gens ».
auxquels, comme à la mère de Villon, les belles peintures de
l'église disaient plus de choses que tous les grands discours :
Femme je suis povrette et ancienne.
Qui riens ne soay: oncques lettre ne Jeu/;
Au moutier voy dont suis paroissienne
Paradis paint, où sont harpes et In/.
Et ung enier où dampnez sont boulluz...
228 SERMONNAIRES ET TUAliLCTEURS
(les iKniK'lics |><>pulaires, j(^ lo rrprlc, ôtaiciit foi't rourtes.
IMriiN» lie Linioiios distineiio les sonnons aux cNmts dos sor-
inoiis au |)Ouple, ot aj)j)olle ces dorniors « /lann sernwnes ». L<»
jthis souvont impi'ovisôos ot raromont é(i'it<»s, ces homélies no
nous sont parvenues (ju'oxcoptionnollomenl. On n'a pas jn^ô
<|u"o]les valussonl la poino d'èiro rocuoiliios ot conservées.
Que ces simples prunes, dans la liouclio do certains prédica-
teurs soient devenus de véritables semions, no se disfinpuaiil
dos sermons aux clercs (jue par la lani.'^ue, nous l'accordons
volontiers. Qu'on ait parfois traduit en latin ces sermons fran-
çais, les mauusciits en font foi '. Mais, sans remonter jusqu'aux
prédicateurs de la croisade, où sont les sermons français do tani
de prêcheurs populaires, dont les chroniques font mention, ih's
Jean de Yarenne, des Thomas Couette, des frère Richard, dos
Jean Creté et de bien d'autres? Pourquoi leurs sermons. (|ui
eurent un succès si extraordinaire, n'ont-ils pas été « rap-
portés )' en latin? Prohahloment parce que les clercs, comme
on sait, méprisaient la langue vuljiaire, qui pour eux n'avait
« aucune saveur ». Lingua roiiKina cornm clericis saporem snavi-
(atis non hahcf. Ils n'ont pas jui^é nécessaire — sauf exceptions
— ni même di^^iuo de leciieillir des s(M'mons destinés à dos laï-
ques qu'ils reg-ardaient du haut de leur science. Remarquons
enfin que certains laïques eux-mêmes préféraient assister au
sermon en laniiue latine. (|uitte à ne rien comprendre du tout,
plutôt que de se contenter des simples instructicuis en lanjiue
vuliraire. M. l'ahhé Bouri:ain cite à cet éizard un texte intéres-
sant et sijiuilicatif : « No méritent-ils pas qu'on h^s tourne en
ridicule ot on déi'isiou. dit Atlani le l*r(''inonlr<'' à ses moines, ces
gens qui, n'entendant rien ou ])res(|ue rien à la Sainte Kcriture,
font ti du sermon que vous leur prêchez, s'il n'est en latin, et.
ce «pi'il v a de jtlus risihie, si ce lalin n'est touin/' avec des
périodes ponq)euses et recherchées? — C'est hien. disenl-ils.
voilà (|ui l'st Itieu |>eiisé, voilà <pii est iui:(''uieu.\. — Kxpliquez-
v(»iis en huii^iie vnli^aire, rien n a plus ni Mit'rile ni valeur à
I. Nous savons, par cxi'mplr. i|iiAlain «le Ullc a mi- en lalin nn scinion
pn'-ché i»ar un ablif- df Monlpcllicr •■ m langur romaiir ■. l'iir lionn-lie lalinr
i|'Hi'"linan<l est atciUMpafrni'C datis le manuscrit, do la noif suivante : Ilir sermo
lotus (jalicp proniiurUilus rst. Kn trie de (pielipies serinons, en lalin dans les
iiiaini-(ril-<. on lit l'fs iin.|« : r/iilliri- mi /// rnlr/(i,-i.
SEKMONNAIRES. — DES ORIGINES AU XIP SIECLE 229
leurs veux : et ce[)en(l;int, qu'on cesse de leur parler eu lauiiue
vulgaire, ils ne comprennent pas un mot à ce (ju'on leur dit. »
Il est certain que les clercs prêchaient en latin, même devant
un puldic qui ne comprenait pas cette langue. Dans l'auditoire de
saint Bernard, il y avait des frères lais sans culture, c'est l'avis
de Mahillon. « Les sermons de saint Bernard, dit ce savant
bénédictin, ont été [prononcés en latin. Nous ne saurions être
ébranlés dans noire o[)inion par l'objection tirée des frères lais :
il [>eut se faire qu'il s'adressât à eux en particulier dans un lan-
irage plus familier. »
Des origines au XII' siècle.
A la fin du règne de (^harlemagne, les cinq synodes réfoiina-
teurs d'xVrles, de Reims, de Mayence, de Tours et de Chalon.
en 813, recommandèrent aux évêques, qui seuls avaient le
droit de prêcher, de traduire des recueils d'homélies vi riis-
ticam romanam Hnguam. Il n'en faudrait pas conclure qu'on
ait dès cette époque, constamment et partout, prêché en langue
vulgaire. Le concile de Limoges, en 1031, g:émit sur la rareté
des prédicateurs : « 11 y a heaucouj» de lidèles (pii veulent
entendre, il n'y a ju-es(pie point de ministres qui prêchent. » On
[lossède, par le jdus grand des hasards, un très court fragment
d'une [U'édication du x° siècle, partie d'une homélie sur le pro-
phète Jonas, moitié en latin, moitié en français et en notes tiro-
uiennes. Ce fragment informe, brouillon de sermon prêché dans
quelque cloître, ne nous apprend rien sur la prédication pojui-
laire de l'époque.
Saint Bernard. — Saint Bernard est le [tlus grand orateur
du xn^ siècle. Ses biographes racontent qu'il eut un miracle à
sa naissance. Avant de le mettre au monde, sa mère eut un
songe : elle rêva qu'elle portait un petit chien dans son sein.
Ilemplie d'angoisse, elh^ s'en vint consulter un pieux ermite
(|ui lui fit de consolantes révélations : « L'enfant qui va uaîti'e.
dit-il, semblable à un hon chien de gardé, protégera la maison
de Dieu contre tout eunemi du dehors et du dedans. » N(»us
230 SERMONNAIRES ET TRADUCTEURS
connaissons les elîets oxtraonlinuiios des « aboiemonis » de
saint Bcrnanl. Los sermons latins (|iii nous l'cstent <lo lui ne
nous donnent malheureusement aucune idée de ces improvisa-
tions populaires. Ils sont, comme on l'a justement remarqué,
« plus remarquables par la jirAce que par la véhémence, [tar
la doctrine (jue par la passion, j)ar rhal)ile exposition des
parties et l'enchaînement des preuves que par le mouvement ».
Ils sont théologiques et allégori(jues. Les lecteurs d'aujourd'hui
sont édifiés, avec Mahillon, par la sublimité des pensées et
l'onction des sentiments; mais ils sont le j)lus souvent déroutés
par l'imprévu des développements et la subtilité des exjdica-
tions. Dans un sermon prêché à Noël — dont je rapporte un
fragment plus loin, — saint Bernard tire de la naissance de
Jésus les instructions suivantes : Notre Seigneur est né en
hiver, pour nous apprendre à choisir ce qui est contraire à la
chair (en conséquence, saint Bernard condamne l'usag-e des
fourrures); il est né pendant la nuit, pour nous apprendre à
fuir l'ostentation ; dans une étable, pour flétrir les vanités d'ici-
bas; les larmes et les vagissements de Jésus nous enseignent à
fuir la volupté ; ils nous consolent, mais doivent aussi nous
inspirer de la honte, de la douleur, de la crainte. Je sais bien
que des développements de ce genre sont encore aujourd'hui
en usage dans la chaire chrétienne. Mais saint Bernard ne s'en
tient pas là. Il découvre, par exemple, toutes espèces de choses
ilans les noms jtroprcs : Nazareth, Galilée, Alarie, Jacob. Pour
lui, Goliath c'est l'Org^ueil; la fronde de David, c'est la Longa-
nimitc' de Dieu; les cinq ])ierres lancées par David sont « comme
une qiiinluple parole de Dieu, une jtarole de menace et une de
promesse, une parole d'amour, luie d'imitation et une iTorai-
son ». Prêchant sui' les s(q)t pains, avec lesqu<ds Jésus a nourri
la foule au dései-t pendant trois jours, saint Bernard pi'end l;i
peine de chercher et «le trouver un sens mystique à chacun des
trois jours, cà chacun des sept pains. Ces allégories ne sont )»as
seulement bi/.arres, rlles sont jiarfois cjuxiiiaiilrs. l'n sermon
a pour sujet : De cide, carne et ossiOits aniinae; saint Beriuird
regarde la jtensée comme la peau de l'àmc, les sentiments comme
sa chair et les intentions comme ses os. Un autre sermon traite
des saigiii'es s|»iritii(dl('s, I h' sp/r/fii"(i iiuiiiil loiie sfiiif/niius.
SERMONNAIRES. — DES ORIGINES AU XII" SIÈCLE 231
Les quatre-ving't-six sermons sur le Canti([ue des Cantiqix's
sot (lignes de la plus i,n*an(le admiration. Ils sont, comme dit
Mabillon, « une source de chastes délices pour les âmes pieuses ».
Mais à quel travail ne s'est pas livré saint Bernard pour trouver
une explication alléiiorique à chaque parole, à chaque mot^de
ce livre énigmatique. L'Époux, c'est Jésus-(]hrist; rE[)()use,
c'est l'Église, et le baiser que réclame l'Epouse, c'est le Saint-
Esprit ; les mamelles de l'Epoux représentent la Longanimité
et la Bonté, celles de l'Epouse la Compassion et la Congratula-
tion; les quatre parfums de l'Epouse sont les quatre Vertus car-
dinales; les trois celliers, les trois manières de contempler
Dieu, etc. Un sermon qui nous paraît étrange et qui montre le
goût très vif qu'a eu tout le moyen âge pour les teints blonds,
est celui qui roule sur cette parole du Cantique des Cantiques :
« Je suis noire, mais je suis belle ». Saint Bernard s'efforce de
prouver qu'il n'y a pas de contradiction dans ces paroles : Tout
ce qui est noir n'est pas laid; un œil noir est beau; des cheveux
noirs et une peau blanche vont bien ensemble. L'Épouse était
fort belle par la })roportion et les traits du visage; elle n'avait
qu'un défaut, le teint noir. Mais, dit saint Bernard, si l'Épouse
était noire au dehors, elle était blanche au dedans; elle était
noire au jugement des hommes, mais belle au jugement de
Dieu et des Anges. Saint Paul, le Docteur des nations, qu'on
estimait vil et abject, difforme et noir, n'a-t-il pas été ravi dans
le Paradis, n'a-t-il pas dépassé le premier et le second ciel et
pénétré jusqu'au troisième? Et Jésus-Christ? « Il était noir, car
il n'avait ni grâce, ni beauté. Il était noir, parce que c'était un
ver, non un homme, l'opprobre du monde et le rebut du peuple.
Après tout, puisque lui-même s'est fait péché, pour([uoi crain-
drais-je de dire qu'il est noir? Regardez-le couvert de haillons,
meurtri de coups, souillé de crachats, pâle des pâleurs de la
mort; pouvez-vous niez qu'il soit noir? Mais demandez aux
apôtres comment ils l'ont vu sur la montagne, et aux anges
<juel est celui qu'ils désirent tant contempler, et vous ne lais-
serez pas d'admirer sa beauté. Il est donc beau en lui-même,
et il est devenu noir pour l'amour de vous. 0 seigneur
Jésus, que je vous trouve beau, même revêtu de ma forme,
non seulement à cause des merveilles adorables dont vous
232
SERMOXXAIKES ET TUAliLCÏElHS
l)i'ill('Z (le loulcs p.iris, mais eiicorc à cause de Vdlir Nf'-rilé.
(le Aotrc (loucciir et de votre justice! » Ce morceau, eucor»-
(|u"uu peu étrang-e, est duu l»eau UKUiveuieul. irinic Itt-lle éld-
queuce et )U)Us |iei'inet de souscrire au juiicuuMit d uu Itou Juiie :
« Salut Beruard, dit Geruzez, est si naturelleiueut éloquent, que
même lorscju'il disserte et qu il euseiffue une dftuce chaleur cir-
cule dans ses raisouneux-iits et atteste raclioii d un foNci' inté-
rieur dont les ilammes sont mal contenues. »
Tous les sermons <|ue luuis avons de saint Beiiiard ouf été
comj)Osés et [M(»noncés en latin pour des clercs, parmi lesquels
se trouvaieid des frèr<'s lais, hommes sans lettres.
Nous eu possédons quatre-vin^-t-quatre en français *. Soul-il.>
originaux ou sont-ils ti'aduits Au latin? On a l(U)ptemj»s discut»'-
là-dessus. Seul M. Lecoy de La Marche (tenche encore à croire
«{ue pour plusieurs de ces sermons adressés à des frères lais
« la version primitive serait plutôt le texte français ». Une
soiiiueuse comj»araison des deux versions a montré, avec évi-
dence, que le texte français est une traduction. On a relevé les
omissions et les fautes nombreuses et souvent gTos.sières «lu
traducteur. La version française, qui date des premières années
du xni^ siècle, est en dialecte des environs de Metz. Voici un
spécimen de cett(Mi'aduclion, avec, en re<rard, le texte latin. C/esl
un fragment du Scn/to III in Xfitirif/i/e Doinini :
En yver fui neiz noslre ^ires el
pcr nuit. Cuidiez vos ke ceu avenist
per aventure ive cil fust neiz en ténè-
bres et en si grant confusion d'ayre
cuy li yvers est et li esteiz, c cuy est
li jors et li nuiz?... Quant li filz de
Deu duit naixre si esleist io plus
grevain tens ki bien puist lo quel
qu'il vosist esieirc. et ancor loi tons
qui maisniemont est plus griés a en-
fant et a enfant de povre meire k"a
poincs ol (Iras ou fie lo poisl envo-
le]»eir et une inaingcure ou ele lo
poist couchier. Si gr.uiz estoit li be-
soigne et tofevoies ni oi onkes par-
Hienie nalus est, nocte natus esl
Christus. Numquid credimus casii
factum, ut in tanta aeris inclenientia
el in tenebris nasceretur. cujus e&l
hiems et testas, dies et nox?... Nas-
citurus Dei Filius, cujus in arbitrio
erat quodcunque vellet eligere teni-
pus. eligit quod moleslius est, pra^-
sertim parvulo et pauperis malris
lilio, quu' vix pannes liaberel ad
involvenduni. pra-sepe ail reclinan-
dum. Et cerle cum esset tanta né-
cessitas nullam audio pellium lieri
incntioncm. I*riinus Adam pclliceis
vp^lilnr tunicis. pannis secundiis
\. Les seiTiioris fraiir.ii» «ii- -.liiit lii-riiiinl (|ii"a indilics !,»■ Rniix ilc i.iiiry ;i l.t
suite des Quatre livres îles lioh sont an uondji'f iW rpiaraiilr-rinq. M. Tnblcr a
trouvé dans nn maniiscril a|tparlt'nant anU-efois [\ sii' Tlmmas IMiilli|is. niaiiili-
riant k la IJihlifilhèqnf! )'oyalf «If lii-rliii. mu- -l'cnndi' roll.'clion de si'rtni'M~
français dr saini Hornaril.
SERMONNAIRES. — DES ORIGINES AU XIV SIÈCLE 233
Uni de peas. Li primiors Adam fui obvolvilur... Jam vero etia.m nocle
vostiz de cottes de peas, et li sccoiiz voluit nusci. Uhi sunt qui tam impu-
l'utenvolepeiz en dras... Per nuit voit dénier ostcntarc gestiunt semetipsos?
assi nastre. Ou sunt or cil ki si l'or- Christus elegil quod salubrius judi-
senneiementsepoinentd'ols mismcs cal : vos eligilis quod rcprobat ille.
a moslrer? Criz esleil ceu ic'il tient Quis prudentior e duobus ? Cujus
a meillor et a plussain. etvos eslci- judicium juslius? Cujus sententia
sis ceu k'il blasmet et refuset. Li sanior?... Adhuc autcm in stabulo
quels est plus saiges de vos dous. nascitur Christus, et in prœsepio
cui jugemenz est plus justes et cuy reclinalur. Et nonne ipse est qui
sentence est plus saine?... Ancor i dicit : « Meus est orbis tcrrœ et
at allre chose. El slaule naist Criz plenitudo ejus »? Quid ergo stabu-
et en la maingeure lo couchet om. lum elegil? Plane ut reprobet gloriam
Kl nen est il dons cil mismes qui mundi, damnet sœculi vanilatem.
disl : « Meye est li rondecc de la Necdum loquitur lingua et quae-
lerreettote son ampleteiz? » Por kai cumque de eo sunt. clamant, prre-
esleisl il dons lo slaule? Certes ceu dicant, evangelizanl.
listil por blasmoir laglore delmundc
et por damitneir la vaniteid del seule.
Ancor ne parolel per langue, et tote-
voies parolent, proichenl et anonccnl
lotes celés choses ke de luysunt.
Maurice de Sully. — Nous possédons un autre recueil de
sermons français, probablement traduits du latin, composés par
Tévèque de Paris, Maurice de Sully. Ce recueil, dont M. Paul
Meyer a retrouvé plus de vingt manuscrits, très populaire au
moyen âge, non seulement en France mais en Angleterre, a
été imprimé à la lin du xv° et au xvi^ siècle. Une édition com-
[dète et critique [lermettrait seule de résoudre la question am-
troversée du rapport des deux textes français et latin, et du
rapport des texti^s français entre eux.
Il commence par un Sermo ad presbyteros sur ce texte : Pasce
ooe>< )nea!<, sorte de prologue dans lequel Maurice de Sully trace
le ])ortrait du prêtre idéal : « Segnor provoire, ceste [»arole ne
ne fu mie solement dite a mon seigneur saint Piere. Quai" et
a nos fu ele dite autresi, qui somes el liu de lui el siècle, et
qui avons les oeilles Damediu a garder, ço est son puple a
governer et a conseillier en cest siècle, et qui avons a faire le
suen mester en terre, de Hier les anmes et de desliier et de con-
duire devant Deu. Ore devomes savoir de nos meismes con-
duire devant Deu et celz (jue nos avons a conseillier. Si nos
besoigne avoir trois choses : la premeraine chose, si est sainte
vie, la secunde est la sciense qui est besoingnable al provoire,
a soi et a autrui conseillier, la tierce est la sainle [>redicali<ui.
234 SERMONNAIRES ET TRADUCTEURS
par coi li prestres doit rapeler le piiple de mal a bien. » Puis
Maurice développe chacun de ces trois points. Tout d'abord, le
prêtre doit vivre saintement. Il doit « esmonder et eslaver » son
corps et son àmo do toute onlure, c'est-à-dire « de luxure, de
glotonie, d'orgueil, de haine, d'avarice, de covoitise et de totes
iceles choses dont s'ame puet estre mal mise et enlaidie devant
Deu ». Le prêtre doit être « sofFrans », c'est-à-dire, il doit sup-
porter patiemment les injures, les calomnies, même les coups;
il doit donner exemple de patience, être « humele, bénigne,
large ». Il doit être le sel de la terre : « Il doit saler, c'est ensai-
gnier oves Damediu, les cuers de ceus qui plus aiment les ter-
rienes choses que il ne font celés del ciel, et qui, enJementres
qu'il sont empecié de dampnation, ont maie savor a Deu, si com
la viande qui est dessalée a l'orne qui la manjue. » 11 ne suffit
pas au prêtre d'avoir bonne vie, il doit avoir la science pour
pouvoir efficacement « conseillier les anmes ». Il doit connaître
lihriim sacramen toril )n, Icclioiiariiim, haptislerhim, compoliim,
canonem, penitcnclalem, psalteriinn^ omelias per circubim anni
dominicis diehns et sluf/idis feslivitatibus aptas. Il importe que
le prêtre sache quand il peut donner l'absolution et quand il ne
le doit pas. « Quant nos veom que li pecieres se repent angois-
seusement de son pecié, et il en sospire et plore et promet vraie-
ment que il s'en gardera et que il, a l'aide de Deu, nel fera mais,
lors devons nos entendre que deus vuolt que l'om l'asooille et
que on li doint penitance. » Mais si le pécheur ne consent pas
à « déguerpir » son péché, le prêtre, après l'avoir exhorté et
« espoenté », doit le laisser aller comme il est venu. Le prêtre
doit donc savoir quels sont les péchés « criminels et dampnables »
qui conduisent le pécheur « el fu d'infer pardurablo. » Maurice
de Sully énumére, d'après saint I\'iul, les péchés (jii'un prêtre
ne doit pas absoudre sans vraie repentance du pécheur : adul-
tère, avarice, homicide, ivresse, etc. Puis, pour l'instruction de
son clergé, il expose quel<|ues cas spéciaux : « Se uns pecieres
vient a vos (|ui soit en |)!Misors peciés de dam[)nacion, se il
vuelt l'un laissier et es autres remanoir, vos nel avés pas a
asoldre de l'un par soi, mais se il deguer|»ist tos les pechiés, et
il de tôt en lot le promet a Deu, linic dehctis einii fihsoli^n'e, el
si non facit non tlcbetix. » Le ju'êlrc doit distinguer entre les
SERMONNAIRES. — DES ORIGINES AU Xir SIÈCLE 235
bonnes œuvres que font les hommes ayant dans le cœur l'amour
(le Dieu et du prochain, et les bonnes œuvres « que 11 malvais
home font ». Ces dei-nières « ne pueent pas plaire a Deu ».
Enfin, dernier point, le prêtre doit [)rèchor. « La tierce coso
qui est besoig^nable al provoire si est la prédication par coi il
doit estre garde des oeilles Damedeu. » Il doit prêcher « tos
jors », sans se laisser arrêter par la crainte des méchants. l*our
cette troisième partie, malheureusement, Maurice de Sullv no
donne pas de détails pratiques, il se borne à recommander aux
prêtres de prêcher, suivant le précepte de saint Paul, oportune
et impoîHinie.
Après ce prologue — sacerdotalis excitatio — ■ on trouve
dans quelques manuscrits une explication du symbole des apô-
tres et de l'oraison dominicale ; puis viennent les sermons eux-
mêmes sur l'évanpile des dimanches et des principales fêtes et
sur plusieurs saints. Ces sermons, dit Daunou, « ne consistent
presque jamais qu'en paraphrases vulgaires et souvent peu justes
des textes du Nouveau Testament. » Le même érudit trouve
l'éloquence de Maurice de Sully « bien froide ». Voici, prise au
hasard dans le recueil, une homélie qui montrera combien est
injuste l'appréciation de Daunou. C'est un modèle de sermon à
l'occasion de la dédicace d'une église :
« Nos faisons hui la feste de la dedicatie de ceste église, de
ceste saintisme maison Deu, en cui nos asamblons sovent por
faire nos orisons et por oir le servise Nostre Seignor. Costume
est, quant l'on doit faire feste en Sainte Eglise que l'on gete
hors iceles coses qui sont descovenables et qui mains i avienent
se eles i sont. Apres si l'encortine l'on et enbelist se l'on a de
coi et lores est covenables a Deu. Tôt cest apareillement que je
vos ai dit et que vos savés que l'on fait et que l'on doit faire
corporelment en église qui est faite par main d'ome quant l'on
vuelt faire feste, si deves vos faire en vos meismes espiritel-
ment, se vos volés plaire à Nostre Seignor. Quar si, com dist
la sainte Escripture, vos estis teîiiplum Dei, vos estes temple
Deu, et Deus doit faire son estage en vos, faites donc net le
temple Deu, le maison Deu. Quicunque violaverit templum Dei
disperdel illum deus, qui ordoiera le temple Deu, ço dist l'Escrip-
ture, Deus le destiuira. Se vos veiés a un home prendre la hors
iMj SERMONNAIRES ET TRADUCTEURS
oi'diiit' la plus ()i(l<' (|iii soil cl (|iii |»oroil cstro. o( vos voisciôs
([Il il laportast et jetast en ceste ofiiisc (jui est faite de piere par
iiiaiii (rome, et (lu'il ensoillast et cuiiciasl Tautel^et tote l'e^lise.
vos (liriés, et droil avriés, qu'il avroit fait mult i:i'ant pecié.
Que cuidiés vos donques qu'il soit de celui (jui ordoie le temple
Dell, (jue Deus meismes list <» ses mains? Qui ordoie s'ame et
son cors de [>eeié, si ordoie le temple Nostre Seiiiin»!-. I)(iiu|ues
d(^sque il est ensi, netoiés et esmondés vos meismes d'oidure de
prclii)', se vos volés faire feste <{ui soit au plaisir l)eu. Getés
lioi-s de vos meismes, et par confession, et par penitaiice. ço que
vos av«''s fait ii dit n pensé encontre Deu. Quar se vos nel faites,
la maisons Don ne sera pas nele, ne Deus n'avra cure d'entrer
en vos, ainçois vos destruira et dampnera por sa maison que
vos avrés cunciie. Et se vos netoiés aos meismes, donques
serés vraiemenl temple Damedeu, se vos volés bien faire. Quar
ne sctffist pas le mal laisier, se l'on ne fait le bien. Issi le dist
l'Escripture : Déclina a malo et fac boniim. Si que l'on encortine
et pare l'earlise, après ço que elc est niie et notoie, ausi devons
nos faire le bien après co que nos avons laisié le mal. Encoi'ti-
nons donques nos maisons et embelisons, ço est nos meismes.
par l'amor Deu, par l'amor de nostre [)roisme, par bien faire,
par bien dire, par aler en sainte Eglise, par oir le service Deu.
par Deu proier. par aumosnes faire, ]>ar lierberiier p(»vres. par
vestir les nus, et par lol(»s aiili'<'s boucs uevres el par totes
autres boues vertus, issi nos amera Deus et fera en nos s(ui
temple et son estag^e et serons en ceste vie saint et bueneuré en
l'autre '. »
C'est simple, clair, sans subtilité, ni science tbéolofiique, ni
sécheresse. Les explications allégoriques ne sont ni cherchées,
ni bizarres, mais familières, naïves. appro|)riées à un auditoire
d ig"norants. Prêchant sur ce texte : Eijo si/)/i pfistor botnis.
.Maurice exj»ose, sans i'ecli(>rclie d'i'dofpience ou de science. (|uc
Dieu est le berirer, le diald<' le loup, (jue les brebis représentent
les élus, et les chèvres les damnés. A pr(q)OS de la ])èche mira-
culeuse, il recomiaît dans la mer le monde, dans les |>oissons
l'humanité (-((Ui^ilde, dans les pèchetu's les lions prf'dicateuis de
I . l*iililii)lliè(|iit' n.'ilion.ilr. m.iiiu^rrit du fonils fr.iin'ai-. ii" Kiltll. f"' S;î-S'i.
SERMONNAIRES. — XIll" ET XIV" SIÈCLES 237
sainte Eglise. Les autres sermons oui ce nirnic cir.ictrn' nopu-
laire et pratique.
Le recueil de Maurice de Sully est inallu'ureuseinent seul de
sou espèce dans l'histoire de l'élociueucc religieuse au luoven
Aiie. Odon de (Cambrai, Marhod(> do Uennes, Hildebert de
Lavardin, Aniédée de Lausann(s Pierre le Lombard, Garnier
de Rochefort, Etienne de ïournay, Pierre de Celle, Pierre Abc-
lard, Isaac de l'Etoile, Guerri(- d'inui, Adam de Perseiirne,
Hugues et Richai'd de Saint-Victor, Pierre Comestor ou Le
Mangeur furent de profonds Ihéologiens, savants, poètes, philo-
sophes; ils passaient, de leur temps, pour de grands prédica-
leurs que l'on comparait aux ajiôtres eux-mêmes et aux Pères
de l'Eglise; on les appelait « trompette éclatante du Christ »,
« harpe du Seigneur », « organe du Saint-Esprit »; ils ne nous
ont transmis que des sermons pour la plupart dépourvus de
mouvement et de vie, remplis de citations sacrées et profanes,
subtils, puérils, dogmati<pies, sans véritable éloquence, avec,
parfois, des recherches d'assonances et de rimes. La prédication
vraiment poj)ulaire existait à peine ou était très négligée.
Elle naquit, ])eut-on dii'e, au commencement du xui* siècle
avec la fondation des deux gi'ands ordres de Frères mendiants :
les franciscains et les domini<'ains.
XI It et X/P siècles.
Les Frères mendiants. — Le 2i février 120'.l, saini Fran-
çois d'Assise, ayant épousé « dame Pauvi'eté », le cunir liquéfi*''.
comme disent ses biographes, au souvenir du (h-uciiié — vulne-
ratum f^t Jiquefnclmn cor ejus ad memoriam Dominicœ pas-
!<ionis, — assistait à la messe dans l'humble église de N(dre-])am<'
de la Portioncule. L'évangile du jour fut poui- saiid François
comme une révélation, comme un ordre divin : « Partout sur
votre chemin pi'èchez et dites : Le royaum»' des cieiix esf
proch(\.. Vous avez reçu gratuitement, domiez gi-aliiitement.
Xe prenez ni or ni argent, ni monnaie dans vos ceintures, ni
sac, ni deux tuniques, ni sandales, ni bâton, car l'ouvrier mérite
sa nourriture ». (^Math., X, ")-10.) Snr-le-clianqi. \o petil |>auvre
238 SERMONNAIRES ET TRADUCTEURS
d'Assise, voulant obsorvcr à la lettre les recommandations de
Jésus, jeta de ses vêtements tout ce qu'il jugeait superflu,
son hàton, ses souliers, sa ceinture de cuir. Il se cei^î-nit d'une
corde et, sans plus tarder, débordant de joie et d'amour, se mit
à prêcher la Bonne Nouvelle. Trois compagnons, ayant vendu
tout ce qu'ils possédaient et distribué l'arg-ent aux pauvres, se
joignirent à lui. L'ordre de saint François, l'ordre des Frères
mineurs était fondé.
Quelques années auparavant, saint Dominique avait traversé
le midi de la France et constaté les progrès de l'hérésie albi-
geoise. Ce voyagre fut g^ros de conséquences. Pour « extirper la
perversité héréti(|ue », saint Doinini(|ue fonda un ordre de
Frères, « champions de la foi, vrais luminaires dans l'Eg'lise »,
l'ordre des Frères prêcheurs, que le pape Honorius III reconnut
formellement le 22 décembre 1216.,
Et dans tous les pays, chrétiens et non chrétiens, les Frères
mendiants, d'abord peu nombreux, bientôt une armée, se répan-
dirent, prêchant, instruisant. Il nous reste quelques épaves de
hi prédication de ces premiers missionnaires. C'étaient des
appels à la repentance, d'une simplicité évang-élique, sans art,
d'une conviction ardente, où les terreurs de l'enfer et les joies
du jtaradis tenaient une g^rande place. Mais l'on vit bientôt —
c'était inévitable, — du vivant même de saint François, les
Frères mineurs, comme les Frères prêcheurs, se transformer
en théologiens, eu savants. Quel écart entre saint François et
saint Antoine de Padoue! Les sermons de saint Antoine ou ceux
même de saint Bonaventure, le docteur séraphique, ne ressem-
blent g-uère à ceux que l'amour des àmcs inspirait au « ])Ove-
rello » d'Assise! Les sermons ou résumés de sermons attribués
à saint Tiiomas d'Aquin sont moins solennels que les écrits
dogrmatiques de ce grrand scolastique. Mais quel abus de l'allé-
g-orie'! Nous n'irons pas, connue^ le faisait Daunou, jus(|u"à
traiter irs sermons d'AHuM-t b^ (irand et de saint Thomas de
« monuments d'une scolasti(|u<' l)ari)nre et d'une crédulité gros-
sière », ce qui est évidemment fort exagéré; reconnaissons au
1. Voir le sermon de saint Tlionias analysé par Victor Le Clerc, llis/i)irr lillé-
raire de la France, I. XXIV. De ce seul mol navicidam. le prédicateur tire tout
son tliscours.
SERMONNAIRES. — XIIl" ET XW SIECLES 239
moins dans ces sermons, avec M. Lecoy de La Marche, à côtr
d'une « £irande solidité de doctrine », et d'un « incontestal>l('
talent d'exposition, une certaine recherche de divisions, dans
le goût de l'époque », ce qui est peut-être trop modéré.
Et disons, avec un des prédicateurs les plus remarquables
du xm" siècle, Hélinand, moine de Froidmont : « N'est-ce point
un barbarisme de doctrine que de commenter froidement une
loi brûlante d'amour, que de tenir un langage de mort sur un
sujet plein de vie? » On ne peut reprocher la froideur aux ser-
mons d'Hélinand, mais plutôt l'abus de citations d'auteurs pro-
fanes. Hélinand connaissait à merveille la littérature latine, et
il croit bien faire en invoquant à chaque pas le témoignage non
seulement de Virgile ou de Sénèque, mais de Plante, de ïérence,
d'Ovide, d'Horace et de bien d'autres. Avant d'être prédicateur.
Hélinand avait été poète. Ce fait explique peut-être, s'il n'excuse
pas, les trop nombreuses citations d'auteurs profanes. Comme
Folquet de Marseille, son contemporain, Hélinand avait passé la
meilleure partie de sa vie à faire des vers, à courir le monde,
d'une fête à l'autre ; ses poésies étaient à la mode ; lui-même
était recherché, admiré. l\ se convertit et entra dans le monas-
tère de Froidmont, en Beauvaisis. Yoici un fragment de ser-
mon, qui, dans la bouche d'Hélinand, poète une fois célèbre,
a dû avoir au xni" siècle une saveur toute particulière et qui,
aujourd'hui même, n'a pas perdu toute actualité : « Les livres
nous apprennent qu'une quantité d'auteurs dignes de la noto-
riété la plus étendue sont demeurés dans l'ombre, ignorés de
tous, comme s'ils ne fussent jamais nés. La faveur du public
est une chose si frivole, si fortuite que, suivant le mot d'un
grand orateur, tandis que les uns plaisent par leurs qualités,
les autres charment précisément par leurs défauts. Malheur donc
à la popularité!..". Yoici des clercs qui étudient à Paris les arts
libéraux, à Orléans le droit, à Tolède la magie, à Salerne la
médecine : où va-t-on étudier la règle de la vie? On cherche
partout la science, nulle part la vertu; et qu'est-ce que la science
sans la vertu? »
Clergé séculier. — Si maintenant, en face du clergé régu-
lier, nous devons citer les plus remarquables prédicateurs du
clergé séculier au xm" siècle, il nous sera peut-être permis
240 SERMONNAIRES ET THADLCTEIRS
«riH'silrr tl.iiis iioti'c choix. Est-ce Joan Halet-iii «rAlilxniilc,
ai(li('vr'(|iic (le Besançon, puis cardinal (mori m 1"237), doiil les
sermons eurent en leui" temps un si extraordinaii'e succès, mais
nous ap]»araissent sans originalité, prolixes et chargés de textes?
Est-ce Guillaume d'Auvergne, évèque de Paris (mort en 12i9),
ijui dans ses sermons faisait grand emploi de métaphores «d de
com[)araisons et (|ui en a même réuni tout un recueil à l'usage
des prédicateurs, le De Faciehus mundi'l Est-ce Gaultier de Ghà-
teau-Thierri. successeur de Guillaume d'Auvergfne à l'épiscopal
de Paris, dont 1rs senn(»ns sont remplis (h- censures violentes
à l'adresse des écoliers de Paris, des chanoines, des prédica-
teurs, des moines et des évèques eux-mêmes qu'il accuse (h\
n<''|)(disuie et davarice : « Ils ont bientôt reucontré celui à qui
pi'omptement ils délégueront la cujatcllc des àines; ce sera
quelque petit neveu, acilicet nepotulum, lino, ut melius dicam,
merdnciilum\ mais ils ne ti'ouveront ]MM'sonne à f[ui confiei-
leur argrentî » Est-ce Robert de Sorbon, qui com])are bizari'emenl
l'examen (pie le chancelier de l'Université fait subir au camlidal
à la licence avec l'examen de l'àuie par Dieu le Père?
Le sermon le [dus extraordinaire peut-ètn^ du xm*" siècle est
attribué au cardinal Etienne de Langton, qui fut chanoine de
Notre-Dame de Paris et chancelier de ITuiversité et qui niou-
nit. en 1*228, archevè([ue de Cantorbéry. (le grave personnage,
qu'on ajqielait en latin Stephcmus de Langeduna ou, par caleni-
bour, Stf'/ihauHS Llngupe lonaniis. n'avait jias pris comme texte
de son sermon « aulcune auctorité de fbéidogie «, mais bien
une rlianson |io|iiilaire :
Bi:le A;ilis main se lova.
Vestil son cors et paia,
Ens un verrier s'en entra.
Cinq fliirettes y Iruva,
Un cliapclet fel en a
De rose florie.
l'ar Deu, Irahez vos eu la,
Vos qui n'anic/ mie!
Le |ir(''dicaleiir reprenant ( hacmi des \ers de celle ( hanson
profane s'efîorce de lonrner, comme il le dit, li' mal en bien, la
^anil»'' en vi'rib''. et d'en faire une a|)|dicalioji mysticpie à la
sainte Viei'ge. « ]'i'ff/imi's i/ii;i- s/'l I{(de .\eii/.... (l«de est bêle
SEUMONNAIRES. — XIIP ET XIV« SIÈCLES 2H
Aeliz deqiifi sic dicilnr : Speciosa ni gemma, splendida ni luna. cl
clam ut sol, rulilans quasi Lucifer inter sidéra, etc., et alibi : Tu
pulcra es arnica mea et macula non est in te. Hoc nomen Aeliz
dicitur ah a, quod est sine et lis litis, quasi sine lite, sine repre-
hensione, sine niundana fioce. Quœ est reffina justicice d
Geste e>t la bêle Aeliz
Qui est la flos et 11 liz.
Sicul iilium iiilcr spiiias, sic arnica mea inter filias. » Puis vient
l'explication allég-orique de « Main se leva, vestit son cors et
para, en un vererer s'en entra ». Les cinq fleurettes et le chape-
let ne sont pas faits pour embarrasser notre théologien : « Qui
sunl hi flores:'' Fides, spes, caritas, hn militas, virr/initas. H os
flores ince)iit Sj)iritus Sanctus in beata Virtjine Maria. Par le
chapeau debemus intelUrjere coronam qiuun ipse posuit super
caput ejus, quando constiluit eam dominam dominarum et rerji-
nam reginarum. » Les deux derniers vers s'appliquent aux
païens, aux hérétiques, aux blasphémateurs : « Ite, maledicti, in
ignem œternum, qui prépara tus est diabolo et angelis ejus. »
Jacques de Vitry. Sermones ad status. Exempla.
Manuels à l'usage des prédicateurs. — Jacques de Vitry,
évéque d'Acre, qui mourut cardinal-évêque de Frascati en 1240,
avait pris soin, vers la fin de sa vie, de réunir ses nombreux
sermons et d'en faire un traité à l'usage des prédicateurs. Les
sermons de ce vaste recueil se répartissent en six séries, dont
la dernière a été souvent copiée séparément sous le titre de
Sermones vulgares, c'est-à-dire sermons d'une application com-
mune, et non pas, comme on pourrait le croire, sermons en
langue vulgaire, ou Sermones ad status, c'est-à-dire sur les divers
états de la société. Elle comprend soixante-quatorze sermons
<jui s'appliquent à toutes les catégories imaginables d'auditeurs :
« prélats et prêtres; chanoines et clercs séculiers; écoliers;
juges et avocats; théologiens et prédicateurs; moines noirs et
moines blancs; sœurs grises, sœurs blanches et cisterciennes;
chanoines réguliers; ermites et reclus; frères mineurs; frères
de l'ordre du Temple; frères hospitaliers et gardiens des
malades; lépreux et infirmes; pauvres et affiie'és; cens en deuil;
croisés; pèlerins; nobles et chevaliers; bourgeois; marchands
Histoire de la lant.ue. U. 16
242 SERMONNAIRES ET TRADUCTEURS
et cli.iniifnirs; lalidureiirs cl viiiiun'oii.s; ;uiis;uis: marins; ser-
viteurs et <l(»mesti(jiies; mariés; veufs et ('(''lihataires; jeunes
lilles; enfants et adolescents. » Ces sermons (i<l status, que leurs
sujets mêmes rendent particulièrement intéressants, n'étaient
|»as une innovation du xni° siècle. On les trouve déjà, mais plus
rarement, au siècle précédent, entre autres chez Alain de Lille
dont nous possédons quel(|ues homélies et un traite'' de prédica-
tion intitulé Sinnma de arle pi'œdicandi.
Dans le proloi^ue de son recueil, Jac(|ues de Vitry recom-
mande, « pour l'édification des âmes », l'emploi « de proverbes,
de traits d'histoire, d'exemples, surtout quand l'auditoire est
fatipué et commence à s'endormir ». Par exempta, on entendait,
au moyen âge, toutes espèces de récits de toutes [)rovenances,
em[>runtés à l'histoire ancienne ou contem[)oraine, profane ou
sacrée, aux vies de saints, aux léjfi'endes pojtulaires, aux bes-
tiaires; des anecdotes ou « faits divers »; tout récit enfin qui,
comme le mot l'indique, pouvait servir d'exemple, c'est-à-dire
d'éclaircissement ou de preuve à l'appui d'un enseignement
moral ou religieux. L'emjdoi d'exemples dans une intention
édifiante remonte à l'orig^ine môme de la prédication. Saint
Grégoire le Grand, le premier i)eut-ètre, s'en est servi il'une
façon systématique. Il avait reconnu l'efficacité de tels récits,
et il a fait la remarcpie suivante, souvent v(''i"iliée : « Sunt
nonnidli quos ad amorein patriœ co'Ieslis plus exempta qiiam
prsodicameiita suceendinit. » Ces exempta étaient d'un usage
pour ainsi dire obligé (hms les homi'dies destinées au peuple.
Les sermons ((d etericos qui nous sont parvenus, antérieurs au
xm" siècle, n'en contiennent (pie rarciiiciil. Mais l'usag^e peu à
peu en devint di^ plus en plus fi-équent <'l giMK'ral. Alain de Lille,
qui mourut en 1202, recommande aux pri'dicateurs de placer
des exemples à la fin de leurs sermons. Les seDiwnes vvlgares
de Jac(pies de Vitry sont farcis iVexempta ipi on avait jjris soin,
au moyen âge, d'extraire et de riMinir à |»art sous le titre
iX Exempta maf/isli'l Jacoiji de \'ilriac'> oplima ad prsedicandum.
Les recueils {['exempta abondent du xni° au xv" siècle. Le
g-^rantl ouNragc du dominicain l'^licnnc de iionrhon (mort
vers 12()l), iiilitiib' : Traelaliis de dirersis malei'iis prœdica-
fjilitjiis ortlinalis el (tislinelis in seph-in pai'frs srcundiim septem
SERMONNAIRES. — XIIF ET XIV" SIÈCLES 243
dona Spiritus Saucli, n'est (|irun vasie n''porloiro d'exemples,
<Iistribués, comme l'indique le titre, en sept parties correspon-
dant aux sept dons du Saint-Esprit. L'ouvrage est inachevé;
nous ne possédons que ce qui regarde les dons de Crainte, de
Piété, de Science, de Force, et une partie seulement du don de
Conseil. Les dons d'Intelligence et de Sagesse font défaut. Le
général de l'ordre de Saint-Domini(|ue, Etienne de Besançon,
qui mourut en 1294, composa de même un recueil d'exemples :
Alphabetum exemplonun. Mentionnons encore, en Angleterre,
les Parabolœ du moine cistercien Eude de Cheriton (Kent),
contemporain de Jacques de Vitry, qui contiennent surtout des
fables d'animaux et qui furent traduites en français, et l'impor-
tant recueil du franciscain Nicole Bozon, rédig'é peu après 1320,
dans le mauvais français qu'on écrivait à cette époque en Angfle-
terre. Citons enfin, au xv'' siècle, pour n'avoir plus à y revenir,
le fameux Promptiiariiim exemplorum du dominicain Jean Hérolt.
Les manuels de tous genres à l'usag-e des prédicateurs se
multiplient. Un docteur de Sorbonne, Pierre de la Sepieyra,
chanoine d'Evreux (mort en 1306), plus connu sous le nom de
Pierre de Limoges, l'auteur du Traclatus de octilo îjwrali,
bizarre ouvi'age de physique moralisée, avait formé d'impor-
tantes collections de sermons prêches à Paris par différents pré-
dicateurs dnns les années 1272 et 1273. Sa compilation la plus
importante |)orte le titre de Distiiicliones. C'est une sorte d'ency-
(dopédie religieuse, un répertoire alphabétique où tout })rédica-
teur à court d'idées, de développements, de matériaux pouvait
abondamment puiser et trouver sur tous les sujets des fragments
de sermons et des sermons entiers. Les dominicains Nicolas
de Biard, Nicolas de Gorran. Maurice l'Anglais, sans compter
quelques anonymes, composèrent des répertoires semblables.
Le De Ernditione j)rœdicatoru7n d'Humbert de Romans (mort
en 1277), général de l'ordre de Saint-Dominique, contient non
seulement des règ-les et des préceptes sur l'art difficile de la pré-
<lication, mais un recueil de fliemata, de thèmes de sermons
s'applicjuant à toutes les cii'constances et à toutes les classes
d'auditeurs. La Summa de Gui d'Evreux (mort vers 1300) est un
recueil de sermons et de theinfita, (jui se termine par un Index
alphabcticiis diclionum.
244 SERMONNAIRES ET TUADLCTEUllS
Imililr (le sii^iijilcr Idiis les Ars faciendi ser moues. Ars tlividendi
tliemal/i, Ars dildUuidi sn'inont>s\ Ions les recueils Acxempbi:
toutes les coileelious de senno)ics sensati, copiosi, aurei, jxirali.
lue cliose i-essoi't de cette éuumération : c'est que, comme
r.i Iiicii (lil Victor Le Clerc, « le m(''lier succède à l'iiispira-
lioii ». IMus liace (rorii^inalih'. Les |»r('Mlicaleurs ne se donnent
|)lns la peine de com|)osei- (Hix-mèmes leurs sermons; ils
achètent ou louent quelque recueil de themala ou, mieux encore,
de sermons tout faits, et récitent, sans scrupule, les élucubra-
lions d autrui. On désiiiiiait ces recueils [»;ir les premiers mots
de leurs t<'xtes : les sermons de Guillaume de MailK , par
exem|de, l'ornuMit dcHix recueils (pii étaient désiijnés par le pre-
mier mot de (diacun d'eux Abjiciamus ci Suspendhim. On \\vè-
iAvàxi Abjiciamus, on prêchait Susjmndium, c'est-à-dire l'une ou
l'autre série.
Ln de ces recueils, souvent attrilmé au carme aniilais liicluird
Maidston, mais qui, d'après M. Hauréau, serait plutôt du Fi'ère
mineur Jean de Werden, du diocèse de Coloii^^ne, porte un titre
siiJinitîcatif, — naît" ou |)euf-ètre facétieux : Dormi sccure vel
dormi sine cura, titre qui semldfMlire ;"i tout pr/'dicateiir : « Dors
trancpiille, ton sermon est fait. »
On conçoit ([u'av(>c de tels instiiinicnls de paresse el de lian.i-
lité les iirands orateui's n'ahondent pas.
Excessive familiarité des sermons. — Les sermons
du xn" siè(de étaient graves et solennels. A la lin <lu xnf, dit
M. llauréau. « ]>rècher c'est causer, causer familièrement, en
citant des exemples vulizaires, en mêlant au latin solennel de
ri^criliirc des proverbes, d(>s dicl(»ns français; on pardonne
mêm<' à celle causerie d'être Irisiale ». (^.es sernîons du
a"em*e familier ne inan(|uenl p.irfois ni dCsprit ni de mouve-
ments (''Icxpients, princi|>aleiiienl (pi.ind le |irêclieiir. le plus
souvent de pclilr orii^ine. prend l;i di'd'ense (\[\ |i;ni\ re peujde et
jonnc contre I ;i\;iri<'e el le luxe des ri(dies et des junssanls. Il
devient alors, il est vrai. 1res facilement injurieux el i^rossier.
Le pr<''d lenteur, <lès la lin du \\\f siècle, n'est pas seulement fami-
lier cl trivial ; il est soiivi'ut plaisani cl lioiillon : il clierclie plus
à amuser son auditoire, à le faire rire, (pi'à r<''ditier. « L'orateur
liadinant. laudiloire riait, el riail d'aiilanl plus, (''tant ::rossier.
SERMONNAIRES. — XIII" ET \l\' SIÈCLES 2io
(luo los façons do parlor do roratour «''taiont |ilns hiiricsquos,
,.;psf-à-dir(^ [dus grossières. » C'est à ce genre de |tn''dical(Mirs
(|ue s'appliquent ces vers de Dante :
Ora si va... con iscede
A predicare, e pur clie ben si rida
Gonfia'l cappucio e pin non si richicdo.
(^4(M'lains de ces prêcheurs mêlent les choses plaisantes aux
choses les plus graves, les plus libres facéties à l'explication des
saints mystères. Leurs comparaisons, prises dans la vie journa-
lière, choquent presque toujours par leur trivialité. Un prédi-
cateur compare, par exemple, « le sang' du Christ, échauffé par
l'ardeur de son amour », h la lessive qui « enlève mieux et plus
vite les taches du linge quand elle est bien chaude que quand
elle est fi'oide ». Un autre compare le crucifix à un beau miroir
(pi'une femme a [dacé dans sa chambre, devant lequel elle s'ha-
bille et se lave, et qu'elle nettoie, quand il n'est pas bien net, en
crachant dessus, cracheat vel sputai intus; le crucifix, (jui est le
miroir du monde, a été si bien lavé par les crachats des Juifs
qu'il est de la plus parfaite pureté, crachiatum a Judœis ita qnod
est totum clarum. Un troisième compare Notre Seigneur à un
médecin qui examine l'urine des malades et ordonne des sai-
gnées; ou bien, parlant de Jésus-Christ cloué sur la croix « avec
de grandes chevilles de fer », il tient les propos suivants : « Je
dis chevilles et non pas clous; car ce n'étaient pas des clous
(I lafe, des clous à roues de charrettes, ou a lambrois, mais de
grandes chevilles de fer, comme on en voit une à Saint-Denys. »
Un autre compare les apôtres et les martyrs courant à la mort à
des « lécheurs ». lecfttorrs, courant « à la cuve où le vin doux fer-
mente ». Un dernier entin compare les personnes ijui vont rare-
ment à confesse « à ces polissons qui, le froid venu, ne veulent
plus quitter leur chemise sale et préfèrent dormir dans leur
immondice. tandis (jue les enfants sages changent de linge de
quinzaine en (juiuzaine ».
Les sermons français de Gerson. — Le genre familier
jusqu'à la trivialité, plaisant jusqu'à la bouffonnerie, qui com-
mence à la fin du xui" siècle a duré jusqu'à la fin du moyen Age.
Nous le retrouverons chez Menot et Maillard. Quelques prédi-
2i6 SERMONNAIIIKS ET TUADLCTELllS
caleiirs toutefois iiv suivent (>as le courant iiénrral. Gerson,
« très vaillant doctour et niaistre on théoloirio, louable clerc
solempnel », comme ra|»|>elle Christine de Pisan, est descendu
parfois juscju'aux détails les jilus familiers et les plus infinies,
mais n'a jamais été ni vulgaire ni trivial.
Les soixante sermons de (Jerson, malheureusement encoi'e
inédits dans leur forme française, ont été traduits en latin au
commencement du x\f siècle par le théologien Jean Brisgoek,
et publiés dans l'édition des œuvres du chancelier de Paris que
Jean AVimj»heling lit paraître à Strasbourg en lo02.
Gerson prêcha à la cour de 1389 à l-iO". Il avait pris son rôle
au sérieux, et nous ne saurions trop admirer sa parole libre et
courageuse : il dit ce fpi'il estime être la vérité avec une respec-
tueuse franchise, s'attaquant aux grands seigneurs, prenant la
défense du pauvre peuple, exhortant à la paix du royaume et de
l'Eglise. Faisons l'analyse un peu détaillée — Gerson en vaut
bien la peine — du sermon prononcé devant le roi, le jour de
l'Ascension de l'année 1391, sur ce texte : Accipietis virtutem
Spirilus Sancti sujyervenienlis \ Dans l'exorde ou prothènu',
Gerson invoque le Saint-Esprit qui est le principal « enseig-neur »
de l'Ame. « Ne luy faisons pas la sourde oreille, mais le prions
dévotement en disant : Veni, Sancte Spiritus, etc. 0 Sainct
Esperit, souverain maistre et docteur de l'ame, viens, viens,
nous te prions, et visite les cueurs de tes subgez, rempli les de
ta lumière de g-race et vertuz, comme tu feiz au jourduy six. xx.
personnez, entre lesquelles estoit la g'iorieuse Vierge, qui par
ta obumbracion jadis conceut Nostre Sauveur, a laquelle nous
recourons dévotement pour ceste grâce et lumière envers toy
|)lus légèrement impetrer et pour fructueusement escoufer l.i
parole divine, et la saluerons, etc. Accipietis, etc. » Passant à
l'exposition de son texte, Gerson explique ce que signitie cette
parole de Jésus à ses disci|)les, à quelle occasion elle a été i)ro-
noncée, et counnenl les ajiotres se préparèreni à recevoir le
Saint-Esprit. « Pour recepvoir dignement si noble et si glorieux
liostc comme le Sainct l']sperit, s'esforç.i ch.iscun endroit sov
»rapj);ireillier l'oshd de son iwwt' el de son espiriluelle habit.icioii.
1. IJibliotliriiMc n.ilion.ilr. m-. IV. Iiii>'.i. f" 1.
SERMONNAIllES. — XIIP ET XIV" SIÈCLES 247
tellement que point n'y fut trouvée la pouldre d'Avarice, les
fientez de Luxure, la fumée d'Orgueil. Puis espandirent et semè-
rent la vert herbe de Vertueuse-Operacion, mellee avecquez les
j)laisantes fleuretes de Pures-Affections, comme la rose blanche
de Chasteté, la vermeille de Charité, la margrarite de Humilité,
la soussie d'Obéissance, la violete d'Abstinence, la fleur de liz
de Franchise et de Toute-Excellence. La fut Discrecion portière
avec sa damoiselle Doubtance-de-mal-faire qui tint les clefz
d'Obéissance ; Dilij.!ence fui la chamberiere qui chacoit hors
Oyscuse la foie, Paresce l'endormie et Maltalent-de-bien-faire.
Point ne se oublia vertueux Danger, filz de Noblesse, avecquez
Honte, fille de Raison la sage, qui eux deux ensemble rebou-
terent Bel Acueil le flateur et decepveur et Yillanie recepvoir
ne daignèrent. Dedans cest host espirituel des apostres furent
tenduz les tapis et les draps de haulte lice faits par très grant
artifice, et par la sapience divine soubtivement compassés,
tissus et figurez... » Quand « l'espirituelle habitation » fut tout à
fait prête, les apôtres envoyèrent Oraison dévote à la rencontre du
Saint-Ksprit. Celui-ci leur fit un triple présent : il leur donna l'écu
de Ferme Créance, l'épée de Vraie Sapience, les armes de Com-
mune Alliance. Gerson développe chacun de ces trois points :
1° Avant d'avoir reçu le Saint-Esprit, saint Pierre avait renié
le Sauveur et « déguerpi la foy a la parole d'une chamberiere » :
mais après, quand on lui défendit avec menaces de prêcher, sai-
sissant l'écu de Ferme Créance, il répondit qu'il valait mieux
obéir à Dieu qu'aux hommes. H est nécessaire que tous les
chrétiens se saisissent de cet écu, et particulièrement le roi qui
est « principal ciievalier et champion de Dieu ». Après avoir
raconté l'histoire de Saiil qui n'avait pas cet écu de Ferme
Créance, et de David qui, au contraire, s'en servait journelle-
ment, Gerson s'adresse directement à Charles YL « Et vous,
très noble et excellent prince, metez y diligence, ne soufTrés
point que la noble louenge de vos prédécesseurs qui est
que on les apelle roi/s trescrestiens en vous défaille ou diminue.
Prenés et constamment recepvés cest escu de Ferme Créance
qui par similitude peult estre dit l'escu d'azur a troys fleurs de
liz d'or, pour la créance de la trinité en l'union de la divinité.
Par iceluy vous pourrés résister a tous les périlleux assaulx de
■2iS SEllMONNAIRES ET TRADUCTEURS
I riinomy (l'iiinaiiio n'calurc (|ui coiilinuollemciit liontsieere contre
le chastel de vostie anie. « Cet ennemi lance, sans trêve, contre ce
château « les dures pierres d'Injrratitude, les empoisonnées sajettes
d'Ire et d'Impatience, le puant et tresardent feu de Folle Amour,
les horribles homhardes d'Orgueil et de Presumpcion ». Gerson
s'élève principalement contre Foie Amour : « Et quoy que dient
aucuns folz oultraineulx et dampnez hommez que ung- chevallier
ne vault riens se il n'est amoureux de Foie Amour, c'est faul-
cement et villainement dit et hlasfemé contre Dieu! »
2" Avant d'avoir reçu l'épée de Vraye Sapience, les apôtres
n'étaient que de pauvres ig-norants « sans lettres et sans
clerg-ie », mais, après, ils devinrent « les plus soubtilz clercs
du monde ». Gerson prend l'exemple de saint Jean, « unir simjtle
pescheur en la mer », qui, au commencement de son Evangile,
« jiarla si haultement et si subtivement de la trinitc et divinité
que se il eust ung pou plus hault parlé, tout le monde ne l'eust
peu comprendre ne entendre ». Les apôtres, après avoir reçu le
Saint-Esprit, purent }iarler toutes les langues des hommes,
« soudainement, par inspiracion divine », et non pas comme
Mithridate, après de longues années de patience et d'étude.
Gerson montre que cette épée de Yraye Sapience est nécessaire
au roi. Ah! dit-il, si les princes avaient cette épée, comme tout
irait mieux! Ils penseraient « au bien commun du peuple et ne
avroient ciu'e d'amasser excessivement or ou argent, ains leui'
souffiroit donneur quant aux hommes et de la remuneracion
perdurable quant a Dieu. Les subsides qui sont levés a titre de
garder la chose jmblique ne seroient pas despenduz en pompes
et troji largez dons et aultj'es choses qui gueres ne proffitent. Les
g-ens d'armes seroient contens de leurs soldeez, selonc l'ensei-
gnement sainct Jehan Haptiste, sans riens piller ou desrober
et ne faiildroyt mie (jue les j)Ovres gens, qui gaigiienl a très
giaiil |)('iii(' l'argent dont ils sont paies et le pain qu'ilz mang-ent,
s'enfuissciil dcvanl eux cl muçasseni leurs biens quant il/, les
sentent api'ocbier, comme ilz feroient devant larrcuis ou leui's
emiemys mf)rlielz. Gai- on jtaieroit bien aux hommes d'arm(>s,
et ilz paieroient bien et ilz ne avroient pas multitude de variez
qui ne servent fors de inenijcr el de |iilier et l'aile nombre el
eneonibre el d a|ni\rii' \\w^ ol. Les previusiez, bailliages ou
SERMONNAIRES. — Xlir ET XIV^ SIÈCLES 249
aultros offices do justice ne se vendroieiil |i(mil, ne ne seroient
l)aiiliés aux plus ofTrans, car on ne pourroit assez dire les ni.uilx
que en aviennent. Les clers ne vendroient les heneficez de
saincte Eglise et seroient introduiza prescher vérité sans fiaterie
et adulacion, et ne seroient pas occupées les haultes dignités
et prelateures par ydiotez ignorans et de vie telle comme Dieu
sçayt, ne par enfans aux quielx on ne bailleroit point scenre-
ment une pomme en garde que ilz ne la mengassent et on leur
baille le bien de mille ou dix mille personnes... »
3° Le Saint-Esprit arma les apôtres « de Commune Alliance,
c'est a clerement dire que il les fist estre unis ensemble pour
résister aux adversaires de Dieu plus constamment ». Gerson
raconte, d'après Valère Maxime, l'histoire de deux ennemis, Emi-
lius Lepidus et Fulvius Flaccus, qui, nommés juges ensemble,
s'unirent « pour leur office mieux faire et exercer », et l'histoire
de Livius Salinator et de Claudius Nero qui s'accordèrent pour
combattre Asdrubal, « duc de Cartaige ». Le Saint-Esprit veut
pareillement que « les chevaliers de Jhesu Crist » s'unissent pour
conquérir le monde. « 0 très noble et très excellent prince, a
vous reg:arde principalement ceste doctrine, Yous pouez de cres-
lienté les adversaires voir se multiplier de jour en jour et ja ont
<"onquesté, depuis le temps des .iiii. docteurs de saincte Eglise,
plus que les. vi. ou les .viii. parliez de crestienté pour noz péchez
et la dampnable négligence des prelaz et des princez. Si fauH
necesserement que ce tant peu de crestiens qui est demouré, ail
ensemble paix et aliance, ou aultrement, sans faille, les crestiens
sont en voye d'estre perdus et destruiz par estre divisez, qui par
estre unis se multipliroient de novel et les mescreans Sarrasins
destruire pourroient. Lesquielx occupent a nostre très grant con-
fusion nostre terre, nostre héritage, la terre saincte de Jheru-
salem, la terre ou le sainct Esperit au jourduy descendit, et, pai-
ainsi, la faulse loy Mahoumet pourroit estre mise a fin et destruc-
tion, comme il semble que aucunes prophecies ont denuncié que
briefment se doibt faire, llellas! que valent guerez, divisions,
bataillez civiles entre crestiens, se non a les destruire par eulx
mesmes, comme si l'une des mains detranchoit l'autre ou si les
yeulx (die crevoit... Plus grant joye, plus grant jdesir et grant
confort ne peuent faire les princes crestiens aux faulx mes-
250 SERMON N AIRES ET TRADUCTEURS
croans, aux Jiiifz et aux Sarrasins, (|ue de ^ueiroier les ungs
contre les autres, et par hataille crueusement se destruire
eomme bestez sauvaiges. » Gerson supplie les jtrinces chrétiens
tle laisser là leurs rpierelles; il supplie, « en es|)icial », les deux
rois (le France et «lAiig-ieterre de faire la |»aix. « 0 vaillans
princes crestiens, llerode et Pilâtes furent f.iiz .nuis pour |)er-
secuter Jhesu Crist, unissez vous j»our l'adorer et défendre son
ég-lise! » Puis Gerson fait intervenir et discourir un personnag^e
allégorique, Dissencion la Ci'ueuse. Elle soutient que la guerre
est préférable à la paix et s'en réfère à l'opinion de Scipion
l'Africain qui, refusant de détruire Carthag'^e, voulait que les
Romains fussent toujours prêts à livrer bataille. « Pareillement,
dit Dissencion la Crueuse, mieux vault avoir la g^uerre que la
[)aix avecquez les Angloys, car aultrement que feront doresnavant
les bonnes gens d'armes? De quoy se melleront-ilz? En après,
supposé que paix fust bonne a faire, dist Dissencion, doibt pour-
tant le roy nostre sire lesser son droit qui est cler, amendrir
son royaulme et sa couronne, bailler sa terre et se monstrer
impotent a soy defTendre? Ce seroit fait de foible couraige et de
trop petite noblesse de non combatre pour son paiz. Qui a bon
droit, si le detTeude sans faire une paix fourrée et qui faudroil
du joui- a lendemain. Lors avenroyt pis que dcAant. » C'était
là, sans doule, l'opinion du parti de la g^uerre. Gerson, s'adres-
sant au loi. s'efforce de lui montrer que cette opinion est « abho-
minable #. Jamais la paix ne serait ])Ossible sur cette terre, s'il
fallait combattre jusqu'à la destruction totale d'une des parties
ou des deux. Les partisans de la guerre « vous enbortent pre-
mieremeiil ;i laissiei" gasier creslieul*' par les païens; ilz vous
enbortent a lessier per(lre saincle Esglise p;ir le très dommai-
g'eux scism(> d'ic(dle; ilz vous erdiortent a comloilre, sans pitié
et sans ce (|iie il soi! extrême nécessité, les ci'(\sti(Mis qui sont
vos fi'eres e| diine mesme creaiUM» aveccpu^z vous; ilz vous
enlioi'lenl hiil.iillier coulie vosire p.iïs, ce (|ue ne xoiill f.iire
Temistocles, ung prince de Grere, — et toute creslienté, sire, est
vosli'e pais! ilz vous enborlenl ;i exposeï- .n «-rueuse mort et
liorrible vosire noble ( liev.ilierie. ;i li\ rer Nosire Iton |)euple(d»eis-
s.uit el de\<tl ;ï p<'rsecucion. misère el désolation, voir desola-
(•i<»n misérable el plus piloiable (pie lanuue réciter et cueur
SERMONNAIRES. — XIII' ET XIX" SIÈCLES 251
d'omme penser ne pourroit. .> Puis Gerson ivfule ropiiiioii df
Sci[)ioii rAlVicain. « un païen », cite Aristole, Ovide, Virfzile.
Térence, Gicéron, Sénè(iue et parle d'Hercule, d'Annibal et de
Polyphènie. Il eonclut que les ennemis de la paix, dans leur
orgueil et leur convoitise, « désirent la i^^uerre, comme le cor-
biau la charoiuiine. et comnie font aucuns armuriers, comme
aucuns charpentiers abatemens de maisons, aucuns advocas et
procureurs tencons et ryotez et plaiz, aucuns medicins pesti-
lences et maladiez, aucuns prestres la mort de leurs riches par-
roichiens pour avoir grossez exeques ». Le roidùt-il abandonnei-
une partie de son royaume pour avoir la paix, ce serait bien.
« Très excellent prince, su[)posé que vous perdez une partie de
vostre terre, benoiste et glorieuse est la perte qui bonne paix
gaigne, et selon le proverbe commun : " Bonne est la maille
qui sauve le denier »... Pour racheter ung chevallier,' prins en
bataille on donra bien aucunes foyzdix mille ou vingt mille francz.
Doncquez pour racheter non mie ung seul chevallier, non mie ung
duc, ung conte, ungroy, une ville, une cité ou ung pays, mes géné-
ralement tout ung }>ays ou ung roiaulme ou deux, on doibt bleu
bailler terre ou aigent. Trop vile chose est a ung prince tel comme
vous de soy soubzmettre a avarice et convoitise ou a desdaing
orguilleux... « Gerson raconte, d'après Yalère Maxime, l'histoire
d'Antiochus qui remercia les Romains de ce qu'ils lui avaient
enlevé une partie de son royaume; et, d'après Aristote, l'histoire
de Théopompe qui, à sa mort, laissa son empire de moindre
étendue, c'est vrai, mais d'autant plus « ferme et estable ».
La péroj'aison est une exhortation à la paix : « Pourtant, en
conclusion, souverain roy des crestiens, roy sacerdotel, souve-
rainement et divinement consacré, ne créez point Dissencion
contraire au sainct Esperit. Pensés, pensés que plus bel héri-
taige, pensés que plus riche trésor vous ne pouez lesser a mon-
seigneur le Daulphin, et a vos aultres enfans que paix. Ce est
ung très mauves trésor et trop périlleux heritaigeque de guerre.
Considérés que par aultre chose quelconquez vous ne aires
mieulx l'amour de vostre bon peuple, deAot et obéissant, que
par ceste paix. Mettez devant les yeulx de vostre pensée que
plus grand plesir ne pouez faire a Dieu... » Gerson s'excuse.
enfin, d'avoir eu la témérité de donner des conseils au roi, à
2:i-2 SERMONNAIRES ET TRADUCTEURS
sdii tVric cl à SCS oncles : cCst le Icxlc du jour cl laniour do la
|>ai\' ijui 1 (Mil ins|»ir(''.
Ce sermon donne une juste idée de l'éloquence de Gerson. Il
ofTi'e un sinaulier luclanj^e d'idées belles et généreuses, e.\|)riniées
avec chaleur et conviction, et d'allégories, qui nous semblent
puériles, avec un éfalae*' d'érudition qui nous semble ridicule.
(Icltc (Miidilion se doiuic libre carrière dans les sermons latins de
Gerson, destinés à des clercs; quant à l'allég-orie elle est souvent
plus touffue encore, et plus extraordinaire. Cette comparaison de
notre propre corps avec un temple, qui est un des lieux communs
de la j)rédicatiou chr/'lieune, Gerson, préchant sur la Pnrificalion
de Notre Dame, l'a poussée jusque dans les plus minutieux détails.
Kien n'est oublié : ni le mui- de l'église qui est notre corps, ni les
portes, les fencli-cs. les « vci-rières », qui sont nos yeux, nos
oreilles, notre bouche; ni rautel (jui est la Volonté; ni le bon curé
(|ui est le Saint-Espi'it ; ni la paroissienne qui est noire Ame; ni
le cha|>elain fpii est Raisonnable Enten(l<'ment ; les cloches « sont
les Bonnes lns|)iracions (|ue le sainct Esp(M'it fait sonner ou
plus hault lieu de ce temple et sus la tour qui se nomme en
latin S/ii(lrres/s » ; la lampe, Yi'aye Foy, est allumée du feu de
Cduirité et pendue à la corde d'Espérance! Mais ne nous arj'ètons
|»as outre mesure à ces allég-ories. Elles ne sont (pi'un vêtement
(jui habille, chez Gerson, des idées toujours justes, originales
et vivantes. Sans rompre tout à tait avec la scolastique, Gerson
s'était efforcé de ramener la religion vers les réalités pratiques.
I)/i<ramus non tam dispidare quam viverc, mouorcs fiiiis noatri,
avait-il coutume de dii'e. Les sermons, prêches dans l'église de
Saint-Jean-en-Grève, dont il était cur<'', ne contiennent ni rai-
sonnements savants, ni cilalioiis dauleurs profanes; il y règrie
un ton plus sinqtle, familier, paternel. IjOs dix-sept sei-mons sur
les sept péchés capitaux témoignent, en particulier, d'une grande
connaissance du cœur humain. Le sermon sur Luxure-la-Soul-
lardc intéresse Ion! |iailiculièrcnicnl Ihisloire littéraire. On v
relève jdusieuis passages dirigés contre Ovide, le Uoman île la
Jiose, les Lamentations de Matheolus, les chansons ilamou]-.
(ierson recommande de jeter au feu ions ces livi'es déslionnétes :
« Cculx ipii les rclienneul devroieni estre contrains |)ar h'urs
eonfesseurs les ardre ou dessirer, (|uc ciilx ou auti-es n'v
SERMONNAIRES. — XV SIÈCLE 25:{
péchassent }»liis, coniiiie est Ovide, ou je ne scay quel Matheol,
ou partie du Uonimans de la Rose, ou rondi^aulx et halades ou
chançons trop dissolues. Si jui^iés (pielle penitanco doivent faire
ceulx qui les font et publient ' ! »
Le loni;- s(M'uion sur la Passion est peut-(Mre le plus l»eau
qu'ait prêché Gerson. (^est un sinqde exposé du récit évangé-
liquc, entrecoupé d'exhortations et de prières, de superbes mou-
vements d'indignation et d'élans mystiques. Gerson fait revivre
très vivantes les scènes de la Passion, uuiis sans aucun souci
de couleur locale, qu'on n'avait pas d'ailleurs de son temps.
Voyez, par exemple, le récit de l'arrestation (h' Jésus (|ue des
« hommes d'armes » viennent saisir dans la nuit :
« 0 maudicte larronnaille et garçonnaille! « Or te tenons
« nous bien, dis tu a Jhesus, a ce coup ne nous escha[)peras tu
« point! Or sus! Or sus! haste toy, délivre toy, avance tov! »
Les ungs le frapoient du pié, les autres du genoul, les autres le
tiroient par les cheveulx ou par le menton, en l'escharnissant
et mo([uant, ou souvent se ventant : « Or te tenons nous bien.
« beau maistre! 11 vousfaulra bien sermoner se vous voulez et se
« vous pouez estre délivre! Alumez, se c'est il icy? » disoient })ar
aventure ceulx qui le tenoient a ceulx qui portoient les brandons
et les faloz enilammez. « A[)prouchez cy, n'est-ce il pas? C'est-il.
« 0! comme il fait le })iteux! » Et en disant ainsy, puet estre que
[)ar ces faloz et brandons ilz bruloient la belle face glorieuse de
Jhesus, ou degoutoyent la g'resse ardant sur lui et sur sa face
et sus ses cheveulx. O piteuse mère! est-ce ycy la doulce nour-
riture que vous faisiez a vostre benoit filz Jhesus ! Sont ce vcv
les très chastes baisiers de vos euibrassemens que vous lui soû-
liez faire? l']st ce ycy la g-loire et la procession qui lui fut faicte
au jour de Pasques Ileuries? "... »
XP" siècle.
De Gerson aux prédicateurs de la lin du xv'' siècle, le saut est
grand. La hauteur morale et l'austérité mystitpie de (rerson, qui
1. l!ililiotlit'i|Lie iialionali-, ms. l'r. li'tSil), 1" i2.
2. biblioUiLMiue nalioiiale. ms. l'r. 2i-i3. f" O.
254 SERMONNAIRES ET TRADUCTEURS
|>(''ii(''li'ai('iil l(tiis s(^s serinons de colle « tristossc évaiifiélique »
dans laquelle La liruyère voit rànic «le l'éloquence clnétienne,
font place à je ne sais quelle iiaît»? burlesque, quelle ironie
houHninie. «|uelle l'aillei'ie ainère et sarcastique. (]e qui nian(]ue
le pins aux ]in''(!i('aleurs du w" siècle, c'est l'onction : leur élo-
quence n'était pas faite |>()nr loucher ni pour allendrii-; elle pro-
voquait le rire ou l'euqdissail de tei'i-eiM". Le dialde, la )norl,
lenfer tiennent une jurande place, presque toute la place, dans
leurs sermons. Leurs réprimandes sont des injures, leurs appels
à la repentance des invecliv(^s, leurs invitations à faire le liien
des menaces. Voyez en quels lermes Maillard invile certains
bourii'eois, satisfaits et re[)us, à praticjuer l'aumône : « 0 gros
goddons, damnés, infâmes, écrits au livi«> du diable, voleurs et
sacrilèges,... écoubv, le conseil (jue vous doinie David : faites
l'aumcjne. » Il n'est pas plus aimable quand il parle à d'autres
catégories d'auditeurs, (pi'il envoie, le plus facilement du monde,
« à tous les diables ! »
Michel Menot. — Quant à la façon (b»nt ces « gentils pres-
cheurs » ont compris l'idéale et divine l)eauté de la religion, le
sermon sur l'enfant prodigue, cité au commencement de ce
cbapilre, a déjà pu en donner quelque idée. Le comble de ces
travestissements est le sermon du même Menot sur Marie Alade-
leine. Cette })éclieresse, « verm<Mlle et fringante », passait sa
vie à « faire des banquets » : « Mavtha soror. liniens Deum et
amans honorem de sa lignée, toute honteuse de la honte de sa
sœur, videns /juod omnes Joquehanlur de sa seur, et de ses
l)eaulx miracles, vcnit ad e<nn. dirrns : 0 soror, si pnlcr adhiic
viveret, f/id tam vos amabat, et andiret ista qtiœ per orbem agi-
tantur tic vobis, certe vous luy mettriez la mort entre les dons.
Facitis magnum dedccus jwogeniei noslra\ — Et de (|uoy? Quid
vis dicerey — Heu soror, non opus est ultra procedere^ ueque
amplius manifcxiare. Scilis Innie /jidd volo dicere et ubi jaceat
punctus. l>.es |ielits enfans en vont a la moustard<\ — 0 bigotte.
de quov vous meHez-vous. Ixdle dame? VA lous les grans <lialdes
(Dieu soit itenist '). non rslis magislra mea. (^hiis dédit mihi
ceste vaillante «lauic pour couliouhler ma vie? Vadatis, precor,
I. " Le pi'ècln'iir vcnail dr jurrr. il -r c-i)iTi;.'c ... dit I,c Diirhal.
SEKMONNAIRES. — W" SIÈCLE 255
(1(1 domum vcslram. Scio (/ukl habeo (Kjere ita benc aient umi
alla. H((beo sensum et inlellectum pour me scavoir gouverner. »
Marthe, voyant que les reproches n'ont aucun résultat, imagine
d'envoyer sa sœur à Jésus. « Martha, hoc videns, cogitavil aliam
cduleUim : Arnica, coyitosco quid vobis opus est. Non (jiierilis
nisi pulchrioi'es. et non sunt vobis satin jjulclwi. Ecce monstrabo
vobis iinum des plus heaulx galans que un(jnam vidisti. » Made-
leine n'a pas plus tôt entendu parler de ce « hoau galant »
qu'elle se jure à elle-même d'en faire la conquête. Elle endosse
ses vêtements les plus « dissolus », prend « ses senteurs » et
se rend à Jérusalem où elle rencontre Jésus. « Venit présentait'
face a face son heau museau ante nostrum redemptnrem ad
attrahendïim eum a son j)laisir... » Il nous sera permis, avec
Henri Estienne, de ne pas goûter cette façon de convertir « en
vrayes farces les sacrées paroles de la lîihh^ ».
Mais on aurait tort de ne voir en Menot qu'un « farceur ». Son
éloquence, pour ne consister qu'en invectives et en apostrophes,
n'en est pas moins de l'éloquence et même parfois de la grande
éloquence. Des passages comme le suivant font ouljlier Made-
leine et son « heau museau » : « xVujourd'hui, messieurs de la
justice portent de longues robes et leurs femmes s'en vont
vêtues comme des princesses. Si leurs vêtements étaient mis
sous le pressoir, le sang des pauvres en découlerait... Savez-vous
où vont les cris des veuves et des orphelins ? Ils vont à Dieu lui
demander vengeance de ceux qui les ont dépouillés. Au-dessus
de vous tous, il y a le grand juge souverain. »
Olivier Maillard. — Les sermons de Maillard, comme ceux
de Menot, sont remplis d'invectives contre les « écorcheurs des
pauvres » et les « mangeurs de peuple ».
Le frère Olivier Maillard fut, en son temps, un imjiortant per-
sonnage : trois fois vicaire général de son ordre « en deçà des
monts », c'est-à-dire en France, en Espagne, en Angleterre et en
Allemagne, confesseur et conseiller de Charles YIII. Il com-
mença le cours de ses prédications vers 1160 et jusqu'à sa mort,
survenue à Toulouse en l.")02, n"a cessé de prêclier dans les
principales villes de France et de l'étranger. Ses sermons,
imprimés à Paris, à Lyon, à Anvers et à Strasbourg, n'ont pas
eu moins de soixante-seize éditions; ils sont tous en latin.
2b0 SERMONNAIllES ET TRADUCTEURS
souviMil in(''l;iii,ù<'' (le fraiirais : <loii.\ on trois sciilciiiciil sonlci»
français.
(Vost à Briiiics (|ir01ivi('i' Maillard a proiioiic*'' son plus fameux
sermon. Il avait j»ris pour texte ces paroles du Livre de Josué :
Sit civilas Jherico analhema pI omnia (juae in ea sitnl. La cathé-
drale de Bruires était remplie d "une foule avide d'entendre le
célèhre cordeliei". Le prince IMHli[ipe le Beau, archiduc d'Au-
triche, (d sa femme Jeanne, infante d'Espaiine, placés « en une
courtine », et entourés des |i:rands offlciei-s de leur maison, assis-
taient au prètdie. Maillard compar(> dahord la ville de .J(''i'i(dio
à « nostre vve mondaine plaine des se[>t péchiés mortels »,
j)uis, s'adressant à chacun de ses auditeui's, il dit ta tous, au [dus
grand comme au jdus petit, de dures vérités : « A cpii commen-
ceray je le premier? A ceulx (|ui soûl en ceste courtine, le
Prince et la Princesse. Je vous asseure, seig^neur, qu'il ne
souftit mve d'estre hon homme : il fault estre bon prince, il
fault faire justice, il fault regarder que voz suhjetz se gouvernent
hien. Et vous, dame la Princesse, il ne souffist mye d'estre
honne femme; il fault avoir regard a vostre famille, qu'elle se
jiouverne hien, selon droit et raison. J'en dictz autant à tous
autres de tous estatz. A ceulx qui maintiennent la justice, qu'ilz
facfMd di'oit et raison à chascun... Estes vous la, les officiers de
la pannetrve. de la fruiterie, de la houtillerie? Quant vous ne
devriez di^srober que ung demy lot de vin ou une torche, vous
u'v fauldrez mye... Ou sont les trésoriers? l^es argentiers, estes
vous la, qui faictes les hesoingnes de V(»slre maistre, et les vostres
bien? Ecoustez. A hon entendeur, il ne laull (jue demi mot. Les
dames de la court, jeunes gar(dîes, illeccjues, il fault laisser voz
aliances, il n"\ a ne .s;/ ne (lUd. Jeune gaudisseui-, la, l)oimet
rouge, il fault laisser voz regardz. Il n'y a de (puji i-ire, non.
Femmes d'estat, hourg^eoises, marchandes, tous et touttes g"ene-
ralenienl, qu(dz (|nil/. soient, il se fault osier d<' la servitude du
diable vX gai'der <le tous les coinmandemens de Dieu... Or,
levez les esperitz! (ju'en dictes \ous, seigneurs? Estes vous de la
|)arl de Dieu? Le Prince et la Priiu-esse, en estes vous? Baissez
le front! Vous aullres, gros foiincz, en estes vous? lîaisstv, le
front! Les (dn-valiers de l'Ordre, en estes nous? Baissez le
front! (lenlil/. Iionnnes. jeunes gaudisseurs. en estes vous?
SERMONNAIUES. — XV" SIÈCLE 257
Baissez le front! Et vous, jeunes garces, lines fumclles de
oourt, en estes vous? Baissez le front! Vous estes escriptes au
livre <lcs dampnoz, vostre chambre est toute marquée avec les
(lyables! Dictes moi, s'il vous plaist, ne vous estes vous myrees
aujourd'huy, lavées et cspoussetoes? — Oy bien, Frère. — A ma
voulenté, que vous fussiez aussi soingneuses de nectoyer vos
âmes!... S'il y a eu des faultes, laissons nostre mauvaise vie,
Dieu aura pitié de nous. Si que non, je vous convie avec tous
les diables! » Maillard tombe ensuite dans l'allégorie. Pour
détruire la ville de Jéricho, c'est-à-dire nos j)ropres péchés, nous
devons faire « tout ce que Dieu commanda a Josué ». Il faut
tout d'abord abattre le « bollewercq », c'est-à-dire « détectât iû
peccati, le plaisir que l'on prend au pechié » ; puis « l'avant-
mur », c'est-à-dire « /iDior mundi, l'amour du monde et des
vanitez » ; puis la muraille elle-même, c'est-à-dire « coiitemptus
Dei, contempner, habandonner, ne tenir compte de Dieu ».
Vient ensuite l'explicatirui allégorique des « six circuytes autom*
de la ville », et des « sept trompilles », etc.
C'est bien là Maillard, avec ses attaques directes, ses bar
diesses, son zèle que rien n'arrête, ses trivialités; ce qui ne l'em-
pêchait pas, à l'occasion, de faire le tlié(dogi<Mi subtil, de citer
Virg-ile et Ovide, Sénèque et Horace, Salluslc et Cdandien, et
d'user d'allégories compliquées.
Les sermons de Maillard comme ceux de Menot et des autres
prédicateurs du xv*^ siècle, comme, en g-énéral, tous les sermons
du moyen âge, sans grand mérite littéraire, présentent une
valeur historique dont on a depuis longtemps reconnu l'impor-
tance. Ils sont remjilis de renseignements précieux sur l'Église
et le monde religieux, sur la royauté et le monde féodal, sur la
bourgeoisie et le peuple, les écoliers et les jongleurs, les méde-
cins et les apothicaires, les avocats, les gens de justice, les arti-
sans et les marchands, les gens d'armes, les usuriers, les
femmes et le mariage, les courtisanes, la toilette, les danses, les
jeux, les pèlerinages, les superstitions et les légendes populaires.
MM. Bourgain, Lecoy de La Marche et Samouillan ont pu, tous
les trois, tracer d'après les sermons un tableau très intéressant
de la société aux xif, xni" et xv^ siècles.
Ilisroiiu; ne r.A languk. U. 1'
258 SEFIMONNAIRES KT THAinCTKl KS
//. — Traducteurs.
Ou admel liénémlemPiil qu'on Fimikc Irtiidr de laiitiquit»'.
restaurée par Charlemagiie, lavivôc ;ui \\f siècle, presque aban-
donnée au xuF, avait repris iin xiv" sircio un essor nouveau,
fout rempli «les ])lus belles promesses; on expli(jue (jur si
cette « Renaissance de Cbai'les V » n'a ]»as at)outi, la faille en
• •si aux alTreux iiiallieiirs de l;i guerre de (leni Ans. Il esl peul
être un peu exagéré de pajder de réveil de llunnanisuH* el
d'humanistes au xn"" siècle en France. Les circonslances exté-
rieures, la guerre civile et la guerre étrangère, ne sont pas
d'ordinaire un obstacle à la renaissance des lettres, aux
recherches scientidques. aux études littéraires : l'Italie du
xiv^ siècle el la France du xvi", si profondément troublées l'une
et l'autre, en sont la preuve. Ce qui man(|uait aux « huma-
nistes » du xiv" siècle en France, ce n'étaieni ni les loisirs, ni
le temps favorable, ni les encouragements, ni les manuscrits,
c'était la pleine intelligence de ce qu'ils auraient |)U faire, le
talent, et, poin- lout dire en un \\\()\. le génie. Il(uinèt(^s ecclé-
siastiques, exc(dlents bourgeois, bons [iatri(des, ils n étaient ni
altistes, ni penseui's. Ils ne savaient faire de dinéreiicc entre
Pétrarque et Boccace el les grands (''crivains latins, et ils iir
semblent pas avoir conquis I antiijuité mieux ou autremenl
([u'on ne la compi'enait de leur t(;nq)S. Ils sont devenus tiailuc-
leurs, p«uir la plujiart, sur l'invitatictn du roi, lequel se souciait
peu d humanisme : ce qui intéressait Jean le lîon dans ïite Live,
c'étaient les hauts faits d'armes et les prouesses des « chevaliers »
romains: quant à Charles V, le Sage, qui réunit une si belle
<< librairie », il se souciait avant t(»ul d'aslrologi*'. De fail. au
moyen âge, l'antiquité, toujours mal conqnise. n a jamais (M-
comjdèteuMMil ignoré(\ l^es ouvrages païens (»nl éb* lus el
copiés, avec zèle et vén(''rati«^ui, mais sans véritable int(dligeiice
de l'esju'il antique. (Ju(d est lauteui' du xui" siècle ipii ne cite
Aristole. (jcéron. Sallustr, \irgib'. Horace, Tite-Lixe. Ovide.
Sénèque. IjUcain, Juvi-nal? .Mais quel est rauteurdu xm" siècle
qui ail étudié les texies [loiir en \-uiènies. i|ui ait rerberclu' dans
TUADl CÏEUKS 259
les (l'iivres des éciivaiiis anciens les j(i-inci[>es <le l'arl el les
beautés de la forme, et non pas seulemenf «les sentences
morales, des autorités et des arg^uments? Lisez les préfaces des
traductions faites aux xiv" et xv" siècles, aous verrez dans (|iiel
esprit ces travaux furent entrepris. C'était dans un Lut uiii<|iie-
ment nuu'al et didactique : « à l'iioimeur de T)ieu », dit O résine;
à l'usafie «de ceux qui vouldntnt savoir l'art de chevalerie el
prendre exemple aux vertus anciennes », dit Berçuire: pour
« introduire toutes gens à suivir les vertus et fouir les vices »,
dit Simon de Hesdin. Ni Laurent de Premierfait, ni D<'nis Foii-
lechat, ni Raoul de Prestes n'étaient des humanistes, [»as plus
que Pierre d'Ailiy, ou Gerson, ou Nicolas de Gléman<res, qui
étaient des scolastiques et <les théologiens. Aucun d'eux, comme
Pétrarque, n'avait la passion des livres, n'en était charmé « jus-
qu'à la moelle » ; aucun d'eux ne s'est donné beaucoup de peine
pour rechercher et posséder dans sa propre bibliothècpie tous les
écrivains latins «|ue l'on connaissait de son temps; aucun d'eux
n'eut probablement un grand plaisir littéraire à les lire ou à les
traduire. Le premier en France qu'on peut regarder comme un
véritable humaniste est, au xv' siècle, Jean de Montreuil, prévôt
de Lille : le premier il s'efforce de ressembler aux humanistes
italiens et se fait gloire, par exemple, des lettres latines qu'il
écrit dans un latin d'ailleurs barbare.
Si les traductions faites au xiv' siècle n'occupent pas dans
l'histoire de la renaissance de l'antiquité la place qu'on est tenté
de leur attribuer, elles n'en ont pas moins dans l'histoire de la
littérature française el dans celle de la civilisation une impoi-
tance dont il faut tenir compte. Elles ont exercé sur la langue
française, en l'enrichissant, en l'élargissant, une intluence que
je n'ai pas à apprécier ici. Elles ont, d'autre part, enrichi et
élargi la raison humaine. Jusqu'à elles, les laïques du moyeu
âge n'avaient poui- se faire une idée de rantiquité grecque el
latine que les poèmes de Rome-la-Grant, les romans fabuleux
de Troie, de Thèbes, d'Euéas, d'Alexandre, ou bien des coiujti-
lations telles que les Fais des Huinains. Quel progrès entre les
Fais fh'S noitKfins, compilés ensemble de Sainsfe , Suétone ri
Lucain, et la traduction (b* Tite-Live par Pierre lieiruire! (le
dernier s'esl ert'orcé de traduire le texte latin avec exactitude : il
260 SEUMONNAIRES ET TRADUCTEURS
a, parexempU', introduit dans la langue une foule de mots latins,
légèrement francisés, qu'il n'aurait pu rendre en français sans
longue périphrase et dont il donne l'explication dans un vocabu-
laire spécial. L'auteur des Fais des Romains n'a cure d'oxacti-
tude. « Peu soucieux de ce que nous apptdons la couleur locale.
<»u de ce qu'on pourrait appeler la couleur de l'époque, il n'hésite
pas à employer des termes connus de tous, dussent-ils ne coi'-
respondre que très imparfaitement aux mots du texte. N'ayant
aucune crainte de l'anachronisme, il n'hésite pas à introduire
dans sa narration les Français, les Flamands, les Sesnes {Ger-
inani). Sous sa jtlume, les vestales deviennent des nonnes ou
des abbesses. Lorsqu'il a à rendre le passage où Suétone dit que
(]ésar obtint la dignité de foniifex maximus, il dit sans broncher
que César « fu evesques ». Ses guerriers, vêtus du haubert et
du heaume, ont tout à fail raUure du chevalier du moyen âge;
ses récits de bataille, pour être traduits de Lucain ou de César,
ne semblent }»as moins empruntés à un roman dci chevalerie'. «
Les traducteurs du xiv" siècle n'en sont plus là : ils ont traduit
péniblement, sans comprendre toujours la lettre ni l'esprit du
texte qu'ils avaient sous les yeux. « Mais ces traductions, poui-
la plupart aussi lourdes que peu fidèles, n'en préparaient pas
moins dans les esju-its la grande révolution qui, en les ramenanl
vers la culture anticjue et en leur fournissant dans le monde
gréco-romain un terme de comparaison avec le monde chré-
lien, devait peu à peu transformer celui-ci et créer l'Europe
moderne '. »
Jean le Bon et Pierre Berçuire. — Le grand initiateur
de la Renaissance, Pétranpie, fut en relations d'amitié avec
Pierre Berçuire (»u Bersuire, qu'il a (pialifié (juelque part de vir
insifjuis pifUit'' ri litleris. Ce savant lhé(dogien, qui s'appelait en
latin Pelrus lierrhorius, tire son nom d'un chef-lieu d'arrondis-
sement des Deux-Sèvres, aujourd'hui Hressuire. Les anciens
manuscrits le nomment tantôt Berçure, Berceur ou Le Berceur.
tantôt Berchor, Bercheur, Berchoir, Berchaire ou même Ber-
cœur. D'abord framiscain, puis béiu''dictin, Pierre Berçuire,
entré au service du cardinal Pierre dels Prats, vécut à la C(»ui"
I. Paul Mcycr, Honianiu, XIV, p. i.
i. (\. Paris. La Porsir nv moyen (i<ir. Iiri/rirme srric. \>. l'.t".
TRADUGTËUllS 261
(TAvignon de 1320 environ à l:{i(). ('/est .ilois (ju'il lit la con-
naissance de Pétrarrjue, retiré à Vauchise. En 1342, nous trou-
vons Berçuire à Paris, travaillant au ^rand ouvrage de sa vie, ;i
une sorte d'encyclop«Hlie religieuse, divisée en trois j)arties : le
Reductorium morale, le Reperlorium morale et le Breviarium
morale. Quelques années plus tard, le roi Jean le Bon prit Ber-
çuire au nombre de ses secrétaires et lui commanda une fraduc-
fion des Décades de Tite-Live. (Commencé vers 13.")2, ce travail
ne fut achevé qu'en 13")6. Pour récompenser Berçuire de ses
peines, le roi le fit nommer, en 13o4, prieur de Saint-Eloi à
Paris, charare qu'il occupa jusqu'à sa mort, survenue en 1302.
La traduction de Tite-Live faite par Pierre Berçuire comprend
fout ce qu'on connaissait alors de l'historien latin, c'est-à-dire
la première décade complète, la troisième complète, et les neuf
pi-emiers livres de la quatrième. Dans un prologue fort intéres-
sant. Berçuire explique qu'il a entrepris ce vaste travail sur
l'ordre du roi et qu'il a cru devoir obéir malgré la petitesse de
son propre « engin ». « Et certes, combien que la très haute
manière du parler et la parfonde latinité que a dit le dit aucteur
soit excédent mon sens et mon engin, comme les constructions
d'icellui soient si trenchies et si brieves, si suspensives et de si
estranges mos que au temps de maintenant pou de gens sont
qui le sachent entendre ne par plus fort raison translater ne
ramener] en françois, neantmoins ay je prins le labeur de le
translater pour obéir a vous (|ui estes mon seigneur, et pour
faire prouffit a tous ceulx qui par moy l'entendront et orront. »
Enfin, après avoir donné quelques renseignements sur ses tra-
vaux précédents, en particulier sur sa grande encyclopédie
biblique, Berçuire trouve utile de donner dès le prologue la
signification de certains termes difficiles — une soixantaine
environ, — pour n'avoir pas à le faire chaque fois qu'ils se j)ré-
senteront dans le cours de l'ouvrage.
La traduction de Berçuire, ou, comme on disait au xiv' siècle,
le Rommans de Titus Livius, eut un grand succès, tant en France
qu'en Italie et en Espagne. Elle fut complétée au xv« siècle.
Pour suppléer à la deuxième décade de Tite-Live, Jean le Bègue,
greffier de la Chambre des comptes, traduisit le De Bello punico
de Léonard d'Arezzo, dédia son livre à Charles VII et l'intercala
•2ft2 SKHMO.NNAIRES ET TRADUCTEURS
tians I (iMivrc do Hpiviiire. C'est avec ce complcmenl que parut
la première édition de l'oiivraire île Hercuire on 1487.
La traduction de Tite-Live n'est pas la seule entre[trise de ce
sjfenre à laquelle se soit int«M-ess<' Jean le Bon. Il n'ôtait pas encore
monté sur le trône quand le Frère Jean de Viiiriai, hospilalier
de Saint-Jacques du Haut-Pas', lui ollVit une traduction du
lÂber de Lmln scacrhorinn de Jacques de Césoles ^ C'est égale-
ment sur Inrdrc du roi (juc maître Jean de Sv commença une
traduction de la IJible, avec commentaires, dont les Juifs se
virent oMii^és de payer les frais.
Charles V et Nicole Oresme. — L'exemple donné par
Jean le Bon fut suivi ]»ar Charles V. Renommé poui- i< la jirant
amour qu'il avoit a l'estude et a science », ce roi mit son ])laisir
à protéger les savants de son royaume; il les attirait à sa cour,
leur procurait de bons bénétices, et, pour enrichir sa belle
« librairie », leur faisait traduire des ouvrages anciens. Non par
raison littéraire, mais, comme dit Christine de Pisan, « pour la
grant amour qu'il avoit a ses successeui-s, que au temps a venir
les voult pourveoir d'enseignemens et sciences introduisables a
toutes vertus », ou, comme dit Raoul de Prestes, « pour le ]>roulit
et utilité du roiaume et de toute crestienté ».
Le plus important des « solempnelz maistres » aux gages de
Charles V est, sans contredit, Nicole Oresme, doyen du chajjitre
de Rouen, (jui, en même temps ({ue théologien, fut un écono-
miste distingué. D'«u-igine normande, Nicol(> Oresme lit ses
études à Paris, où nous le trouvons en l."îi8, étudiant la théo-
log-ie au collège de Navarre. Tl passa treize années de sa vie
dans ce collège, en (|ualil(' (r<''liidiant, de maître en théologie et
de grand maître. En 13()1, il fut élu doyen de léglise de Rouen
où il resta jus(|u'en l.'{77. Avant d'être <hargé |»ai- Charles V de
traduire les o'uvres d'Arist(de. Nicole Oresme avait déjà publié
plusieurs ouvrages, sur les divinations et sur l'astrologie judi-
ciau'e, sur la spjièi<', cl sdu laineux li\i'e !)/> orfr/iiic, naf>ir/i,
1. Jean de Vi^cn.ii f>l un Imiliiclcui-, sinon très t'x.ict rl (n'-s t'Ii'^'aiit, du
moins tn-s nicund. Il a Iraduit le Minnv hixloriul di' VinionI de Hoanvais, la
Léf/emli' dorer de .lai-ques de Vora>.'ine, les Otia imperialia de Gervais de Til-
bury, nné partie de la rlironi(|ne dt- l>riniaf, le /)<? rc militari de Véf,'cce (déjà
traduit en jirose par Jean de Menn et en vers par Jean Prioral, de Besaneon).
1. L'onvra^'e de .lacques d,. Crgoics a ,•{(■; ('gnlenienl Iradiiil par le Irère .Ii-an
FetTun. en IlilT.
TRADUCTEURS 203
jure el nmlaliouihns inouefarin/i. En \MU, il li'.uliiisit les Etlii-
«pios, ci ramiée suivante les Politiques et les Économiques. Il
«Hait en train de mettre en fi'an«;ais le li'aité : If Ciel ri In Terre,
<juan(l (ihailcs Y, jiour le iéeoin|i('nsei', le nonnna (''vè([ne «le
l^isieux, le i(> novembre V.Ml.
(]oinme tout savant <lu moyen Age, Oresme écrivait le latin
plus facilement et plus volontiers que le français. Dans \{\ pro-
logue (le sa première traduction, il s'excuse de sa « rude
manière de parler », car, dit-il, « je nay pas aprins n<' acous-
tumé de rien bailler ou escripre en françois ». Les traductions
«rOresme, faites non sur le grec, mais d'après b»s traductions
latines de Robert de Lincoln, de Guillaum(> de Mœrbeke et de
Durand d'Auvergne, sont accompagnées d'un glossaire des mots
les plus diftîciles à comprendre et de gloses, firé-es des commen-
taires de 1'épo([ue ou du propre fonds du traducteur. Comme
Berçuire, Oresme trouve que le latin est « plus parfait et plus
habundant langage que françois », et qu'il n'est pas possible
Ao toujours traduire « proprement o. Il en donne les deux
<'xemples suivants : Homo rsf animal et Miilirr rst liomo (ju'on
ne |»eut traduire en français Ho)nmf est b/str et Femme rst
homme. Traduisant plus ou moins iidèlement le latin, qui était
lui-même une mauvaise traduction du grec, (Jresme nous donne
un Aristote quelque peu travesti à la mode du xiv" siècle. Voyez,
[>ar exemple, comment il se représente la comédie gre«M[ue :
« Comédies estoient uns gieux que l'en faisoit en publique, et
se desguisoient les gens et prenoient faulz visages, et recitoient
personnages des choses villaines et deshonestes <'t faisoieni
rechignemens et laides contenances, si comme l'en seult faire
se chalivalis. » Disons, pour excuser Nicole Oresme, qu'il a en
lui-même l'intelligence de comprendre que sa traduction était
imparfaite, obscure et inélégante. 11 s'en excuse modestement.
« Ou temps advenir, dit-il, pourra estre baillée par autres en
françoys plus clerem<Mit et plus complectement. » Il s'est d'ail-
leurs donné beaucoup de peine pour la rendre aussi claire et
aussi exacte que possible, et la comparaison des manuscrits
nous prouve (|u'il a revu et revisé ses traductions deux fois el
même trois fois; il revisait encore quand il fut surpris ))ar la
mort le 11 juillet i:J82.
264 SEUMONNAIllES ET TRADUCTEURS
Jacques Bauchant. Raoul de Presles. Jean Golein,
Jean Corbichon, Jean Daudin. — Il est intéressant de
voir avec quel zèle Charles V recherchai! dans tout son
royaume les « maistres souffisans en toutes les sciences et
ars », possesseurs de beaux livres ou capables d'en traduire.
Il apprend un jour (ju'un certain Jacques Bauchant, de Saint-
Quentin en Yerniandois, avait chez lui « jilusieurs livres ».
Aussitôt il le fait mander, le nomme son sergent d'armes et le
prie de traduire le livre des Voies de Dieu, ou Visions de sainte
Elisabeth et un traité faussement attribué à Sénèque, le Dr
Remediis fortiiitoriwi. Jacques Bauchant rappelle dans le pro-
logue de sa traduction comment ses livres lui ont valu la faveui-
royale : « (]este nohU' alTcction de faire translater livres, espe-
cialment historiens et moraulz, avés vous eu tous dis en
volenté et propos et est cliose ainsi comme toute notoire. Mon
tresredoubté scigneui", «piant de vostre bénigne grâce il vous
plut a moy faire tant de honneur comme de moy retenir a vous
et faire vostre sergant d'armes, pour ce que il vous fu raporté
d'aucuns que jr avoie [iluseurs livres, et que je m'i cognois-
soie aucunement, vous me commandastes (jue je vous appor-
tasse par escript les titres de tous les livres que je avoie par
devers moy, lesquiex je vous aportai et oistes lire, especial-
ment ceulz en latin. »
Le cas de Raoul de Presles n'est pas moins singulier. Ce grave
personnage, avocat général, nous raconte comment, en déjùt de
ses refus réj)élés, malgré son grand âge et ses nombreuses
occupations, il dul, jiour plaire au roi, se mettre à traduire la
Cité de Dieu de saint Augustin. A|irrs un éloge obligé de
Charles V — auquel ne s'a})pli(jue pas le reproche du Sage : Roy
sa7is clergie est un asne couronné, — Raoul nous apprend com-
ment il se vit dans la nécessité d'obéir à la volonté royale : « Et
pour ce (juc {"en ne ciiidc (»;is (juc par arrogance ou pai' moy
ingérer, je l'ayc voulu entreprendre. j"a|qtelle I)i«ui a temoing
et vous le savez assez, comment et par quel temps je l'ay
refusé et ditleré a entrejirendre. Et les excusacions que je y ay
[•retendues. Tant poui- ce (|ue je savoie cl scay la foiblesce de
mon engin, la grandeur de rciivic cl laage dont je sui, (jui
iiir dciisse, si connue il me srinldr, dorrsenavani reposer. Si
TRADUCTEURS 265
ne licugue, vous ne aiilrc, moy avoir esté si lundi (»ii si oulli'e-
ciiidié de l'avoir entrepris de moy. Car se je ne cuidasse avoir
<'(»nimis plus grand oflence, et que l'en me tenist plus oultre
cuidié de le vous avoir refïusé que d'avoir obey a vostre com-
mandement, je l'eusse a plain reffusé. dw il me semble que
j'avoie assez labouré en mon temps, tant a faire le livre qui
s'appelle le Compendieux moral de la chose 'piil)l.if/}u' et le livre
(jui s'appelle la Muse, laquelle il vous plut a recevoir en gré,
l)Our ce que je l'avoie intitulée a vous, comme les Croniques
en fraiiçois contemporisees dit commencement du monde Jusques-
au temps de Tarqnin l'orguilleux et du roij Cambises, qui ref/ne-
renl en un temps, avecques aucunes Epistres. Considéré encore
la grant charge du fait de mon advocacie qui est office publique
et qui requiert labour continuel, mais je croy, que vous avez:
leue celle parole de Seneques qui dit que occiosité sans lettre
est mort et sépulture d'onime vif. » Raoul de Prestes a traduit
la Cité de Dieu, non pas mot à mot, mais « par manière de
circonlocucion » ; il a fait de nombreuses « additions ou decla-
racions ».
Les traductions de Jean Golein, provincial des carmes de
France (le Liber de Informalione principum ; plusieurs opuscules
historiques de Bernard Gui, inquisiteur de Toulouse, entre
autres les Flores cronicorum, etc.), de Jean Corbichon (le Liber
de proprietatibus rerum de Barthélemi l'Anglais) et de Jean
Daudin ou Doudin, chanoine de la Sainte-Chapelle (le De
remediis utriusque fortunée de Pétrarque, et le traité de Vincent
de Beauvais sur YÉducation des enfants nobles) ne présentent
pas grand intérêt.
Denis Foulechat. — Les traducteurs auxquels s'adressait
Charles Y n'étaient pas toujours de grands latinistes, témoin
Denis Foulechat qui en 1372 traduisit le Policraficus de Jean
d(^ Salisbury. Cet honnête personnage avoue que 1' « estrange
gramoire » et les « sentences suspensives parfondes et obscures »
du latin lui ont donné beaucoup de mal, et qu'à chaque instant
il s'est vu arrêté par « aucune chose ambiguë ou doubteuse » . Il
s'adressait alors à quelqu'une de ses connaissances plus experte
que lui et « au plus proprement que nous poions veoir l'entente
de l'aucteur par un acort je l'escrivoie ». En dépit de cette col-
266 SKRiMONNAlRES ET TRADUCTEURS
laboration, Denis FiMiIccli.il a dû laisser phisiniis jiassages de
son auteur non fiaduifs : « Et en pluseurs lieux ou je uay peu
trouver conseil n'en livre n'en plus souffisans de moi, J'ay laissié
les espjices en esper.ince de les corrigier s'il plnisfut à Dieu (jue
je reldui'u.issi' .1 i'aiùsou je |)Ourr(>ie (>t par livres cf par doclenrs
Iden recouvrer d(* les amender. » On iTesl pas pins iiaiT ni jdns
modeste! Denis s'excuse huinldement auprf's de C.harles V
d'avoir mis si longtemps à traduire le rolicrali(|iie. Qu'il ne
vous déplaise, dit-il, << se je y ay mis longuement, car en v«'rité
l'œuvre estoit jdiis granl (pie a m(»y n'appartenoit, si mi a
faillu longuemenl estudiiM" et comme jay dit par avant, je
n'avoie pas Ions jours conseil prest ». Il a fait ce (pi'il a pn.
sans épargner ni son temps ni sa |)eine. Que de plus savanis
que lui, « pour l'amour de Dieu », veuillent corrigrer son œuvre!
<c Et humblement lenr rcipiici' en yc(dle manière (pie pas ne se
travaillent a (juerir le poil dessoubz le cuir! »
Simon de Hesdin, Nicolas de Gonesse, Jean de
Courtecuisse, Laurent de Premierfait. Maître Simon
de llesdin, religieux des hospitaliers de Saint-Jean de Jéi'ii-
salem, commeiK^a pour (Charles Y la traduction des Fada cl
dicla mcmorahilia de Val«''re Maxime, si gonl(''s an moyen
âge, que maître Nicolas de Gonesse acheva |»liis tard en l'iOl
« du commendement et ordonnance » de Jean, Awc de Herry.
l*our le m('me prince, Jean de ('onrieciiisse traduisit en l'iICi
« le livre de S(''nèquc des quatre Vertus cardinaulx », c'est-à-
dire le De quatuor mrtiilibiis , (|ui n'est (|ii"un i-emaniement de
la pi'emi('M'e partie du Liher de copia m'horinn^ œuvre d'un
faussaire du m'' on iv' si(''(le, (pie Martin de Uraga s"appro|>ria
plus tard sous le titr(^ de Libcllus de formula liones/n' vitae.
Un anti-e prot(''gé du i\\\{- de Herry (\st Laurent de Pi'(Mnier-
fait. (]e personnage, au(piel le richissime lînreau de Daiimartiii
onVail libéralement le gîte et h^ couvert dans son bel UCAiA de
la nie de la (loiirroierie. était, au dire de (iiiilleli(>il de Met/,
« inig poêle de grani anclorit('' ». Ses vers, s il en a jamais
écrits, sont jterdus; il nous reste de lui de médiocres traductions
de (!licéron (;t de Boccace. I']n l'id"). Louis de {{oiiiImui (pii.
suivant Christine de Pisaii. prenait son plaisir « en t(»iites choses
bonnes, sonbtiles et belles », lui commanda une traduction
TRADUCTEURS 207
Aw. De Scneclule et (|uel(|U('s uiiiiécs plus lard du Ih- Amicitia.
Laurent «le Promierfait, faiseur (l'eniliarras ri de grandes
phrases, ne sait ofi Irouver des paroles suflisaiiles pour louer
le duc de Bourbon, ce prince ijui mérite «relie appelé « pliilo-
so])he » et non pas « asne couronné », «|ui d«''s son enfance a
contracté de « doulces amistiez et bénignes accointances avec
aucuns philosophes nourriz et abeuvrez du doulz lait des
mamelles de «lame Philoso[diie », cet illustr«' « «lescendant d<'
ce tressaint et tresglorieux attayen monseigneur saint Loys ».
Le Livre d«^ Vieillesse, « l«M|uel «licta et «'scrivi le noble philo-
sophe et prince de elotjuence, Tulle, consul rommain, dedens la
poitrine duquel philosophie naturelle et morale esleut son domi-
cile », «'st écrit, remai'«[ue Laurent, « en très courtet latin »:
aussi le traducteur s'est-il permis d'allonger « en exposant par
motz «>t par sentences » ce «[ui lui a semblé trop bref ou troji
obscur. Dans bî j)rologue «le la Vraie Amitié, Laurent s'en
prend aux gens «[ui trouv«'nt à l'edire à ses tra«luctions. Certaines
g<3ns, dit-il, pensent «[ue « la magesté et la gravité «les paroles
et seiit«'nces sont moult humiliées et adm()indri«>s par m«ui
langaige vulgar «|ui par nécessité de motz est petit «'t legier «'I
pour ce je ne deusse avoir entre[»rins ne mis a tin c«>ste trans-
lacion ». Laurent répond, pour son excuse, «iu<> d'autres ont
traduit « en vulgar » les saints livi'es de la liibb' « mesmemeul
a la lettre «]ui est si périlleuse «•h«tse es oreilles de la gent laye ».
En 1409, Laurent «le Premierfait traduisit— s'il est permis
d'emjdoyer ce mot pour le travail au(juel se livra Laurent —
[)oui- le compte du duc «le Beri-y le De casibus illustriinn
nirorum «le Boccace, et vers lil4 le Décameron, d'après une
traduction latine d«' Frère Antoine d'Arezzo.
Vasque de Ijucéne. — Les ducs de Bourgogn«', comnu'
les ducs de Bourbon et de Berry, eurent aussi leurs traducteurs.
Le plus intér<\ssant est le Portugais Vasco Fernandez, comte de
Lucena, «jue le mariage de Phili[)pe le Bon avec Isabelle «le
Portugal avait attiré à la cour de Bourgogne. C'était un lettré
qui maniait le fran«:ais aussi bien que sa langue maternelle ou
([ue l'espagnol. Il traduisit pour Charles le Téméraire V Histoire
(V Alexandre le Grand de Quinte Curce en 1464 et la Cyropédie
«le Xénophon «mi I 'i70. Vasque de l^u«'ène nous appreml dans un
268 SËRMONNAIRES ET TRADUCTEURS
prologue intéressant qu il a conil)lé les lacunes de Quinte Curce
en traduisant des fragments de Démosthène, de Plutarque, de
Josèphe et de Justin : puis il rappelle les anciens poèmes sur
Alexandre, tout remplis de « evidens mensonges ». « Et pour
ce que aulcuns pourroient blasmer mon labeur comme superlhi,
disans que on treuve ces histoires en françoys en rime et en prose
en six ou en sej)t manières, je respons qu'il est vray, mais cor-
rompues, changées, faulses et plaines de evidens mensonges. »
Vasque de Lucène, voyant qu'on n'estimait guère de son temps
les historiens anciens, pas plus Tite-Live que Salluste, « qui
sont les meilleurs historiens de la langue latine auxquelz Quinte
Curce est semblable », avait fort hésité à entreprendre une telle
traduction, d'autant plus que « l'imperfection et la rudesse de
son langaige françois » n'étaient pas pour faciliter les choses.
11 avait même abandonné son travail commencé, et pendani
trois ans il n'y avait plus songé. Il se remit à l'œuvre sur les
pressantes sollicitations de messeigneurs Jean de Créqui et Jean
de Galabre. « Si me sembla plus utile que le dit Quinte Curce
fust en françois mal translaté que nullement. Neantmoins me
suis pené de le translater le plus entier et près du latin que j'ay
peu, sans user de termes trop haultz ne trop obscurs. En
aulcuns lieux je n'ay peu translater clause a clause ne mot
a mot obstant la difficulté et briefté du latin. Si l'ay departy par
chapitres et articles afin (ju'il fiist plus cler. » Vasque de
Lucène trouve ensuite nécessaire de montrer la supériorité de
Quinte Curce sur les poèmes fabuleux d'Alexandre le Grand.
« Vous n'y trouverez pas, dit-il à Charles le Téiuéraire, que
Alexandre ait volé en l'air atout quartiers de mouton, ne vagué
par dessonbz mer en lonneaulx de voirre, ne parlé aux arbres
du soleil, ne aultres fables faintes par hommes ignorans la
nature des choses, non congnoissans tout ce estre fanlx et impos-
sible. » Dans des réflexions finales. Vasque de Lucène fait un
parallèle enfie Alexandre (]ui conquit tout l'Orient « sans grani
nombre de gens d'armes, sans geans, sans enchantamens, sans
nn'racles et sans sommes d'argent moult excessives », et Cliarles
h' Téméraire qui, sur})assant Alexandre « en devocion, conti-
nence, chasteté et attemprance », pourrait, s'il le voulait, sou-
mettre tout rOrifMil " à la foy de Jhesiierist » et ac(|uérir ainsi
BIBLIOGRAPHIE 269
« jrloire perpetuelo «. La traduction de la Cyropédie, faite sur lo
latiu de Pog^g-e, donne à Vasque de Lucène l'occasion de com-
parer Charles le Téméraire à Gyrus, la cour de Bourgogne à
celle des Perses.
Le même Vasque de Lucène avait déjà traduit en français,
vers 1460, le Triiuifo de las donas de Juan Rodi-igez de la
Câmara, à l'instigation de Vasco Mada de Villîilohos, écuvoi-
d'écurie de Philippe le Bon.
BIBLIOGRAPHIE
Sernkjnnaires. — Sur de nombreux manuscrits de sermons, voir les
Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque nationale et des autres
bibliothèques, t. XXXIl, i'^ partie, et XXXIII, l'<^ partie (articles de M. B. Hau-
réau). — B. Hauréau, ISoticcs et Extraits de quelques manuscrits latins de
ta Bibliothèque nationale; Paris, 1890-1892. — Histoire littéraire de la France,
l. XXIV; Paris, 1862 (article de Victor Le Clerc), et t. XXVI; Paris, 1873.
.'{87-408 (article de M. B. Hauréau). — N.-E. Geruzez, Histoire de l'élo-
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18.37-1838. — A. Lecoy de La Marche, La Chaire française au moyen
âge, spécialement au XUF siècle, d'après les manuscrits contemporains ; Paris,
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La Chaire française au AT/'" siècle d'après les manuscrits; Paris, 1879. — Sui-
tes sermons mi-partis de latin et de l'rançais, voir Histoire littéraire de la
France, t. XXI, 313-317 (article de Paulin Paris). — Sur le fragment do
-lonas, voir E. Koschwitz, Commentar zu den scltesten franzœsischcn
Denkmœlern; Ileilbronn, 1886. — Les sermons français de saint Bernard
ont été publiés par Le Roux de Lincy à la suite des Quatre livres des Rois.
Paris, 1811, et par M. W. Fœrster, Erlangen, 1885. — Sur saint Bernard,
voir N.-E. Geruzez. Essai sur l'éloquence et la philosophie de saint Ber-
nard; Paris, 1838. — Eugen Léser, Fehler und Lûcken in dcr Li sermon
Saint Bernard yenannt Predigtsammlunq; Sondershausen, 1887. — A. Tobler.
Predi'jten des h. Bernard in altfranzœsischer Ucbertraqunq , dans les
Sitzunqsberichte der K'in. prcuss. Akademie der Wissenschaften, 4 Avril 1889.
— Sur les sermons français de Maurice de Sully, voir A. Boucherie, Le
Dialecte poitevin au XHF siècle Paris et Montpellier, 1873: M. Paul
Meyer, dans Romania, t. V, i66-f87, XXIII, 177-191, 497-o08. — Le sermon
Belle Aelis a été publié par A Boucherie, ouv. cité, 217-221. — Sur les
Exempta, voir Lecoy de La Marche, Anecdotes historiques, légendes et apo-
logues, tirés du recueil inédit d'Etienne de Bourbon, dominicain du XHI" siècle,
fnibliés pour la Société de l'histoire de France: Paris. 1877. — Les contes
moralises de Mcole [iozon. pub. par L. Toulmin Smith et Paul Meyer;
Paris, 1889. — The Exempta or illustrative stories froni the Sermones vul-
gares of Jacques de Vitry, edited by Thomas-Fred. Crâne; London, 1890
(Folk Lore Society). — Paul Meyer. I^otice sur un recueil (^/Exempla, ren-
fermé dans le ms. B. IV 19 de la Bibliothèque capitulaire de Durham, dans
Sotices et Extraits, t. XXXIV, l^^ partie, 399-437. -- Sur un anonyme, auteur
du Tractotus de Abundantia cxemplorum in sernumibus, voir M. B. Hau-
•270 SKUMONNAIKKS P:T TRADUCTEURS
réau dans Hisluire littéraire de lu h'rance, t. XXIX. .'iFCi-il.)! . — Les fables
tl'Eude de Cheriton ont été publiées par M. Léopold Hervieux. Les fabu-
listes lalin!< depuis le sièele (rAïKjiistc jttsijii'à lu fin du iiunicn (ij/c; Paris.
1884, t. II. .Journal des Sitrants, lévrier dS'.Xl, arliclc de M. B. Hauréau. —
Sur Jean de Werden. franciscain, réputé Tauteur du Dormi serare, voii'
M. B. Hauréau. dans Hisloire lillrraire de la France, t. XXV, 7i-Si.
Abbé Bourret, Essai historique et critique sur les scruious français de
lierson; Paris, IBijS.
Sur Menol et Maillard, voir Henri Estienne. Ajiohvjic pour Hérodote
publiéeaiec introduclion et notes, par P. Ristelhuber : P.iris. IS78.— Scnnous
de Frère Michel Menot sur la Madeleine arec une nalice et des notes, par Jehan
Labouderie : Paris. 1832. — Sermon de F. Olivier Maillard, preschc à Bruges
en L'iOO. et aultres pièces du même auteur, avec une notice, par M. Jehan
Labouderie: Paris, 182G. — Les œuvres françaises d'Olivier Maillard, ser-
mons et poésies, publiées d'après les manuscrits et les éditions originales, arec
introduction, notes et notices, par Arthur de la Borderie: Nantes, 1877
(Société des bibliophiles bretons). — Abbé A. Samouillan. Étude sur la
chaire et la société françaises au XV'' siècle. Olivier Maillard, sa prédication
et son temps: Toulouse-Paris, 1891. — Voir également Arthur Piaget.
La Chanson piteuse el les antres poésies françaises attribuées à Olivier Maillanl.
dans Annales da Midi. t. V: Toulouse, 189.3.
Traductki HS. — Sur les traducteurs du xiV siècle, voir L, Delisle.
Le cabinet des manascrils de la Bibliothèque nationale ; Paris, 18(>9-1881, t. 1.
p. 38 et suiv. — Sur Berçuire, L. Pannier, Xotice biographique sur le bénc-
ilictin Pierre Bersuire. premier traducteur français de Tite Lire, dans la Biblio-
thèque de VEcolc des chartes, 1872, p. 325-30i : A. Thomas, dans Romania.
\1I, 181-183. — Sur Jean de Vignai et Jean Feri'on, traducteurs des Échecs
moralises, voir un article de F. Lajard, Hisloire littéraire de la France, t. XXV.
1(41. — Sur Jean de Vignai, P. Meyer, dans les Archives des missions scieii-
lifiques et littéraires, 2'' série, t. III: Paris, 1866, p. 262 et suiv. — Sur Nicole
( (resme, Francis Meunier, Essai sur la vie et les ouvrages de Nicole Oresmc.
Paris, 1857: Léop. Delisle, Observations sur plusieurs inanuscrits de la
l'olitique et de TEconomique de Nicole Oresme, dans la liibliothèque de l'Ecole
des chartes. 1869, p. 60l-62(». — Sur Jacques IJaucbant, ,voir une notice
de Ch. Desmaze, Jacques Bauchanl. sergent cl'armcs, bibliophile saint^
gitentinois. dans le Bulletin de la Société des antiquaires de Picardie. 1.S69.
— Sur Raoul de Presles. voir Le Roux de Lincy et Tisserand, Paris el
ses historiens aux XIV' et XV' siè<-tes: Paris. 1867. p. 83-1 l;j. — Sur Jean
(iolein, voir un article de L. Delisle, sur le Liber de informatione prin-
cipum, dans VHistoire littéraire, t. XXXI. 3.)-î7. — Sur Jean CoIcmu. traduc-
li'iM' de Bernard Gui, voir Notices et Extraits des manuscrits de la liiblio-
Ihéque nationale, I. XXVIl, 2'' partie, p. 227, 244, 2.J2, 270. — Sur Jean
Corbichon. Hisloire lilléraire. t. XXX, p. 334-388. — Sur Jean Daudain, voii'
un article de L. Delisle. Anciennes traductions françaises du traité rfc
Pétrarque sur les remèdes de l'une et l'autre fortune, dans les Noiiecs cl
Extraits des manuscrits, l. XXXIV. P' partie, p. 273 et suiv. — Sur LaurenI
de Premierfait, voir P. Paris, Les manuscrits français de la Bibliothèque
du roi. I, 236-2 Ti : Le Roux de Lincy ei Tisserand, Paris et ses histo-
riens, 412-Hi). — Attilio Hortis, Sludj salle opère latine dcl lioccacio:
Trieste, 1879, p. 613-637, T.il-Tîs. — Sur Vas(iue de Lucène. traducteur du
Trionfo de las donas. voii- A. Piaget. Martin Le Franc, prévôt de Lausanne.
Lausanne, IHSS. ]>. 166- 166.
CHAPITHK VI
L'HISTORIOGRAPHIE
Historiens et Chroniqueurs. — Paimi les r* rils histo-
i'i(|ii('s qiio le moyen àji>' nous a laissés, il lauf distiiiuiiei-
dahord los « hist(»iros » et les ci chroniques ». Qui s a|»jtli(|iie à
faire connaîlre le passé lointain, d'après les témoins disparus
de ce }tassé ou d après la tradition, est un historien. Le chr(»-
niqueui- i-aconte s<ui temps, les spectacles (pTii a eus sous les
yeux, les événements qu'il a vécus '-.
Tous ceux qui <uit essayé, au moyen àin\ (réciire riiisloire
«l'après les sources n'oni composé que des ouvraiics médiocres.
Mais commr'nt s'en étonner? Ils se sont heurtés aux difficultés
que rencontrent les historiens modernes, sans être aussi luen
armés pour les résoudre. Sans instruments hihlioiiraphiques,
sans textes divines de foi, dépourvus, dailleurs, |»oui' la pli4)ail.
d'expérience <d de critiipie ', ils se sont nécessairement con-
1. Far .M. Cli.-V. T.anglni<. (ImcI.mii- .- Idli-i's. rliar-V' ilc cmirs a la Fanilt.- de-
Lettres de Paris.
2. Froissarl eiilciulait aiilreiiu'iil la (lisLiiiclioii entre la ■■ cliroiiiiiiie ■• <■!
I' « histoire >■. Le chroniqueur raconte les événements, l'historien en expose
les causes (cf. ci-dessous, p. :i21. n. 3). — On a confondu, d'autre part, les '• chro-
niques >• avec les <. annales >• quand on a caractérisé la chronique en disant :
" C'est toujours une sorte de casier chronologique dans lequel fauteur s'est
donné la tâche de faire entrer des notices généralement cmi)runlées à d'autre>
chroniques ou à des documents d'archives. •• (Le Correspondant, 10 Janv. I89;;.
p. m.) A ce compte, ni Villehardouin, ni Joinville, ni Froissarl, ne seraient
(les chroniqueurs.
3. Voir B. Lasch. Das Erwachcn und die Entwickelunq dev hlstorisclwn liril'd
nu MiUelalter [du vi" au xii" sièclel. Breslau. 1887; e! C. Rinaudo. Gli slitdi sl»rici
nel medin ern. Turin. ISS:!.
272 L'HISTORIOGRAPHIE
tentés de comy)iler les documents qui leur sont toinlx's sdiis l.-<
main. Ils Toiil fait avec plus on moins de goût, de bon sens
et d'Iionnètetr : les uns sont des abréviateurs ou des copistes
<pn n'ont ajouté à leurs sources que des ei'reurs dues à leur
ijinorance ou à leur léy-èreté '; d'autres ont cru devoir enrichir
ou iiit<'rjt(d<M- les textes dont ils se sont servis, (Tornements ou
de réflexions |»ersonnelles; mais aucun ne s'est évertué à re-
cueillir, à comparer, à peseï- un erand nombre de témoig-nages
pour en extraire nudhodiquement des parccdles de vérité -. Ceux-
là même (jiie la l(»iiiinire <le leur es|ii'il exact (4 scrupuleux
(Hit ])rédisposés sans doute aux recherches d'érudition, telles
qu'on les entend aujouidhui, ne pouvaient instituer en leui-
temps que des encpiètes très superlicielles ; on I eu i- sait gré de
l'intention, mais ou na guère à tenir compte des résultats qu'ils
ont obtenus. — lîicf, les hisloiiens travaillaient, au moyen âge,
«•oinnu' travaillent, de nos jours, les écoliers, l<»s appientis.
C'est dire que leurs œuvres présentent maintenant un très faible
intérêt, quand nous possédons leurs sources. S'ils ont, en com-
pilant, utilisé des documents qui, depuis, (»nt disparu, on les
consulte avidement, à la vérité; mais ce n'est j)as pour eux-
mêmes, c'est pour les textes originaux «pi'ils ont, par hasard,
conservés. — Ajoutons que les historiens du moyen âge (qui
ii"(»nt donc, au point de vue scienliti(]ue, (|ue la valeur de leurs
-sources) ne brillent pas non plus généralement par un grand
mérite littéraire. Plusieurs historiens modei-nes, qui n'étaient
pas des critiques ti"ès habiles, très bien informés, avaient des
dons de poètes ou de philosophes; ils se soirt mis hors de paii'
par la be.iuté du stvie ou par la force de la pensée; leurs livres,
1. ■• Les f-'cns <lii moyen âge... avaient peu de livres, peu de moyens d'infor-
malion sur les temps passés et copiaient, aveuirlément les auteurs qu'ils pou-
vaient consulter;... ils ne se mettaient gin^re en jieine de modifier l'auteur suivi
par eux; les |»lus délicats se eontentaieni <rv changer quelques mots, d'>
ajouter... (juclques jiauvres fleurs... C'est là une habitude... qui dénoie une
véritable anémie intellecluidie... C'est grâce a. celte manie du plagiat qu'il nous
est possible de donneravec... précision... la gtjnéalogie de la plupart des o-uvres
du moyen âge. ■■ (A. .Molinier, Les simrces de l'/iisluirn de Fr/tnce, Paris, 189:5, p. 9.)
2. D'ailleurs ce n'était pas parce que la vérité historique paraissait digne d'être
étudiée pour elle-même que l'on écrivait l'histoire. On avait l'idée que l'hisloin-
est l'école des mœurs. Celte idée est exprimée dès le xii" siècle, et « sous
Charles V, le chevalier de la Tour-Landry faisait lire par extraits à ses filles,
pour l(!ur appiendre comment elles se devraient gouverner, la Bible, les
gestes des rois et cronicques de France... » (P. Meyer, Annuaire-Iittlletin de lu
Sorte té de l'Insloirc de Franee. IS'.IO. p. lOM.)
L'HISTORIOGRAPHIE 273
imitilcs aux savants, siilisistriil comme (l'uvrcs darl. Par
malheur, les oi'iiemeuls (>t les réflexions brodés, en vers ou en
prose, par les écrivains du moyen âge sur la trame des docu-
ments ou delà tradition sont d'une extrême pauvreté.
Au contraire, (|ii('l(|iies-uns des chroniqueurs du movcn àue,
comme Yillehardouin, Joinville, Froissart et Commines, sont
comptés à juste titre parmi les gloires littéraires les plus dura-
bles de l'ancienne France. C'est que les chroni((ueuis nont pas
cherché à décrire, d'après des textes insuffisants, avec (b-s pro-
cédés puérils, un passé inconnaissable pour eux; ils ont peint
le présent d'api'ès nature. Tls ne se sont pas livrés aux tiistes
labeurs, mécaniques et solitaires, du compilateur ou de l'érudit ;
ils ont raconté ce qu'ils ont vu ou ce qu'ils ont entendu dire;
ils se sont i-aconfés eux-mêmes. Sans doute, tous les chroni-
queurs n'eurent pas — comme Yillehardouin, Joinville, Frois-
sart, Commines. en (b»s genres divers — des qualités éminentes;
quelques-uns — et parmi les plus grands — ont eu de graves
défauts. Il y en a cpii furent crédules, peu clairvoyants, mal l'en-
seignés; quelques-uns, qui avaient le don de la vision nette, juste
et colorée, ne savaient pas raisonner; d'autres, habiles à dis-
serter sur les effets et les causes, ne photographiaient pas bien
les réalités concrètes. Il y en a dont l'autorité historique est très
arrande, et d'autres dont les historiens modernes récusent avec
raison les témoignages, comme entachés d'inadvertance ou de
calcul. Mais, quelles que soient entre eux les différences de
« crédibilité » et de talent, presque tous les chroniqueurs, « mé-
morialistes » ou « faitistes «, auteurs de « mémoires » ou his-
toriographes des événements du jour, ont ce trait commun d'avoir
mis dans leurs livres un accent personnel, des reflets directs de
la vie, qui les protègent contre l'oubli. Yillehardouin, Joinville,
Froissart, Commines, et quelques autres, sont tout entiers dans
leurs écrits; il n'y a pas d'hommes du moyen âge dont nous con-
naissions mieux aujourd'hui le caractère et le visage que ceux
dont ils ont fait le portrait, si ce n'est, toutefois, eux-mêmes.
Plus d'un chroniqueur, avant d'aborder le récit des faits
contemporains, se crut obligé, au moyen âge, de composeï-,
en manière d'introduction, une histoire des temps anciens,
d'après les sources i»anales. Beaucoup de chronicpies intéi'cs-
HlSTOIBE DE LA LANT,i;i:. Il, '0
274 L HISTUUIOGUAPHIE
santos sont lui-crMlrcs, pour celte rnisoii, <l liisluires i|ui ne le
sont pas.
(observons enfin que, en \-ri>\o liénéralo, les érrits liistori(|u<'s
(lu moyen a^c qui son! aujounlhui goûtés n'ont pas eu de
succès au moyen Age : l<* succès est allé jadis aux comjiilations
et aux coinpendia que Ion ne lit jtlus uiaiiilenaiil. Les anciens
exemjdaii'es de Yilleliardouin el de .Icdnvilie ne sont j)as com-
Miuns ; ceux d«» la « Vie de (liiillaume le Maréchal », de Uo-
herl de ('laii. de Jean i(^ Bel, de ('hastellain, etc., sont très
rares, ou uniques : on a. de nos Jours, découvert des chefs-
d'œuvre qui, conservés dans un seul manuscrit, avaient échappé,
|»endant des siècles, à la diligence des ])ii»liographes. Que Ton
se earde donc d'une illusion instinctive : sans exception, les
chroniques du moyen Age (pii sont aiijouidhui les plus con-
luies sont celles ipii, au moyen âge, liuit t''l('' le moins, (d réci-
|ii'0(|uemenl.
/. — Des origines à Vavènement de Louis IX '.
Les premiers écrits historiques en langue vulgaire.
— IjCs premiers écrits liist(U'iqu(\s du moyen âge ont été com-
posés en latin, par des clercs, pour des clercs; et si le pré-
sent ouvrag-e était u!ie « Histoire de la littérature en France »,
au lieu d'èlre une « Histoire de la littérature eu français », on
aurait à indi(pier, avant les |)lus anciens monuuuMits de This-
loi'iographie en langue vulgaire, heaucoup de livres, et quel-
ques-uns fort beaux; (piil suflise de raj>peler les noms de
Grég"oire de Tours, d«^ b'lodoar<l, de Richer. — Jusqujiu
xn'' siècle, les laï<pu's qui n"enten<laient pas le latin ne con-
nuient le passé que par les chansons de geste. « Nés des ('vé-
nements,... les chants typiques pr<''teudaienl être véi'idiques,
et, à l'origine, sauf la (h'dVtrmalion iuévilahle imposée à la r/'a-
lité par la passion, ils l^'laicnj. De lA le nom... de cdiausiuis
I. Sur les oi'igines el sur les |iri'iuiri'< (Icvt'loppfmcnls de riiisl<»riii<.'rii|»liir
••Il langue fran<;aise, voir le «liscoiirs [iroiioiRr par M. P. Meyi-r à l'assemblée
^'énérale de la Société «le l'hisloire de France, en I8".t0 (Aniiuaiie-lhcUvliii, I8'J0,
1». 811 el siliv.).
UE8 ORIGINES A LAVÈNEMENT DE LOUIS IX 275
(le geste », le mot ijeste (en latin Gesta, lilic «le j»liisieurs
ouvrages historiques du liant moyen âge) ayant jiris le sens
iT « histoire ». « Une chanson de geste est donc proprement
une chanson qui a pour sujet des faits historiques '. » « Les
chansons de geste ne sont, en principe, que des récits histo-
riques mis à la portée des illetti'és. » (P. Movcr.) Si h's clian-
sons de geste des tem[»s méj'ovingi«'ns et carolingiens étaient
parvenues jusqu'à n(Mis sons leur forme primitive, le corpus
(le ces inestimahles moiiiinients serait l'histoire, ou |)lutot
la chronique poétique de la vieille France et de la |)lu[)art de
ses provinces. Mais on sait de rest<? qu'elles sont perdues, et
que l'épopée nationale s'est surchargée, au cours des siècles,
d'épisodes fahuleux, d'éléments romanesques, d'en-eurs et d'in-
ventions qui en ont recouvert et détruit pres(pie entièrement
le fond authentique. Les érudits travaillent, de nos jours, à
discerner sous ce hadigeon les couleurs, les fi-agments épar-
gnés, des peintures anciennes; ils ont réussi à dégager de
Girard de Boussillon , du Couronnement de Louis, de Raoul de
Cambrai, de Gaidon, etc., <les données historiques assez pré-
cises; il serait néanmoins hors de jiropos de mentionner ici,
autrement que par prétérition, des œuvres qui, dans leur état
actuel, sont tout à fait étrangères à l'historiogi-aphie propre-
ment dite.
Tout le monde s'accorde à reconnaître qu(^ l'histoiiographie
proprement dite en langue vulgaire <late des croisades. Et <'ela,
dit-on, s'explique très aisément : « On voulut connaître, en
Occident, le sort de ces milliers de chrétiens (pii étaiejit partis
[tour l'Orient lointain, d'oîi si peu revenaient » : d'autre part,
ceux qui avaient échappé aux périls d'outremer <mt dû se
plaire, de i-etour dans leurs foyers, à raconter les grandes
choses (piils avaient vues ou accomplies. Nous constatons en
efTet que les Occidentaux furent renseignés sur les deux pre-
mières ci(»isades par un grand nomhre de lettres et de chroni-
(pies, écrites en latin par des clercs. Mais les laïipies? Sans
doute, ils (»iit expédié de Terre Sainte, eux aussi, des h^ttres à
leiu's amis d<' France; les sur\ivaiils auront l'acont*' leurs cani-
1. G. l'ju'is. \.a lÀllérulure fianaiisc au )itO!/ea l'tgc. li" éd., ;! 21. \t. Ii8.
276 L'HISTORIOGRAPHIE
pa^nos, <!<' vive voix itoui- l.i ])liipart, (|iio1(|ii('s-iims. jtctil-rhc
|tar ('"ciit : — in.illM'iii'eu.semciil. si elle a fxislr. tonte cette litt(''-
rature narrative a disparu '. Il n'y a pas de clijoni(pi('s en notre
langue vulgaire de la première ni de la seconde croisade; il y
en a seulement des « histoires ».
Les « histoires » en langue vulgaire de la première croisade
ont été composées par des jongleurs, qui, sans avoir pris part
à l'expédition, se sont proposé de la raconter d'après les sources
originales, c'est-à-dire d'après ces comptes rendus oraux ou écrits
<]ui sont aujourdhui perdus ou conservés en latin. Ils ont com-
j»osé en vers, parce que c'est sous cette forme qu'ils étaient
hai)itués à conter les exploits des héros de gestes. Leurs poèmes
« n'avaient guère de la j>oésie que la forme, au fond ils étaient
de l'histoire » -. Mais ces poèmes eux-mêmes sont perdus; et
on n'en a [dus que des remaniements romanesques, fabriqués
par d'autres jongleurs sur le modèle des chansons de geste,
banales et stylisées, qui étaient de mode en leur temps. Les
Sarrasins de la plupart des chansons du cycle de la croisade
sont des Sarrasins de convention, habillés de la défroque des
Sarrasins du cycle carolingien. Ces chansons furent, en outre,
bourrées, moyennant finances, de noms propres et de fables,
destinés à gratifier la vanité des familles. Ce ne sont pas là, on
le voit, des monuments historiographiques. Et il ne faut j>as
compter non plus au nombre de ces monuments un poème de
la fin du xn" siècle, en laisses monorimes, sur l'histoire de la
première croisade, car c'est simjilenient une traduction de la,
chronique en latin de IJaudri de Bourgueil.
C'est dans la région anglo-normande que les jongleurs sem-
blent avoir pris d'abord l'habitude d'écrire l'histoire en français;
en tout cas, c'est de là que proviennent les œuvres d historio-
graphie les plus anciennes qui aient été conservées ^ Conformé-
1. Un certain Rirhard ]i' PMcrin passai! au xii° siècle pour avoir composé un-
rérit en vers français do la première eroisade. On n'a pas, sur son compte,,
d'autre renseignement. Il aurait été l'aulenr de cette » (Ihansou dAnlioehe »
(pie Graindor rie Douai fondil, à la lin du xu" siècle, avec la chanson dilc de
Jérusalem.
2. G. l»aris, o. c. G 29, p. A'.K
3. Les Anglo-Normands et les Français du Nord ont eu plius tôt ipic les autres.
(M'upies romans et germaniques le goût de l'histoire en langue vulgaire. L'his-
loire est une branche rrl.iljveiuenl récenle et peu importante de la lillérature
en langue <l'oc. par exemple.
DES ORIGINES A L'AVÈNEMENT DE LOIIS IX 277
ment à la tradition de la cour ducale de Normandie, l'aristo-
cratie anglo-normande, curieuse de ses origines, aimait les
récits d'histoire nationale. Il en circulait, au xi" siècle, sur les
ducs Guillaume Longue Epée, Richard sans Peur, Rohert le
Diable, dont on ne connaît plus aujourd'hui ([ue des rédactions
altérées, de très jjasse époque. Aelis de Louvain, veuve de
Henri P"" (mort en 1135), avait fait composer par un certain
David un poème, en forme de chanson de geste, sur la vie de
son mari. Ainsi, vers le temps où des rimeurs composaient,
d'après des sources écrites ou non écrites, ces chansons de geste
historiques sur la première et la seconde croisade qui. nous
l'avons dit, ne se retrouvent plus, les jongleurs normands ou
anglo-normands versifiaient de même, en langue vulgaire, l'his-
toire de leur pays et de leurs princes. Ils ont eu, eux, cette
i)onne fortune que toutes leurs productions n'ont pas péri.
Poèmes anglo-normands. — JJEstorie des Enfiles, de
(j(dlrei Gaimar, a été composée entre 1147 et 1151, à la requête
de Constance, femme de Ralf Fitzgilhert, lord de Scampton.
Gaimar a rimé dans cet ouvrage en vers octosyllabiques ' l'his-
toire de la Grande-Bretagne depuis l'expédition des Argonautes,
qui prépara la guerre de Troie, et, par conséquent, l'émigration
du ïroyen Brutus, éponyme prétendu des Bretons, jusqu'à la
mort de Guillaume le Roux. La première partie, celle où étaient
contées les légendes bretonnes d'après YHisloria regum Bri-
tannise de Geffrei de Monmouth, n'existe plus; ce qui reste
(quel(|ues milliers de vers) n'est guère qu'une paraphrase, sans
valeur littéraire, assez souvent inexacte, de VAnglo-Saxon
Chronicle, où l'auteur, qui avait certainement vécu en Lincoln-
shire, a inséré quelques traditions locales (sur Havelock le
Danois, Hereward, etc.).
GefTrei Gaimar fut en relations personnelles avec Henri I",
la reine Aelis de Louvain et le bâtard du roi, Robert de Glou-
cester; il est le premier en date d'une lignée de jongleurs noi-
mands, familiers de la cour d'Angleterre, qui, sous son patro-
nage, se sont appliqués à mettre en français des livres latins
I. M. P. Meyer {l. c, p. 92) observe que « ces petits vers familiers et voisins
«le la prose se prêtaient mieux que les jrrands vers rangés en tirades monorimes
et d'allures solennelles aux détails d'un récit ».
278
L'HISTORIOGRAPHIK
(I liis|(»it<- ;iii(iriiii(' cl à ii.incr les (''véiiciiKMils ((uili'iiiixujiiiis.
Peu (le Icmps a[)n's Gniiiuir ((|iii ciil riiilnitidii drcrirr, ri i|iii
écrivit pout-ètro, on \nr\ur l('iii|ts (|ii<- son Eston'f, iiiic vie dr
Tloiiri I", àroxcinpiodc son rival David), |)arut Wacc. — ^raîlrc
Waco, né à Jcisi^y. éliidianl des ét'olcs do Paris, « clerc lisanl »
à Caen avani li:{:'», termina on llo5 sa Geste des Bretons, coni-
inunément aj»])olée plus lard lo Brut d'Ant^lotoi ro, (|tii osl inir
paraphraso do (iofTroi do Monnioulh. En I lOO. il oniropril, pour
|»laii'o à Honri II, do vorsitior Thistoiro dos ducs do Xorniandi<' :
cVst la Geste des Normanz (ou Roman de Bon), lilirenionl Ira-
iIimIo oI aliré;^V'o dos vioux clironicpiours latins ipio luius axons,
mais avoc dos additions intérossanlos, écho do contos p<»pu-
laires. Do co labeur il fut récompense, entro HfiO et ||"0, par
une prébende à Baveux, et, sans doute, par (Tautros lilH''ralit(''s :
Je paroi a la liclio geni
Ki unt les rentes et l'argent:
Kar pur eus sunt li livre fait
E bon dit fait et bien retrait.
II écrivait facilomonl ol v(»lonliois, siiiloul (jiiand on lo
payait bien :
Mult m'est dulz li tiavails quant jo cuit ciinquesler.
S'il cessa d'écriro. on Il7i, lorminanl sa Gfsir des Nonnunz
(déjà loniiue (!<> 18 000 vers) à la bataille ^\r ïincbiduai (110"),
ce n'est pas parce (pi'il était \\o\\\ (n*' \ors lo comuionc(Muent
du siècle, il l'était copondani): c'osl tpiil fut d(''coura^V> par la
concurronco. Il paraît cpu' son stylo, (pii nous fait l'onét dètro
clair, net, simple, avoc une pointe de bonliomie malicieuse, el
(pii, vers IKiO, était fort apprécia', passa bienhM de mode. On le
ju<jva surami»''. MaîIroWaco eut la douleur do voir llenri II. <|ui se
piquait de lilb'ralui'e, lui [M-éféror im (''ci'ivain |dus jeune, noneeil
(le Sainfe-M«u'o, ot confier à <•(• iJoneoil le s(»in de composer on
vers français mie bisloiie noiiNflle de con ducs de Noi'uiandio
dont lo bon clianonede liavoiiix se Hallail dèlic I liislorioi:raplie
en lilr<'. IJenooil ne manque jias de se vatiler de la [tn-b'" ronce
doni le prince iionoiait sa manière :
Avantage ai en cesl labur'
Ou'al sonver.iiii et al incilliii
DES OUIGINES A L'AVENEMENT DE LOLIS 1\ 279
Escrif, translal, truis c liinci
Qui el munt soit de milo lei.
Qui meuz conuist oevre bien dih'
E bien scanl et bien escrite.
Pourtant maître Benoeit de Sainto-Moïc T(»uran|ieau, auteur
de volumineux romans, ne valait |>as niaîlic W'ace. Lui aussi,
il était fécond : sa « Chronique des dues ». que le malheur des
temps l'empêcha de poursuivre au-delà de la mort de Hemi P""
(113o), est lonjrue de io 000 vers octosyllabiques. Mais plus
brillant, moins monotiuie que Wace, il a moins de hou jLîoùt,
de sobriété, et de préoccupations histojiques. Son poème ne
saurait être considéré nulle part comme une source orig-inale
(il s'est servi des sources de AVace, et de AVace lui-même); mais
au même titre. <lu i-este, que les cbansons de geste entièrement
romanesques, il offre une peinture souvent très vivante et très
fidèle des mœurs et de l'esprit du temps où il a été écrit.
On voit que, par un fâcheux hasard, nous n'avons des pre-
miers jongleurs anglo-normands que des travaux historiques
médiocrement intéressants: (raiiciiii (ICux on ne |»ossè<le une
chroni(pie sur les faits dont ils ont été les témoins : où s(Mit les
chroni(|ues de David, de Gaimar? AVace s'est arrêté en route:
Beneeit, qui annonce fréquemment l'intention de chanter le
l'ègrie de Henri 11, n"a pas donné suite à ce projet. — Il exislr
cependant des chroniques en vers français du temps de Henri 11 ;
mais elles sont relatives à des incidents particuliers de ce règne
si remarquable.
Le meurtre de Thomas Becket, à la Noël de 1 170, suscita, entre
autres poèmes narratifs et apologétiques, ladmii'able biographie
du saint par (larnier de Pont-Sainte-Maxence (achevée en 1113),
docunuMit histori(jue de premier ordre, dont il est traité dans un
autre chapitre de cet ouvragfe, à propos de la littérature hagiogrra-
phique. — La conquête de l'Irlande |>ar Henii II. en 11"'2, a
été racontée par un anonyme que des témoins oculaires ont
renseigné, mais dont la langue est, malheureusement, très
incorrecte et très obscure. — Jourdain ou Jordan Fantosnic
clerc comme AVace, comme Beneeit, comme Gautier .Ma|i.
comme la jdupart des corvphées de l'entourage littéraire d\i
premier Plantagenet, a écrit avec beaucoup plus de talent la
280 L HISTORIOGRAPHIE
chroniqui' des vicloircs roniportées par Ilonri, son |iali(iii. siii*
les Écossais, durant la campagne de 1173-1171. On ne le lit
guère aujourd'hui, et qui en parle en parle souvent d'a}»rès
autrui; son récit n'en est pas moins très habilement mené, très
j)itt<>i'esqne et très fiM}»[)ant. Jordan Fantosme n'est ]>as indigne
d èli"e c(»mparé à l'auteur anonyme de la « Vie de Guillaume le
Maréchal », c'est-à-dire d'èlre jdacé au pi'emier rang des écri-
vains du x\f siècle.
M. 1*. Meyer a l'éceninient découvert dans la célèbre biblio-
thèque de sir Thomas Philip|)s, à Cheltenham (Angleterre), le
manuscrit d'un poème en 19 21i vers octosyllabiques que,
« de])uis le moyen âge, personne, non pas même l'un de ses
j)ropriétaires successifs, n'avait jamais lu », car il n'était « sans
doute guère sorti des archives de la famille illustre (jui l'avait
fait composer ». « Lorscpi'il sera connu, disait M. V. Meyer en
1882, on jugera sans doute que la littérature française du moyen
âge ne possède pas, juscju'à Froissart, une seule oîuvre, soit en
vers, soit en i)rose, qui combine au même degré l'intérêt his-
torique et la valeur littéraire. Je n'excepte ni Yillehardouin ni
Joinville. » — Ce poème a pour sujet la Vie de Guillaume le
Maréchal, comte de Striguil et de Pembroke, régent d'Angle-
terre pendant les trois i)remières années du règne de Henri HT,
qui joua dans les événements de son temps un rôle très consi-
«lérable et qui est mort eu ['1\\). à près de quatre-vingts ans.
Composée vers 1225, à la demande et aux frais de Guillaume,
lils du Maréchal, d'après les notes d'un compagnon du Maré-
chal, Jean d'Erlée {= Farly, BerUshire). d'après les souvenirs
jtei'sonnels et des renseignements oi'aux, la Vie « est complè-
tement indépendante de tous les rt'cils hisl(u-iques que nous
possédons j)our b; mènu' t(Mnps ». (Juel en est l'auteur? CiCst,
assurément, un trouvère de profession, car il a choisi une
forme de versification <lifticile, dont il s'est servi avec beau<'oup
de dc\t(''ril(''. et il \i\ait de son art :
... nuls i|ni di- Irover volt vivre
Ne deilciiose mctrc en son livre
Qui de drcite raison ne veinge
N'a sa inatyre n'aparlienge.
DES ORIGINES A L"AYÈNEMENT DE LOTIS IX 281
On conjecture (jif il étail originaire dos possessions continen-
tales des Plantagenets, probablement de la Normandie. Il ne
pai'aît }>as (ju'il eut beaucoup lu ni qu'il iVit, comme Beneeil,
nourri de littérature romanesque, rompu aux artifices et aux
banalités de cette littérature. C'était à n'en pas douter un homme
sage, véridique, ennemi ilu mensonge et des hypothèses, discret,
el « qui savait, comme on disait au moyen âge, esgarder sfiis ri
//tes lire » :
Et si sai jo bien qui cil lurent
Qui ceste traïson esmurenl;
Mais ne sont pas a nomer tuit :
Mal gré m'en savreient, ce cuit,
Telz i a unquor des lignages ;
Por ce m'en tieng, si l'az que sages.
Son stvle, personnel, correct, vivant, a une verve, une sou-
plesse bien rares. Avant de donner du livre l'édition complète
et définitive qui est en cours de publication, M. Meyer en a
publié des morceaux de caractères très différents : l'émouvant
récit de la mort de Henri II, l'épisode des relations de Richard
Cœur de Lion et de Philippe-Auguste en 1199, les portraits du
Maréchal et du « jeune roi » ; ce sont des tableaux achevés d'oii
loute con^ention est absente, — Le chef-d'œuvre de l'historio-
graphie anglo-normande est sûrement ce poème anojiyme, si
longtemps oublié, et désormais classique.
L'auteur de la Vie de Guillamne le Maréchal n'était pas sans
doute nn débutant quand, vers l'âge de soixante ans, il entreprit
de la versifier. La Vie elle-même n'a été conservée que par
hasard. Combien de monuments analogues ont du périr! — De
même, Guillaume de Sainl-Pair, le pieux et naïf rimeur de la
Chronique du Mont Saint-Michel, eut-il seul l'idée d'éci'ire une
chronique locale? — L'extraordinaire figure de Richard Cœur de
Lion n'a-t-elle tenté personne? En fait de poèmes relatifs à ce
personnage de roman, on n'a plus que le poème d'Ambroise,
un jongleur normand, (jui, dans son Histoire de la guerre sainte,
rapporte en douze mille vers octosyllabiques les événements de
la seconde croisade, au point de vue de l'entourage du loi
Richard; cet Ambroise n'a pas le talent de Fantosme ou du
282 L"HISÏ0RI0GRAPH1K
liiograjtlu' ;iii<»iiymc du Maivchal, mais il csl sinijdc, iKtiiii^'lc
et oxiu-l '.
Écrits en prose. L'histoire. — La [(rose, dil-on, est la
laiiuiic (II' I histoire. Les nécessités de la Ncrsiiic.ilioii n iinjto-
sent-elles pas an poète trop d'à-peii-|)rès, de lilieitt'-s et d afti-
fîces? (iOinmeiil concilin- t(»iijoiirs l.i rime et l.i v(''rité:' Lu fail,
le poète (pii a écrit l;i seconde jjarlie de l.i cliaiisoii de la (ïroi-
sjide alliiucoise et (juelqiies-uiis des trouvères normands de l'àjic
de Henri II et de ses tils n'ont |)as été sensildement liènés jiar
la forme «piils ont cdioisie; ils ont reproduil avec antaiil d<'
passion on de lid('lit('' (pie s'ils enssenf ('crif en pr(»se les spec-
tacles contemporains '. Mais, d'nne manière iiénérale, c(da est
vrai; et. dès le xn° siècle, on s'en était a|MMru : un ti'aducteur
do la fabuleuse clironi(jne de rnipin ohserve (pie s'il écrit en
prose, c'est « parce (pie la rime ain(''iie I addition de mcds (pii
ne sont pas dans le latin » ". D'.intre part, quand des chevaliers,
des seiiiiieurs d'un rani; ('d(né ont voulu dicter leurs mémoii'es,
ils l'ont fait ton! natni(dlement en pi'ose ; des jon;.;leurs, des
professioniKds, rétrihués à cet elïet, avaient seuls la science, le
Icmps el le î^omI de com])oser des jioèmes histori(pies ; l(\s ;;ens
du monde ont écrit comme ils parlaient. C'est ainsi (pie, soit par
suite d(^ pr(''occuj)ati(ms nouvelles d'authenticité (jui tirent ])référer
aux a(la[»tatenrs d anciennes chroni(pies la traduction à la para-
phrase, soit parce que le i;«'ure hist(»ri(pie a c(>ssé, vei's
I an 1200, d èlre exclusivemenl cnltiv('' par les trouvères de
profession, le style (jui convient le mieux à la narration re(jiit,
dans notre littérature, droit de cit('' '.
Les premiers s|i(''cimeiis de l'historiographie en prose fran-
(;aise sont jdes traductions (rouvraiics latins, d Oiin raiics latins
(pie l'on crovail aiillienti(pies el (pii ne I ('laieiil |»as. Tja chro-
1. Nous nr iiiiiilioiiiiniis ici ipic pour nu'iiKiiic li' l'i'simu' iriiisloin' miiiaiiii'
(ilaprc-s Oroso), en vers fnuirais, (iiic comiiosa. vccs 1213. un ccrlaiii Calemli'i-,
|iinir le duc Fcrri II (1(î Lorraine.
2. Voir suc ce point P. .Mcycr, dans VAiniiinirr-liiiUctin de la Sociélr de Vlihtitiro
de France, l«90, |). VU.
:!. G. Paris, f, Iti. — Cf. ci-iicssous, p. :{|2. n. 1.
l. Le f-'oùl des récils en prose, une fois admis, s'imposa lies vile. I'. Mevci'
remarque avec raison ipie - la supérioriU'; de la prose sur les \ers, en matière
d'Iiistoire. devail être pleinemeni reciHiniie » pour qu'un po('le. Philippe de
Nnvare. ail n'dj}:!' ses Mf'ninires en prose, et pour i|ue le mi'nesn'ci de Reims —
un niiinr-lrel de prciles-;i(in n'ait pas rimé ses l'écits.
DES ORIGINES A L'AVÈXEMEXT DE LÛllS IX 283
iii(|ii<' (lu j)S<'ii(l<)-Tur[iiii, les f.iMcs hrclomics de (icITi-ci de
Moninouth ont été ainsi Iraduitcs de lionne liciirc, ù plusieurs
reprises. Il pai-aît que Beaudouiu VI, comte de Flandre ef de
Hainaut (mort en 4205), avait fait i-édiiicr en pi-ose vuliiaiic une
s^rande compilation, sorte d'histoire uiiiversello depuis la créa-
tion du monde jusqu'à son temps. Les plus remarquables, sans
contredit, des travaux de cette espèce qui n'onl [»as péri sont
deux livres d'histoii-e ancienne : le Fail des lioinains et le
Livre des Histoires. Quoiqu'ils .lieiil élé j-édigés probablement
|)en(lant les premières années du rèizrie de Louis IX, c'est ici le
lieu de les sig'naler sommairement. — Le Fait des Boxiains ou
« Livre de César » est une compilation d'après Salluste,
Suétone, Lucain et César; mais l'auteur a fait, dans une
certaine mesure, œuvre d'historien, car « sans aller jusqu'à
fondre dans une nariafion personnelle les récits de ses auteurs,...
assez souvent il cherche à les conqiléter les uns par les autres,
l'approchant et comparant les tt-moiiinaitcs » (P. Mever) ; des
réflexions personnelles, quelques allusions aux choses de Paris
et aux hommes du temps de Philippe- Auguste, un stvle agréable,
émaillé de réminiscences poétiques, donnent un grand prix à cet
opuscule, vraisemblablement inachevé, dont le succès fut consi-
dérable en France et hors de France. — Quant au Livre des His-
toires, il est du à un clerc au service de Roger, châtelain de Lille.
(|ui écrivit entre 1223 et 4230; l'auteur nous appi-end dans iiu
prologue en vers qu'il se pro])Osait d<' nietti'e en prose fran(;ais(> le
récit des premiers temps de l'histoire de France et de l'histoire de
Flandre en remontant, suivant l'usag^e, à la création du monde;
mais il n'a [las eu la volonté ou le moyen d'aller plus loin (jue
le commencement de la con([uète des Gaules par Cé.sar. Cette
circonstance ne lui a pas mii ; on l'a beaucoup lu et utilisé; on l'a
aussi rajeuni à la fin du moyen âge. « Dans son état primitif, dit
M. Meyer ', qui a mis le premier en lumière le Livre des Histoirrs
aussi bien que le Fait des Romains, le Livre était destiné à être
lu ou récité à haute voix devant un auditoire »; ultérieureuuMil.
« on compctsa de plus en [)lus des livres français en vue de l.i
lecture privée, non plus en vue de la lecture publique ou de l;i
1. P. Meyer. Les premières cOMp/ladoiis /'ranraisrs dChtsloin' anclnmc p. '-'tH.
284 L HISTOIUOGUAPHIE
i'<''cil;ili(m. <•! les oiivrafios rédigés puiii' servir de texte à un
lecteur à haute voix furent adaptés au proùt nouveau ».
Écrits en prose. Chroniques. — Au eonimencenient du
xui'' siècle, les faits contemporains ont été rac(jntés en pros(> par
4les hommes très bien doués. L'un d'eux, Jofroi de Villehardouin,
est célèbre.
Villehardouin. — Si Jofroi de Villehardouin n'avait pas écrit
.ses Mémoires ou si ses Mémoires étaient perdus, comme tant
d'autres, sans doute, l'ont été, on saurait à peine son nom : par
sa Conquête de Constant /nop/e, il a fait connaître de sa vie ce
qu'il a voulu qu'on en connût, pendant une période de dix ans
(1198-1207); avant, après, sa biographie est plongée dans la nuit.
— Villehardouin était une seigiieui-ie sise à sept lieues à l'est de
Troyes en Champagrne, entre Arcis-sui-Auhe et Bar-sur-Aube.
Jofroi, seigneur de Villeliardouin, (Hait maréchal de Chamj)agne
en 1191, et l'on conjecture qu'il avait atteint un âge mûr (piand
le comte Thibaut III de Chanqtagne le désigna en 1 199 pour négo-
cier avec les Vénitiens les conditions du transport des Croisés
en Orient. En 1207, il combattit les Bulgfares et garda Constanli-
iiople pendant que l'empereur Beaudouin attaquait Saloni(pie.
Il était mort en 121.3. — Il a « dicté » son livre (qui est
inachevé) dans la retraite où s'écoulèrent ses derniers jours.
peut-être dans son château de Messinople en Tbrace, à rinteulion
*\e ses parents et de ses compatriotes de Champagrne, sous
forme de récit destiné à èti'e lu viva voce.
De 1198 à 1207, Villehardouin eut l'occasion de voir el de
l'aire de très grrandes choses, (''est lui «pii. à Venise, coiudut,
..lu nom (l(»s croisés de la quatrième ci(usa(le, le traité de nolis.
(!!'est lui qui, après la mort du comte 'l'hihaut, chef désigu<'' de
l'expédition (2i mai 1201), lit triouqdier la candidature i\u
marquis Boniface de Montferrat. (Vesl lui (pii, en 1202, eu!
Ihahileté d enqtècher des c(U"ps <'onsidei'aldes de croisés de se
^lisjx'rser dans les divei-s poi'ts de la .M ('di terra née, el réuuil à
Venise le gros de l'armée. Or, eulre Boniface de Montfenal,
le i-oi des Boiuains Philippe de Souabe, gendre du \ieil Isaac,
I empereur (l<''lr(Mi('' de ( lousiaul iuople, et le ii(uiveruemenl de
Venise, s'engagèreul de houue heure des combinaisons politi-
ques <|ui abfHitireul au fameux a chau;.:('menl de direction » de
DES ORKIINES A L AVENEMENT DE LOUIS IX 285
la quatrième croisade. Villehanloiiiii, l'iHiminc de Boniface, le
diplomate, l'orateur dos (Toisés, a [leut-iMic Icnii entre ses mains
les fils de cette intrigue. En tout ras, il a très activement fi-a-
vaillé à Zara, puis à Goifou, à letenir les dissidents (jui, n'avant
(piitté leurs foyers que pour aller en 'J'erre Sainte, voulurent
abandonner Tost quand les chefs eurent renoncé, conformément
aux prières du jeune Alexis, (ils dlsaac, à marcher sur Jéru-
salem pour marcjier sur Conslantinople. iVprès la prise de
C.onstantinople et le rétahlissement d'isaac, c'est lui qui porta,
avec Conon de Béthune, les réclamations et le déli des croisés
à l'empereur grec. A]»rès le couronnement de Beau<louin, c'est
lui qui réconcilia le nouvel empereur latin avec Boniface de
Montferrat, jaloux du premier rang. Enfin c'est lui qui, après le
désastre d'Andrinople, en avril 1205, dirig:ea la mémorable
retraite des vaincus, harcelés par des tourltillons de barbares,
jusque sous les murs de la capitale de l'Empire. L'événement
qui mit fin à la période active de sa carrière fut sans doute la
mort inopinée de Boniface de Montferrat, son ])atron, (jui péril
en 1207, près de Messinople, dans un combat obscur.
L'auteur de la Conquête de Conslantinople n'est donc pas un
simple témoin; il n'a pas été un comparse; c'est un des chefs de
l'armée, confident du g-énéralissime, agent de sa politique. On
ne doute pas qu'il ait été bien informé; mais a-t-il été sincère?
A-t-il dit tout ce qu'il savait? N'a-t-il pas fardé, à son profit et
au profit de son parti, la vérité? On l'a vivement accusé, de nos
jours, de partialité' et de réticences calculées pour égarer ses
lecteurs. Venise et Philippe de Souabe ont détourné sur Gons-
tantinople l'etTort dirigé contre les Infidèles; en cela le maréchal
de Champagne a été, dit-on, leur <lupe, ou leur complice. S'il
a été leur complice, comme on essaie de l'établir, il a volontai-
rement passé sous silence les louches nég'ociations auxquelles
il fut mêlé; s'il a été leur dupe (son admiration pour le doge de
Venise est sans réserves), il l'a été au point de se faire l'écho
des rancunes de ses amis étrang-ers contre ceux de ses compa-
gnons qui, plus clairvoyants ou plus sincèrement religieux que
lui, ne partageaient pas son avis au sujet de l'opportunité, ou de
la légitimité, de la combinaison vénitienne. Dans les d(3ux cas,
il est suspect. — Sans entrer ici dans la discussion des thèses
286
LHISTORIOdUAIMIlK
diverses (|iii oui r\r sontciiufs i'(''C('iniii('iil. |»()iir cl (-(tulrc
l'autorilt' liisloiiiiiic tic l:i (liiioiiiiiuc de Yill(>li;inlr)iiiii, par
MM. Riant et SIrcil <|iii rattaiiut'iil, MM. de Wailly A Tessi.^r
(|ui la (lrfoii(l(Mit, «lisons <|ue le tlétounionienl de la (|uatriènie
n'oisade ii a sûrement pas été produit par une suite d'événe-
nieuts fortuits, coin me Villeh.irdouiii a voulu le taire croire. Cette
opération a été prémédil/'c. Villeliardouin a t'té' infornu' du
jirojet, (juoi qu'il en ilise, liieu avant le commun de l'armée. A
(pudle (''j»o(jue? |irol)aldemcul nprès la lin de l'année 1201 et
avant le dépari pour Zara. Il v adluM'a aussitôt pour des njotifs
(jue nous ig-norons, mais (|ui |>euv(Mil avoir été parfaitement
honoraldes. 11 est donc vrai <]ue le châtelain de Messinople a
rus«' avec la postérité; il n'a jtas voulu assumer devant elle la
pai't de i-espoiisabilité (ju'il eut certainement dans rorgranisatioii
d'une campaene <pii avait fait Iteaucoup de Itien aux « hauts
hommes » de la croisa<le, ti-ès peu à la cause chi'étienne, et dont
les résultats paraissaient, au moment où il écrivait, déjà c(un-
promis. Il est également vrai qu'une tendance apologétique très
marquée vicie les jugements (jiu? notre historien a portés sur les
adversaires de ses desseins. Ce sont des lâches, des traîtres, des
hypocrites. Il les accuse de s'être réjouis, par bassesse, d'un
échec subi devant Constantinojde, et quand il parle de ceux
d"eulrt> eux (|ui furent massacrés par les Esclavons, il aperçoit
dans cet accident le doigt de Dieu. — Bref, la Conquête de Cons-
tandnople n'a pas été écrite ])ureiuenf et simplement nd nnr-
iriiiduin; c'est, jusqu'à un certain poiul, un mémoire justiti<atif.
Les (''rudits ont raison, en résumé, de uacceider «pu^l(|ues-
uus des jugemenis éuoiic(''s |>ar .Icd'roi d(» Yillehardouin (|ue
sous h(''n(''fîce d(^ couti'ôle. Mais il u y a (pi'une V(»ix pour louer,
en cet homme d'épée, ré<-rivain. — Le stvle d«^ Villeliardouin.
le premier des iirauds prosateurs français, est (dair, d'une sim-
plicité grave et nue. Une vigoureuse et lucide intelligeiu'e a
dominé les faits, saisi les giandes lignes, choisi, groupé, orga-
nisé. Pas d'images, jtas de descripti<uis. Ni (unements, ni cou-
leur-. Jamais d'élégances voyantes ni d elVels prémédités; au
c(»utraire, un parti pris de sohri(''t('', (|ui \a. parfois, jus([u à la
sé(dieresse, l'allur'e un peir dédaigneirse d'un grand seigneur*, et
lart natirrvd d"é\(»(|uer. a\('c des riutts ahsirails de la larrgue
DES ORIGINES A L'AVÉNEMENT DE LOUIS IX 287
usiioUo, l'aspect des réalités. On a noté dans lo vocahnlairc de
Villf'liardouin un certain noniln-c do fominlc^s toutes faites, des
i'é|)étitions d<' phrases et déjiitlirles i|ui rajipellent, si l'on veuf.
des procédés habituels aux auteurs de chansons de ireste: mais
on en conclurait Itien à tort ((ue Villchardouin « ^j.iidf cncoii-
de l'àiie précédent quelque cliosc (hi ton épi(|iic » . 1| n'y a j)as
do chi'oni(|ueur «|ui soit plus pur (|ue lui do loute rhétorirpie
traditionnelle; et la plupart des locutions familioros aux jon-
^ijeurs ipi'il emploie ont ('té puist''es |)ar les i(»n:jleurs et p;ir lui-
même à la même source, dans le ])arler populaire. C'est, do
mémo, à contresens que l'on admire sa « naïveté », et « lo
parti qu il a su tirer d'une langue encore mal formée, mal assou-
plie au récit ». D'une part l'archaïsme de l;i tonne siifljt ,1
procurer aux personnes peu versées dans l'ancienne littéralmr
l'imjtression de la naïveté. D'autre part, la lanjiue de la pioso
n ('tait [las, au commencement du xni° siècle, si mal formée.
Villehaithiuin, nous le savons, fut, comme Conon de I>(Hhune,
un excellent or.ilonr: il lui a suffi, ]»our hien écrire, d'écrire
comme il parlait.
Robert di: Claui. — Villchardouin est le jtremier de jios
chroniqueurs (pii ait eu une personnalité forte. Son livre est
court, mais lisez-le : vous connaîtrez à fond son tempérament,
ses })réju2és, ses vertus très françaises et très féodales. Et
comme (\o sa manièn» de penser, de voir et de sentir, il est
permis d'inférer l'état d'esprit des « hauts hommes » de son
UKUide, son livro iioint, mieux qu'aucun autio, l'aristocratie
«•hevaleresquo du temps de Philippe-Auguste. — Or, par une
singulière fortune un simple soldat de la (juatrième croisade,
Robert do Cdari, originaire do l'Amiénois, a composé aussi
(après son retour en France, qui eut lieu vers 1210) nno
relation Ac In iiumn cilleiise aventure à laquelle il avait j)ris par-l
dans la foule de la << menue gent », parmi les « pauvres che-
valiei'S » de l'ost. Il s'est fait l'écho de ces pauvres diables (jui
se défiaient des grands barons, et les détestaient. Sa chronique
est donc la contre-partio. et lo très piécieux complément de collo
du nvii'échal de Cham]iagne. On y entend, pour ninsi dire, les
bavardages du bivouac; les prouesses individuelles, (pie Vil-
lchardouin, trop pi-éoccupé des grandes affaires pour s'arièlor
288 L'HISTORIOGRAPHIE
aux <létails, laisse do cùlô, Robert de Clari les rapporte avec
complaisance; il s'extasie à plaisir, comme un enfant, devant les
richesses de Sainte-Sophie. Sans doute, c'était un simple, un
esj)rit médiocre, ni lumineux, ni profond. Mais les cahiers d'un
vieux troupier, abondant o\\ i(''miiiisc<'iiccs pillorescjnes, se lisent
souvent avec profit, en regard des McMnoircs appi'ètés des géné-
raux et des diplomates.
Henri de Yalencucnxes. — On hdiivc à la suite de |du-
sieurs exemplaires mamisci'its et des meilleur<'s éditions du
livre de Yillehai'doiiiu une « Histoire » incomplète « de l'cm-
pei-eur Henri », successeur de Tîeaudouin de Flandj-e, qui
régna de 1206 à 1218. Cet ouvrage, écrit après 1209, avant
1216, par un certain Henri de Valenciennes, est en effet la
suite naturelle, au point de vue chronologique, de la Conquête
de Conslantinople. Mais il est d'un tout autre style Que Henri
de Valenciennes ait été ou non ménestrel, c'était un poète : on
a des Aers de lui et il avait assurément conçu son « Histoire »
comme une « Chanson de l'empereur Henri ». Il n'est pas
douteux que cette « Histoire », telle que nous la lisons, ne soit
une rédaction en prose, abrégée, d'un poème pi-imitivement
rédigé en forme de chanson de geste; comment expliquer
autrement les hémistiches, h\s traces de rimes, la phraséologie
po(''ti(pi(' (Ll jours ('stoit si biaiis comme rons avez oï, etc.), la
rhétorique banale et les Heurs arlilicielh's qui s'y remanjuenl
à chaque page? La mala(h"esse du dérimeur rend également
compte d'obscurités et d'incohérences dont l'auteur ne doit pas
être Icuu pcjur responsable. L;i mise en prose (b' son œuvi'e, la
juxtaposition de cette médiocre ré(bictioii en prose à la chro-
ni(|ue magistrale de Yillehar(b)uiii, ojit injustement causé pré-
JM(Hce à la renommé*' de Henii de Valenciennes. Le morceau de
littérature (pii nous est parvenu sous son nom esl, à l;i \(''iité,
ennuyeux; mais les disjecla mcinbra d'un poète sincère, habile
et véridique, s'v dislinguent encore très bien. 11 semble que c'est à
bon droit qu'il jouil (b' l'estime (b' sesconlem|)orains : « Henri (b^
Valenciennes, dit-il, dit (pieqii.ind un homme se mêle de com-
|»oser el de bien écrire, el i|n il en ;i l.i i(''|nii;ili<»ii an|>rès des
gens intelligents el autorist-s. il doil se donner de l;i |)eine
pour mériter la répnlîilion qui! ;i. en ne Irailiinl ipie la pure
DES ORIGINES A L'AVÈNEMENT DE LOUIS IX 289
vérité '. » Il a mis plus iViwui fois Jofroi de Villehardouiii tm
scène (sans savoir d'ailleurs que le maréchal de Champagne
eût écrit de son coté) : les discours cju'il lui prête, peut-être
apocryphes, certainement gâtés par la transposition, sont encore
fort beaux, tout à fait dignes du héros.
L'Anonyme de Béthlne^ — M. Francisque-Michel a publié
en 1840, pour la Société de l'Histoire de France, une chronique
en prose française, sous ce titre : Histoire des ducs de .\oi'-
mandie cl des rois d\iii(/lcterre, dont des extraits ont été réim-
primés en 1882 au tome XXVI des Monumenta Germaniœ his-
torica. L'auteur de cette chronique est un anonyme, chevalier,
peut-être sergent ou ménestrel de Rol)ert YÏI de Héthune, qui
accompagna son maître, entré au service de Jean sans Terre,
roi d'Angleterre, dans les guerres de Flandre en 1213 et 1214
et dans les campagnes dWngleferre en 1215 et 1216; quand
Robert de Béthune, après le débarquement de Louis de France
à Sandwich, quitta Jean pour joindre le parti français, l'Ano-
nyme en iît autant. Cet historiographe des faits et gestes de
Robert de Béthune s'est proposé de composeï- une histoire des
ducs de Normandie, rois d'Angleterre, et de raconter les évé-
nements auxquels son patron et lui-même avaient été mêlés.
— D'autre part, M. L. Delisle a récemment découvert, et il
publiera dans le tome XXIV des Historiens de France, une
chronique nouvelle des rois de France, en prose française, qui
commence, suivant l'usage, à la prise de Troie et qui finit brus-
quement en 1217. L'auteur, anonyme, qui écrivait au commen-
cement du xm" siècle, « apporte, poui" les événements accomplis
depuis 118o jusqu'en 1216, un récit tout à fait indépendant de
la version officielle représentée |)ar les compositions [latines]
de Rigord et de Guillaume le Breton » ; il était Artésien, et,
« dans une chronicpie <\\\\ a un caractère très général, il a
enregistré avec un soin tout particulier les moindres détails
relatifs à la maison de Béthune ». On s'est demandé si cet
auteur ne serait pas un maître Mathieu, clerc de Guillaume de
Béthune; mais il ne s"ex|»rime pas comme un clerc des choses
de la guerre : il en parle en connaisseur, en soldat; c'édait \ rai-
1- Romania, XIX, 69.
HiSTOIHK DE LA LANGLK II- 19
290 L HISTORIOGRAPHIE
soinhIaMcmciil im chev.iliiM-, un scruciil d .inncs on im iné-
iiosfrcl.
Oïl s'accorde à coiijcclurcr (|ii(' 1" « llisloii'c des rois d'Aii-
i^leteiTe » et h\ « ('lir(jni(|iie des rois de France », ces deux
livres symétri(|ues, rcrits dnns la même lanerue, avec les mêmes
préoccupations, el dailleurs a i)|>a rentes de frrs prrs. sont sortis
de la même plume. L'An(»nyme de liéllunn' d(n icnl ainsi l'un
des premiers historiens (^t 1<' premier chroni(|iH'in' en prose vul-
ijaire de la France du Nord.
Connue liisforien. c (^sl-à-dirc connue com|)ilal<'ur ou traduc-
teur d'anciennes com}»ositions historiques, l'Anonyme «le Bé-
IhuiK^ est intéressant. Pour les oriiiiues, il s'est servi de petites
chroni<]ues normandes, en |)rose fi'ancaise, (pii remontaieul
elles-mêmes, en lirande partie, soit aux poèmes i\\i xn'' siècle
dont lujus avons parlé, soit aux orii^inaux en latin de ces
poèmes '. Il s<'mhle qu'il ait traduit le pi'emier 1' « Histoire des
rois de France « en trois livres, juscpi'en 1214, dont nous aurons
l'occasion (le reparler, puisqu'elle a été retraduite, d'une manière
indépendante, par un ménestrel d'Alfonse, comte de Poitiers,
vers le milieu du xui*^ siècle, et puisqu'elle a été (du moins on
l'a cru lonfitemps) le germe des « Grandes Chroniques de
France ». C'est à 1' « }[istoire » latine en trois livres que l'xVno-
nvme de Béthunc a emprunté c<> (piil dit des successeurs de
Charlemagne jusqu'à 4185 environ. Sa version est lldèle, élé-
gante; elle est enrichie «Tailleurs de très curieuses additions,
don! (pielipies-unes, chose notahle, se retrouvent dans h^s Grandes
Chroniques. — Comme narrateur oiigiual, il a des mérites tpii
sont, de nos jours, très gf»ùt<''s : outre que ses informations sont
étendues et précises (« il n'a ia<Mi été éci'it de j»lus intéressant
sur les vingt pi-emières années du siècle «), il a recueilli lieau-
coiqi d'anecdotes, de mots, de di'-lails «pii procurent sans ettort
I. Sur la ;,'ciK''ali>gic des pelilcs cliroiiiiiiics iioriuainlos l'I aiiglii-noriiiandcs en
prose fi-anraise de la fin du xn*" el du roininencemenl du xui» sièelc. ■■ les tra-
vaux, (lit M. (i. Paris (o. r.,p. 271), sont encore à faire ». !/Acadéniie des inserip-
lions el belies-icUres a vainenieni proposé nafj;uère l'élude de ce sujel aux ean-
didals à l'un de ses prix ordinaires. S^)ir r-ependant Holder-Rgger. au t. XXVI
des Monuinenlu (iennanur Inslorica, cl P. Mcver dans Notices el Erirails des
)naiiuscritx, XX.Xll, 2'" p., p. \~ el suiv. L'édilion pré-parée par M. Uelisle dans le
I. XXIV des Historiens de France sera acconipafjui-e de noies où 1' ■■ on verra
les rapports de la (llironi(|ue de l'Anonyme de HiMIuine... avec d'autres eoni-
j)()silions historiques eontiuex depuis |diis ou moins liMiL;lrmps ...
DE l'avènement de LOUIS IX A L'AVÈNEMENT DES VALOIS 291
et d'une manière intense, rimpression de la vie. Il a de la sim-
plicité et du trait. Le récit très ample de la bataiUe de Bouvines,
qui est le morceau capital de sa « Chronique des rois do France ».
ne déparerait pas un florilège. Ces mérites ont peut-èti'c <'on-
tribué, aussi Lien que le hasard, au succès de l'Anonyme : on
constate que ses ouvrages, terminés vers 1221, étaient encore
lus et utilisés, en Flandre, dans la seconde moitié du xiv" siècle.
//. — De ravènement de Louis IX
à ravènement des Valois.
Historiographie en vers. — La mode d'écrire Thistoire
en vers octosyllabiques, en la forme des chansons de geste,
persista au xui'' siècle. Mais des pays anglo-normands où elle
était née elle fut alors transportée sur le continent, en Flandre
et dans la France proprement dite. L'historiographie poétique
de l'Angleterre, si riche pendant la période précédente, n'est
représentée pendant la période dont nous nous occupons
maintenant que par une seule Chronique, à juste titre mal
famée, celle de Pierre de Langtoft. Pierre de Langtoft, cha-
noine régulier de Bridlington, s'est proposé de raconter les
« Gestes » d'Edouard P""; jusqu'à l'année 1293 son ouvrage n'a
aucune valeur, Pierre n'a fait qu'enguirlander d'une rhétorique
déplorable et farcir d'erreurs matérielles des renseignements
dont on connaît les sources originales; ce n'est que de 1293 à
130" que son récit, composé d'après les souvenirs d' « Auntoyne,
le eveske de Dureme », le fameux Antony Bek, ministre
d'Edouard P'' et patron de l'auteur, olTre, malgré sa langue
barbare, un vif intérêt, surtout pour l'histoire des bordera
d'Ecosse. Sa haine d'Anglais du Nord contre les Écossais a
inspiré à Pierre de Langtoft quelques vers énergiques. Mais le
chanoine de Bridlington reste bien inférieur à Philippe Monsket,
à Guillaume Guiart, à Geoffroi de Paris.
« Ces ouvrages, dit un critique moderne en parlant des
travaux de Mousket, de Guiart et de Geoffroi de Pai-is. dénués
de valeur littéraire, n'ont plus aujourd'hui pour nous le moindre
292 L'HISTORIOGRAPHIE
attiail '. » Nous ik^ saurions souscrire à ce jugement sommaire.
Il V a (les distinctions à faire enfn^ les poètes historiographes du
siècle de saint Louis et de Philippe le Bel, ci <pi('l<|ues-ims sont
diirnes d'estime.
Philiftpe Mousket et Guillaume (iuiarl soûl à la fois, comme
Pierre de Laujitoft, historiens et chroniqueuis. — Philippe
Mousket, de Tournai, qui fut homme d'armes au service de nos
rois, a rimé, en plus de 31000 vers, l'histoire iiénérale de la
France depuis la prise de Troie jusqu'à l'année 1242. Il n'écri-
vait pas bien, mais on le lit encore : d'abord, à partir de
l'avènement île Philippe-Auguste, son témoignage est indé-
jtendant de celui des autres chroniques, et, à partir de 1225
surtout, il est précis, copieux, digne de foi, particulièrement
au sujet des affaires de Flandre; en second lieu, pour l'histoire
des temps anciens, il a utilisé des sources authentiques ou
légendaires que nous n'avons plus. Tel est le début de son
livre, qui suffit à faire connaître et son style et son dessein :
Philippes Mouskes s'entremet
Des rois de Franche en rime mettre
Toute restorie et la lignic.
Matere l'en a ensegnie
Li livres ki des Anchiiens
Tiesmougne les maus et les biens
En l'abeie Saint Denise
De France, u j'ai l'eslore prise
Et del latin mis en roumans...
Ki ne In mais onques rimee.
Quant à (iulllaiinx' (liiiarl, )ié rue de l'Aguillerie, à Orléans,
il était encore jeune (piand il fut désigné pour faire ])artie, en
i:]Oi, du contingent de 420 sergents d'armes fourni par la ville
d'Orléans au roi ]Miili|)j)e le Bel en vue de la campagne de Flandre.
Il portait la hannièr-e de la ville. Il lui ldess('', et, la guerre
terminée, il s'établit à l*aris : ou I y lrou\e en 1313, marié,
un peu gêné, (pioiipie pi-o[>i-i(''tair<' de terrains sis dans le quar-
tier « MonlIVlarl » on .MonlTclard, et (pialilii'' dans h^s actes de
« menesterci de boiiclic ». L ancien sergeni darnu's d'Orléans
• 'lait dfuic, en 131.3, diseur de conles el de romans en vers.
Dès la lin Ar Tannée |30'i. retenu à Arras par ses Idessnres. il
I. A. Dfhidiiiir. Les Chroniqueurs, \" série. P.iris, lS'.t2. p. \ii.
DE L'AVENEMENT DE LOUIS IX A L'AVÈNEMENT DES VALOIS 293
avait composé une première rédaclion de sa Branche des roi/aiis
lir/nayes; la seconde rédaction fut commencée au printemps de
1306 et terminée l'année suivante. Il se proposa de raconter
dans ce poème la campagne de 1304, et aussi, en manière d'in-
troduction, l'histoire ancienne des rois de France, depuis les
origines; mais, pour écrire cette introduction, les documents
manquaient à Arras :
Et ouvrole par oir dire
Es faiz desquiex petit savoient
Cil qui racontez les m'avoient ;
Dont un bon clerc se merveilla
Qu'il dist, quant il me conseilla,
Que trop obscurément savoie
Les faiz que je ramentevoie;
Et que s'a Saint Denys alasse
Le voir des gestes i trouvasse.
Non pas mençonges ne favoles.
Guiart, dans sa seconde rédaction, avertit lui-même de ses
intentions : « C'est, dit-il, de ram(Mier en français et mettre en
rimes ce qu'il aura lu dans les bonnes chroniques conservées
à Saint-Denis, pour ce qui tient aux âges passés, et ce que,
pour les événements contemporains, il aura enquis avec certi-
tude, su de plusieurs ou proprement vu à l'œil. » Il se préoc-
cupe d'être exact :
Ne veuil les trufeours cnsivrc
Qui pour estre plus delitables
Ont leur romans empliz de fables.
La Branche des rouans lijinages conijde 12 500 vej's environ,
d'une facture savante (en rimes léonines), dont la majeure
partie est, heureusement, consacrée à la narration des guerres
de Philippe lY. Depuis 1296, Guillaume Guiart cesse de « rimer
sous les auspices de l'abbaye de Saint-Denis », et parle de son
chef. Son récit de la campagne de 130i- est celui d'un com-
battant, d'un troupier français, brave, narquois et chapardeur.
Sans lui, nous ne saurions rien de la prise de Gravelines, où il
fut présent, presque rien des opérations autour de la Haignerie
et de Wendin. Admirable est son tableau de la bataille navale
de Ziericzée en Zélande. Gomme il était du métier, son voca-
bulaire technique, pour la description des choses de la guerre,
294 L HISTORIOGRAPHIE
est ùloiiiuuniiicnt riche et })récis; cest lui (juil f.iiil lire pour
avoir l'impression de la stratégie, des costumes, des machines,
de ra])]iareii militaire et de l'asjiect des foules armées au com-
mencement du xiv" siècle. En tant ({u'écrivain, il évite les j»ires
«léfauts de la plupart de ses contemporains et de ses confrères :
la hanalité, l'emphase, la rhétorique poncive. Il est diffus; il
cheville; on souhaiterait parfois cpiil fùl plus clair. Mais,
maliiré les entraves de la vei'silication lahorieuse (ju'il s'est
im])osée, sa langue, très riche, populaire, nullement convention-
nelle, est savoureuse et pittores(jue. En même temps que la
reconnaissance des lexicop:raphes, il mérite en vérité, pour- lui-
même, des lecteurs '.
De même, en ce (|ui concerne GeofTroi de Paris, auteur d'une
chroni(|ue parisienne (jui va de 1300 à 1316; ce n'est peut-être
pas lui rendre entièi-e justice (jue de lui reconnaître de F « obser-
vation » et de r « intelligence », déparées par un « mauvais
style » '\ Ses 8000 vers sont, dit-on, fort ])lats, et l'on s'est
étonné que ce bon bourgeois, parfaitement dépourvu de dons
poétiques, ait embouché la trompette :
Des M. CGC, cele année,
Ai je ma pensée ordenee
Par quoi je puisse rime fere
Dont l'en sache les fais relraire
Qui sont en ccst monde avenu/.,
Einsi com les ai rfîteiiuz.
GeofTroi de Paris est, en réalité, le premier en date des nou-
vellistes parisiens, experts à résumer les faits du jour en petits
vers prosaïques, mais coulants, vifs et malicieux, non sans
iharme. Son stvie, dont (jn a médit, est celui tle fabliaux, et, si
l'on v(;ut, des ina/arinades. Comment se fait-il (|ue |>ersonne
— non f)as même ses éditeurs — ne se soit avisé de remanjuer
qu'il avait beaucoup d'esprit? — Il vécut en im temps tragique,
sous Phili|>pe le I{(d et sous Louis X; il vit l'affaire de Honiface,
c(dle lies reni|diers, celle des brus du roi, les énienles dans la
1. M. Fr. l-'iiMrk-lJrcnlano a rccciiniu'tit aupclt'' raltcMitioii mit une clironiqiit^
art(';siciuio des ^'iicrres fraiico-naiiiaridrs (en prose) de 12'Jl-i:tO'l, diiiil l'auleiir
arionjiiie savait composer et raconter avec précision. {Mem. de l'Acad. des Inscr.,
Suvunls élrnn;/ers, X, 2ï.).)
2, fJ. Paris, S «7.
DE L'AVÈNEMENT DE LOllS IX A I/A VÈNEMENT DES VALOIS ig.'.
rue, les ligues ai-isl()ciati(|U('s, les i^r.inds procès de soi-cellej-ic.
la chute de Marigni. 11 est le seul Irnioiii i\i' ces ::i-auds évé-
nements (jui nous apjinMine ee ijue les iieus éclairés |)ensèrenl,
à cette époque, des |)rocédés, jusqu'alors inouïs, du gouverne-
ment de Philippe. Jug-e réservé, mais clairvoyant, (;t du reste
assez li;irdi pour louei- et lailler sans anihagcs. il est hien l'écho
fidèle du puhlic intelligent qui regardait du ])arterre, loin des
coulisses, les spectacles de la politique. Plus on étudie, d'après
les documents d'archives et toutes les autres sources, l'histoiie
des seize pi'emières années du xiv'' siècle, ]dus on apprécie le
bon sens, la finesse, et même (surtout à [lartir de 4312)
l'étendue des intocmations de Geoffroi. — GeotTroi de Pai'is
avait sûrement l'idolTe d'un excellent journaliste.
Les autres chi-oniquf^s en vei's qui ont été rédigées de l'avè-
nement de Louis IX à l'avènement des Valois ne valent pas une
mention. — Adam de la Halle, qui accompagna Robert d'Artois
dans l'Italie méridionale, en 1283, y devint ménestrel du roi de
Sicile, Charles d'Anjou. 11 composa ou se proposa de composer
un poème, en laisses monorimes de vingt vers, ]»our célébi'er
les exploits de son nouveau maître. On n'en a, il nen a peut-
être fait que le début; et c'est dommage, car Adam eut écrit
sans doute sur la vie si tragique du Ho/ (h' CesUe un chef-
d'œuvre comparable à la « Vie du Maréchal ».
Historiographie en prose. — L'histoire littéraire du
xui° siècle n'offre guère de sujets |dus ingrats et plus difficiles à
la fois ([ue celui-ci : la g'énéalogrie des « histoires » en })rose
française qui furent écrites alors. Ce sujet est difficile, car il
s'agit de discerner les sources initiales de ces compilations, et
les rapports qui existent entre les différentes rédactions du
même )-(^cueil, entr(î les recueils apparentés. Il est ingrat, cai- la
A'^aleur littéraire des livres de cette e.spèce est fort mince.
Nous avons mentionné plus haut les traductions du pseudo-
Turpin et les compilations d'histoii-e ancienne (|ui sont les pre-
miers spécimens de l'historiographie en langue vulgaire, les
compilations (perdues) faites sur l'ordre de Beaudoiiin VI, et la
traduction de l' « Histoire des rois de France » en trois livres (pii
a été exécutée par l'Anonyme de Béthune. On continua, au
xui" siècle, à multiplie)- les traductions et les adaptations des
•296 L'HISTORIOGRAPHIE
(•lir(>iii(|ii('s latines, aliii de rcmlrt» ers cliroiiiquos accossibles aux
laïques. J^cs nus clKiisircMl. (tour los traduire, des ouvrag-es
anciens : Kutn)|>e, Isidore de Séville, Paul Diacre, Darès, etc.;
d'autres, des livres modernes, t<ds (|ne Vllistoria Normannorimi
d'Aimé, évèque et moine au Mont-(]assin ', la « Chronique de la
jiuerre des Albigeois », par Pierre de Vaux-de-Cernai -, 1' « His-
toire de Philippe-Aug-uste » de Guillaume le Breton', ou le corps
des anciennes chroniques vénitiennes *. — La com])ilation latine
en trois livres intitulée historia reyiim Francorum, dont l'Ano-
nyme de Béthune a^ait nag-uère public une version, fut alors
de nouveau traduite, et cette nouvelle traduction (Mit la bonne
fortune d'inaugurer, pour ainsi dire, les Grandes Chroniques,
françaises de Saint-Denis; à ce titre, elle mérite, ]dus encore
(jue par sa valeur intrinsèque, d'attirer l'attention.
Vers 1260, Alfonse, comte de Poitiers et de Toulouse, frère
de Louis IX, chargea l'un de ses mé'uestrels de faire passer en
français V Historia reuiun Fraricorinn, texte composé d'une
longue suite d'extraits empruntés à dilTérentes sources et pî'é-
cédé d'un prologue où l'auteur, en même temps qu'il explicpie
])ourquoi il entre}trend un |)remier essai d'histoire générale de
la France, énumère ses autoi'ités ^. — Quehpies années |dus tard,
1. Le moine Aime- termina, vers 1079, au Mont-Cassin, son histoire latine des
Normands d'Italie. Cet ouvrage, perdu, a été traduit par un anonyme, au coui-
meneementdu xiv" siècle, dans l'ancien royaume de Nai)les, pour un comte de
Miiitrée (?). Voir Ystoire de li Nornmnf, publ.avee une introduction et des notes
par M. 0. Delarc, Rouen, 1S92, in-8. (Soc. de l'histoire de Normandie.)
2. La traduction de la Chronique de Pierre est écrite « en bon français
du milieu de la seconde moitié du xui'' siècle ». Style simple, personnel. Cf. P.
Meyer, dans Notices et Ertraits des nianuscrils, XXlll, V partie, p. "7.
:!. Guillaume Guiart cite une traduction eu français, par Jehan de Prunai, des
ouvrages de Guillaume le Breton. On ne sait pas si ce Jehan avait écrit en prose
ou en vers. Mais il est certain qu'un anonyme rédigea, vers 1230, une histoire
en prose de Philippe-Auguste et de son fds, « d'après les chroniques de Saint-
Denis », à la re(|uète d'un sire de Flagi. Cetanonyme s'excuse dans un prologue
en vers d'avoir composé le reste de son livre (qui ne nous est point parvenu)
en prose. Cf. Romania, VI, 494.
4. « La Cronique des Veniciens ■■ de •■ mai^lre Martin da Canal ■■ a été
publiée en 181.") dans VArcfiivio slurico ilatiuno, Vlli, ji. 2G8 et suiv. : <■ Je, Mar-
tin da Canal, sni entremis de translater de latin en françeis les honorées vic-
toires que ont eues les Veniciens... parce que Icngue frençeise cori parmi le
monde, et est la plus delitable a lire et a oir que nult> autre... •
;j. Histoire littéraire, XXI, 731 : « Comme je voyais nombre de gens et presque
tout le monde mettre en doute les actions des rois de France, J'ai cru faire une
bontu- nuivre en départageant les opinions conti'adictoires... J'ai donc lu avec
attention les chninirpies authentiques, et je réunis en un seul livre ce que je
trouvais comme perdu dans une foule de volumes, resserrant en quehim^s mots
iieaueoup de paroles, changeant peu. n'ajoulanl rien. ..
I
DE l'avènement de LOUIS IX A L'AVÈNEMENT DES VALOIS 297
l'abbaye de Saint-Denis qui, « depuis près de deux siècles, éten-
dait son influence sur toutes les parties de radministration
j)ubli(]ue, voulut aussi donner une forme française aux anciens
monuments de nos annales ». Dans cette abbaye royale se con-
servait et s'accumulait depuis deux siècles un « corps » d'his-
toii-e nationale, formé des biographies <!n latin (jue, après la
mort de chaque roi, les historiographes ofticiels de son règne
y avaient déposées, et d'autres chroniques latines '. Ce corpus
jouissait d'une grande réputation; les jongleurs ([ui préten-
daient à l'exactitude se vantaient volontiers, nous l'avons vu,
d'y avoir eu accès; Philippe Mousket s'en est servi ^ Les moines
de Saint-Denis étaient donc tout désignés pour populariser par
un résumé en langue vulgaire l'historiographie ancienne de
notre pays. L'un d'eux, utilisant à la fois ÏHistoria regum
Francorum et les ouvrages latins que le compilateur de ÏHis-
toria avait connus % composa en effet une « Histoire de France »
en français, « constamment claire, élégante et correcte », jusqu'à
la mort de Philippe- Auguste. A quelle date, et quel est son
nom? On a beaucoup, et vivement, discuté à ce sujet. Sainte-
Palave, au siècle dernier, désigna Guillaume de Nantis et le
règne de Philippe IIL Selon M. P. Paris, l'auteur de ce que l'on
peut appeler la première édition des Grandes Clironiques fran-
çaises de Saint-Denis p&t un certain Primat. « Quand le travail
fut achevé, dit-il *, quand la transcription confiée aux soins d'un
bon scribe et d'un habile enlumineur fut exécutée, l'abbé de
Saint-Denis, accompagné du moine auquel on devait cet important
ouvrage, se présenta devant le roi On conserve aujourd'hui
dans la bibliothèque de l'ancienne abbaye de Sainte-Geneviève
le volume qui semble avoir été alors offert au roi... Une minia-
ture, faite avec beaucoup de soin, où l'on voit le prince... assis,
1. Bibl. de l'École des chartes, 1890, p. 97.
2. Sur les ra])porls de Mousket avec les travaux liistoriographiques de l'abbaye
de Saint-Denis, voir Bibliothècjue de l'École des chartes, 18Ti, p. o"7.
3. On observe que le moine de Saint-Denis s'est approprié la meilleure partie
de la préface de Vllistoria, déjà traduite par ,1e Ménestrel. Seulement il a rem-
placé renonciation des sources qui se trouve dans cette préface, où figure « un
livre qui est à Saint-Germain des Prez », par la simple indication d'une « his-
toire descritte selon la lettre et l'ordonnance des chroniques de l'abbaye de
Saint-Denis en France », « donnant ainsi à penser, dit M. P. Paris, que tout ce
qui concernait la vérital)le histoire de France était conservé, par une sorte de
privilège, dans l'abbaye de Saint-Denis ».
■i. Histoire littéraire, XXI. 738.
298 L'HISTORIOGRAPHIE
«'•«•oulaiil un ;ililt('' (|ui «lésiniK» de la iiiaiii nii moiiir noir, por-
Icur (lu livre », est accompagriéo de ([ualrains de |>r(''S(Milati<in,
<|ui ne }>erni('lt(Mi( poinl de d(»nter (pic le loi lifj;ui'é par l'enlu-
niineur soit Pliili|>|ie III le Hardi. L'al)bé, |)ar constMpienf, est
^lafiiieu de Veiid('>ine ; (|uant au moine, il avait nom Primat, car
l(d est le |)reniier quatrain :
Phelippcs, rois de France, qui tant ics reiKinir/.,
Ge te rent le romaiiz qui des rois est nome/.
Tant a cis travaillie qui l'rimaz est nomcz
Oue il est, Dieu merci, parfaiz et consumniez.
Ces conelusious, en ce qui concci-nc la date du nianusci'il d(^
Sainte-Geneviève et la signitication du (piatrain, ont rUr récem-
ment comhattues '. Mais il n'importe yuère, au tond, que le
comj)ilateur-traducteur de la première édition de la }>remière
partie des Grandes Chroniques soit Guillaume de Nang-is, Primat,
ou tout autre. Le fait est que, durant le dernier <piai't duxin" siè-
cle, très prohaldement dès 1274, fut élaborée à Saint-Denis une
histoire générale de France jusqu'à la mort de Philippe-Auguste:,
dont les formes initiales sont apparentées à l'opuscule du Ménes-
li'cl d Alt'onsc de Poitii^rs. A cette histoire ont <'dé jointes de
bonne heure diverses continuations. « Dès avant 4297, on avait
traduit k l'abbaye de Saint-Denis et réuni en un corps d'ouvrage
une loriiTue série de textes historicpies comprenant les annales
de la monarchie française depuis son origine. »
Pendant l'administration des abbés Mathieu de Vendôme
{d2o8-128G) et lienaud GilTart (128G-i:}0i) ; l'abbaye de Saint-
Denis fut continuée dans la possession du privilège d'écrire l'his-
toire de France. Des moines, tels que Gilon de Reims, Primat,
(iiiillanine de Nangis, y rédigèrent, en latin, « d'aju-ès un fonds
«•ommun de notes et d<^ mémoires historiques venus de dillé-
rents c(')tés, classés par oidre chronolog-ique, ])lus ou moins
imparfaitement dégrossis, et (b'-jà r(''(ligés de manière à former
c(unme une ('■baiiclie des annales nati<uiales » (L. D(disle). h^
récit des règnes de Louis IX, de Philippe 111 et de Phili|t|ie IV.
Nous n'avons même pas à (d'Heurer la diflicile (|uesli(ui des rap-
I. Voir Historiens (le Fviinre, XXill, 3; liifylioilu^f/ue île l'École des chartes, 18'4,
l>. 217, et Neues Arc/iir, IV, 'M. Travaux de MM. «le Wailly, P. Vlollct, P. Meyer
<t H. Rrosien.
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DR L'AVÈNEMENT DE LOUIS IX A L'AVÈNEMENT DES VALOIS 299
poi-ts qui existent eiiti'e ces (•hi'Oiii(|ii('s l.iliiics '; mais (|iiel([ues-
iines d'entre (dles ont été traduites, soit séjiaréinent, soit à l'étal
(le continuations incorporées aux C^n^j^^/cs (Itroniquea de France.
Ainsi, la « Vie de saint Louis » |tar Guillaume de Nan^ns fui
mise en français à la lin du xni" ou au commencement du
xiv'' siècle-. Le même Guillaunn^je Naniiistraduisit de sa propre
main une « Chronique des l'ois de France » cpTil avait primiti-
vement composée en latin ; cette Cdn-oni(|ue, qui fut très répandue,
nous est arrivée sous deux formes, l'une al»r(''izé<', l'autre anqdi-
tîée; presque tous les exemplaires de la rédactiiui auqdiiiée ont
reçu des additions oriii-inales. Quant à Pj-imat, sa chroni(ju<'
latine est perdue, mais M. P. Meyer en a découvert une traduc-
tion partielle, en français, (pu* tVère Jean du Vignay, de l'ordre
de l'Hôpital, exécuta à la requête de Jeanne de Bourgogne, reine
de France, pour servir de complément à la v(>rsion, dont il
était l'auteur, du Miroir hisforial de Vincent de Beauvais. On
ne connaît pas non plus les originaux latins d»> la partie des
Grandes Chroniques qui s'étend <lepuis l'endroit où s'arrête,
<lans ce recueil, la traduction des premiei's continuateui's de
Nangis ^
Si l'histoire généalogique des compilations dionysiennes n'est
pas définitivement étahlie, malgré de nomhreux travaux dont
elle a été l'objet, celle des grandes compilations historiogra-
phiques en prose française de la Flandre et de la Normandie
au xni® siècle est encore plus obscure. Nous ne nous y engage-
rons pas. Ni les sources, ni l'auteur véritable de recueils aussi
considérables que celui qui passe sous le nom de Beaudouin
d'Avesnes, sire de Beaumont (mort en 1289), ne sont authen-
tiquement connus. Cependant l'élaboration critique de ces pro-
1. Voir L. Delisle, dans les Mémoires de V Académie des Insonplions, XXVI 1.
2 p.; en sens contraire, H. Brosien, dans Neues Arcfiiv, IV. — M. Élie Berger
a olitenu le prix Bordin à l'Académie des Inscriptions pour un mémoire (inédit)
sur ce sujet {Bibl. de l'École des chartes, XXXIX, 380, o72j.
2. Historiens de France, XX, 313.
3. Une nouvelle édition critiiiue des Grandes Chroniques a. éiv projetée naguère
parla Société de l'Histoire de France. Les sources latines de ce recueil y seraient,
autant que possible, iniliquées. — M. G. Paris dit {Manuel, p. 138) que « les
Chroniques françaises de Saint-Denis ne prennent une véritable valeur qu'à
l'époque oii elles furent rédigées dès l'abord en français et non traduites du
latin ». Cf. ci-dessous, p. 314 et p. 324. — Sur la valeur authentique que l'on
attachait, au xiv'' et au xv** siècle, au texte des Grandes Chroniques en français,
voir Bibl. de V École des chartes, 1890, p. 108.
300
L'HISTORIOGRAPHIE
blêmes a déjà tenté (juel<|ii('s (Miidits; elle en tciilciM «rantres;
mais, achevée, elle ne t'cia sjiris doute que préciser, sans les
moditier, les notions (|U(' [u-ocuie la lecture rajdde de cette
énorme littérature : dans la foule de ceux qui ont laborieuse-
ment construit de pièces <d de niorcejuix ces vieilles histoires
iiénérales de Flandre et de Normandie, comme |>;irmi h;s éci-i-
vains de Saint-Denis, il n'y a pas eu d'artiste.
On a jdaisir à considérer, .iprès ces livres informes, les deux
chefs-d'd'uvre de la prose narrative en ce lenqis-là : les Récitsdu
Ménestrel de Reims et les Mémoires de Joinville.
Le Ménesthkl de Reims. — L n ménestrel, oriiiinaire du dio-
cèse, sinon de la ville de Reims, a écrit en l'iOU un opuscule
singulier qui a été publié de nos jours sous le titre de Chronujuo
lie lùdns, de Chronique de Flandrrs. et des croisades, et de Récits
iVun ménestrel de Reims. C'est une sorte de chronique univer-
selle où il est (juestion du pape et de l'empereur, de la France,
des pays d'outre-mer, de FAuj^leterre, de la Flandre et de l'Es-
pagne, mais surtout de la J^'i'.uice et des croisades. L'intention de
l'auteur n'a pas été de raconter l'histoire avec impartialité, avec
ordre, avec gravité, mais de narrer des histoires intéressantes,
récréatives, à l'usage des bourgeois riches et des seigneurs.
D'autres ménestrels avaient un n'-peiloire d'anecdotes de pure
invention; celui-ci aimai! mieux, dans ses lectures ou ses réci-
tations, rap[K)iter des (»uï-dire, des traditions sur les grands
événemejits et sur les gi'ands personnages du passé. « Il y a,
dit le dernier éditeur des Récifs, M. de Wailly, plus de cent
vingt passages où le j-t'-cii siulerromjd poui* donner place à des
diak)gues ou à des discours directs... Un homme habile devait
alors s'elTorcer de varier ses gestes, son attitude et ses iidlexions
de voix, de manière à jouer tour à tour le rôle de chacun des
interlocuteurs : il devenait acteui', ci la cliioniipie se changeait
en drame. » N'altende/. poiiil (Itiii imMiesIrel le souci de l'exac-
lilude; le notre montre très souvent « son désii' d'étonner el
d'amuser à t(»ut prix, même aux dép(Mis de la vérité... Il ne se
croit obligé en conscien<e ni de véi-itiei- les laits (pi'il ignore,
ni de respecter ceux (|u il connaîl. » Mais il ne laisse pas d'èlre,
cependaFit, instructif. M. N'ictor l^e Clerc estimait ipi'on y trouve,
en même temps (|u Un tableau exact des opinions, des nneurs, de
DE LAVENEMENT DE LOUIS IX A L'AVÈNEMENT DES VALOIS :J01
l'esprit (le la France du Nord au milieu du xiii*' siècle, « la pensée
de la bourgeoisie [disons plutôt de la haute société] d'alors sur les
hommes et sur les choses ». « Il nous a|>|>rend, dit M. d(! Waillv,
quel était le jjrenre de fictions et île satires par lesquels un
ménestrel pouvait plaire à certains auditeurs. » .l'ajoute qu'il
fait connaître mieux que personne la vulfiate à demi fabuleuse
de l'histoire de France telle qii'elle était répandue, au temps de
Louis IX, dans le monde des laïques : la plupart de ces récits
sont empruntés à la tradition populaire; la preuve, c'est qu'ils
se retrouvent (par exemple les historiettes relatives à la passion
d'Eléonore d'Aquitaine p(uir Saladin, au suicide de Henri Planta-
genet, aux soupes que Phili[»pe Auguste aurait fait tailler pour
ses barons avant la bataille de Bouvines, etc.) dans la grande
compilation jiubliée par Sauvage sous le litie de Chronique de
Flandres. L'auteur de la Chronique de Flandres n'a pas pillé
le Ménestrel : il a puisé aux mêmes sources. Mais il n'avait pas
autant de talent. « Le mérite du Ménestrel, ilit très bien M. île
Waillv, c'est d'avoir fait siens des récits que d'autres chroni-
queurs ont pu, de leur côté, entendre et répéter, en les marquant
au cachet de son esprit original et de sa vive imagination. » —
La vivacité, l'élégance, la liberté, la grâce du Ménestrel font de
son livre un des plus agréables que le moyen âge ait laissés, si
l'on veut bien le lire comme il faut, sans y chercher la science
et la conscience qui n'y sont pas. Quelques compilateurs du xiv"^
et du xv'' siècle ont été convaincus de lui avoir fait, sans le
dire, bon nombre d'emprunts directs; mais depuis Pierre Cochon
jusqu'à M. Michaud, c'est-à-dire pendant trois cents ans, depuis
le xv" juscpi'au xix'" siècle, il ne paraît pas (jue personne en ait
connu ou signalé l'existence.
Jean de Joinville. — Pour juger avec équité \ Histoire de
saint Louis de Jean de Joinville, il faut savoii' comment cet
ouvrage a été fait.
Jean de Joinville, né vers 1224, d'une famille qui s'était illus-
trée dans la seconde, la troisième et la cinquième croisades, prit
de bonne heure à la cour lettrée du comte Thibaut IV de Cham-
pagne, dont son père était sénéchal héréditaire, le goût des
choses de l'esprit. Il aimait à éciii-e : en 1251, à Saint-Jean-
«l'Acre, il composa une sorte de commentaire sur le Credo, (ju'il
302 L HISTORIOGRAPHIE
roinaiiia |»liis tard (en 1287); contrairement aux habitudes de
son temps, « il se plaisait à inscrire, au l»as ou au revers des
chartes cnianées de sa chancellerie, des notes autographes dont
plusieurs nous sont parvenues ». On ne s'étonnerait donc point
qu'un tel honinu', coniiianuon et laniilier de Louis IX pendant
sa première expédition d"(uitre-mer, eût eu l'idée de consigner
par écrit, au retour, ses souvenirs '. Toutefois, on a cru long-
temps qu'il n'en fit rien, et voici comment, jusqu'à de récentes
recherches, on s'expliquait la rédaction de son livre.
Il n'écrivit rien d'abord, disait-on : quand, après 1282, il fut
invité, comme tous ceux <jui avaient connu le feu roi, à témoi-
gner dans ren(|uête ouverte au sujet de sa canonisation, il
déposa oralement. Mais, à mesure qu'il vieillit, sa pensée se
reporta avec plus de comjilaisance vers les aventures de sa jeu-
nesse, ces aventures qu'il avait partagées avec un saint, son
ami et son roi. A la cour de Philippe III, il citait déjà volon-
tiers, nous le savons, les belles paroles, des traits de la vie
exemplaire de Louis; combien de fois ne déroula-t-il pas ses
souvenirs dans son château, devant ses propres enfants, et
devant les enfants de ses maîtres, dans la chambre de sa suze-
raine, la comtesse de Champagne, reine de France! Jeanne de
Navarre, femme de Philippe le Bel, qui aimait beaucoup le
vieux sénéchal, le pria de procurer « un livre des saintes paroles
et des bonnes actions » de saint Louis, afin de préserver de
l'oubli les récits où elle s'était jdu. Joinville obéit, et se mit à
l'œuvre vers la fin de l'année 1304, à l'âge de quatre-vingts ans.
La reine Jeanne étant morte le 2 avril 1305, il n'interrom])it
pas l'ieuvi-e commencée, mais il la dédia désormais à Louis le
Hutin (plus tard Louis X), comte de Champagne et roi de
Navarre du chef de sa mère. « Je vous l'envoie, dit-il à Louis
le I lutin en lui adressant l'ouvrage complet, en octobre 1309,
jionr (pie v(Mis et vos frères, et les autres (jui l'enteiidrout, y
puissent prendre hou exemple, et mettre les exemples eu (euvre
pour (pu' Dieu leur eu sache gré. » — Il était d'autant plus
naturel de croire (|ue Joinville avait ainsi composé son ouvrage,
I. M. G. Paris a coiijj'cliir»; que, pendant la croisade oii il accuinpafina Louis IX,
.loinville .. [irenait des noies et lixail ses souvenirs » (La lUIin-nliire française au
moyen d(je, J", 90) ; mais eeja n'est pas 1res vraisemblable [cî. Revue des Deux
Mondes, CXIV, 033) et l'aulour île l'hypothèse y a renonce {Romania, 189t, j). '\2'2}.
DE l'avènement de LOUIS IX A L'AVÈNEMENT DES VALOIS 303
crun seul coui). *\\n^ raulrur liii-iiiriiio a pris soin de faire con-
naître son plan. Il amionce l'intention de mettre dans un pre-
mier livre les |>aroles, dans un second les actions du saint roi
et sa fin. A la vérité, ce [)lan n'est pas exactement suivi, tant
s'en faut. ^< L'histoire, dit Pierre-Antoine de Ricux, (pii puMia
en loi" la première édition de Joinville, est un peu mal
ordonnée... » La seconde partie de l'opuscule est quinze fois
plus loniiue que la première; elle est, d'ailleurs, incohérente.
Mais on s'expliquait ce désordre, les disproportions, les répé-
titions, les digressions, etc., par l'âge avancé du narrateur. Si,
dans VHIsfoIre de Joinville, disait-on, les digressions se gref-
fent les unes sur les autres, comme dans la conversation des
vieillards, « c'est <ju'à chaque fait, à chaque nom s'était, poui*
ainsi dire, acci'oché dans son esprit le souvenir d'une circon-
stance qu'il n'a pu se tenir de nous faire connaître; ainsi, avant
deux fois l'occasion île nommer Richard Cœur de Lion, il répète
deux fois à son sujet la même histoire, du reste assez peu vrai-
semhlable ' ». Tout le monde a constaté des faiblesses ana-
logues chez les personnes âgées qui aiment à conter parce
qu'elles content bien; elles enfilent leurs récits au hasard, et
ces récits, à force <le les avoir entendus, on arrive à les pré-
voir. Gomme elles, Joinville radote un peu; mais combien
d'hommes, disait-on, conservent à quatre-vingts ans passés
toute la fermeté de leur esprit?
M. G. Paris a récemment repris lexamen de la question, et
ses conclusions sont très neuves '. — Il est évident, dès le pre-
mier abord, que le jtetit livre de Joinville se compose de deux
parties : un recueil d'anecdotes sur saint Louis et une auto-
biographie de l'auteui' pendant les six années que dura la pre-
mière croisade de Louis IX. Or M. Paris établit que « le récit
de la croisade a <lù exister à part, (|u'il constitue de véritables
Mémoircii, qui n'avaient pas du tout été écrits spécialement en
vue de la glorification de saint Louis ». « Le récit s'attache, en
elTet, constamment, dit M. Paris, à la personne de Joinville : il
1. G.Paris et A. Jeanroy, o. c, p. 100. — C'était, <lii reste, chez lui, une habi-
tude d'esprit. On a l'épilaphe qu'il composa, en 1311, pour le tombeau de son
bisaïeul, GeofFroi V; il y a dans ce texte lapidaire des digressions généalogiques ;
c'est plutôt une causerie à propos du défunt qu'une épilaphe.
2. liomania, d89i, p. oUS et suiv.
304 L'HISTORIOGRAPHIE
nous «loiiiic sur sos avciiliiirs, sur ses difficultés, sur sa manière
de vivre, des détails <|iii n'ont absolument rien à faire avec
saint Louis; celui-ci n'est jamais l'objet principal de la narra-
\'um, et elle ne s'occupe «le lui <jue «piand Joinville se trouve en
sa compagnie. Ce sont donc des souvenirs personnels que le
sénéchal avait rassemblés... » Diverses circonstances font croire
(|ue ce morceau (les cinq septièmes de l'ouvrage total) fut écrit
avant l'avènement de Philippe le Bel, j)eu de temps après
l'année 1272. Il commence au § 110 de l'édition de V Histoire de
saint Louis ])ublié«' par M. de Wailh ; il se termine, dans cette
édition, au s^ GdG. Ainsi Joinville se lrouv(> justifié d'une série
de re[»roclies qui lui étaient adressés. On s'étonnait, à bon droit,
que le sénéchal de Champag^ne, s'étant proposé d'écrire, pour
l'édification de la ]»ostérit('', les « saintes paroles et les grands
faits » de Louis IX, n'eût guère retenu de ces paroles que celles
«pii lui avaient été adressées, et qu'il eût intercalé ses actions
(non pas les plus mémorables seulement) pai-mi les actions du
roi \ Pourquoi le l»iograj)he de saint Louis nous a-t-il instruit
de farces que lui, Joinville, s'amusait à faire au comte d'Eu?
Pourquoi ne nous a-t-il pas laissé ignorer que, dans l'île de
Lampedouse, les croisés attrapèrent beaucoup de lapins, et
qu'ils y trouvèrent, au fond d'une g-rotte, deux squelettes? Tous
ces détails, qui seraient sûrement oiseux dans un ouvrage
historique, sont à leur place, au contraire, dans des Mémoires -.
A quelle épocjue Joinville a-t-il rejtris ses « Mémoires »,
rédigés dès le commencement (\u règne de Philippe III, pour
les insérer (sans les reviser d'ailleurs, sauf (juelques additions)
dans le « Livre des saintes |>a rôles et des bons faiz nostre roi
saint Loois » «pie Jeanne de Navarre lui demanda? M. G. Paris
estime «pie ce « livre » était achevé, ou à peu près, avant la
mort de la reine Jeaime (2 avril 1305); comme le comte de
Flandre, fini de Danijtierre, «jui mourut le 7 mars 1305, est dit
« nouvellement mort » au !:; 108, il en faudrait coiudure ipie
« l'ouvragi^ promis à la reine a été composé probablement dans
la seconde quinzaine de mars et dans la |>remière quinzaine
1. Paris cl .Icaiiroy, o. c, p. lus.
2. Sur r » .mlobiographie au moyen âge, ses «Icbuls cL son ili-veltippeiiienl »,
voir F. V. Hc/nld. dans la '/.pHsrIirifl /iir Ki/Huri/esc/ncfilr. I, 189i.
DE l'avènement de LOUIS IX A L'AVÈNEMENT DES VALOIS 305
d'avril 1305 ». Quoi qu'il en soit, il ne semble [tas (|u'il y ait
lieu (l'attacher de rim[)ortance à la phrase finale de l'un des
manuscrits : « Ce fu escrit en l'an de grâce 1309, au mois d'oc-
tobre », car « elle peut s'appliquer soit au manuscrit envoyé
au roi de Navarre, soit même à une copie postérieure ».
Il n'importe g-uère, d'ailleurs, que la compilation offerte à
Louis de Navarre ait été achevée dès 1305, ou en 1309 seule-
ment. Lorsque Joinville la composa, il était, en tout cas, octo-
génaire. Gela ex[dique les traces de sénilité qui s'y trouvent. Si
l'on en retranche les Mémoires, le livre de Joinville se réduit,
en effet, à une série d'anecdotes sans suite, gauchement dis-
posée, où les erreurs matérielles ne sont pas rares, et couronnée,
de la manière la plus étrange, par des emprunts textuels à un
« romant » qui contenait l'histoire de saint Louis mise en fran-
çais d'après les chroniqueurs latins '.
Avouons-le, du reste : jamais Joinville n'a su ordonner
méthodiquement la matière de ses récits, quoiqu'il s'y soit tou-
jours appliqué. Toujours il s'est proposé, vers 1272 comme
vers 1305, d'éviter les hors-d'œuvre (§ 89 : «Je vous conteroie
bien, dit-il, se je ne doutoiea empeeschier ma matière »), ou de
les justifier (§ 187 : « Ces choses vous ramentoif je pour vous
faire entendant aucunes choses qui aftierent a ma matière »), il a
voulu varier ses récits (§ 280 : « Il nous couvient poursuivre
nostre matière, laquel il nous couvient un pou entrelacier... »);
mais il n'a jamais réussi à composer régulièrement. Il n'eut
jamais, même en son jeune âge, la vigueur intellectuelle d'un
Villehardouin ou d'un Philijtpe de Novare. L'auteur des
Mémoires et celui des parties additionnelles de la compilation,
c'est bien, à trente ans d'intervalle, le même homme, causeur
exquis, mais qui n'a jamais « jeté sur les choses un coup d'œil
un peu étendu ». En 1241, aux fêtes de Saumur, il avait rempli
devant son suzerain l'oftice d'écuyer tranchant; bien longtemps
après, il se souvenait encore des costumes qu'il y avait vus,
de la couleur de la cotte et du manteau du roi, et de son « chapel
de coton », qui n'était pas seyant; mais sa description de la
bataille décisive de Mansourah n'est pas claire, parce que de
l. Sur ce « romant », voir Borelli de Serres, Recherches sur divers services
publics du X/7/C au XVir siècle, Paris, 1895, p. 539.
Histoire de la langue, il. ••"
306 L'HISTORIOGRAPHIE
cette bataille il n'a rapporté que les épisodes auxquels il avait
assisté; sur le dessin général de l'action et sur les causes de la
défaite, pas un mot. Toute sa vie, il fut frap[)é, comme un
enfant, par les détails pittoresques, mais il réfléchit rarement.
Joinville n'est donc pas un historien : il n'a su ni voir avec
profondeur, ni combiner avec puissance, ni h.itir un plan. Mais,
cela dit, la critique est désarmée. Au sujet de sa sincérité, il
n'y a pas de réserves à faire : s'il se trompe, c'est sans le vou-
loir', et parce que la mémoire la plus fidèle est sujette k des
défaillances. Quant à sa langue, (jue Pierre- Antoine de Rieux
qualifiait d' « un peu rude », elle est, par sa grâce naturelle,
l'un des principaux mérites d'un éciivain qui, tout mis en
balance, compte parmi les meilleurs de notre ancienne littéra-
ture. Si ce n'est pas un historien, c'est un conteui- incompa-
rable.
Il ne faut considérer, dans le livre de Joinville, pour le
goûter pleinement, que les parties autobiographiques, c'est-à-
dire les « Mémoires de la croisade » proprement dits et les
nombreux paragraphes des additions de 4305 où le bon séné-
chal, ayant oublié que sa « matière » avait changé, qu'il se
proposait désormais de raconter, non plus ses aventures per-
sonnelles, mais la vie de saint Louis, s'est encore laissé aller à
se mettre lui-même en scène. Envisagée de la sorte, l'œuvre
est tout à fait de premier ordre. — Joinville, qui se montre
tout entier, avec ses qualités et ses défauts, dans ces « Con-
fessions » ingénues, était, en efTet, un homme très intéressant,
le ty|»e d'une foule d'honnêtes gens (l(> sa (-(indilion et de son
tem|is (]iii ont passé sans laisseï- de traces. Il était foncièrement
bon, droit, courtois, pénétré de l'idée du devoir, brave quoitpi'il
n'aimât pas les coups, très soucieux de ses intérêts et de ses
aises, conservateur jaloux des traditions, avec une nuance de
fierté aristocr;iti(jU(' et de vanité pcrsomudic. En même temps,
plein de bon sens, de lionne hiimeni- et de malice. Louis TX,
]. On l'a accus('' d'avoir alli'n'! la v(M'il('. par v.inilc, on disant (g 4'2('i) (|u'il fnt
le seul, avec U'. comle do JalTa. à conseiller au roi «le rester en Terre Sainte,
en I2:J0, lorsqu'il fut question du retour; il résulte en efTet d'une lettre offi-
eiollc de saint Louis ([ue la niajorit(' dos barons se prononça contre le retour.
M. Delaborde a démontré récemment (|uo les doux assertions sont conciliablos
l't que la véracité du sénéchal sur ce point comme partout est hors de doute
Œomania, XXni, 148).
DE L AVENEMENT DE LOUIS IX A L'AVÈNEMENT DES VALOIS 307
avec leijuol il avail sdii franc pai-loi- (on sait (|ucll(' lui Tindc-
pcndance de son langage à Tégard (riiii maître autrenienl lude,
Philippe le Bel), Louis IX goûtait beaucoup, et redoutail par-
fois un peu, sou « sens suhtil ». Il ne joua du reste, à la croi-
sade et dans l'Klat, (ju'uii rôle secondaire, inférieur à celui de
ses illustres anc(Mr(^s, les trois Geoffroi; et ce serait une erreur
de croire (ju'il fut, comme on l'infère en général, assez natund-
lement, de ses récits, le conseiller le plus écouté de son rcd.
Mais il avait une (|ualité éminente que bien d'autres, aussi
avancés que lui-même dans l'intimité du prince, n'avaient pas,
et qui est son titre essentiel à la reconnaissance de la postérité :
un don d'observation unique, une vision d'artiste, précise,
colorée, photographique. « Les détails de costumes et d'armoi-
ries tiennent chez lui une très grande place : il ])eul décrire non
seulement les bannières de ses compagnons d'armes, mais aussi
celle de Fakr-Eddin, qu'il ne vit sans doute qu'une fois; il se
rappelle non seulement les braies de toile écrue du Sarrasin
qui le sauva, mais la « cotte vermeille à deux raies jaunes »
dont était vêtu le valet qui vint à Acre lui offrir ses services. »
Il se souvient même que le roi, lorsqu'il lui apparut en song:e
à la veille de re\}»édition de Tunis, était revêtu d'une (diasul)le
vermeille en serge de Reims. Il a vu, et il fait voir, soit au
moyen de la reproduction exacte des détails, soit d'un trait,
par une comparaison familière. Or, Louis IX a souvent posé,
pour ainsi dire, devant les yeux si singulièrement clairvoyants
de Joinville. Le sénéchal nous a laissé de lui des images nettes,
imllement retouchées ni embellies, mais très différentes de
celles, assurément plus aitilicielles, que l'on doit aux Geoffroi
de Beaulieu et aux Guillaume de Chartres. Si Joinville n'avait
pas écrit, la figure classi(|ue, populaire, de saint Louis ne serait
pas ce qu'elle est, et « il manquerait » de ce chef « quelque
chose à l'histoire de France ».
h' Histoire de saint Louis est })lutôt une causerie (pi'un livi'c.
Elle a été dictée, sans aucun apprêt, dans la langue courante de
la conversation, mais par un homme qui s'exprimait naturelle-
ment bien, comme il voyait naturellement juste. Veut-on savoir
ce que les récits du sénéchal auraient perdu à être racontés par
un autre, moins expert à bien dire? Que l'on compare les anec-
308 L'HISTORIOGRAPHIE
(lolos rapportées, en français, par le confesseur <le la reine Mar-
g-uerite — qui les a empruntées à la déposition (perdue) de
Joinville dans le procès de canonisation — avec les passages
correspondants de VHIstoire. En passani sous la |dunie des
rédacteurs de l'enquête ou du compilateur clérical, la pensée de
Joinville s'est alourdie, banalisée; tout l'ag-rément s'est éva-
poré '.
De VHIsfoire composée, de pièces et de morceaux, par Join-
ville octogénaire, deux exemplaires furent exécutés : l'un, placé
dans la librairie des rois de France, n'existe plus, et il n'est
représenté aujourd'liui (]U(^ ]»ar une seule copie; deux copies
manuscrites représentent aujourd'hui l'exemplaire que l'auteur
garda chez lui. Yi' Histoire de saint Louis, très rarement copiée,
très peu lue, est donc tombée, dès le commencement du xiv'' siè-
cle, dans un oul)li profond, <jui dura jusqu'au xvr\ Ce n'est pas
par Joinville, c'est par les Grandes Chroniques de Saint-Denis
que les hommes de la fin du moyen âge ont connu Louis IX
et son temps.
Chroniques d'outre-mer. — La septième croisade a fourni
au sire de Joinville la meilleure pai'tie de sa « matière ». Un
Champenois anonyme a raconté lldèbMiient et non sans talent
l'exjtédition dirigée par Thibaut de Champagne, roi de Navarre,
qui échoua en novembre 1239, à la bataille de Gaza. Le Ménestrel
de Reims s'est plu, aussi bien que le compilateur de la Chro-
ni(|ue dite de lieaudouin d'Avesnes, à ra[»porter ungrand nomlire
de traditions relatives à la Terre Sainte. Les chrétiens d'Occident
ne cessèrent donc pas, au xin" siècle, de s'intéresser comme par
le passé aux nouvelles et à l'histoii-e de la Terre Sainte. Mais
les pèlerins occidentaux n'eurent plus le privilège d'être seuls à
les en informer : de bonne heui'(\ les colons latins d'Orient
rédigèrent «les chroniques de leurs établissements, (jui se i'(''pan-
dirent en Europe. Nous avons réservé, pour en parler sonimai-
reinent ici, toute la littéi'atur<' hislori(jue en langue vulgaire
<|ui s'est dévelop|H''e, du xii' au xiv" siècle, dans les Frances
d'outre-mer.
1. C'est dans l'cdition do M. N.italis de Wailly qu'il faut lire l'ovivra^'o de .loin-
villc. On sait que M. do Wailly a restitue avec une grande sûreté, d'après les
chartes recueillies sous la dictée du sénéchal, par les clercs de sa ciiancelleric,
le texte primitif de V Histoire.
DE LAVÈNEMEiNT DE LOUIS IX A L'AVÈNEMENT DES VALOIS 309
Gaillaume, archevêque de Tyr, né vers 1128 à Jérusalem,
mort entre 118i- et 1190, est l'auteur d'une célèbre chronique
latine, Historiarernm Iransmarinarvm, qui retrace les destinées
des établissements francs d'Orient de[)uis le temps de (iodefroi
de Bouillon juscju'à l'année 1184. Cette chronique fut, de bonne
heure, traduite en français, peut-être par un certain Hugues
Plagon ou Plangon, sur lequel on ne sait rien. Vers le milieu
du xm" siècle, des com})ilateurs, peut-être de simples copistes,
s'avisèrent de joindre à la version française du livre de Guil-
laume de Tyr, tout ou partie des chroniques en langue vulgaire
que différents écrivains avaient, chacun de leur côté, composées
en Orient, depuis la mort de rarchevèque. Ainsi se formèrent
plusieurs recueils, où la traduction de YHisloria est toujours le
morceau principal, mais où elle est suivie de « (Continuations »
diverses, dont la plupart étaient, à l'origine, des chroniques
indépendantes. Ces recueils étaient connus, au moyen âge, sous
les noms de Livres de la Terre Sainte, Chroniques <Coutre-mer,
Livres d" Brades et Livres du Conquest^ On les désignait le plus
souvent par l'expression bizarre iVEracles, j)arce que la traduc-
tion de Guillaume de Tyr commence par une phrase où l'empe-
reur Héraclius est nommé : Eracles, qui nioul fu bons crestiens,
governaV empire de Rome, etc.; ces mots ont sufli aux copistes
et aux rédacteurs d'anciens catalogues pour intituler, sans plus
ample examen, tous les manuscrits du Guillaume de Tyr fran-
çais (avec ou sans (Continuation) Livres ou Histoire d^ Eracles,
empereur de Rome. De nos jours, on s'est attaché à classer les
exemplaires de ï Eracles, qui sont très nombreux, à distinguer
les unes des autres les diverses « continuations », et à restituer,
autant que possible, les ouvrages originaux que des compila-
teurs, souvent maladroits, y ont grossièrement fondus. Disons,
sans entrer dans le détail de ces opérations critiques très déli-
cates (inachevées du reste), que les Continuations de Guillaume
de Tyr, qui poursuivent le récit primitif de l'archevêque, quel-
ques-unes jusqu'en 1275 et 1291, se distribuent en plusieurs
classes, qui représentent autantd'éditions ou de recueilsdistincts ^
1. On désignait plus spiMialenient sous le nom de Livre du Cunf/ue.sl la version
de (iuillaunie de Tyr, sans les additions.
2. Quelques-unes des éditions de VEraclcs ont été composées en Occident, avec
des documents occidentaux, tels que le eonipte rendu, dont nous avons parlé, du
310 L'HISTORIOGRAPHIE
Les plus im|>(»rlants des tM-rifs oi'ii.''iii;iux (|ui sont outrés —
mais al)îin(''s. mutih's — dans (ju('l(|nos uns do oos recueils
sont, avec les Annales françaises de Terre Sainte (109o-1292)
que de récents travaux ont fait apparaître comme l'une des
sources principales de riiistorioiirapliie palestinienne du
xui' siècle, ceux <rErn<>ul, de H(M'iiai(1 le Trésorier et d'un ciie-
valier ou bourtjeois anonyme de {]liypre ou d(^ Syrie. Ernoul
de (liblet, écuv(>r de ce Balian d'iltelin (pii fut lieutenant <lu
nnaume do Palestine, a fait < mettre en écrit » une clir()ni(|ue
sur la pert(^ de .ItMaisalem en 1187, <pii s'arrête au |dus tard
en l'227. Bernard, trésorier de Saint-Pien-e de Corliie, (jui s'est
beaucoup servi d'Ernoul, n'a rédigé de relation oriiiinale (pie
des événements accom[dis de 1227 à 1231, notamment de la
croisade de Frédéric IP. Quant au laïque anonyme, son opuscule,
avec les Annales de Terre Sainte dont il dérive peut-être,
est la source la plus ancienne et la plus sûre que nous ayons
pour riiistoire générale des deux royaumes unis de Jérusalem
et de Gbypre, depuis l'an 1205 (?) jusqu'à l'année 1219. Ernoul et
cet anonyme connaissaient très bien l'Orient; leurs livres sont
substantiels, clairs, et, quoicju'un peu monotones, atlacbants.
Après l'évacuation de la Syrie et de la Palestine (1291),
r « Histoire de la Conquête de la Terre Sainte » était close à
jamais; mais les Francs se maintinrent en Chypre et dans cer
taines pi-ovinces de l'aïu'ien (Mupirr latin de Constantinople. —
Gérard de Monreal, jurisconsulte cbyitriote, compila au commen-
cement du xiv'^ siècle les Gestes des Chiprois, qui renfej-ment,
entre autres choses, deux morceaux très précieux : un compte
rendu des relations de Chypre avec b\s Etats musulmans et
avec les républicjues italiennes jus(ju'à l'année 1309, rédigé, en
un français très italianisé, par Gérard de Monreal lui-même; et
un récit original, ({ue l'on a longtemps cru perdu, fragment
des Mémoires persomuds de Philippe de Novare : Estoire de la
guerre qui fu entre reni/wreor Frédéric et Johan d'Ibelin (1218-
croisé champenois ilo 1239, la IcUro de Jean Sarrazin et le récit anonyme (1250-
1261) qui lui fait suite, etc. Il n'est mémo pas sûr que Bernard le Trésorier (ou
le pseudo-Hcrnanl) ait écrit iiors d'Europe. Néanmoins, les éditions les plus
répandues de VEraclef! sont celles qui ont été fal)riquées en Orient avec des
chroniques du pays.
1. Teih- est 1,1 doctrine reçue : mai- il iTol jia- crrlain ipie le trésorier Bernard
soil l'auteui' de la cliroin^iur ipii lui e-t altriliuce.
DEPUIS LES VALOIS JUSQU'A LA FIN DU XI V« SIÈCLE 311
1242). Philippe de Novare, qui avait aussi composé une clii-o-
nique métrique, connue seulement par les emprunts qu'y ont
faits les historiens chypriotes, Amadi et Floi'io Ikistron, est
sans contredit le premier des écrivains d'outre-mer. Ce juris-
consulte, ce moraliste, cet homme d'État, doit être désormais
compté en outre parmi les plus intelligents des chroniqueurs
du moyen âge. — La civilisation française de la Romanie, si
hrillante et si durahle, se reflète dans la Chronique de Morée,
ou Livre de la Conqueste, composée en 1325, peut-être d'après
une œuvre plus étendue qui aurait été utilisée aussi par l'auteur
de la rédaction g'recque [Chronique de Morée en gi-ec). — D'Ar-
ménie, où régnèrent des princes français, aucune relation en
français n'est venue jusqu'à nous ; mais Jean Dardel, évéque de
Tortiholi, a écrit en France, après avoir passé une grande partie
de sa vie en Orient, une « Chronique d'Arménie » dont la valeur
historique est de premier ordre. De plus l'Arménien Hayton,
retiré dans le couvent des Prémontrés de Poitiers, dicta, en 1307,
sa Fleur des histoires d'Orient, où il a consigné, à la requête de
Clément V, les récits qu'il avait faits oralement à ce pape sur
l'histoire des Tartares et de son propre pays. C'est un livre de
circonstance, visiblement rédigé en vue de recommander le plan
d'alliance avec les Tartares et d'invasion de la Terre Sainte par
la route d'Arménie, qui lui sert de conclusion. L' «Histoire des
Tartares « de Hayton fut traduite en latin dès 1307; plus tard,
un bénédictin, Jean Le Long-, d'Ypres, qui ne connaissait pas le
texte primitif, remit pesamment en français cette version latine.
///. — Depuis r avènement des Valois
jusqu'à la fin du XI V"" siècle.
A partir du xiv° siècle, les écrits historiques en français se
multiplient. D'une part les chroniqueurs ne se servent plus, aussi
volontiers qu'auparavant, de la lang-ue latine*. D'autre part, la
1. Il y a d'illustres exceptions : Jean de Venette, Gilles 11 Muisis, etc. Plus
tard le Religieux de Saint-Denis, Blondel, Basin, Gaguin. On sait que les Chro-
niques officielles de France ont toujours été tenues en latin. — Quelques-uns n'ont
écrit en français que faute de savoir la langue des clercs.
312 L'HISTORIOGRAPHIE
race des tra<liictoiirs, des coniitilateiirs, des vulgarisaN'urs qui
travaillent sur le fonds de lancicMine historiographie, prospère.
Plus que jamais, nous serons, désormais, ohliprés de choisir.
Chroniques en vers. — Si démodé qu'il fût alors de ver-
sifier le récit des événements passés ', la tradition des Wace et
des Guiart n'était pas encore tout à fait morte, en France, ni
même en Angleterre, dans la seconde moitié du xiv" siècle. —
Guillaume de Machaut composa, en 1370, sa Prise d'Alexandrie,
panégyrique entliousiaste et quintessencié de cet aventureux
roi de Chypre, Pierre de Lusignan, qui périt d'une manière si
tragique. Il n'avait jamais été de sa personne en Orient, mais
il avait fréquenté, en Europe, la cour des Lusignan; il connais-
sait des hommes d'armes champenois qui avaient servi outre-mer,
sous le drapeau chypriote; il était donc bien renseigné. — De
Cuvelier, auteur d'une sorte de chanson de geste qui compte
plus de 22 000 vers alexandrins en tirades monorimes sur la
vie de Duguesclin, on ne sait rien (son nom même est incertain),
si ce n'est qu'il n'avait pas de talent pour la poésie. Publié en
1384, le poème de Cuvelier a été, de bonne heure, mis en prose,
et le succès de la rédaction en }»rose a fait rapidement tomber le
poème <lans l'oubli. — L'apologie du Prince Noir, rédigée, en
1386, par le héraut Chandos, est une œuvre symétrique à celle
de Cuvelier, mais plus courte. — Enfin Jean des Preis, dit
d'Outremeuse, a laissé une histoire du pays liégeois jusqu'à
l'année 1399; c'est la Geste de Liège, terne, plate, interminable,
et, malgré les prétentions soutenues de l'auteur à l'exacti-
tude, bourrée ilc; fables absurdes, Jean des Preis eut le bon
sens de renoncer, dans son Age mùr, à la versification^.
Traductions et compilations en prose. — Les écrivains
du xiv" siècle (jui ont traduit purement et simplement en fran-
çais d'anciens ouvrages (riiistoij'c, comme Jean Golein, Simon
de Hesdin, etc., ne nous appartiennent pas. Mais une mention
1. flo frcnrc ('l.'iil, «les lors, ;ircliai(|U(' (voir le l'i-oloj^'uo des CIvoniques de
Joan Le Bel) : - Qui veull lire la vraye iiysloirc de gentil roy Edowarl, laisse
ung grand livre rimé «pie j'ay leii, lei]nel aucun conU-ouvcur a mis en rime. Sy
y a gran«le plenli'; de [)arolles eonU'onvées et de redicles, jjour embelir la rime...
On doiht pai'ler !«' jilus a jioint (|ue on poeut et an |)lus i)re7, de la vérité. ■■
2. Go a de Jean «le Condé un panégyritpie en vers fran«;ais du comte Guil-
laume 1" de Hainaut (f IS."}"), et nn autre du comlc Guillaume H (f 13i;i) par un
anonyme.
DEPUIS LES VALOIS JUSQU'A LA FIN DU XIV« SIÈCLE 313
est (lue à ceux qui, non contents de traduire, ont compilé,
abrégé, arranj^é, non sans ajouter parfois à leurs « autorités »
des réflexions ou des renseignements. De grands « corps » d'his-
toire faits de pièces et de morceaux ont été, à cette époque, mis
sur pied. L'entreprise de Jean du Vig-nay, l'infatig-ahle traduc-
teur de Vincent de Beauvais et de Primat, a déjà été signalée
(ci-dessus, p. 299). Nous rappelons pour mémoire les Grandes
Chroniques de France dont le récit, jusqu'en 1340, est une ver-
sion du texte latin de divers continuateurs de Nangis. Citons
encore le Miroir historial de Jean de Noyai (appelé aussi Jean
Desnouelles) , abbé de Saint-Vincent de Laon, compilateur
maladroit et peu soigneux, où l'on a toutefois relevé, çà et là,
des passages originaux; — les Grandes Chroniques de Flandre,
qui le cèdent à peine en importance aux Grandes Chroniques de
France, revêtues, comme elles, d'un caractère officiel; la pre-
mière rédaction de ce grand ouvrage, faite en Artois, s'arrête à
l'an 1342, au milieu des guerres de Bretagne, d'oii l'on conclut
qu'elle fut rédigée peu après cette date ; — les abrégés et les
continuations du Recueil de Beaudouin d'Avesnes; — enlin le
Mijreur des histors de Jean des Preis, dit d'Outremeuse. Vingt
ans environ après avoir composé sa Geste, le bon clerc liégeois,
toujours féru de la passion d'écrire l'histoire, résolut de rédiger
de nouveau, en prose, cette fois, suivant l'ordre chronologique,
les annales de Liège, avec celles de tous les autres pays du
monde connu. A cet effet, il s'entoura d'une belle bibliothèque '
et prit des notes, méthodiquement. Les trois livre du Mijreur,
fruit d'un immense labeur, n'en fourmillent pas moins d'erreurs.
La critique de Jean des Preis ne va qu'à dire : « Chu que je n'ay
troveit, si m'en tairay » ; mais il emploie des sources corrom-
pues; il aggrave ses emprunts de contresens, de paraphrases;
il prend des fleuves pour des localités et des personnes pour
des royaumes. Il ne laissait pas d'écrire, du reste, avec une cer-
taine vivacité, et ses réflexions ne sont pas tout à fait d'un sot.
1. Jean des Preis, qui était très consciencieux, employait des négociants lom-
bards à rechercher et à faire copier pour son compte, jusqu'en Italie, les manus-
crits dont il croyait avoir besoin. 11 rassemblait aussi des chartes, et il a inséré
dans son texte un grand nombre de documents officiels. Cf. l'Introduction de
M. St. Bormans à son édition de Jean d'Outremeuse, dans la Collection des chro-
niques belges, p. xcvui.
314 L HISTORIOGRAPHIE
Chroniques en prose. — La gloire du ^vi\w\ chroniqueur
de la iiuerre de Cent ans, Froissart, est telle «ju'elle a long--
tenips ('deint la réputation de ses précurseurs et de ses émules.
Quelques-uns de ces précurseurs et de ces émules sont, cepen-
dant, très méritants.
Si précieuses qu'elles soient aujourd'hui pour les érudits, la
Chroni(jue parisienne anonyme de 131G à i;}39, et même la
« Chronique normande du xiv" siècle », qui ont été récemment
mises en lumière, ne sauraient, à la vérité, être recommandées.
L'anonyme parisien imite à s'y méprendre le détestable style des
Continuations de Guillaume de Nangis; il s'est contenté de jeter
en désonh'e des notes sur le papier. Le capitaine au service des
Valois qui a rédig'é, de 13G9 à 1312, la « chronique normande » des
premières g'uerres anglo-françaises n'avait guère plus de talent,
encore que son ouvrage ait eu (sous une forme abrégée et rema-
niée) beaucoup de popularité. Mais l'auteur anonyme de la
« Chronique des quatre premiers Valois », Pierre d'Orgemont et
Jean le Bel sont véritablement des hommes . — Le clerc rouennais
qui écrivit, au cours des vingt dernières années du xiv"^ siècle,
une Chronique de 1327 à 1393, à laquelle M. S. Luceaimposéle
titre de « Chronique des quatre premiers Valois », a fait preuve
d'intelligence, d'indépendance et de luodération. Il raconte et il
juge bien. « Sans doute, il ne faut lui demander ni les dévelop-
pements, ni les détails-épisodes qui abondent dans Froissart;
une chronique aussi abrégée que la sienne ne les comportait
pas. Mais l'entrain belliqueux,... il ne le possède pas à un
degré moindre que le chroniqueur de Valenciennes. » (S. Luce.)
Il excelle sui'tout dans la narration des événements tragiques
(assassinat de Charles d'Espagne, exécution de Marcel, etc.).
Son histoire des amours du prince de Galles et de la veuve de
Thomas Holland n'est pas indigne de figurer à côté du célèlu'e
éjtisode des amours d'Edouard lll et de la comtesse de Salis-
bury dans Froissart. — On a longtemps admis qu'à partir de
1340 le texte des Grandes Chroniques de Finance cesse d'être une
version française d'originaux en latin. C'est une erreur. Le
clir(jni(pieur de France en titre d'oflice, (piil fnl ou non moine
de Saint-Denis, écrivit toujouis en latin l'histoire (hi souve-
rain r(''gMaiit (piil a\ait la charge de dt''pos(>r aux archives de
DEPUIS LES VALOIS JUSQU'A LA FIN DU XIV<= SIÈCLE 315
Saint-Denis. Toutefois, par exception, la partie des Grandes
Chroniques qui embrasse les règnes du roi Jean et de Cliarles V
jusqu'en i37o a été rédig^ée d'abord en langue vulgaire par un
conseiller intime de Cliarles V, Pierre d'Orgemont, chancelier
de France. C'est qu'elle n'était pas primitivement destinée à être
incorporée aux Chroniques; on en est sûr, bien (pi'on no sacbe
pas encore à la suite « de quelles circonstances ce récit provi-
soire est entré dans le recueil officiel, en y prenant la place
qu'aurait dû occuper la traduction de l'histoire rédigée par les
chroniqueurs de France » \ Pierre d'Orgemont a écrit, du reste,
avec l'aveu du roi, sous ses yeux ; et l'on s'accorde à louer la
noblesse, la belle tenue littéraire, la précision étudiée de ses
narrations officieuses, sinon officielles. — Jean le Bel, né vers
1290, mort en 1370, fut un puissant et riche personnage, fami-
lier de Jean de Hainaut, qui, chanoine de Saint-Lambert de
Liège, n'en portait pas moins d'habitude, à la ville et en cam-
pagne, l'habit des chevaliers. Jacques de TIemricourt a décrit le
faste de sa Aie, et parle de son habileté à tourner « lais, chan-
sons et virelais » -. Jean d'Outremeuse raconte {Mijreur des his-
tors, YI, 322) comment il fut amené à écrire l'histoire des
guerres entre la France et l'Angleterre sous Philippe YI et
Edouard III. Les Vraues Chî^oniques de Jean le Bel, dont les
exemplaires n'ont jamais été communs (on n'a aussi qu'un seul
manuscrit de la Chronique des quatre premiers Yalois), passè-
rent, longtemps, pour perdues. Elles ont été retrouvées de nos
jours, d'abord dans la compilation de Jean d'Outremeuse, qui
déclare en avoir transcrit des fragments, puis (par M. P. Meyer)
dans un manuscrit conservé à la bibliothèque de Chàlons-sur-
Marne. Or on savait bien que Froissart, qui sentit peut-être
s'éveiller sa vocation à la lecture des Vrayes Chroniques, avait
des obligations envers le chanoine de Liège : « Je me vueil
fonder, dit-il, et ordonner sur les vraies croniques jadis faites
et rassemljlées par vénérable homme et discret seigneur mon
seigneur Jehan le Bel... » ; mais on ne savait pas que Frois-
sart, comme Jean d'Outremeuse, eût fait entrer textuellement
1. H.-Fr. Delaborde, dans \& Bibliothèque de VÈcole des chartes, 1890, p. 109.
2. Jacques de Hemricourt (mort en 1403) est rauteur du Miroir des nobles de
Hesbcnje, et des Guerres d'AiLons et de Warour.
316 L'HISTORIOGRAPHIE
dans son livre une grande partie des récits de Jean le Bel. Que
l'on jupre maintenant delà valeur littéraire de ces récits : insérés
dans l'œuvre de Froissart, ils ne la déparent pas ; ils en sont, au con-
traire, rornement. « Demandez au premier venu de vous dire
les plus belles pages de Froissart. Neuf fois sur dix, il vous
citera la mort du roi d'Ecosse, le rachat des bourg-eois de Calais,
la bataille de Poitiers, la mort d'Aymerigot Marches et le voyage
de Béarn. Or, de ces cin(| chefs-d'œuvre, les deux premiers
sont de Jean le Bel '. » Ce sont des scènes très dramatiques;
qu'on les relise : le sombre et puissant génie du chanoine de
Liégre s'y révèle tout entier.
Froissart. — « Je me vueil fonder, dit Froissart, et ordonner
sur les vraies cronicques jadis faites et rassemblées par... mon-
seigneur Jehan le Bel,... qui grant cure et toute bonne dili-
gence mist en ceste matière et la continua tout son vivant au
plus justement qu'il pot. Et moult lui cousta — mais riens ne
plaigny... Aussi il fut en son vivant moult amy et secret à
très noble etdoubté seigneur monseigneur Jehan de Haynaut... ;
pourquoy le dessus dit messire Jehan le Bel peut delez lui veoir
et congnoistre pluseurs besoingnes. » Jean le Bel, familier d'un
grand seigneur, instruit par lui, ou en sa compagnie, d'épisodes
notables, avait donc institué, en outre, une vaste enquête afin de
recueillir les témoignages d'acteurs ou de spectateurs survivants
de l'histoire contemporaine. C'était une méthode nouvelle :
Villehardouin et Joinville racontent ce qii^ils ont vu; Jean d'Ou-
tremeuse et ses émules i-acontent cr qu^tls ont In ; il faut remonter
à l'auteur de la « Vie de Guillaume le Maréchal » pour trouver
un écrivain qui, sans avoir j)ris part lui-même aux grands évé-
nements de son temps, sans avoir consulté les livres, ait raconté
ce qu il a entendu dire. Encore le biographe de Guillaume le
Maréchal s'est-il contenté de mettre en œuvre, avec ses souvenirs
personnels, les récits de Jean d'Erlée et de quelques autres
(« cil qui nie donent i/iafire »); il n'a pas passé sa vie à s'in-
former, à graFids frais, auj)rès des témoins les plus sûrs. Jean le
Bel est au moyen âge le premier qui, comm(> Thucydide, ait fondé
l'histoire sur des intervieios. Va\ cela l'ioissail limita : s(>s
\. Mary Darmoslelcr, Froissart, p. I<i2.
DEPUIS LES VALOIS JUSQU'A LA FIN DU XI V SIÈCLE 317
« Chroniques » ne sont ni des « Mémoires » ni des compilations
livresques; c'est un recueil de dépositions industrieusement
réunies et rapportées avec arl.
Froissart, né cà Valenciennes en 13:}8, quitta en 13G1 sa
ville natale pour chercher fortune à la cour d'Angleterre, auprès
de la reine Philippa qui, nièce de Jean de Beaumont, seigneur
de Valenciennes et protecteur de Jean le Bel, accueillait hien les
Hennuyers, ses compatriotes. Il emportait dans ses hagages le
manuscrit d'une chroni(jue où il avait « dicté et rimé » le récit
des derniers exploits des Anglais, de 4356 à 1360 environ. On
ne sait pas si cette Chronique, perdue, était en prose, ou en vers,
ou en prose mêlée de vers. Le voilà clerc de la chamhre de
la reine Philippa. Poète, sa charge était de servir sa maîtresse
de ces « heaulx ditiés amoureux » qu'il tournait mieux que per-
sonne. Mais, déjà passionné pour l'histoire, il profita de sa position
pour voir heaucoup de pays et interroger heaucou[> de gens.
On encouragea sa manie d'historiographe : « J'estoie, dit-il, en
la cité de Bourdeaulx et séant a table, quant le roy Richart
fut nés (6 janviej" 1367). Et vint messire Richard de Pont-
Cardon, mareschal pour le tem})s d'Acquitaine, et me dist :
« Froissard, escripvés et mettes en mémoire que « madame
la princesse est accouchée de ung beau fils. » C'est « aux
coustages » de la reine et des grands seigneurs qu'il accomplit à
partir de 1365 ses premiers voyages d'informations : en Ecosse,
où il interviewa longuement le roi Robert Bruce et le comte
Douglas, dans les domaines des Despencer, en Bretagne, en
Aquitaine, en Lombardie. A Berkeley, il questionna un « ancien
écuyer » sur la mort tragique d'Edouard II ; en Bretagne pour
rétaldir l'histoire vraie des guerres franco-anglaises dans cette
province, corrompue, dit-il, par les « chansons et rimes con-
trouvées des jongleurs », il « s'enquiert et demande aux sei-
gneurs et aux hérauts, les guerres, les prises, les assauts... qui
y sont advenus ». La reine Philippa mourut (15 août 1369)
avant qu'il eut commencé la revision de son essai de 1361, et
cet événement, qui ramena Froissart dans son pays, mit fin,
j)Our un temps, à ses excursions. Protégé du duc et de la du-
i. Paris et Jeanroy, o. c, p. 184.
318 L'HISTORIOGRAPHIE
chesso (lo Bial)ant, de Rol)ert do Nannir et do Gui de Blois, il
fut pourvu, vors 1373, do la ruro do Lostiiios (los Estinnos, on
Ilaiuaut). Il faisait ^ujours do petits vers (juintessenciés,
paiTo (juo c'était son métior, et parce que le duc Wenceslas
do Urahaut, son patron, los aimait; mais, pendant los dix années
([uil resta curé de Lestines, c'est à ses Chi'oniquesfiu'û consacra
la meilleure part de son activité. D'abord, il acheva son ou-
vrage, osipiissé depuis longtemps; ensuite, il le revisa d un
bout à lauti'o. Cette 'première rédaction reviaéc, développée et
mise au courant, du livre P"' des Cbi'oniquos de Froissart est
celle dont il existe oncoi'o lo plus grand nombre do manuscrits,
et do manuscrits enluminés avec une somptuosité rare; elle
obtint un vif succès. Mais elle avait été faite à la requête de
Robert de Namur, princo anglais de cœur, et à l'aide do docu-
ments rapportés d Angleterre. Quand Fi'oissart, épousant la
querelle do son patron Wenceslas, so fut brouillé avec Robert,
et attaché au Français Gui de Blois, il éprouva le besoin de
récrire sa Chronique, à un autre point do vue. De cette seconde
rédaction, faite d'après les récits des Français prisonniers à
Londres avec lo roi Jean ou de l'entourag^o du comte Gui, on
n"a que doux oxomplairos; elle est, on comparaison de la pre-
mière, un [»eu grise, terne et contraiuto. Vers 1384, Frois.sart a
quitté Lestines; chanoine ih^ Chimai, chapelain de Gui do Blois,
il recommence à vovagor, on Blaisois, en Auvorg-ne et en
Flandre; il écrit, entre 1380 et 1388, le second livre de ses
Chroniques, qui comprend le récit des événements de 1377 à
138o. Mais, do vt^ livi-o socoml, il n'ost pas satisfait; il se rend
<-ompte des lacunes de son informati(»n toucbant los choses du
Midi. Or, comme il se sent d'ailleurs « sons, mémoire et bonne
souvenance des choses passées, engrin clair et aigu, corps et
membres pour souffrir poiiio », il obtioul de (lui de Blois cong'é
d'aller à Béarn, à la cour chevaleresque de Gaston Phœbus, se
ravitailler {\o matériaux. En chemin, à Pamiors, il fit rencontre
d'un cbovalioi' du comte de b'oix, mossire l']spaing do Ijvon, un
Gascon, un bavard, tpii, huit jours duraul, laccabla daiiecdoles.
Il les nota soig'neusemont : « Si lost que nous estions descendus
oFisemblo os Ixdols, dit-il, je les melfoio par oscripi |ses anec-
dotes] », car « il nosi si juste relentivo (|uo do mettre par
DEPUIS LES VALOIS JUSQU'A LA FIN DU XIV SIÈCLE 319
escript ». A Orthcz, Phœbus le reçut très hioii; Froissart lut à
ce ])izarre et fastueux seigneur son roman de Mdiador, et « sé-
journa auprès de lui tant qu'il en put grandement apj)rendre et
savoir » ; il logeait à l'auberge de la Lune, en compagnie
d'aventuriers aragonais, anglais, qui lui ont fourni des traits
pour sa fameuse description de la vie des routiers. Api-ès
avoir visité, au retour, la cour des papes d'Avignon, Lvon,
Riom et Paris, il « rentra dans sa forge >>, chargé de dépouilles
o])imes. A cette date, il nous ap}>rend (pf il avait déjà dépensé,
en frais de déj)lacement nécessités par ses cam|)ngnes de
reportage, un millier de francs environ (50 000 francs d'aujour-
d'hui). Avec ses notes de Béarn, il composa d'un trait, en 4.390,
son livre III, et il commença le quatrième, sans négliger,
toutefois, de compléter ses enquêtes : c'est ainsi (pi'avant
appris la présence, à Middelbourg en Zélande, d'un conseille)'
du roi de Portugal, messire Fernand Pacheco, il s'embarqua
à l'Ecluse pour l'interroger sur les gueri-es d'Espagne; durant
six jours, il écrivit sous sa dictée, car messire Fernand par-
lait « si doucement et si attemprement que je prendove grant
plaisir a le oyr et a l'escripre ». En 1395, il interrompit la
rédaction du livre lY j)0ur pousser une pointe en Angle-
terre; muni des lettres de recommandation de son nouveau
et dernier patron, Aubert de Bavière, duc de Hainaut, il alla
revoir ce pays, où jadis la reine Philippa avait créé sa fortune;
« il me sembloit, dit-il, en mon imagination, que, se veii l'avoie,
j'en viveroie plus longement ». Il profita de ce pèlerinage pour
vérifier certains détails de ses « histoires » et crayonner som-
mairement l'entourage de Richard II. A Richard II il offrit
« un très beau livre, bien aourné, couvert de velours, garny et
cloué de clous d'argent dorés d'or », recueil complet de ses
poésies; « adonc me demanda de c|uoi il traitoit, et je lui dis :
D'amours... » Après cette expédition, la vie de Froissart se perd
dans la nuit; on croit qu'il vivait encore à la fin de 140i, mais
on ignore la date de sa mort. Toutefois, il est sùi- <pu3 les der-
nières années du chanoine de Chimai furent très laborieuses : il
termina le livre IV des Chroniques (qui manque de conclusion,
comme si la mort avait empêché l'auteur d'y mettre la dernière
main) ; il revisa le livre III'; enfin, il remania de fond en comble
320 L'HISTORIOGRAPHIE
pour la troisième fois, le livre P^ Cette revision du livre P'
(jusqu'en 1350), faite après 1400, n'est représentée aujourd'hui
que par un seul manuscrit; mais la valeur en est très i^rande.
« Dans cette dernière refonte,... Froissart, jaloux de donner à
son livre un caractère de plus en plus orij^inal, en élimine en
grande partie ce qu'il avait emprunté trop docilement à son [)ré-
décesseur Jean le Bel. Mûri par les années, il ne se contente
plus d'être un écrivain pittoresque; il mêle à ses tableaux des
réflexions philosoj)hiques, dont la gravité surprend le lecteur,
liiiltilué jusque-là à chercher dans la Chronique un peintre et
non un ])enseur. Des anecdotes, jug^ées désormais par lui peu
diones de la majesté de l'histoire, ou simplement })eu authen-
tiques, ont disparu tout à fait. En revanche il juge davantage,
lui qui ne jugeait jamais '... » Ainsi, Froissart s'est perfectionné,
jusqu'à son dernier jour, dans le métier d'historien qui fut l'oc-
cupation préférée de sa vie et la consolation de sa vieillesse :
« Plus v suis, dit-il au début de son quatrième livre, et plus me
plait... En labourant et ouvrant sur cette matière, je me habilite
et délite '. »
Froissart, très estimé de son vivant, a été beaucoup lu depuis
le xvi" siècle (le nombre des éditions l'atteste) ; il est aujourd'hui,
et surtout depuis que les éditions critiques de MM. Kervyn de
Lettenhove et S. Luce ont été données au public, discuté. —
D'abord, dit-on, Froissart ne fut « ni un grand esprit, ni un
grand cœur ». Son incapacité à s'intéresser aux choses sérieuses,
sa crédulité qui dépasse la commune mesure, son optimisme
(pic n'altère point la vue <les abus les plus révoltants, le snobisme
(pii hii fit partager tous les préjugés de la société chevaleresque
en déca(bMice, sa promptitude à complaire aux divers patrons
qui pouvaient hii assurer la vi(ï confortable, ne sont pas d'un
1. L. l'ctil (le, .lulleville, Extraits des Chroniqueurs français. |). 106. Il no f;iul pas
cxafiércr, cependant, les lirogrès «le Froissart en profondenr, d'nne rédaction à
l'autre. Snr ce point, voir f!. Hoissier, dans la Bévue des Deu.r Mondes. 1" févr.
1875. Froissart a tonjonrs écrit pour son plaisir, « pour sa plaisance accomplir ••.
2. La [>lupart des mannscrits des C/ironiques de Froissart sont des chefs-d'œu-
vre de calligrai)liie el irorneinentation. Nous savons que Froissart veilla lui-
même (en 1.38!) à ce (lu'un manuscrit de son œuvre fût envoyé à Paris pour y
être erduminé. Dans le Dit du Florin (1389) il déclara (jue l'exécution de ses
manuscrits lui avait coûté déjà 700 livres.
Il a utilisé pour la campagne du prince de fialles en Kspagne la Chronique de
(Ihandos. Comme .lean d'OutrenuMise, il a inséré dans son (vuvre le texte de (juel-
(pies instruments diplomatiques.
DEPUIS LES VALOIS JUSQU'A LA FIN DU XIV SIÈCLE ;î2I
hcjinine supérieur. — En second lieu, les défaiils de riioiniiK;
i( ont fait tort à l'hislorien ». Outre que sa chi'oiioloiii*' el sa
lopograpliie sont en j;énéral assez inexactes, il n'a })us su tou-
jours « défendre la véi-ité contre ses intérêts », ou contre les
(tpinions d<^ son monde, et ses enquêtes, qu'il a fait poricr |)rin-
cipalement sur le détail des aventures militaires, ont été super-
licitdles. « Il a mej'veilleusement peint son épocjue, et il l'a peu
comprise; il n'a pas l'éfléchi sur les événements, dont le récit
lui plaisait tant, plus (pie ceux même (pii les lui i-aj)[)ortai('nl et
■<pii y avaient été trop intimement mêlés pour en saisir la portée;
tout ce qui n'est point éclat, lumière, vie extérieure, lui écliap|)e.
Le bruit de l'histoire lui en a caché le sens... » — Knlin, on fait
observer que ses croupes de récits sont parfois mal auencés et
reliés par des transitions naïves. Quant à la puissance drama-
tique et à l'imaiiination créatrice dont on l'a loué à l'envi, ne
sej"iit-ce point illusions? « Ses j)aiies les j)lus vantées paraissent
être tombées telles que nous les lisons de la l)Ouche de ses inter-
locuteurs; ce sont eux dont nous entendons la voix... Cet
incomparable discours d'Aymerigot Marches, regrettant la bonne
4't belle vie dautrefois, les insolentes paroles de Jean Chandos,
]»rovoquantKerlouetle Breton, tant de discours, et tant de scènes
d'une saisissante vérité, Froissart, s'il les eût inventés, n'aurait
rien à envier à Shakespeare... Mais ce n'est pas lui qui parle...
Ainsi s'expliquent la variété, la vérité admirable de sa Chro-
nique. ' »
Ce sévère jugement est, en partie, équitable. Ce serait une
entreprise désespérée de défendre la morale ou l'exactitude
matérielle de Froissart, et l'on aurait tort de vanter la jirofon-
<leur de ses vues '. Mais (|ue, poète médiocre et artificiel, à la
inode de son temps, il ait été, en prose, un grand peintre et que
son livre procure Vitiipressioii la plus vive et la plus juste du
xiv° siècle, c'est une gloire (|ui ne lui sera jamais i-avie. Il écrit
avec une aisance charmante '\ dans une langue ])arfaitement
1. Paris el Jeanroy, p. 184-6.
■2. Il avait toutefois une haute idée de ses devoirs d'historien : « Se je disoie :
Ainsi et ainsi advint en ce temps, sans ouvrir n'esclaircir la matière, ce seroit
■croniiiue et non pas histoire; et si m'en passeroie très bien, se passer m'en
vouloie... »
3. H écrivait aisément, el s'il a très souvent reman'i! son œuvre, ce n'esl pas
par scrupule de styliste. « Si Froissart recommence sans fin, ce n'est i)as
lllSTOIHK DE LA LANGUE. II- Zl
322 L HISTORIOGRAPHIE
|tiii'(', liflic cl colorée. Sans doute, il a licancouji doMiiiatiGns
aux tcuioins qu'il a consultes, ou prônant dos notos sous leur
(lictéo; mais coninio probablomont tous ses interlocuteurs
n'étaient pas « des contours acconi|)lis ' », coiumo tous les récits
do SOS Chroniquos sont hcaux cf vivanis. il laul adnidlrc (|u"ils
ont traversé le prisnii; duno iniafrination <rartisto. Froissart no
doit d'ailleurs qu'à lui-momo, à sa vision net le et naturollomont
})oéti(|uo, les paysaiTos, les portraits inonldialdes (jui abondent
dans son oeuvre. Ses jtorirails en pied de (laslon l^liœltus et de
Thomas de Gloucester, ses paysages d'Ecosse et du Midi placent
Froissart, parmi les peintres, à côté do Saint-Simon, tandis que
les histoires d"Aymerig-ot Marches, do la comtesse de Salishury
et des femmes-fées de Céphalonie ont en etTet la grâce subtile
et robuste des tirades shakespeariennes.
IV — De Froissart à C
ommincs.
La Franco fut, au xv® siècle, déchirée entre les Français et
les Anglais, entre les Armagnacs et les Bourguignons, entre
Charles le Téméraire et Louis XI; chaque parti eut ses histo-
riographes, officiels ou l»(''n(''volos, ses apologistes passionnés.
D'autre part, le grand succès des ouvrages de Froissart suscita
des imitateurs et des continuateurs. Le xv" siècle, un des siè-
cles les plus tragi({ues et les plus lettrés du moyen âge, est
aussi, sans contredit, le [dus riche en chroniques générales ou
« domestiques ». et en écrits hisloriipios de toute espèce -.
<|iril s'acliariie à iii)ursiii\ rc iiiio pcrrrction alisolur : c'osl [loiir li' plaisir de
n'comiTK^ncer. >• Voir, sur co point, Petit de Jullcvillc, o. c, p. lOû-lTiJ.
1, Voir les en(|ur'tos Judiciaire des xiii° et xiv° siècles, si nombreuses dans les
archives, où son! rapportés, sous la dictée des témoins, des conversations, des
récils. Ce sont d'excellentes photofjraidiies. Les narrations de Froissart sont des
œuvres d'art.
2. Nous nous contcnleroMs de nirnlioniirr ici par pr(''l(' rilion les clirnniiiues
en vers du xv" siècle : celle de Crclon sur la mort de Uicliard 11. le <■ Livre du
bon duc Jean de Bretagne! » de (iuillaume de Saint-André, les .< Vif^iles de
(lliarles VII » par Martial d'Auvergne, la (;iironi(|ue du monastère de FlorelTe.
la Geste des ducs de iSniirr/or/ne ipii s'arrête à liH, et le Pastomlel, la meilleure
de ces misérables pi-Diluctions. Le l'asloralel a iHé publié, avec la Geste, par
M. Kcrvyn de Lettenhove. paiMui les Chroniques relatives à Vliisloire de la Bel-
f/ii/ue sous la domination des durs de Hoi/rf/offnr. Uruxclles. 1813
DE FROISSART A GOMMINES 323
Compilations d'histoire générale. — Des compendia
d'histoire universelle et d'Iiistoire nationale, depuis les orig-ines,
ont été rédifiés au xv" siècle. Celui de Robert Gag-uin, àbon droit
le plus célèbre, ne nous appartient pas, puisqu'il est en latin;
ceux qui sont en langue vulg-aire, très volumineux pour la plu-
part, ont moins de valeur littéraire. — Jean Mansel, de Hesdin,
écrivit vers 1160, par ordre de Philippe le Bon, duc de Bour-
g-og-ne, une histoire universelle, la Fleur des histoires. —
Pierre Cochon, curé de Fontaine-le-Dun, est l'auteur d'une
Chronique qui s'étend de 1108 au mois d'août 1430, dont la
plus grande partie (jus({u'en 1 40G) est une compilation assez
maladroite d'écrits antéi'ieurs sur l'histoire générale de France
et de Normandie. — Le bâtard de Wavrin a composé un Recueil
des croniques et anchiennes istories de la Granl Dretaigne, a
présent no)nmc E ng le terr e, ju^qu en 1471; c'est une histoire
générale d'Ang-leterre, qui ne présente qu'à la fin les caractères
d'une chronique orig^inale '.
Chroniques domestiques. — « Au xv« siècle, presque tou-
jours les chroniqueurs se mettaient aux gages d'un personnage
puissant, qui devenait ainsi à la fois le patron et le héros de
leur œuvre '. » Les panégyriques et les biographies de person-
nagres illustres forment en effet une partie notable de la littéra-
ture historique de ce temps. — C'est d'abord le Livre des faits
et bonnes mœurs du sage roi Charles V, lourd et superficiel,
écrit en 1403 par Christine de Pisan. — Le Livre des faits du
bon messire Jean Le Maingre, dit Bouciquaut, n'est pas, quoi
qu'on en ait dit, de Christine; il a été composé dans l'entou-
rage du Maréchal, sous ses yeux, par un témoin oculaire de ses
prouesses. — Il convient d'en rapj)rocher la Chronique du bon
duc Logs de Bourbon, rédig:ée d'après les souvenirs d'un servi-
teur du duc, Jean de Chateaumorand. — Le Breton Guillaume
Gruel, biographe et serviteur d'Arthur de Richemond, duc de
Bretagne et connétable de France, est, sans doute, partial, et il
ne faut pas se fier à sa chronologie; mais ces défauts, il les
partage avec presque tous les chroniqueurs du xv" siècle, et son
1. Sur la compilation de fables romanesques, dite Chronique du Président Fau-
chet, voir Bibl. de l'École des chartes, 1879, p. Ù'6'.i.
2. Bibl. de l'École des chartes, 1857, p. 108.
324 l'historiographie
livre, (r.iilloiirs inonotoiie, mal (''cril, est une source très pré-
cieuse. — On doit à un certain Guillaume Leseur Xllisloire de
(t'aslon IV, co)nte de Foix, qui va de 14i2 à 1172'.
Chroniques officielles. — A côté des chroniciues domesti-
ques, ])laçons les chroniques officielles : les grandes cours rivales
de France et de Bourgogne euient, au xv° siècle, des historio-
grajdies attitrés, qui ont couché par écrit le l'écit des faits con-
tem])orains, en se plaçant, naturellement, au point de vue de
leurs maîtres. — En France, il y eut, sous Charles VI et sous
Charles VII, comme auparavant (cf. ci-dessus, p. 314), un chro-
niqueur de France au titre d'office, chargé de composer, en latin,
l'histoire du souverain régnant, qu'il était d'usage, depuis une
centaine d'années, de dis|)Oser en la forme d'une chronique uni-
verselle. Cette fonction fut occupée, sous Charles VI, par un
religieux anonyme de Saint-Denis, jiar Jean Chartier sous
Charles VII. Or, la chronique du Religieux a été lihrement tra-
duite en français, vers 1430, par Jean Juvénal des Ursins,
archevêque de Reims, et c'est l'œuvre de Jean Juvénal qui est
la principale source de la partie des Grandes Chroniques relative
au temps de Charles VI; d'autre part, la traduction française de
la chronique de Jean Chartier, par lui-môme, forme la fin de ce
même recueil dans la célèbre édition princeps de 1477. — Les
hérauts d'armes, selon Fi'oissart, « sont et (h)ient estre })ar
droit juste inquisiteur et raporteur des prouesses militaires » :
Gilles le Bouvier, dit Berry, « roi d'armes des Français », a
raconté, en effet, avec exa(;titude, mais très sèchemeni, les
guerres franco-anglaises de 1403 à 14,").'). — En Bourgogne, les
rois d'armes de la Toison d'or ont beaucoup éci'it, et la vogue
de leurs ouvrages, en style noble et orné, a notablement déj)assé
celle des chroniques françaises. Après Jean Le Fèvre de Sainl-
Remy, dont l'ouvrage, qui s'étendait de 1408 à 1 135, ne s'est con-
servé qu'en parlie, Cbaslellain. Georges (Ibastellain, né vers
I. La Chrunif/iic des ducs d'Alençon (iiK'dile, in.iis dmil imc cdilioii sera pro-
cliainciiKMil, piil)li(''o), «le Pcrccval do. C.agiiy, qui s'arrêlc h I4:<S, n'est, pas
exelusivemeiil relative à la maison d'Alen(;on. (le n'est pas à proitrement iiarler
une « cliroiiiquc d()inesli(pie ■•, non plus t|ue eelies de Monstrelel cl de (i. (lon-
sinol, cneore que Monstrelel, allaché à la maison de Lu.xemhourg, ne perde
jamais une occasion de metlrc en lumière les exploits de Jean de Luxembourg,
son maître, et (|ue G. Gousinot ait été un serviteur très dévoué de la maison
d'(>rlcans.
DE PROISSAIIT A COMMINES 325
1405 dans k' pays d'Alost (dont sos ancêtres avaient été châte-
lains), vécut dans l'intimité du duc Pliilij>iM' le Bon; poêle, rhé-
teur, polémiste, imprésario ordinaire de la cour de Bourgog-ne,
il entreprit en 1435 une Chronique des choses de ce temps rpi'il
mena, sans interruption, (h; 1419 à 1474; nous n'en avons pins
que des frajiments; autant (|ue l'on en peu! jupT. clic élait
ampoulée, pédantesque à l'excès, conformément au mauvais groût
de la première Renaissance, mais animée, éloquente, colorée,
relativement impartiale. Chastellain a fait école. A la fin de sa
vie, il avait été aidé pai- Jean Molinet, qui lui succéda comme
historiographe de Bourgog-ne et continua son œuvre de 147Gà
1506. Ce Jean Molinet, panégyriste de Charles le Téméraire et
de Maximilien d'Autriche, était un sot, enivré de rhétorique;
pour le fond et pour la forme, son œuvre est bien inférieure à
celle de son prédécesseur.
Autres chroniques, journaux et mémoires. — Parmi
les chroniques françaises du xv' siècle qui ne sont, à propre-
ment parler, ni domestiques, ni officielles, les françaises (celles
du parti français) ne valent pas, tant s'en faut, les hourrjui-
gnonnes.
Du côté des Bourguignons, citons d'abord Pierre le Fruitier,
dit Salmon, secrétaire du roi, qui fut chargé par Charles VI de
lui présenter la relation des faits contemporains auxquels il avait
assisté, depuis le mariage d'Isabelle de France avec Richard II;
ce personnage, qui fut mêlé aux grandes affaires, était un ennemi
déclaré de la maison d'Orléans; ses « Mémoires », trop jxni
connus, ont été utilisés par le Religieux de Saint-Denis, auteur
de la chronique officielle du règne de Charles YI. — Pierre de
Fénin, dont \qs Mémoires s'arrêtent en 1427, Pierre Cochon et
Jean de Wavrin (dans la partie de leurs ouvrages précités oii
ils cessent d'être des compilateurs pour devenir mémorialistes),
sont à la vérité médiocres ; mais, en des genres bien différents,
le Bourgeois de Paris et Enguerrand de Monstrelet comptent
parmi les bons écrivains du siècle. — Le Journal anonyme
auquel D. Godefroy a donné le nom de Journal d'un Bourgeois
de Paris, bien que l'auteur ait été homme d'Eglise (c'est peut-
être Jean Chuffart, chanoine et chancelier de Notre-Dame,
recteur de l'Université), s'étend de 1405 à la fin de 1449; c'est
326 L'HISTORIOGRAPIIIK
l'œiivro d'un calxicliien fanatique, ami do Bom'iioiiiie et des
Ang-lais jns(ju'aii trailé d'Arias (l'i^jo), qui prend parti avec
fureur dans les (juei'elles de son temps : tidrle et |)arfois élo-
(juent éclio des passions de la izrande ville n'-volutionnaire. —
Enguerrand de Monstrelet, bailli du chapitre de Cambrai de 1436
à I4i0, puis prévôt de cette ville pour le duc de Bourg-ogne, mort
en 1433, se dit le continuateur de Froissart, son quasi-com-
patriote; il a esquissé en effet un tableau de l'histoire univer-
selle des quarante-quatre premières années du xv' siècle; hon-
nête, appliqué, consciencieux au point d'insérer dans son texte
un grand nombre de documents originaux, c'est un Froissart
sans talents naturels, mais simple encore, pur des fausses élé-
gances que Chastellain devait mettre à la mode. Il a été continué
lui-même, de 1441 à 1461, par Mathieu d'Escouchi, gentil-
homme picard, qui, lui aussi, voyagea pour « enquérir nouvelle »
et cite des documents. Ce Mathieu d'Escouchi était peut-être
mieux doué que Monstrelet : çà et là, il rivalise de coloris avec
le chanoine de Chimai, et quant à son impartialité, comme il a
servi successivement tous les partis, il a pu tenir entre eux plus
aisément la balance égale; il a entendu }»lus d'une cloche; il a vu
le pour et le contre. — Jacques du Clercq et Olivier de la Marche
ferment la liste des chroniqueurs bourguignons. Le premier,
Jacques du Clercq, seigneur de Beauvoir en ïernois, officier du
duc Philippe le Bon, commença, à l'âge de vingt-huit ans, à tenir
un journal en vue de composer les Mémoires que nous possédons ;
ces Mémoires, qui s'étendent de 1448 à 1467, sont mal arrangés,
diffus, d'une lecture [Ȏnible; on vante la franchise de l'auteur
et rcxactitude de ses informations au sujet des événements
qui se sont passés àArras et aux environs. Le second, Olivier de
la Marche, chambellan de la maison ducale, est, à bon droit, }dus
connu. Il regrette, dans une introduction écrite en 14D0, d'être
lai et non clerc, et de n'avoir pas le subtil parler de Chastellain,
Vinflucncc de rlictoriqiie si prompte et tant experte de Jean Mo-
linet. Ce disciple fait, cependant, plus d'honneur à Chastellain
((ju'il apjxdle « mon ])ère en docirine, la j>erle et l'estoille de
tous les historiographes ») (jue Molinet. Ses JM;?o/;ts (de 1435
à 1488) ne peuvent être considéivs comiiif unr chioniijue ofli-
cicdlc, bien qu'ils soieiil d'un scrviirur Irèsaflidé de Charles le
DE FROISSART A COMMINES 327
Témémire et qu'ils aient seivi à riiisliu(li(jii du jeune duc IMii-
Ii[)}>e le Beau, car « Olivici- de la Marche a éciil, à (juelques
réserves |>rès, ce <|iril a voulu, coninie il a voulu, el parce (ju'il
a voulu » (I[. Steinj. D'ailleurs, à jiartir de ravèiiemenl du Té-
méraire, les Mémoires ne sont [)lus (|u'un i-ecueil de noies
informes, prises au jour le jour e( farcies d'ericurs. Homme
d'armes, Olivier s'est attaché surtout à relater les faits de guerre,
tournois et « emprinses » ; bel es[irit, il s'est plu à décorer son
style de fleurs artificielles : métaphores, allégories, prosopopées;
il regrettait qu'il n'y en eut }»as assez, on pense aujourd'hui
qu'il y en a tro|) '.
Le parti français n'oppose aux Salmon, aux Monstrelet et
aux autres mémorialistes des domaines bourguignons que des
témoins assez obscurs. — Les Gestes des nobles Françoys de
Guillaume Gousinot, chancelier du duc d'Orléans, sont d'un
orléaniste zélé (on a pu dire, non sans quelque exagération,
que c'est un « mémorial domestique de la maison d'Orléans »),
mais d'un homme insignifiant. — La Clironique de la Pucelle
(1422-1429), par Guillaume Gousinot, seigneur de Montreuil,
neveu du précédent, maître des requêtes du roi, a plus de Aaleur
historique que d'intérêt littéraire; ce n'est, peut-être, qu'un
fragment de cette grande Chronique des roijs Charles VII,
Louis XI et Charles VIII, par Gousinot de Montreuil, dont on
regrette la perte. — Que dire de V « Eloge de Gharles VII »,
par Henri Baude, écrivain plus heureux en d'autres rencontres?
— Noël de Fribois, qui offrit à Gharles VII, en 1459, la pre-
mière rédaction de sa Ghronique, était un patriote ardent, mais
sans esprit. — Seule, la Chronique scandaleuse s'élève notable-
ment au-dessus d'une si affligeante médiocrité. G'est une chro-
nique parisienne du temps de Louis XI, écrite par un certain
Jean de Roye, et non Jean de Troyes, serviteur de la maison
de Bourbon, notaire et secrétaire du duc Jean II, garde de
rhotel de Bourbon à Paris. Un éditeur du xvn" siècle l'a
1. L'historiographie des domaines bourguignons est très aliondanle :
MM. Kervyn de Lettenliove {Chroniques relatives à l'histoire de Bel(/i(/ue sous
la domination des ducs de Bourrjogne. Bruxelles, 1870-76, 4 vol.) cl de Smet
(Corpus c/irorticorwn Flandriœ, t. 111) ont publié dans la Colleclion des cliro-
niciues belges un grand nonii)re de chroni(|ues anonymes écrites au xv" siècle
<?n français, dans les Pays-lias, <iui n'ont pas enrorc été suffisamment éluiliées.
328 L HISTORIOGRAPHIE
inilùmciit (jiialifiro de « scandaleuse » ; cette irazette au jour le
jour n'est que malicieuse et vivante.
Mais Philippe de Conmiines, le dernier des chroniqueurs du
moyen âge. le premier des historiens modernes, est un familier
de Louis XI, et il éclipse, à lui seul, la pléiade des narrateurs
bourguignons. Il es! vrai (|ue, né dans une riche famille de
bourgeois d'Ypres, admis, dès 14(ii-, à vingt ans, à la cour de
Bourgogne, à Lille, conseiller intime et chambellan de Ciiarles
le Téméraire jusqu'en 1472, Commines semblait plutôt destiné à
rivaliser avec les Chastellain et les Olivier de la Marche qu'à
doter la royauté finissante des Valois d'un historiographe incom-
parable: mais, comme Mathieu d'Escouchi et comme le Bour-
geois de Paris lui-même à la fin de sa carrière, cet habile
homme abandonna, de bonne heuie, une cause condamnée'.
Philippe de Commines. — Philippe de Commines ne res-
semble à aucun des chroniqueurs qui l'ont précédé. Des Chas-
tellain et des Molinet, ces « escumeurs de latin », ces néophytes
zélés de l'humanisme naissant, il n'a rien : il n'apprit dans sa
jeunesse qu'à monter à cheval; il se plaint de n'avoir « aulcune
littérature »; il n'entendait ni latin, ni grec: il n'avait lu ni
Ïite-Live, ni Cicéron, ni Sénèque. Comment le comparer à
Froissart? Froissart n'est, en réalité, qu' « un ménestrel (|ui a
fait fortune, un frère heureux des jongleurs ihi \if et du
xui" siècle » : Commines est un homme d'Etat, un ministre, un
diplomate. Froissart, spectateur curieux, a peint, grassement
et joveusement, des tahleaux pour la récréation des yeux :
Commines a écrit des Mémoires personnels, secs et difficul
tueux, coupés de méditations abstraites, pour l'instruction des
« princes et des gens de coui- » ; car ce n'est j)as aux « [testes
et simples gens » qu'il s'adresse : le récit des faits lui importe
moins que les enseignements qu'il en lire, et ce psychologue
1. Il faut encore cilcr, pour mônioire, parmi les œuvres en français tin xv" siècle,
le groupe (les chroniriues savoyardes (Les anciennes o-oniques de Savoj/e, etc..
dans les MonumenUi histori.r patrie, Scriptores, I. 1, Turin, ISiO, in-fol.): celui
fies ehroniques liéj^'eoises et braljançoiines, l'inléressanlc conlinuation île Jean
(ITtutremeuse par Jean de Slavelol ((-d. A. Hor^rnel, Bruxelles, ISCl, dans la
« Collection des chroniiiues belges ••), et la tradnelion de la -• Chronique des
ducs de HrabanI » de Dyuler, due à .lelian W'ancpielin, serviteur de IMiili|)pe le
tton (éd. de Ram, Hruxeiles, I8:;4-G0, 1! vol. dans la même Collection). — Sur les
clironi(|ues iirnvinciales de France, voir <!. du Fresne de Heaucourt, Histoire de
C/iorles 17/. I. I. Paris, issl. p. i.xxi.
DE FROISSART A COMMINES 32'J
remplace, suivant l'excellente expression de Nisard, « les vives
couleurs de la description par les nuances délicates de la
réflexion ». — Il n'a pas, cela va sans dire, la bonhomie sou-
riante de Joinville; entre Joinville et Commines, il y a la même
(lifTérence qu'entre leurs maîtres, Louis IX et Louis XI. —
C'est de Jofroi de Yillehardouin seul qu'il faut le rapprocher, si
l'on veut absolument lui découvrir un ancêtre. Villehardouin et
Commines, en effet, qui se sont instruits l'un et l'autre, non à
l'école, mais dans le « livre du monde », par la discipline de la
vie, tous deux iirands seigneurs et grands politiques, tous deux
froids, discrets et réservés (Villehardouin a passé volontaire-
ment sous silence quelques-unes de ses démarches, et Commines
annonce sans détours qu'il dit « partie de ce qu'il sçait »), ces
deux hommes ont, à trois siècles de distance, la même tournure
d'esprit, et comme un air de famille. Encore serait-il impru-
dent de pousser plus loin Ijb parallèle.
La carrière de Philippe van den Clyte, sire de Commines, a
été très agitée. Il trahit d'abord Charles le Téméraire, son pre-
mier patron, pour entrer au service de Louis XI qui le combla
de bienfaits et dont, à partir de 1475 environ jusqu'à la fin du
règne, il dirigea la diplomatie. Durant onze années, il fut le
confident du roi, son agent (en Angleterre, en Italie), son
« valet de chambre ». Ses démêlés avec la famille de La Tré-
moïlle (que Louis XI avait dépouillée de Talmont à son profit)
faillirent lui coûter cher au début du règne de Charles VIII :
compromis dans les complots du duc d'Orléans contre le gou-
vernement d'Anne de Beaujeu, protectrice de La Trémoïlle, il
« tâta », pendant huit mois, dans le château de Loches, des
fameuses cages de fer, puis il passa près de deux ans (1487-
1489) « en la haulte chambre de la tour carrée de la Concier-
gerie », à Paris, où sa principale distraction était de voir
« arriver ce qui montoit contremont la rivière de Seine, du
costé de Normandie ». Mais il plaida lui-même sa cause, et si
bien qu'il se tira d'affaire. Dès 1492, il avait repris faveur, et
il fit partie de l'expédition d'Italie, sans l'approuver au fond du
cœur. Cette fois, ses négociations avec les cours italiennes
(Venise, Milan) furent assez malheureuses; on no le lui par-
donna pas. Louis XIT, de qui il avait été, durant la régence de
330 L HISTORIOr.UAPHIE
M,„, (le Beaujeu, « aussi privr (pie nulle aullro personne »,lc ren-
voya « cultiver », dans son magnifique domaine d'Argenton,
« ses vigmes ». Là, il passa la plus grande partie <le son temps
jusqu'à sa mort (18 oct. loH), dévoré d'ambition impuissante,
engagé, au sujet de riiéritag^e de sa femme, Hélène de (Ihambes,
dans d'interminables procès. 11 avait écrit, de 1488 à i49i, les
six premiers livres de ses Mémoires, qui commencent en 1464 et
s'arrêtent à la moitde Louis XI; c'est probablement à Argenlon,
pour occuper ses loisirs foicés, sa vie fastueuse et vide, (juil
a composé les deux derniers, consacrés au récit de l'expédition
d'Italie en 149i et 149o.
Pourquoi a-t-il écrit des Mémoires^. Ce n'est pas pour se
venger : il ne maltraite personne, ni Charles le Téméraire qui,
dit-on, l'avait brutalisé, ni Coictier, ni Olivier le Daim, qui le
tlesservirent ; ni l'ing'rat Louis d'Orléans ([ui le tint à l'écart.
A en croire sa dédicace à l'archevêque de Vienne, Angelo Cato,
ancien serviteur de la maison de Bourg-og-ne, rallié, comme lui,
à la France *, Commines n'eut d'autre but que de fournir des
matériaux à ce prélat, pour une histoire de Louis XI : « Vous
envoyé ce (b)iit promptement m'est souvenu, espeiant que vous
le ilemandez pour le mettre en quebjue œuvre que vous avez
intention de faire en langue latine, dont vous estes bien usité :
par laquelle œuvre se pourra congmoistre la grandeur du prince
dont vous parleroy, et aussi de vostre entendement. Et la ou je
fauldroye, trouverez monseigneur du Bouchage et aultres, qui
mieulx vous en sçauroient parler (jue moi, et le coucher en
meilleur langaige. » Sainte-Beuve a vu, dans ces protestations,
de la politesse et de la coquetterie; elles n'en sont pas moins
sincères : Commines a voulu déposer en effet devant la postérité
au sujet de la polilitpie de ses maîtres et des expériences qu'il
avait recueillies, mais il ne tenait nullement à la forme, simple,
et même négligée, de ses récits; lui (jui regrettait de ne pas
savoir le latin, il a s.ius d(Uite es|)ér('' de bonne foi (|U(^ (lato les
traduirait eu langue savante. Aussi bien, l'cipiMMlion eut été
1 Los .Vewoi'V'.v ilc Commines sont rrdi^'i's sous formi" irimc ii.irralion f.iilo <i
Angelo C;Uo : « Je ne vous giii'de point, dit l'auteur, Tordre il'escripre (|ue font
les histoires, ny nomme les années, ny proprement le lt'ni|)s ([ue les choses sont
advenues, ny ne vous al lègue riens des choses passées pour exemple, car vous
en savez assez, et ce serait parler lalin devant les cordeliers... » (111, i).
H!ST DE 1,A LANGUE ET DE LA LITT, FR
T. Il CHAP VI
Armand Colin el.C" Editeurs. 'Paris
STATUES DE COMMINES ET DE SA FEMME
Musée du Louvre .Sculpt.du Mo_yen-A6e
DE FROISSART A COMMINES 331
facile, et, dans une traduction liicn faite, les iii-iii(i|»aiix mérites
des Mémoires auraient encore été sensibles. Car, au rehours de
tant d'autres dont nous avons parlé, l'ouvrage vaut davantage
par la pensée que par l'expression. Quelques éloges qui aient
été prodigués au style de Comniines, ce style, alourdi de car,
d'incidentes et de parenthèses, aride et nu, quoique verbeux,
sans relief, trop rarement relevé de familiarités énergiques,
embarrasse et fatigue à la longue. — Sans doute, il v a dans
les Mémoires des traits spontanés d'éloquence et d'ironie (|ui
rappellent à la fois Tacite et Bossuet ; on a souvent cité ces heu-
reuses trouvailles; mais on n'en pourrait pas citer beaucoup.
« Commines n'est en somme un des plus giands écrivains de son
siècle que parce que ce siècle est un des moins brillants (b^ notre
littérature *. »
Commines, écrivain de second ordre, est, au contraiie, hors de
pair, parmi les hommes du moyen âge, comme penseur. Il y a
deux grandes familles d'esprits : les philosophes et les poètes;
ceux-ci reflètent et créent; ceux-là s'attachent surtout « aux
choses qui ne se voient pas », calculent, raisonnent et compren-
nent. Or personne, au moyen Age, n'a réuni, chose si rare
dans tous les temps, le sens du réel et le sens de l'abstrait : les
plus grands, Joinville, Froissart, ont eu des dons poétiques;
Philippe de Commines est le premier qui, absolument dépourvu
d'imagination, se soit intéressé à la recherche des causes en
psychologue et en moraliste. De là son infériorité en tant
qu'artiste et son originalité. Il a beaucoup vu d'hommes, de
contrées et de batailles, Venise, Montlhéry, Fornoue, Charles
de Bourgogne, Edouard IV,... mais il ne les a pas regardés, et
il n'en a peint aucun. Le caractère des hommes, le tempérament
des peuples, les conséquences des événements, voilà ce (|ui a
frappé cet observateur curieux de vérités générales, et, dans
toute la force du terme, très intelligent. Des coups joués, sous
ses yeux ou par lui-même, sur l'échiquier de la politique, il a
tiré des leçons et des règles, à l'usage des joueurs futurs, et
celte préoccupation pédagogique, si nettement marquée dans les
I. Pariset Jeanroy, o.c, p. 357. —De mémo, on a dit h tort (Dcliiilowi-, II, p. 22:*)
que « chez Commines, point de confusion, point de désordre, point de digressions
sans fin... » Les digressions abondent au contraire dans les Mémoires, au détri-
ment de la clarté.
332 L HISTORIOGRAPHIE
Mc)tw/irs, est encore une nouvonulo. Kst-rc à dire (luc Coimnines
ait étrun philosophe de premier ordro ? Assiirrincnl non. Qu'il ail
apporh' lc})remier l'esprit de réflexion et de < litiipie dans l'étude
des faits historiques, cela suffit à sa grloire; il faut reconnaître
(jue ni sa morale, ni sa philosophie ne s'imposent à l'admiration.
En politique, il est avisé; comme il a dit (|uelque part du hien,
en passant, de la constitution angolaise et du gouvernement
vénitien, on le loue communément d'avoii- été « le premier de
nos royalistes aristocrates à monarchie limitée ». Ses maximes
morales, applicahles pour la plupart tant à la conduite de la vie
privée qu'au gouvernement des Etats, sont prudentes, pratiques,
mais sans grandeur : s'entourer de bons conseillers et les payer
bien, s'en défier cej)endant, « pratiquer » (corrompre) ceux de
ses ennemis, agir par ruse plutôt que par force, et réussir à
tout prix parce que « ceux qui gaignent ont tousjours l'hon-
neur », tels sont les principaux commandements de la sagesse
de Commines. Ce sont ceux de Machiavel, mais Machiavel les a
condensés en un corps de doctrine, Commines les glisse en dou-
ceur, çà et là, entre parenthèses. Ni systématique, ni jirofond.
Machiavel, théoricien de la politique, en élimine hardiment
l'idée providentielle ; Commines la conserve et l'exagère : le d(»igt
de Dieu intervient continuellement dans son livre pour justilier
les actions les plus condamnables, celles qui ont réussi. Sainte-
Beuve a vu dans les « refrains théologiques » de Commines je ne
sais (juelle ironique hypocrisie; liien à tort : si Commines parle
de Dieu sans cesse, c'est que les impénétrables décrets de Dieu
sont une explication commode du hasard qui, en dépit de la
prévoyance des hommes expérimentés, semble mener les choses
humaines; s'il fait jouer à Dieu des rôles malhonnêtes, c'est
parce que, chrétien fervent, il n'entend rien aux préceptes
moraux du christianisme; — c'est parce qu'il n'aperçoit pas la
contratliclion flagrante (pii existe entre la morale religieuse et
la morale du succès. Moins cynique que Machiavel, il est donc
[)lus médiocre, ci il n'ins|»ir(' pas |tliis de sympathie, cai' il
avait, en même l<'Mq»s qu'une intelligence^ lucide, un cœur sec,
enveloppé d'une triple cuirasse de dédain, de pessimisme et
d irotiie. Son livre, publif' en l.')2i, nCii a pas moins é[é consi-
d(''r('', pendanl |dusieurs siècles, comme utile pour l'éducation
BIBLIOGRAPHIE 333
(les princes, et on <li( que Charles-Quint rappelait « mon Ihv-
viaire ».
BIBLIOGRAPHIE
Les chroniques sunlles ccrils du moyeu ùi.'0 qui luil ultiré d'abord Tatten-
lion des érudits, à cause de leur valeur évidenlc pour l'histoire. L'historio-
graphie du moyen âge est l'objet d'un enseignement régulier à l'École des
Chartes, à l'iicole des Hautes Etudes (Paris) et dans plusieurs l'niversités.
Sur l'histoire et la méthode de ces études, voir les leçons d'ouverture de
MM. S. Luce (lilbliulhcquc de VÈcolc des chartes, 1882, p. 6y,1), A. Moli-
nier {Les sources de Vhistoire de France, dans la Iletue internationale de
l'enseignement, 1893, 1, p. 418, et à part), et C. Merkel (Gli stiuli intorno
aile cronache del média evo considerali ncl loro scolfjimento e net ■présente
loro stato, Turin, 180 tj.
Sur les grandes Collections nationales de Clironiqucs et de Mémoires
relatifs à l'histoire de France (doni Bouquet, Guizot, Buchon, Michaud
et Poujoulat, Société de l'histoire de France, etc.) et à l'histoire des pays
voisins, voir la bibliographie de A. Potthast, Biblioilieca historien medii
œvi, Berlin, 1802-58. Les premiers l'ascicules d'une seconde édition du
célèbre recueil de Potthast viennent de paraître ( 1895). — M. A. Molinier
prépare un Manuel d'iiisloriorjraphie française qui rendra de grands services.
Voir des comparaisons judicieuses, faites entre les grandes chroniques
françaises du moyen âge et les chroniques écrites en d'autres langues vul-
gaires (Dino Compagni, Villani, Muntaner, etc.), par K. Hillebraad, Dino
Compagni, Paris, 1862, p. 327 et suiv.
1. — Sur G AiMAR, voir la critique de l'édition de MM. Th. Dufifus-Hardy
et Ch. Trice Martin. Romania, XVIII, 314. — Sur Wace, voir la critique de
l'édition de M. Andresen, liomania, IX, 594. — Le poème de Benceit a été
publié par M. Francisque-Michel, dans la « Collection de documents
inédits », de I83G à ISU ; cf. Andresen. dans Zcitschrift fur romanischc Phi-
lologie, t. XI, et J.-H. Round, dans English histurical reiiew, 1893, p. 677.
Sur Jourdain Fvntosme et l'auteur anonyme du poème relatif à la con-
quête de l'Irlande, voir l'indication des anciennes éditions et des analyses
sommaires dans V Histoire littéraire, XXIII, 339, 3i-a. Ou trouvera des ren-
seignements sur les poènie< historiques du temps de Henri II Plantagenet
dans l'ouvrage de miss Kate Norgate. qui les a utilisés : Enghind under
the Angevin hings, Londres, 1887, 2 vol.
Extraits de l'Histoire de Guillaume le MarccJtal, dans la Romania, t. XI, 1882,
et dans Y Annuaire-Bulletin de la Société de l'histoire de France, 1882.
M. P. Msyer a publié en 1891 et 1894 les deux premiers volumes d'une
édition complète du poème pour la Société de l'histoire de France.
Une édition critique de l'Histoire de la guerre .sai/Uc d'AMBRoisE, préparée
par G. Paris pour la Collection de documents inédits sur l'histoire de
France, est depuis longtemps sous presse.
Sur les traductions de Tirpin, voir Notices ctExtraitsd(snianiiscrits,XXX.\U,
i"^ partie, p. 31 ; — sur les Brut en prose, Bulletin de la Société des anciens
textes français, 1878, et les travaux de Stengel {Romania, XVI, 154); — sur
le Livre des histoires et le Fait des Romains. P. Meyer. dans la Romania.
XIV.
Sur ViLLEiiARUouiN. commc sur les trois autres grands chroniqueurs,
JoiNViLLE, Fruissart, CoMMiNEs, d'excelleulcs notices, à l'usage des classes.
334 L'HISTORIOGRAPHIE
ont été récemment publiées. Ciluns. parmi les meilleurs de ces recueils.
que nous indiquons ici une fois pour toutes : A. Debidour, Les Chroni-
queurs, Paris, 1892, 2 vol.; A. Debidour et E. Etienne, Les chroniqueurs
français au moi/cn âjc, études, analyses rt extraits, Paris, 1S9.'); — Extraits
des chroniqueurs français, par G. Paris et A. Jeanroy, Paris, 1892; —
Extraits des chroniqueurs français du moijen àqe, par L. Petit de Julie-
ville. Paris. 189;î. — Cf., sur nos grands chroniqueurs nationaux, les essais
de sir .T. Fitzjames Stephen. dans ses lïora^ sabhatieœ, Londres, 1891.
— Sur Robert de Ci.ahi, Rornaiiia, VIIL 462. — Sur Hemîi de Valenciennes,
Romania. XIX. 015. — Sur I'Anonyme de Bétiiune, Notices et Extraits des
manuscrits, XXXlV, 1''- partie, p. 363, et Revue historiciue, L, 63.
11. — Sur Pierre DE \,\sr,Ti)Fi\ ^[()numenta (ierniaiii;v historica, Scj'iptores,
XXVIll. 65-7. — Sur Philippe Mousket, ibid., XXVI, 718, et Notices et Extraits,
XXXll, 1™ partie, j). 56, 63 et suiv. — Sur Gni.LArME Guiart, Histoire litté-
raire, XXXI, 104. — Sur Geoffroi de Paris, Historiens de France, XXW, 82,
et Mémoires de /'.4c. des inscr., Savants étrangers, X, 281-90. • — • Sur les
poèmes relatifs à Gharlcs d'Anjou, roi de Sicile, C. Merkel, dans les Atti
de l'Académie des Lincei, 1888.
Sur les petites chroniques françaises du xiii'' sièch», Histoire littéraire, XXI.
Sur Beai'doin d'Avesnes, J. Heller dans Neiies Archiv , YI, 129; cf.
Archives de l'Orient latin, I, 2.")6, et Chronique normande du XIV° siècle, par
A. et E. Molinier, Paris, 1882, p. lu. — Brève énumération des prin-
cipales chroni(jues wallonnes dans H. Pirenne, Bibliographie de l'histoire
de Belgique, Gand, 1893, p. 148 et suiv.
Sur le MÉNESTREL, voir l'édition de M. de Wailly : Récits d'un ménestrel
de Reims au XHI" siècle, Paris. 1876. Cl*. Romania, VIII, 129 (Sur un nouveau
manuscrit des Récils).
Sur JuiNViLLE, voir les livres classiques, ci-dessus indiqués à propos de
Villehardouin. Ajouter : Jean de Jolnville, L'homme et l'écrivain, par
M. H.-Fr. Delaborde. dans la Revue des Deux Mondes, 1"' déc. 1892.
Le même auteur vient de publier un ouvrage considérable : Jean de Join-
rille et les seigneurs de Jolnville, Paris, 1894.
Sur les man<iscrils de Guillaume de Tyr en français et des continua-
tions, L. de Mas-Latrie. Chronique d'Emoul et de Bernard le Trésorier,
Paris, 1871, CI', les travaux de P. Richter, dans les M'dtheilungcn des
Instituts fur œstcrreichische Geschichlsforchung, XIII et XV.
Sur l'édition des Gestes des Chipvois : Romania, XVlll, o28. — Sur Phi-
lippe DE Novare (naguère appelé, à tort, Philippe de Navarre), Romania,
XIX, 99". — Sur la Chronique de Marée en français, Romania, XYIII, 351.
Sur Hayton, Histoire littéraire, XXV, 479 ; B'ibl'iothéque de VÉcole des chartes,
1874, p. 93; J. Delaville Le Roulx, La France en Orient au XIV'^ siècle.
Paris, 1886, p. 6'..
m. — Sur la Prise d'Alexandrie, voir i'éd. de ce {)oème publiée par
iM. de Mas-Latrie i>oiir la Société de rUrienl lalin. Gènes, 1877. Sur G. de
Maciiaut, Romania, XXII, 275.
Le poème de Cuvelier a été publié pour la première fois en 1839 par
Charrière, dans la Collection de docunuuits inédits, en 2 vol.
Le poème de Ciiandos a été publié par M. Francisque Michel. Le Prince
Noir, poème du héraut d'armes Chandos, Londies et Paris. I8S3.
Sur Jean d'Outremeuse, Chronique et Geste de Jean des Preis, dit d'Oulrc-
meiise, j)ubl. par St. Bormans, introduction et fables, Bru.xelles. 1887.
Sur le Miroir historial de .Ievn de Noyal, A. Molinier, dans V Annuaire-
Bulletin de la Société de l'Histoire de France, 1883, p. 216.
BIBLIOGRAPHIE 335
Sur les Gmndc<! Chroniques de Flandre et sur l'abrégé de BEAfnouiN
n'AvESNES, voir Kervyn de Lettenhove, Islorc et croniques de Flandre,
Bruxelles, 1879-80, 2 vol. Cf. A. et E. Molinier, Chronique normande
du XIV siècle, Paris, 1882, p. i.vi.
La Chronique parisienne de 1310 à 1339 a été publiée, en 188u, au tome XI
des Mcinoircs de la Sociélé de l'histoire de Paris et de V Ile-de-France, par
M. Hellot. — Chronique normande du XIV° siècle, publ. par A. et E. Moli-
nier, Paris, 1882 (Soc. de l'histoire de France). — Chronique des quatre
premiers Valois, publ. |)ar S. Luce, Paris, 18G2 (Soc. de l'histoire de France).
Sur PiEUUE d'Orc.emon'I', Bihliothèque de CÉeole des chartes, 18iO-18H
p. oG, et I8'.I0, p. 107. — M. Polain a donné en 1863 à Bru.xelles une édition
des Vrayes Chroniques de Jean le Bel, en 2 vol. — Sur Froissart, voir les
ouvrages cités à propos de Villehardouin, qui donnent la bibliographie com-
plète. Ajoutez les articles publiés dans les revues à l'occasion du livre de
jyjme Darmesteter (1894), dont le meilleur est celui M. H.-Fr. Delaborde,
dans Le Correspondant du 10 janvier 1893.
IV. — Sur les historiens et les chroniqueurs de la cour de Bourgogne,
Jean Mansel, etc., voir O. Richter, Die franzôsische Lileratur am Hofe der
Herzôqe von Burgtind, Halle a. S., 1882. — La chronique de Cochon a été
publiée en 1870 par M. de Beaurepaire. — De celle de Jean de Wavrin,
il y a deux éditions; la meilleure est celle qui se trouve dans la Collection
du Maître des rôles (Rolls Séries), Londres, 186^-1891, 5 vol.
Sur le Livre des faits du maréchal Boucicaut, J. Delaville Le Roulx.
La France en Orient au XIV^ siècle, Paris, 188(J, p. 212.
La Chronique du bon duc Loys, a été éditée par M. Chazaud, Paris, 187G
(Soc. de l'hist. de France). Cf. Delaville Le Roulx, op. cit., p. 110.
Sur l'autorité de la vie du Connétable par Guillaume Gruel, Bibliothèque
de rÉcole des chartes, 1880, p. 525, 1887, p. 2Î8.
Sur Berry et Chartier, voir les articles qui sont consacrés à ces écrivains
dans la Grande Encyclopédie. — Sur l'historiographe de France Jean Castel,
voir École française de Rome. Mélanges d'archéologie et d'histoire, 1895. p. lo;;.
Les œuvres de Cuastellain ont élé publiées en 8 vol. par M. Kervyn
de Lettenhove, Bruxelles, 1803-1806. — Gautier, fds naturel de George
Chastcllain, présenta en 1524 à la reine de Hongrie une copie complète des
écrits historiques de son père, dont nous n'avons qu'une partie. Elle n'a
pas été retrouvée jusqu'ici. Peut-être l'exemplaire qui fut fait pour Charles-
Quint se retrouvera-t-il unjourdans quelque bibliothèque d'Espagne.
Sur Olivier de la Marche, comme chroniqueur, H. Stein, Olivier de la
Marche, Bruxelles, 1888, p. 109 et suiv.
Le manuscrit original des Mémoires, ofTert à Charles VI par Salmon, est
à la Bibliothèque nationale. Voir Bibl. de CÉcole des chartes, 1889, p. 10,
573, et 1890, p. 97.
Sur les éditions des « Vigiles » de Martial d'Auvergne, des « Mémoires a
de Pierre de Fénin, du Bourgeois de Paris, de Monstrelet, de Mathieu
d'Escouchi, de Jacques du Clerq, d'OLiviER de la Marche, etc., des deux
CousiNOT, etc., qui ont été pour la plupart procurées par la Société de
l'Histoii-e de France, voir G. du Fresne de Beaucourt, Histoire de
Charles VII, t. I, Paris, 1881, p. lx-lxx.
Sur XoiiL de Fribois, Romania, XIX, 004.
M. B. de Mandrot a publié le t. I*^"" d'une édition de la Chronique de
Jean de Rove, Paris, 1895. — VHisfoire de Gaston IV, comte de Foix, par
G. Leseur, a été publiée par H. Courteault, Paris, 1893-1890, 2 vol.
Sur Philippe de Commines, cf., ci-dessus, les ouvrages classiques qui sont
cités à propos de Villehardouin, et les répertoires bibliographiqu es.
CHAPITRE Vil
LES DERNIERS POÈTES DU MOYEN AGE
Les Conteurs. Antoine de la Salle.
/. — La poésie au X/P siècle.
Vers le temps de ravèiiemeiit des Valois (1328), un cliuii-
gement profond se produisit dans la poésie française. M. Gaston
Paris arrête à cette date l'histoire de la littéi-atun^ dans le
moyen àg^e proprement dit, et appelle la période suivante (jus-
qu'au commencement du xvi* siècle) une époque « de transi-
tion qui va du vrai moyen âge k la llenaissance- ». Il est certain
que tous les genres et tous les cadres poétiques ipii avaient
fleuri du xi" au xni° siècle, semblent (ou! à fait morts, ou du
moins en pleine décadence au commcncenieni du règne des
Valois. La poésie narrative tari! al(»rs à peu ju'ès complè-
tement; tandis (pic l.i piK'sic Ivriipic revèl des formes toutes
nouvelles, où ellr houvc un (lévelo}i}temenl inipr<''vu. La bal-
lade, le rlinnt rouai, le rondc.ni, le lai à douze sirojilies furent
les cadres favoris du xiv" siècle cl ^w xv". Les cli.iiisonniers
de l'âge précédcnl ciM'.iicnt cu\-mcnics leurs formes cl les
variaient <à leur ;jiiise; celle \;iri<''l('' p.iriil ;"i leurs su<'cesseurs
trop libre cl |tres(pie rusli(pie; on ne \(»ulul plus goùler (|ue
1. Par M. Pi'lil di' Jullc\ illc. iirofosscur à la Facnlir' .lo> I^cllros il<> Paris.
1. La iUléralure française au moyen <if/p. Paris Haclictlf, IS'.io. -i' M., p. m).
LA POÉSIE AU XIV SIÈCLE 337
les formes fixes, tout en se plaisant à les conipliquei" à l'infini
jiar mille difficultés surprenantes, qui à la fin firent qu'une
})ièce de vers ressembla à une pièce d'orfèvrerie très compli-
quée, et que le poète, de plus en plus, prit [)our inspiration
une habileté purement mécanique'.
Cette réforme eut du bon, toutefois; elle coupa court aux
poèmes en trente mille vers; et quand on vient d'achever i9ra<-
douin de Sebourg, aussi long qu'une Iliade suivie d'une Odyssée,
on constate avec joie qu'un clidnt rouai n'a jamais plus de
soixante vers; une ballade, moins encore. Mais rien n'est plus
long' qu'un sonnet, quand il n'y a rien dedans ; et ce fut trop
souvent le cas pour ces menus poèmes. En outre les poètes,
réduits aux petits cadres, s'en vengèrent en multipliant les
tableaux. Plus d'un poète du xiv" siècle, en n'écrivant guère
que des ballades, nous a laissé quatre-vingt mille vers. Quoique
prolixes à leur façon, ils nous intéressent néanmoins, non pas
toujours par leur talent poétique, dont la verve est intermit-
tente, mais par mille témoignages curieux qu'ils nous pro-
curent sur la vie de leur temps, sur les idées, les sentiments
et les mœurs de la société qu'ils ont amusée, instruite ou
charmée; enfin sur leur propre personnalité.
Car, avec le xiv*^ siècle, voici une grande nouveauté dans
l'histoire littéraire. Jusqu'ici les œuvres poétiques sont ano-
nymes, ou, si l'auteur s'est nommé, son nom est tout ce qu'on
sait de lui. Quand on prouverait un jour que Turoldus est
l'auteur de la Chanson de Roland, l'histoire de l'épopée n'en
serait pas beaucoup éclaircie. Presque tous les trouvères du
xn*" et du xni" siècle, anonymes ou nommés, sont éiïalement
des inconnus pour nous. Mais, enfin, avec les poètes du xiv^ siècle
la personnalité des auteurs apparaît dans leur œuvre ; et nous
savons assez leur histoire, quoique encore bien incomplète,
j)Our saisir le rapport qui est entre l'auteur et son œuvre. Ainsi
Guillaume de Machaut s'est fort souvent mis en scène dans ses
1. « Vray est, dit Etienne Pascjuier. dans ses Recherclies de la France (édit.
de 1723, p. 09o), que, comme toutes clioses se changent selon la diversité des
temps, aussi ajirès que nostre poésie francoise fut demeurée quel<iucs longues
années en friche, on commença d'enter sur son vieux tige certains nouveaux
fruits au paravant incogneusà tous nos anciens poêles :re furent ctiants royaux,
ballades et rondeaux. ■■ Il y faut joindre le lai à douze strophes, tout difTérent du
lai ancien à forme libre.
Histoire de la i.anoue. II. il
338 LES DERNIERS POETES DU MOYEN AGE
poésies ; et ce ne sont pas seulement ses sentiments qu'il y
exprime, c'est sa vie qu'il y raconte; et même (chose bien
nouvolle) il y point quelquefois le milieu où il a vécu.
Guillaume de Machaut. — Guillaume de Machaut naquit
vers 1300. Lui-même raconte qu'il fut trente ans secrétaire du
roi de Bohême tué à Crécy en 1.3i6. Pouvait-il avoir moins
de seize ans lorsqu'il fut attaché à ce prince? D'autre part, le
petit roman d'amour dont il fut le héros, très mûr déjà, mais
non tout à fait décrépit, se place en 1.3G3. Il aurait eu alors
plus de quatre-vingts ans, si l'on en croyait les biographes qui
le font naître (sans preuves) en 1282.
Son illustre patron, Jean de Luxembourg, fils de l'empereur
Henri YII, et roi de Bohême du chef de sa femme, vrai cheva-
lier d'aventures, courut, pendant vingt années, l'Europe du
Niémen à l'Océan, et finit par rencontrer ou plutôt chercher la
mort sur le champ de bataille de Crécy (le 26 août 1346). Tout
dévoué à la France (il avait marié sa fille au duc de Normandie,
plus tard Jean le Bon), Jean de Luxembourg ne voulut pas sur-
vivre à la défaite des Valois. Devenu aveugle depuis quelques
années, avait-il pris en dégoût une vie désormais monotone et
décolorée? Ou bien, saisi d'un sombre enthousiasme, })référa-t-il
la mort à la honte d'être vaincu? Ce sentiment paraît étrange à
une époque où la guerre était encore chevaleresque, où un
vaincu, s'il s'était bien battu, ne s'estimait pas inférieur au
vainqueur. Jean de Luxembourg pensait-il autrement? Quand
il vit commencer la déroute, il se lit attacher sur son cheval,
et à quelques compagnons fidèles; et tous ensemble, se ruant
au plus épais des ennemis, périrent jusqu'au dernier.
J'en veux un peu à Guillaume de Machaut d'avoir laissé à
Froissart l'honneur de raconter en prose et en vers cette
héroïque folie. Du moins Guillaume avait fidèlement suivi son
maître jusqu'en Pologne et jusqu'en Russie (quoique |»eu
militaire lui-même, il l'avoue), à travers vingt batailles et cent
tournois. Mais après la mort du roi de Bohême, il renonça aux
aventures; il avait, quoi(|ue simple clerc, non engagé dans les
ordres, une piéjjcudc canoniale à Reims; il vieillit doucement
en Champagne, cultivant la poésie et la musique, et à ce double
titre admiré de ses contemjiorains cominc un iii.iître.
LA POÉSIE AU XIV' SIECLE :}39
Après le roi de Bolirnie, deux autres princes ont tenu mie
place importante; dans la vie de notre poète : Charles III, roi
de Navarre, et Pierre de Lusignan, roi de Chypre. Le premier,
que nous appelons Charles le Mauvais, n'est pas populaire
auprès de nos historiens. Mais parmi les contemporains, beau-
coup ont adoré ce prince séduisant, prodijiue, beau parleur.
Guillaume lui dédia d'abord le Ju(jement du roi de Navarre, un
poème tout rempli de subtilité g^alante, où les lecteurs de ce
temps-là trouvaient un plaisir inlini, (jui nous surprend aujour-
d'hui. Quoique l'amour soit à peu près le même dans tous les
temps, la manière de deviser agréablement de l'amour diffère
beaucoup selon les temi>s. La notre ennuiera un jour; et nous
vivrons peut-être assez jioui" le voir.
Comme le Décamcron (h' Boccace, composé vers la môme
époque, le JiKjemcnt du roi de Navarre s'ouvre par une descri[t-
tion de l'effroyable peste qui ravagea l'Europe en 1.348; ces
pages offrent un mélange singulier de souvenirs classiques, sans
vie et sans vérité, et de traits frappants, faits de choses vues et
observées. Etrange début d'un poème galant! Mais de tout temps,
au lendemain des grandes catastrophes, l'humanité s'est reprise
avec plus de fureur à la vie et à la joie.
Quand le roi Jean fit jeter en prison (o avril 1.356) le roi île
Navarre, son gendre, qu'il accusait, non sans motif, de conspirer
contre lui, Guillaume <le Machaut, fidèle au malheur, adressa au
prisonnier un long poème intitulé Confort d^ami (ou Consola-
tion amicale). Je ne sais si l'ien console un prisonnier; mais il
y a dans le Confort des vers assez éloquents sur la soumission
absolue aux volontés de la Providence : et il s'y trouve aussi
des choses délicates. Séparé de sa jeune épouse (Jeanne de Ei-ance
avait quinze ans), Charles le Mauvais pleurait ses amours encore
plus amèrement que son trône. Guillaume lui enseigne que tout
est doux dans l'amour, même ses peines; et ({u'il vaut mieux
aimer et souffrir que de ne pas soulïrir en n'aimaiit pas. Tu la
pleures perdue, dit-il. Voudrais-tu l'oublier? Et ces sentiments
sont exprimés avec grâce, quoiqu'un peu trop longuement, car
Guillaume de Machaut sut quelquefois écrire, mais il ne sut
jamais se borner.
La prolixité, mêlée tro[> souvent i\o prosaïsme, est aussi le
340 LES DERNIERS POETES DU MOYEN AGE
j»rincij»;il (l(''faiil dti loiii; |)(iriii(' iiililuli'' l.i Prisf d' Ale.rdndrio \
lo(jii(^l. SDUs ro ii(»in iiK'xnrl. est oiic liisloiro mal itropoi*-
tionncc (hi roi (!(' (.hyin'e PiiM're l'"' de TjHsiuiian. (^o princ(\
aml)iti«Mix et harili, rtounanf dans sa pclilo île, rêva de faire
revivre ses droits sur les Lieux Saiiils. Il visita tontes les cours
(ri'lurdix', clierchaiil |tarl(>nl des veiiiienrs an Saint-Sé[)nlcre
asservi: il fut partout fèl('\ Ion*'', (•(unhh' de promesses; mais
persomie ne partit. Avec une petite Hotte (pi'il obtint des Véni-
tiens, il lit voile vers .\le\andrie, «pi'il (Muporta par sui'prise (le
10 octohre 136^)). Mais le lendemain il dut aliandoimer sa con-
quête éphémère. Trois ans plus lard, il périt, assassiné |)ar ses
propres frères. Ouillaume de Mâchant entre[)rit de raconter en
vers l'histoire de cet aventurier couronné; son poème abonde
en détails historiques intéressants. Il a très bien fait sentir com-
ment les princes de l'Europe, voulant d<' bonne volonté la croi-
sade, ne [touA'aient absolument plus la faire, tant les conditions
de la vie étaient changées depuis saint Louis, et tant s'étaient,
peu à peu, étendus et compliqués les intérêts politiques et
commerciaux. D'ailleurs le style d(> (iuillaume de Mâchant
dans la Prise (V Alexandrie est g-énéralement |)lat et jirosaïque,
sauf en certains passai;es où l'intérêt trajiique <les faits soutient
le stvle chanc(dant de l'aulcMn- (comme le récit de l'assassinat
roval). Mais plus l'histoire se dégaereait de l'épojjée, devenait
loule politi(pie, moins il convenait de l'écrire en vers. Le
poème dont nous parlons fut la dernière tentative importante
en <•(' genre (avec le long poème de Guvelier sur Duguesclin,
(pii n'est qu'une i)iograplHe pauvrement linu-e). Les premiers
essais de Kroissart virent le i(»ur à la mènu^ épiupie, et le grand
succès {\i\ sa c/ironiqne Iranclia définitiv(Mn<Mit les hésitations du
goùl public en fa\eur de la pr-ose. L^r(»issart lui-même avait très
]»robablement (''crit s<'s premières pai:('s d'histoire en vers.
Mieux ins|tir('', loiil en reslani poète pour c('d('brer l'amour, il
\(»ulul n être (pic prosateur poui' conter l'histoire de son siè(de;
et Ihisloire, après lui, s'(''crivit en prose ex(dusivement.
L'ouvrage le moins oubli('' de (iuillaume de Mâchant est le
Voir (fit {Histoire vrair)^ im roman d anioin' eu \eis *. Et sans
I. Kn '.IIKIO MTs (11- liiiil syllaho: rr piiriuc fui ((imiKisi- vits IlilO.
1. Va\ '.IOIMI \c|-s (le (livcl'SC- Mir^urc^. MM'C Ici I fi'> cil prosc.
LA POESIE AU XIV SIECLE 341
nous faire un armuniml, de co tiliT, usurpé souvent, nous
croyons en efîet que le Voir dit est une « histoire vraie » au
moins dans son fond, qui d'ailleurs est peu de chose.
Donc en rautomne de 1302 Guillaume de Machaul, |)his (pie
sexagénaire, fort i^outteux, et à peu près horgne, reçut un m(\s-
sage galant d'une helle inconnue, qui, sans l'avoir vu jamais,
lui écrivait son amour :
Celle qui onques ne vous vit Car pour les biens que de vous dit
Et qui vous aime loiaument, Tous li mondes comnmnement,
De tout son ouer vous fait présent; Conquise Tavez bonnement.
Et dit qu'a son gré, pas ne vit Celle qui onques ne vous vit
Quant véoir ne vous puct souvent Et qui vous aime loiaument
Celle qui onques ne vous vit De tout son cuer vous fait présent.
Et qui vous aime loiaument.
Et ne nous hâtons pas de faire honneur de ce rondeau à la
vanité du poète. Les hommes célèhrcs ont des [)rivi]èges que la
vieillesse ne prescrit pas. Jean-Jacques Rousseau, Bernardin de
Saint-Pierre, Gœthe, Chateaubriand, Lamartine ont reçu beau-
coup de vers de ce genre.
Guillaume de Mâchant répondit bien vite à ce joli message;
une correspondance galante, moitié en vers, moitié en prose,
s'établit entre le poète et sa jeune admiratrice. Celle-ci prie
qu'on corrige ses vers, et qu'on les lui mette en musique. Guil-
laume de Machaut répond tantôt en amoureux, tantôt en pro-
fesseur; il met son cœur aux pieds de la belle; et puis, le pédan-
tisme luagistral reprenant peu à peu ses droits, il lui écrit :
« Les deux choses que vous m'avez envolées sont très bien
faites a mon gré; mais si j'estoie un jour avec vous, je vous
diroie et a}»renroie ce que je n'apris onques a créature, par quoi/
vous les fériés mieus. »
Enfin, après de longs mois d'une correspondance de plus en
plus enflammée, où les plus jolis vers, notons-le bien, appartien-
nent sans nul doute à la demoiselle inconnue, ceux-ci par
exemple :
Or soit ainsi com Dieus l'a ordené!
Mais je vous ay si franchement donné
Moy et m'amour, que c'est sans départir;
El s'il convient m'ame du corps partir,
Ja ceste amour pour ce ne fmera ;
Après ma mort m'ame vous aimera.
342 LES DERNIERS POÈTES DU MOYEN AGE
i'(\s (l(Mi\ sini!iiIi(M-s amoureux so roncontivrent, sous prétexte
(l'un pèlorinaiio; car lo xiv'" siècle excellait à iiKMer, dans son
âme complexe, les choses saintes avec les profanes. La première
entrevue est contée avec un accent de passion sincère assez
l'are dans celte poésie courtoise du moven àae, où d'ordinaire
Tamour est traité comme un art, plutôt qu'exprimé comme un
sentiment. Un amoureux est timide à tout âge, et davantage'
peut-être (juand il n'est plus jeune, à moins d'être bien sot :
Je n'os onqucs si granl frisson...
Mais mon cuer et mon corps ensemble
Trembloicnt plus que fueille de tremble.
Et toutefois quelle dame fut jamais plus rassurante :
Vescy mon cuer; se je povoie,
Par ma foy, je le metteroie
En vostre main, pour l'emporter.
Elle avait dix-liuit ans, doux visag-e, œil riant, couleur blanche
et vermeille; taille fine, élancée; démarche de reine; enfin tout
ce qu'il faut pour ensorceler un vieux poète. Mais en dépit de
l'art délicat, raffiné même avec lequel Guillaume de Machaul
a su envelopper les choses, son roman ne met en scène que la
froide coquetterie d'une fille vaniteuse aux prises avec la ])assion
sans esp(jir d'iui vieillard sans dignité. Qu'on ne dise pas que
nous touchons avec des mains trop brus(jues et trop rudes à
des choses si complexes. Tout amour platonique n'est pas chaste
pour cela, et celui-ci, qui se prétend innocent, est trop crûment
sensuel pour garder cette blanche ani'(M)le. Ij'auianle de (luil-
laume avait sans doute lu Pétrarcjue, el j'imagine «pie dans sa
petite tête folle (die a conçu raudiition de jouer le l'ole de
Laure, mais nous ne lui ferijus pas riioiuieur de les comparer.
La Laure de Pétrarque fut une femme irréjiroc diable. Notre
Laure chanqteiioise a pu sauvegarder, en gros, sa verlu; mais
elle n'a pas préservé l'intégrilé de sa pudeur. Je renvoie au texte.
Ce (pii me chocpie le [dus dans le récit de ces éd ranges amours,
c'est (pi'ou V \<)il, sure\(il(''e au deiiiier |ioiul, la vanité fémi-
niue qui \(Mil une |dace à ton! |Hi.\ dans le Ii\re d un |>oèle
célèbre. Guillaume a soin de nous le dire : c'est sa dame (pii
veut absolument (ju'il l'aconl*' leurs amours :
LA POÉSIE AU XIV" SIÈCLE 343
Ma dame vuet qu'ainsi le face,
Sus peine de perdre sa grâce,
Et bien vuet que chascun le sache,
Puis qu'il n'i ha vice ne tache.
Le roman de Guillauine do Mâchant finit, comme beaucoup
d'autres, par un mariage; mais ce n'est pas lui qu'on épousa.
Ce dénouement termina le poème, sans mettre fin, peut-être, à
ces amours semi-littéraires. Un rondeau, isolé dans l'œuvre,
conjure une dame (la môme dame sans doute) d'aimer fidèle-
ment « son mari comme son mari », et le poète « comme son
doux ami ».
On avait cru jadis que l'héroïne du Voir dit n'était rien de
moindre qu'Ag-nès de Navarre, sœur de Charles le Mauvais. Il
faut en rabattre un peu : Paulin Paris a déchiffré l'énig^mc ;
cette belle s'appelait simplement Perronne d'Armentières, d'une
famille noble de Champagne. Son aventure fut assez connue,
selon son désir, pour qu'Eustache Deschamps ait cru pouvoir,
à la mort de Guillaume, adresser à Perronne une ballade de
consolation .
Au milieu d'insupportables longueurs le Voir dit renferme
des parties intéressantes, originales, des traits personnels, et,
comme on dit aujourd'hui, des choses vécues. Si la langue en
était moins vieillie et la prolixité moins fastidieuse, il pourrait
plaire encore aux amateurs de psychologie romanesque. J'avoue
que je ne le goûte pas sans beaucoup de réserves : la complexité
un peu maladive des sentiments et l'innocence douteuse de leur
sensualité clandestine me déplaisent et m'inquiètent. C'est de la
poésie de décadence. Comme Sainte-Beuve, après avoir lu les
lettres de Gœthe et de Bettina, l'on a envie de conclure : a Pour
purger notre cerveau de toutes velléités chimériques et de tous
brouillards, relisons, s'il vous jdaît, la Didon de Y Enéide. »
Philippe de Vitry. — Philippe de Vitry \ Champenois,
fut regardé dans son temps comme un grand poète et un musi-
cien éminent. Pétrarque, en 1-350, lui écrivait même : Tu poêla
nunc unicus Galliarum. De cet « unique poète français » il nous
reste aujourd'hui trente-deux vers. Car YOoide moralisé qu'on
1. Né le 31 octobre 1291; mort le 9 juin 1361, évêque de Meaux, après avoir
été chanoine, pourvu de six prébeniles, et maître des requêtes en l'hôtel du roi.
344 LES DERNIERS POETES DU MOYEN AGE
lui attribua peinlant quatre siècles, sur la foi d'une note erronée,
ne lui a})parliont pas. Il est vrai que ces trente-deux Acrs, les
Dits de Franc Gonfhicr, ont joui longtemps d'une célébrité pro-
digieuse.
Franc Gonthier est un bùclieion (|ui sur la lisière du bois où il
travaille, fait un repas rustique de fromaiie, de pommes et d'oi-
gnons, avec Hélène sa femme; tous deux sont jeunes, aimants,
heureux; le ciel bleu leur sourit, et les oiseaux chantent sur
leurs têtes. Le repas fini, sa femme embrassée. Franc Gonthier
rentre au bois, et, en abattant un chêne, remercie Dieu de son
bonheur; et le poète qui l'entend s'écrie : « Un esclave de cour
ne vaut pas une maille, mais Franc Gonthier vaut mieux qu'or
et pierres précieuses. » Cette petite pièce eut un merveilleux
succès, provoqua des réponses, des contradictions; Nicolas de
Clamanges la traduisit en latin ; Yillon la réfuta dans les Con-
tredits de Franc Gonthier, ballade au refrain railleur, où le
pauvre poète soutient que la misère (il s'y connaissait) ne fait
pas le bonheur; mais que la richesse y contribue fort :
Il n'est trésor que de vivre a son aise.
La lettre latine de Pétrarque à Philippe de Vitry est curieuse :
il y raille l'attachement du poète pour Paris, qui déjà, au
jny" siècle, émerveillait les imaginations. Un ami de Jean de
Jandun, philosophe scolastique, ne lui éciivait-il pas (en 1323)
dans le jargon de l'école : « Etre à Paris, c'est être, au sens
absolu du mot [sitnplicifer); être ailleurs qu'à Paris, c'est exister
relativement {secundnm r/uid). » Cette idolâtrie irritait Pétrarque :
« Celui qui n'a vu qu'une seule ville, cette ville fut-elle Paris,
n'a rien vu », (lit-il ; et il riiille dducement son ami « trop charmé
du murmure des Ilots de la Seine, d'avoir cru que le soleil .se
lève et se couche entre les prés Saint-Germain et la colline
Sainte-Geneviève ».
Chrétien Legouais. — Jj Ovide moralisé, si longtemps
attribué à Philippe de Yitry, est l'cruvrc d im inconnu, Cliréti(Mi
Leg'"Ouais, de Sainle-Morc près de Uroycs ', à (jui (dlr fui com-
1. Eiislaclio Dosflianips l'.i niiiuinc il.ni^ une liallailc sur les Champenois
célèbres. Sur Chrélien L('f,'Ouais cl sun jiucnic, voir tome 1, i)age 248.
LA POÉSIE AU XIV' SIÈCLE 345
mandée, croit-on, par la reine Jeanne de France, femme de
Pliilippe le Bel. C'est beaucoup de soixante-dix mille vers pour
traduire \o9, MétamorpJtoscn, qui n'en ouf i^uèi-c plus de dix mille.
Mais il fallait ajouter bien des choses à Ovide pour le rendre
('difiant.
Chrétien resserre le récil, et dévelopix' surtout la moralité,
qu'il y coud bien ou mal. 11 est vrai que les digressions sont par-
fois intéressantes. Par exemple, à propos de Pythagore, qui
défendait de tuer même les bêtes, il écrit, sur la légitimité du
droit de punir et sur l'efficacité de la }ieine de mort, des choses
sing-ulières et hardies qu'on ne s'attendrait guère à trouver dans
un poème du xiv" siècle. Ailleurs il exhale contre les abus de son
temps une satire pleine d'âpreté. Le procédé (|u"il emploie, selon
le gfoùt du moyen Age, tend à tout expliquer par le symbolisme
et l'allégorie, et permet de tirer même des Mélaiiiorj)lioses, toutes
sortes de leçons auxquelles Ovide n'avait pas songé.
Son poème fut le dernier g-rand effort quait tenté le moyen
âge pour plier aux idées chrétiennes l'antiquité, qu'il idolâtrait
sans la bien connaître et sans la comprendre. Dès la fin du siècle,
on commença de goûter plus sainement le passé; on s'aperçut
que les anciens étaient plus éloignés et ])lus différents des
modernes que le moyen âg:e n'avait cru; on prit conscience du
profond changrement social, politique et religieux qui séparait
notre civilisation de la leur. On comprit (ju'il fallait surtout
chercher chez eux la perfection artistique et la suprême beauté
des formes, hltumauisine naquit, cette adoration littéraire et
artistique de l'antiquité, qui réveilla chez beaucoup d'esprits une
sorte de paganisme. Du moins nul ne s'avisa plus de demander
à des païens, ni surtout à Ovide, des leçons de morale évangé-
lique et de religion chrétienne.
Jean Froissart. — Jean Froissart fut poète avant d'être
historien ; et même il composa des vers jusque dans sa vieillesse.
Ne peut-on dire aussi que les Chroniques renferment, en prose,
toutes les qualités qui font un vrai poète? Il y manque seulement
la rime et la mesure, qui ne sont pas la poésie.
S'il n'était le premier prosateur du xiv^ siècle, et peut-être le
seul, les jolis vers de Froissart auraient plus de célébrité. Quoi-
qu'il ne soit exempt d'aucun des défauts du temps, la prolixité
34G LES DERNIERS POETES DU MOYEN AGE
dans les mots, la jiaiivroté dans los idées, l'abus de ralléerorie,
tro[) ji^oùtée de ses contemporains, mais aujourd'hui fastidieuse;
enlin le prosaïsme, non pas continu, mais trop fréquent, du
style; Froissart du moins compense ces défauts, mieux que
beaucou]» d'autres poètes plus vantés, par des qualités char-
mantes : la délicatesse des sentiments, la grâce dans l'expression,
une certaine fraîcheur d'àme, avec beaucoup d'esprit naturel.
Son premier poème est intitulé F Epuiptle amoureuse {[^x. petite
épine d'amour); c'est une autobiogrraphie en vers ', où il raconte
son enfance et sa jeunesse et le premier éveil de son cœur. Qu'y
a-t-il de vrai dans ce gentil roman? Nous n'en pouvons rien
savoir. Les poètes sont de charmants menteurs quand ils par-
lent d'eux-mêmes, surtout quand ils mettent en scène leurs pre-
mières années et leurs premières amours. Froissart adolescent
aima passionnément une belle jeune fille de Yalenciennes, d'un
rang un peu supérieur au sien. Encouragé d'abord, par caprice
ou par coquetterie, il fut dédaigné ensuite; on é[tousa un pré-
tendant ])lus riche, et le pauvre amoureux, s'il faut l'en croire,
faillit mourir de chagrin et ne se consola jamais : « Jamais plus
aucune n'aimai — ni n'aimerai quoi qu'il advienne. — N'est
heure qu'il ne m'en souvienne — vous avez été la première, —
aussi serez-vous la dernière. »
Dans le Jin/sson tir jriniesse, écrit quatorze ans plus tard, il
confesse : Que la plaie est encore si tendre, — qu'un seul
penser la renouvelle, — il me semble encore que je vois — son
doux regard.
En 1360, Froissart, âgé de vingt-trois ans, quitta Yalenciennes
et passa en Angleterre. Il présenta à la j'eine Philippe de Hai-
naut, sa compatriote, femme d'Edouard 111, une histoire en vers
des « guerres et aventures » depuis la bataille de Poitiers. On a
contesté que ce livre, aujourd'hui |>er(hi, fût en vers; mais Frois-
sart (h'I expressément qu'il l'avait rimé. Plus tard, mieux inspiré,
il écrivit les Clironif/ties en prose. Mais le goût de l'histoire en
vers florissait encore en 13G0; la Prise de Constantinople de
(iuillaume de Mâchant est de l.']70; et comme nous l'avons dit
|ihis haut, c'est |»r()bal)h'iuent riiunieiise succès des Chroniques
\. En il '.12 vcTs (lo ilix svll.ilios.
LA POÉSIE AU XIV^ SIÈCLE 347
(lo Froissart qui détacha les contemporains du goût de l'histoire
en vers. C'est hien en qualité de [»oète que Froissart fut présenté
à la reine; c'est en la même qualité qu'il demeura attaché neuf
ans à sa personne, « la servant », comme il dit lui-même, « de
beaux dictés ' et de traités amoureux » qui, sans doute, ne j»ou-
vaient être que des vers. La bonne reine, comme beaucoup de
femmes très vertueuses et môme très sérieuses, aimait fort les
lectures frivoles; sa fille, Isabelle, mariée au sire de Coucy; sa
bru. Blanche de Lancastre, protectrice de Chaucer, partageaient
le goût déclaré de la reine pour les « vers d'amour ». Mais, dans
le même temps, Froissart formait le premier dessein de sa
grande histoire et commençait ses voyag-es « d'enquête », cher-
chant sur les lieux mêmes la vérité des faits, allant tcnit seul,
pour mieux voir, en petit équipag-e, et tel qu'il s'est prestement
dépeint dans le Débat du cheval et du lévrier : Froissai't d'Ecosse
revenait — sur un cheval qui gris était; — blanc lévrier tenait
en laisse, etc.
L'Angleterre ne lui suffit plus : il commence à courir le
monde. Il accompagne ainsi en Italie le duc de Clarence, Lionel,
qui s'en va épouser la fille de Galéas Yisconti. Deux poètes sont
du cortège : Chaucer, que Pope appellera « le créateur du pur
anglais », et Froissart, qui tout en donnant dès lors à la Chro-
nique le meilleur de son temps et de ses pensées, n'est pas
devenu insensible à sa gloire de poète. Il est tout fier d'entendre
chanter un de ses virelais à la cour de Savoie, dans une grande
fête offerte au duc de Clarence. A Milan, il vit Pétrarque, alors à
l'apogée de sa gloire. Mais Pétrarque ne put deviner la gloire
future de ce jeune Français, presque inconnu. L'année suivante,
ayant perdu sa chère protectrice, la reine d'Angleterre, Froissart
s'attacha au duc de Brabant, Wenceslas, et peu après se fit
d'Eglise; mais l'histoire et les vers l'intéressaient plus que ses
ouailles, môme dans la cure des Estinnes, où il passa dix ans.
Plus tard, devenu chanoine de Chimay, il put se donner plus libre-
ment encore à son art et reprendre ses grands voyages. Jusque
dans l'immense travail que lui impose sa Chronique (en même
1. L'usafje de dicter à des secrétaires les iruvres qu'on coiiiixiScilt fit que
toute composition (surtout poéti(iue) s'aïqtela dictlê, ou dicté-, Eusiaclie Des-
champs lit L'Art de dicter, c'est-à-dire de composer.
348 LES DERNIERS POETES DU MOYEN AGE
temps l'ofaite et continuée) il ne cesse pas de rinier. Ce sont des
vers, le poème de MéHador\ qu'il lit tous les soii's à la cour
d'Orthez, où il passe trois mois (i:]88) auprès de (laston
Phélnis. Si, en traversant Aviiinou, il se fait sottement voler les
beaux florins tout neufs (jue lui avait donnés le comte de Foix,
c'est en vers qu'il exhale sa mauvaise humeur, et le Dil du
Florin est assurément la perle de son œuvre j)oétique. Lors(|u"il
retourne en Anj^leterre à l'àgc de soixante ans (en 139G), le
présent qu'il apporte au roi Richard, petit-fils de sa bienfaitrice,
n'est pas, comme on pourrait croire, la Chronique; mais un
recueil complet de ses poésies : cadeau diprne d'un roi, « car il
était enluminé, écrit et historié, et couvert de velours vermeil à
dix clous attachés d'argent doré, et rose d'or au milieu à deux
grans fi'umaux (fermoirs) dorés et richement ouvr(''s au milieu
de roses d'or ». — Adonc me demanda le Roi de quoi il traitoit.
Je lui dis : « D'amours. » De cette réponse fut-il tout rejoui. »
Jusqu'à la tin Froissart demeura poète, au moins par la sensi-
bilité artistique, celle qui sait dégager de toutes choses la
parcelle de vie et de beauté qu'elles renferment. N'est-ce pas
expliquer comment Froissart est devenu de poète chroniqueur :
l'évolution s'est accomplie en lui tout naturellement; ou plutôt
c'est moins une évolution qu'une extension de son âme poétique.
Le spectacle des choses humaines lui apparut comme une
matière incessamment renouvelée, féconde en sensations variées
et fortes. L'histoire l'attira par tout ce qu'elle peut ofl'rir d'émo-
tions douces ou violentes à qui sait sentir, et de tableaux pitto-
resques à qui sait peindre ^
EustacheDeschamps. — Eustache, surnommé Deschamps,
surnouimé Morcl, naquit Chanq)enois, vers 134o, à Vertus, au sud
d'F|t('i'iia\ . Champenois aussi, Guillaume de Mâchant, Phili[ip(^
1. Liiiiglijiiips 01-11 perdu cl rét'ciiiiucnl n-lruiivi' jkii' M. Lonf^Minn, qui va le
publier pour la Société des Anciens Textes.
2. Dans presque toutes ses poésies, Froissart a traité de l'amour exclusive-
ment : le Paradis (T Amour (en 1723 vers) ouvre le recueil (|ui est à la BiMiothècpie
nationale (mss fr. 830, 831). Les premiers vers ont été imités par (Ihaucer dans
le Livre de la Duchesse. La célèbre lUiUode de lu Marguerite est dans le Paradis
d'Amour. UOrlofje amoureux, autre poème (en llTi vers) sur ce thème bizarre
«jue le mécanisme d'une horloge est absolument pareil par son jeu cl ses res-
sorts à celui d'un cœur amoureux. N'esl-il pas étrange de retrouver chez Frois-
sart (mais a-t-il vu si loin?) toute la théorie du moderne déterminisme : la
fatalité de la passion, l'action machinale du désir, l'asservissement de l'homme
aux mobiles qui l'enliaiticiit par le seul jeu de leur poids?
LA POÉSIE AU XIV" SIÈCLE 349
(lo Yitry, (ilii'rtieu Lououais; dans ce sirclo |)rosaï(jii(' la (lliaiii-
[)aiino fui la terre des poètes. Celui-ci, à dire vrai, n'est ^uèro
un poète, au sens où l'on entend ce mot aujourd'hui; du moins
n'est-il guère j)oéti(pie. Mais il a du trail souvent, des idées,
(pielquefois, et surlonl il nous ollVe un trésor de renseigne-
ments curieux, [)iquants, pittorescjues sur lui-même et sur son
tem[)s. C'(>st le journaliste en vers du xiv" siè(de; atlentii",
narquois, malveillant, mais amnsant, à condition qu'on lui
passe la monotonie de sa plainte contre la corruption du siècle.
11 paraît avoir étudié à Reims, où (iuillaume de Machaut,
dans les loisirs ([ue lui laissait Perronne d'Armentières, donna
quelques leçons poéti(pies au jeune Eustaclie. Nous le vovons
ensuite à Orléans où il perd son temps parmi les étudiants en
droit :
Huit ou dis ans illec demeurent,
Et l'argent leur pères deveurent.
Puis il entre au service du roi, comme messairer royal, vers
4367; il court le monde, en cette qualité, en Bohème, en
Hongrie, en Lusace, en Moravie, à travers périls et misères.
Vers 1372, il devient huissier d'armes de Charles V, puis écuyer
du Dauphin, puis ])ailli de Valois, châtelain de Fismes, maître
des eaux et forêts dans le ressort de Villers-Cotterets, général
des finances. Voilà bien des offices, successifs ou accumulés;
à l'entendre, ils lui coûtent plus qu'ils ne lui rapportent, et
plus il est comblé de charges, plus il crie misère. Je ne le crois
pas tout à fait sincère, et j'estime qu'avec force qualités il eut
un gros défaut, l'avarice. Le même homme re[)roche aigrement
à ses enfants l'argent qu'ils lui ont coûté; il gémit sans cesse
d'être marié, d'être père; il ne [)eut se pardonner cette fantaisie,
qui, l'empêchant d'être d'Eglise, lui a fermé la voie aux grands
bénéfices.
Aises sont ceux qui n"out ne (ils ne fille...
Povre me voy par femme et par enfans.
La même année (1380) il vil mourir les deux seuls hommes
(ju'il ait vraiment admirés, le l'oi Charles V, son [»rotecteur, et
Duguesclin, cpii a inspiré à Eustache Descliamps s(>s vers les
plus éloquents :
350 LES DERNIERS POETES DU MOYEN AGE
Esloc d'oneur, cl arbre de vaillance,
Cucr de lyon, csprins de hardement,
La lleur des preus et la gloire de France,
Viclorieux et hardi combattant, etc.
(]et accent est rare cliez lui. Les scandales, puis les misères
et les hontes du règne suivant ne lui fournirent [dus l'occasion
d'admirer: il devint, jeune encore, aip:ri et mécontent. Au lende-
main de la mort de (Charles Y, les Ang^lais brûlaient Vertus, sa
ville natale, où il avait une petite maison, qu'ils mirent en
cendres. Le poète en conçut contre eux une eflroyable haine, et
depuis, tout en maudissant la ^"^uerre et les hommes d'armes, il
ne cesse de demander, dans cent ballades, qu'on aille brûler les
Anglais chez eux. L'insurrection des Maillotins (1*' mars 1382)
le força peu après de fuir Paris « comme un lièvre couard », et
il peint avec une vivacité singulière la course éperdue des
grands devant la meute populaire.
Telz fu gouteus qui sault comme lipars.
Il fut à llosebecque (9 novembre 1382), et dut même écrire,
sous forme de ballade, le bulletin de la victoire, quoique
d'humeur si peu militaire. Il fait un triste tableau des armées de
son temps, de leurs excès, de leurs rapines, et, dépeignant des
soldats français qui traversent la France pour aller porter la
guerre en Allemagne, il fait dire à des paysans français : « Puisse-
t-il n'en pas revenir un seul ! »
Ses dernières années furent maussades. A la cour, on faisait
froide mine à ce moraliste ennuyeux qui blâmait tout et tout le
monde. Les jeunes gens l'accablaient <le sarcasmes; les pages
lui jouaient cent mauvais tours. Sage, il eût dû s'enfuir et
chercher quehjue paisible retraite. Il n'en eut pas la force; un
courtisan vieilli médit de la cour, mais y reste. Une lettre en
vers (pic lui adressa (liirisliiic de Pisau (10 février 1404), sa
nomination à l'ofticc de hésorier, puis de général des aides
(même aimée) sont les dei'uières mentions c(tnnues de son exis-
tence. Il dut mcturir vers l 'lO.'i. âgé d'environ soixante ans. S'il
<'ûl (''!('' l<''Uioin de rassassiiial du duc dOrb^uis, son Idenfaiteui"
(23 novembre 1407), il u'esl pres(pie pas douleiix «pu' son cruvre
ne renfermât (pielcpie alliisicui à un «''V(''ueuieul aussi tragicjue.
LA POÉSIE AU XIV SIÈCLE 351
Cette œuvre se compose d'environ quatre-vingt mille vers;
elle nous offre plus de douze cents ballades, près de deux cents
rondeaux, un poème inachevé (la mort le prit y travaillant) :
c'est le Miroir de mariarje en treize mille vers. Ce vaste ensemble
peut se répartir en trois catégories de pièces : il y a les vers
d'amour, les pièces historiques, les poésies morales. Les vers
d'amour sont assez nombreux, mais forment la partie de l'oeuvre
la moins importante. Eustacbe Deschamps est un médiocre
amoureux. S'il a connu la passion, ce que j'ignore, il n'a jamais
su l'exprimer. Il a écrit des vers d'amour parce que telle était la
mode en son temps, et qu'il ne pouvait guère s'en dispenser. 11
n'était pas permis de se dire poète sans chanter les rigueurs ou
les complaisances d'une ou de plusieurs dames. Il s'est conformé
à l'usage; mais son originalité est ailleurs. Je n'ai pas trouvé
dans Eustacbe Deschamps un seul vers d'amour (jui valût la
peine d'être relevé.
Les poésies historiques ont beaucoup plus d'intérêt. Non
qu'elles n'offrent au plus haut point le défaut dont notre auteur
ne s'est pas assez préservé : elles sont presque toujours pro-
saïques; visant à la précision, l'auteur ne l'obtient qu'aux dépens
de la poésie. Au reste curieuses par cette précision même, et
par leur nombre aussi; ce sont de vrais documents historiques;
je voudrais qu'on en fît un recueil à part, où on les classerait
dans leur ordre naturel, l'ordre chronologique. On v verrait
Eustacbe Deschamps jioète officiel de la France et de la dvnastie
régnante, comme plus tard Malherbe sous Henri IV et Louis XIII,
célébrer un à un tous les grands événements heureux ou mal-
heureux qui intéressent l'histoire nationale, et consigner ainsi
dans cette sorte d'annales poétiques les accidents de la vie des
rois et des princes, même des simples seigneurs : naissances,
mariages ou morts. Il est l'historiographe en vers du roi et du
royaume pendant près de quarante années. Mais les poésies
morales font encore bien plus d'honneur à Eustacbe Deschamps.
C'est là seulement qu'il est quelquefois poète; souvent original,
du moins personnel. Il a été un observateur attentif et un
peintre exact, quoique malveillant, des mœurs de son époque.
Il a été un satirique de talent, sinon de génie. Il est profondé-
ment pessimiste, bien convaincu que le monde est mauvais,
3o2
LES DERNIERS POETES DU MOYEN AGE
(luil la toujours v\i\ luais le drviciit do plus on plus. T. a dôca-
dcucc csl univorsollo. l'^llo coniincnco en haut, tout rn haut :
Prcus (lliai'lemaino, se tu l'eusses eu France
Encoi' i l'usL Holaus, ce m'est advis.
Du plus grand au plus petit, la coriuption est générale ; c'est
la cupidité qui a tout gâté :
C-ar uulz ne tent fors qu'a emplir son sac.
Il accuse les prélats et les gens (FEglise de donner les pires
exemples : mais sa plus âpre haine est contre les financiers.
Ces gens de basse naissance, qui s'enrichissent en dix ans par
des moyens et une habileté oii le peuple et les poètes ne com-
prennent rien, font à Eustache Deschamps un efîet diabolique.
Il poursuit Jean de Montaigu des plus noires accusations; avec
une joie amèi'e il pré'ilil sa chute :
Le temps vient de purgation
A plusieurs qui sont trop replet...
Qui ti'*ip prent, mourir fault ou rendre.
Montaigu rendit et mourut. Il fut pendu haut et court à Mont-
faucon, et ses biens furent confisqués. Le moyen âge est un
temps d'anarchie financière, tempérée par la pendaison des
financiers.
Les vices des g''rands ont corrompu les petits : nul ne veut
rester à sa place,
Mais chascun vuet escuyer devenir;
A peine est-il aujourd'hui nul ouvrier.
On voit s'ils sont nouveaux, les reproches (pie noli-e temps
encourt. Mais pourcpioi donc Eustache Deschamps n'a-l-il pas
lui bien loin de cette corruption qui l'exaspère? Pourquoi ne
s"cst-il jtas retii'é aux champs dont il loue les obscures vertus?
Disons le vrai. 11 ne |ieut soulTrir le monde, ni s'en passer. Son
pessimisme lui vient surtfuil de cette contradiction. Il vivait de
colère; aux chauqts il lût mort d'ennui. Mais (piel singulier
c(»ntrasle avec son contemjiorain J^'i'oissart, ravi de tout, émer-
veilb'- de son siècle, et toujoui's prêt à remercier Dieu de l'avoir
LA POESIE AU XIV SIECLE 3o3
fait naître à une si hollc époque! C'est que Froissart est un
artiste avant tout, et qu'il jouit en artiste du spectacle amu-
sant, bigarre, tout plein de surprise et d'émotion, que lui
offrent les hommes et les choses de son temps. Ce goût du
pittoresque fait défaut à Eustache Deschamps. Plus honnête
homme que Froissart, il est beaucoup moins poète, «[uoiqu'il
ait écrit plus de vers. Quand le vice est gracieux, quand le
crime a quelque grandeur, Froissart passe condamnation. Eus-
tache Deschamps se lamente et s'indigne. Un plus sage se fût
éloigné, mais un mécontent n'est pas toujours un sage.
Au reste l'objet de sa plus constante animosité, ce n'est ni
les prélats, ni les financiers, ni les gens de guerre ; ce sont les
femmes. Pourquoi les a-t-il tant maltraitées? Il faut d'abord
tenir compte des traditions. Dans certains genres déterminés,
dans toute espèce de poésie satirique, la mode était, au moyen
Age, d'attaquer les femmes et de leur attribuer tous les maux
du genre humain. Eustache Deschamps a suivi la mode et la
tradition, mais il avait aussi ses motifs et ses rancunes person-
nelles. Que reproche-t-il à sa propre femme? Rien de grave, à
ce qu'il semble, mais tout le reste; elle était surtout criarde et
dépensière ; mais nous avons lieu de croire qu'il était lui-même
grognon et avare. Il ne la garda pas, semble-t-il, plus de quatre
ou cinq ans; mais il s'en souvint toute sa vie, et gémit rétro-
spectivement. Il écrit ballades sur ballades pour conseiller aux
hommes qui veulent se marier de choisir un suicide plus doux.
Il permet le mariage aux gens du commun, à ceux qui sont nés
pour accomplir obscurément les besognes vulgaires de la vie; il
l'interdit aux hommes de pensée ou d'action, « princes, bons
clercs, chevaliers ». Au moins qu'ils attendent le plus possible
avant de serrer « ce lien qui étrangle ». Cent ballades n'ont pas
suffi à décharger sa bile. Vieux, il commence un grand poème,
que sa mort laissera inachevé : le Miroir de mariage, satire des
femmes en treize mille vers, interminable galerie, où il étale
les portraits de tous les genres de mauvaises femmes. Franc
Vouloir, ou l'Homme libre, est assailli par quatre faux amis qui
entreprennent de le marier : Désir, Folie, Servitude et Feintise.
Ils lui font un sombre tableau des misères d'un célibataire.
Franc Vouloir ébranlé va consulter Répertoire de science, qui
Histoire de la i.anoce. U. »-'J
3o4 LES DERNIERS POETES DU MOYEN AGE
lui met sous les yeux la très longue liste de toutes les femmes
(le Tantiquité, sacrée ou profane, qui ont été coupables ou
infidèles. C'est une faible imitation de la plaidoirie passionnée
(le Jean de Meun contre les femmes dans le Bornan de ht Rose.
Kustache Deschamps est plus amusant lorsqu'il met de côté son
ennuyeuse érudition pour peindre, avec des traits précis, les
travers, les vices, les ridicules (ju'il a observés lui-môme chez
les femmes de son temps. Son seul tort est d'a})pli(|uer à toutes
ce qui n'était vrai que de quelques-unes; mais d'ailleurs la
satire, quoique léirèrement chargée, demeure fine et spirituelle.
Il raille agréablement la prodigalité insensée que la mode impo-
sait aux noces. Plusieurs y mangent la moitié de leur bien; la
femme a bientôt fait de dévorer l'autre. Si elle est riche, c'est
encore pis; elle tient son mari en servage. Si elle est laide, il
rougit d'elle; si elle est belle, autre péril, et la garde en est bien
chanceuse. Lui donne-t-on la maison à conduire, elle devient
ori?ueilleuse et tracassière. Veut-on la lui retirer, elle se dit
prisonnière et persécutée. Sa mère intervient alors, pour pro-
téger cette victime. Le luari hasarde un mot, laisse entrevoir
des craintes. « Quoi ! On soup(?onne ma tille, » sa fille, c'est-à-dire
elle-même? « Si ma fille avait pu faillir, je l'eusse étranglée de
mes mains. Il eût fallu voir son père me faire une telle injure!
Il n'y pensait, le bon seigneur. Et jamais il ne m'empêcha
D'aler parLoul es lieux lionneslcs.
Aux compaignies et aux festes.
Avec mes cousins et cousines,
Et mes voisins et mes voisines.
Mais je me suis si bien gardée
Dieu merci ! qu'oncques regardée
'Se fu, pour chose que je feisse.
Et s'eussc bien, se je voulsisse ',
Trouvé qui cusl parlé a moy!
Voilà de l'excellente comé(li('. cl ^lolière d-ins Grorf/rs
Dandin ne fait pas autrement parler la mère de la peilide
Angélicpie. Non (pie ^lolièi-e ait comui Ni Miroir, mais tous
^\v\\\ ((liscrxciil cl coiiiciil la nature.
I. Fi j'eusse vciiilii.
LA POESIE AU XIV SIÈCLE 3ob
En somme, si Eustache Deschamps, dans son n'uvro (Mendue,
ne s'est montré poète (jue par accident, il s'est montre sonvent
homme d'esprit; il a mis prescpie toujoui's au service de la
morale une verve satirique assez pi(|u;nih»; il a dit ti'op de mal
d(^ ses contempoi'ains, mais ses exagéi-alions mêmes nous servent
à les connaître; s'il entre un peu tro[) d'amertume et surtout de
hanalité dans son aversion contre les femmes, il faut avouer
toutefois qu'il y a, dans le Miroir de )nari((f/c, force traits de
honne comédie. C'est assez pour justiiier l'honneur qu'il a
obtenu dans notre temps (seul parmi les poètes du xiv" siècle)
d'une édition complète de son œuvre.
A l'œuvre en vers de ce poète il faut joindre un court traité
en }»rose, mais qui intéresse encore la poésie. Eustache Des-
champs est l'auteur du plus ancien de nos Arts poétiques; et
|)eut-être était-il naturel que ce poète, à cpii ont manqué plu-
sieurs des qualités du vrai poète, mais qui possédait en revanche
certaines parties du critique et de l'observateur, fût le premier
à i'(''néchir sur son art, et à confier au public ses réllexions. Le
[>etit traité qu'il écrivit sur cette matière, et qu'il a daté du
2.-) novembre 1392, fut composé sur l'invitation d'un prince,
au(|uel il déclare (pi'il ne peut rien refuser; c'est probablement
\e duc Louis d'Orléans, frère de Charles YL L'ouvraiic est inti-
liilé : Uart de diclicr et de fere chançons, Malades, virelais, et
rondeanix. Il y énumère les règles compliquées de ces petits
poèmes, dans toutes leurs variétés; mais la théorie générale
([u'il donne de la poésie est surtout intéressante.
Sous le nom de Diusiqne, Eustache Deschamps comprend la
musi(jue proprement dite et la poésie. Il appelle la première
musique artificielle \ parce' qu'il croit qu'un homme, à force
d'étude, peut toujours devenir musicien. Il appelle la poésie
musique naturelle, parce que nul n'est poète sans un don du
ciel. Il eût peut-être mieux valu distinguer, dans l'un et l'autre
art, l'exécution, (|ui s'acquiert par l'étude, et l'invention, qui
vient d'ailleurs.
Eustache Deschamps nttache une suprême importance à l'haj'-
monie dans les vers ; et justement, les siens nous paraissent
très rudes, en général. Mais savons nous seulement les |>ro-
noucer? R;i])|)eb)iis-uous (jii'au moyen âge toute l'Eui'ope a loué
356 LES DERNIERS POETES DU MOYEN AGE
siii'Ioul la (louccttr do la laiii^uo franraiso; depuis trois siècles,
elle l'M loue siirlout la clarfr. La mnsi(|u(' osl [xnii' nous un son
jtrécis couvrant une idée vauue; le vers une harmonie vag^ue
enveloppant une idée précise. Eustaclie Deschanips semble avoir
délini la poésie comme nous définissons le chant, et l'alliance
étroite qu'il ('dahlil enire les deux arts, en ne concevant auère
d'autre ])oésie que la poésie chantée, et mise en musique, devait
être et fut en elTet funeste à la pensée poétique. Sans doute il
admet que chacun des deux arts est complet en soi-même ; et
par exemple, la seule hai"monie des beaux vers, non accom-
pagnés du chant, pourra, dit-il, charmer un malade, que fati-
guerait le bruit des instruments. Mais le mariage des deux arts
est. selon lui, favorable à tous les deux; les mots font vivre la
musique, et la musique embellit les mots. Quoi qu'on pense de
cette théorie, fort discutable, il est bon de se rappeler (pie la
jilupart des poètes, au moyen Age, en ont jugé comme Eustaclie
Deschamps. Ainsi s'excuse ou du moins s'explique linsigni-
liance de beaucoup de poèmes, qui ressemblent à des livrets
d'opéras dont la partition serait perdue '.
//. — La poésie au XP siècle.
nuoi(|iril y ait eu au moins trois |>oètes en France, au
xv'^ siècle, Charles (rOrliNins, Martin Lefraiic et Eraneois Villon,
ré|»oque fut, dans l'ensemble, |ieu favorable à la litl<''rature et à
la |»ot''sie. Dans l'histoire, elle lai! assez bidie (iiiiire : elle trans-
forme I arl militaire, organise le pouvoir ro\al. iii\ciite rini|tri-
I.A 1,1 nii-'inc époquo ap|iaiiiciil le Livre des cent IxtUades, ])ai- un aiilour
imonrui ((|ui n'est pas Iiniiei( aiil. quoiqu'on le lui ail snuvent al(i-ii)ué). C'est
un (lialo^-'ue sur l'amour fidèle eoniparé à l'amour vola^'e. Le(|uol est le jtlus
propre à l'aire un preux? l'n vieux c.liovalier (léfend ranioui- lidèle, une jeune dame
loue l'amour volafre. Après la centièuu' l)allad(\ treize ju-inces ou seigneurs,
appelés en h'uioignajre, donnenl Irur avis motivé: trois seulement lu-ennent
parti pour l'amour volaf,'e ; j'ai peur que dans la pratupu-. la prop(U"tion ne fùl
renversée. Ainsi le « due de Touraine », frère i\n i-oi Charles VI, <lé(larc (|u'il
n'aimera qu'une fois, dans le Livre des cent balladen : c'est un serment qu'il a
mal tenu. Le duc de Touraine ayant porté ce litre de 13st) à 1392 (date où il
i-eeiil eclui dc due d'Orléans), le Livre des cent hallodes appartient à celle
période.
LA POESIE AU XV" SIÈCLE 3o7
nu'i'io ol (lécoiivrc 1 Aiii(''ii(|ii('. Mais son rôle tlans les letli'cs Fut
Iteaucoini [>lu.s modeste; elle a laissé peu de chefs-d'œuvre, et ii a
su fondei" aucune tradition littéraire féconde et durable. A Tins-
piration promue du moyen âge, définitivement épuisée, elle n'a
su rien substituer, (pie quelques heureux caprices de l'imagina-
tion personnelle; mais ces bonheurs sont rares au milieu d'une
production immense, prolixe et médiocre. On pouvait espérer
mieux du mouvement très sérieux de renaissance (pii dans le
dernier tiers du xiv"" siècle avait semblé pionKdtre à la France
un rajeunissement de la littérature par un heureux mélange de
l'inspiration indigène avec l'étude de l'antiquité. Ce premier
essai d'humanisme, qui pouvait nous donner un Pétrarque, un
Boccace, ces premiers germes d'une renaissance, qui, peut-èti'(\
aurait moins dédaigné les sources nationales, tout en étudiant
avec amour les modèles grrecs et latins, furent malheureusement
étouffés dans la guerre civile et dans la guerre étrangère, et la
Renaissance, ainsi reculée d'un siècle, s'accomplit au xyi° siècle
avec une violence excessive, et rompit presque tous les liens du
présent avec le })assé. Ce qui n'arrive jamais sans dommag"e,
aussi bien dans la poésie que dans la politique.
Christine de Pisan. — Christine de Pisan est, dans l'ordre
des temps, la première femme, en France, qui ait eu un savoir
étendu et général, et une passion sincère de l'étude; elle a fondé
la lignée des femmes savantes et des femmes auteurs. Dans ce
temps 011 l'on se préoccupe si A'ivement de l'instruction fémi-
nine, quand les uns se demandent avec anxiété ce que la science
fera des femmes, les autres, avec ironie, ce que les femmes
feront de la science, il n'est pas sans intérêt d'étudier la vie et
l'œuvre d'une femme qui, la première, il y a cinq cents ans, réso-
lut, pour son compte, avec honneur, le problème qui nous solli-
cite encore aujourd'hui.
Elle a raconté sa vie ' avec un peu de complaisance pour elle-
même, et une entière bonne foi, dans plusieurs de ses nombreux
ouvrages. Elle était née à Venise vers 1363, de parents bolonais.
Thomas de Pisan, son père, astrologue et médecin, au service de
I. Siirloiil dans la Vision de Christine, Bibl. iiaL. ins. fr. 1176, on prose. La
Mutation de Fortune et le Chemin de lonç/ e^tuie, tous deux en vers, servent
aussi à compléter la I)ioKraphie de ChiisUne.
3o8 LES DERNIERS POETES DU MOYEN AGE
1.1 I»(''|iiil)li(]ii(' i\o Venise, fui ;i|)|ic|('' à l,i fois |)ai' le roi de
France et le roi de Tîoni:rie, (jui voulaient tous deux .sallaehci' un
honmie d'un si iirand savoir. Tiionias piH'féra la France, cl se
rendit auprès de Charles Y, (jui laccueillit à merveille et- le
Cfunlda de bienfaits. L'Italien (diarnn'' ne voidut j)lus (|uiltrr
Paris, y appela sa femme et sa lîUe; celle-ci avait cinq ans. Son
père devina bientôt sa rare intelliirence et encourairea ses iroùts
studieux, la laissant volontiers « recueillir ([U(d(jues paillettes
du trésor de science. Il n'opinait jias, dit sa fille, (jue les femmes
fussent ]»ires pour apprendre. » D'ailleurs elle fut mariée de
lionne heure, avant ([uinze ans; elle épousa Etienne Gastel,
notaire royal, i:entillionnne picard ; elle l'aima tendrement; mais
son bonheur fut court; elle devint veuve à vingt-cinq ans. Elle
ne se consola jamais, et c'est pour elle surtout cpie la gloire ne
fut (pie le deuil éclatant du bonheur. Elle a loué l'époux défunt
dans sa prose et dans ses vers jusqu'à fatiguer les indilTérents;
toutefois c'est ce sentiment qui lui in.spire ses meilleurs vers, les
plus simples :
Il m'amoit. et c'estoit droit,
Car joenne lui fuz donnée;
Si avions toute ordennée
Nostre amour, et nos deux cuer?.
Trop plus que frères ne suers,
En un seul entier vouloir.
Fust de joye ou de douloir '.
En (ju(dques années tous les malheurs s'abattirent sur elle.
Le roi Charles Y, protecteur de Thomas de Pisan, mourut eu
L180. Thomas fut à peu près ruiné par cette mort. Quoiqu'il eût
reçu pendant près de vingt ans d'énormes pensions, comme il
vivait magnifiquement et dépensait tout sans mesure, il ne laissa
rien aux siens. Lorstpie l^^lienne Castfd mourut à son tour en
1389, à trente-(|ualre ans, la |iauvre veuve i-esta seule au monde,
et sans ressom'ces, avec sa mère à souteiiir(d trois petits (Mifants.
« J'aurais voulu mourir aussi », dit-elle, et bien sincèrement;
mais il fallait vivic |)our élever ces orphelins. Elle vé-cut, (die
lidia, (die travailla, (d par son énergie et son iugéuiosib'' parvint à
\. Chemin de Ion;/ eshide.
LA POÉSIE AU XV' SIÈCLE 3o9
rolover cette maison abattue. Pendant quelques années, elle lutta
pour sauver quelques débris de l'héritag-e de son mari; mais dans
\r droit mal établi du moyen âge, la situation du faible en justice
était factieuse. D'impudents adversaires achevèrent de la ruiner
par des procès injustes et interminables. Elle fait une peinture
frappante de ces années douloureuses; elle raconte sa vie de
solliciteuse, hantant le Palais du matin au soir, guettant les
juges, poursuivant les avocats, flattant les huissiers, mourant de
froid dans ces grandes salles ; en proie aussi aux regards imper-
tinents, aux galanteries fastidieuses ou grossières, supportant
tout pour sauver le pain des enfants, et feignant de ne rien voir,
de ne rien entendre. Dans sa déchéance elle avait conservé tout
l'orgueil des fortunes tombées. Il fallait non seulement tout
souffrir, mais tout cacher. « Ne cuides tu point que grevast a
mon cuer la charge de la paour que on ne s'apperceust de mes
affaires, et le soucy que n'apparust a ceulx de hors, ne aux voi-
sins, le decheement de ce malheureux estât... Il n'est doulour a
celle pareille, et nul ne le croit, s'il ne l'essaye... Ains soubz
mantel fourré de gris et soubz seurcot d'escarlate, non pas sou-
vent renouvelle, mais bien gardé, avoie espesses foiz de grands
fricons, et en beau lit et bien ordené, de maies nuis. Mais le
repas estoit sobre, comme il affiert a femme vefve; et toutefois
vivre convient. »
Dans cet abîme de tristesse et de dégoûts, la poésie fut sa
première consolation. Elle écrivit ses premières ballades à la
mémoire de l'époux bienaimé. Ses vers furent goûtés; le monde
en demanda d'autres, moins lugubres; elle s'y prêta; elle écrivit
des ballades d'amour, tout en prenant soin «l'aftirmer qu'elle n'a
plus aimé que ses enfants après la mort d'Etienne Castel. Cepen-
dant, pour chanter l'amour, « c'est peu d'être poète, il faut être
amoureux », dit Boileau. Christine soutient tout le contraire, et
quelques gracieuses ballades lui donnent à demi raison : elle
est quelquefois exquise quand elle daigne être simple, et oublier
qu'elle est savante : mais la meilleure pièce qu'elle ait écrite est
peut-être celle où elle s'excuse d'avoir signé tant de frivoles
chansons, pendant que son cœur navré ne songeait guère à la
galanterie. Rien n'est plus beau dans son œuvre que ce cri de
douleur aiguë :
360 LES DERNIERS POÈTES DU MOYEN AGE
Je chante par couverture i, Moins trouve reii d'aniilio.
Mais mieulx plourassent mi œil, Pour ce plainte ne nuirmurc
Ne nul ne scet le traveil Ne fais de mon pileux dueil.
Que mon pouvre cuer endure. Ainçois ris quant plourer vueil,
Pour ce mucc - ma doulour El sanz rime et sanz mesure
Qu'en nul je ne voy pitié. Je chante par couverlure.
Plus a l'en ' cause de plour,
Christine aurait dû s'en tenir à l'expression directe de senti-
ments sincères et personnels. Malheureusement, « il fallait vivre ».
La vogue de ses vers lui assura des protecteurs, ime r«''pulation.
Elle entrevit le moyen de lelever sa fortune en «'crivant; elle se
fit auteur; elle écrivit par métier. En ce temps l'Eglise était l'abri
commun de tous ceux qui tenaient la jdume; mais Christine ne
pouvait prétendre aux bénéfices et aux prél)endes. Yoilà com-
ment ce fui une femme qui la premièi'e inventa la profession
(rhomme de lettres; elle s'adressa directeniciil au public, du
moins au ]»ul)lic d'alors, aux grands, aux nobles, aux prélats.
Elle fit copier ses livres, et les offrit à ceux qui étaient capables
de les goûter, et assez riches pour les -payer. Mais chaque
ouvrage n'avant ainsi (ju'un petit noml)re d'aclieteurs, il fallut
multiplier les livres pour augmenter les ressources. Elle abu.sa
de sa facilité excessive; elle écrivit sur toutes matières, avec
une rapidité suspecte et sans se donner le temps de réfléchir suf-
fisamment.
Dans un long poème, un peu ennuyeux, qui est presque une
Histoire universelle en vers, la Miilallon de Forlmie, Christine,
en racontant la transformation (|ui avait fait d'elle un écrivain
de métier, s'amuse à la présenter (Tune fa(;on crue et pitto-
resque : « J'étais femme, dit-elle, et je suis devenue homme. »
Heureusement pour elle, Christine conserva b(>aucoup de son
sexe; et d'abord, elle en conserva le respect. J'aime à la louer
très fort d'avoir consacré une partie de ses trop nombreux
ouvrages à ('■liidier le caractère des leinmes; à leur trac(M' leurs
devoirs; à prendre aussi leur défense contre les attaques pres(|ue
toujours excessives, souvent outrageantes, dont les moralistes,
au moven tige, par goût et par lra(liti(»n se plaisaient à les acca-
bler. \)i\\\^\I'Jjn'li<' ((Il IHt'ii ^/M///o//y (c'est-à-dire l'Epitredu Dieu
I. P;ir (•iinli'ii.'in<(>. - 2. Je (•.n'Iic. — :!. V\\\< l'u a.
HIST. DR !,A LANGUE ET DE LA LITT. FR
k<v«,:i. ■■■.■.
TU CHAP VII
A^bb, ^^
and Cci-.n ei C" Eaiieurs ■r,-.n=;
CHRISTINE DE FISAN ÉCRIVANT SES BALLADES
Bibl rJaUFds. fr. 835. F° 1
LA POÉSIE AU XV SIÈCLE 361
(rAmour) ' elle fait jnirlor FAinour lui-mrine (|ui se jil.iiiil et se
moque d'une façon assez spirituelle des indiscrets et des bavards,
toujours prompts à raconter partout des conquêtes amoureuses
qui, la plu})art du temps, ne sont pas vraies; qui, lorsqu'elles
sont vraies, ne leur font pus beaucoup d'honneur. Dans le D'il
de la Rose ^ par une gracieuse fiction, elle raconte la fondation
d'un ordre i mai: inaire où entreraient tous ceux qui feraient le
serment de ne jamais traiter légèrement l'honneur des dames.
Une rose sera le symbole de leur vœu, comme pour expier
l'injure qu'un livre trop fameux, le Roman de la Rose de Jean
de Meun, avait faite aux femmes. C'est en effet le temps où elle
soutenait contre ce livre, dont la célébrité fut immense durant
tout le moyen âge, une polémique passionnée, au nom de son
sexe, que Jean de Meun avait furieusement insulté; tandis (jue
l'illustre Gerson, chancelier de Notre-Dame, défendait dans le
même temps, avec une extrême vivacité, la religion et le clergé
contre les attaques et les railleries du même auteur. Deux per-
sonnag-es considérables à leur époque, et trop oubliés de la
nôtre, Jean de Montreuil et Gonthier Col, tous deux secrétaires
de Charles YI, et charg-és maintes fois sous son règne de négo-
<-iations politiques très importantes, tous deux savants huma-
nistes, mais qui, au rel)Ours des humanistes de la Renaissance,
conciliaient le ( iillr des anciens avec un goût très vif pour la
littérature nationale, ne dédaignèrent pas de soutenir contre
Christine la cause de Jean de Meun et du Roman de la Rose. Ils
échangèrent avec elle des lettres curieuses, quelquefois bien-
veillantes, plus souvent aigres-douces; Christine, satisfaite, à
ce qu'il paraît, du rôle qu'elle avait joué, rassembla lettres et
réponses et dédia le recueil à la reine de France, Isabeau de
Bavière. Il y a bien du verbiage dans cette polémique, comme
dans toutes les polémiques. Mais il reste à Christine le mérite
d'avoir discerné le caractère intime du roman de Jean de Meun,
qui est dans la tendance de l'auteur à réhabiliter la nature
humaine, libre et atîranchie de toutes les lois divines et de toutes
les conventions sociales. Le Roman de la Rose renferme les
premiers germes d'une renaissance naturaliste dirigée contre la
1. Mai 1399.
2. Dali- du I i fcvi-ier 1402.
362
LES DERNIERS POETES DU MOYEN AGE
(liscijiliiio auslrre ot siricto du <'liristiaiiisin('. C/csl ro quo les
savants adversaires de Chrisliiie ou ne voyaiiMit pas, ou peut-
être feiiinaient de ne pas Aoir.
Elle écrit encore, pour son sexe, deux oiivraiies en prose, la
Cité (les Daincx et le Livre <h'S Trois Vrrtus ou Tréî>or de la Cite
des Dames : tous deux sont dans une forme allégorique, conforme
au iioût du temj)s, insipide au nôtre; mais ici le fond vaut mieux
que le cadre. La Cité des Dames est une compilation où se trouve
ramassé tout ce que les livi-es anciens ou modernes, fables ou
histoires, renferment de traits (rhéroïsnie et de vertu, de pa-
tience ou de dévouement, propres à honorer les femmes qui en
ont été les auteurs. Les héroïnes de l'antiquité sont trop connues
pour nous intéresser dans ce livre : il n'en est pas de môme des
conteni|>oraines, dont Christine a tracé le portrait, trop com-
plaisant sans doute, mais toutefois curieux; elle n'a pas seu-
lement vanté des princesses; les humbles mérites ne sont pas
tous oubliés. Elle loue ainsi le talent d'une habile enlumineuse,
nommée Anastaise, qui savait mieux qu'homme du monde
illustrer un beau livre et à qui nous devons sans doute plusieurs
des ma,iiiiin([ues manuscrits (jui nous ont conservé les ouvrapres
de Christine de Pisan.
Le Trésor de la Cité des Dames s'appellerait mieux un traité
des Devoirs des Femmes. 11 s'adresse à toutes les conditions;
quoique naturellement les femmes de la cour et de la noblesse
pour qui l'auteur écrivait, et à qui elle offrait ses livres, occupent
la [dus g^rande partie de l'ouvrape. La dei-nière partie, plus
brève, s'adresse aux femmes de tous états : bourgeoises, mar-
chandes, servantes, femmes et fdles de laboureurs; elle n'ou-
blie pas les pauvres mendiantes; elle n'oublie même pas les
misérables créatures (]ui vivent de la honte et du |>éché. Sa
charité vraiment chrétienne vent ii(> (h'-courager ni ne re|touss(M'
[icrsomu'. Ton! l'ouvrage abcuidc eu rcnscigiienuMits |iréci(Mi\
sur la vie domesti([ue et morale du temps; il est très riche en
menus détails et traits j>itlores(|ues, (ju'on ik^ trouve guère ail-
leurs, (pii manrpient surtout dans les chi'onicpics de l'époque;
même (die/. l''roissarl. lorl iiisou(daul des (dioses du m(''uage. La
morale est pure, les idées sont sages, les conseils surtout pra-
licpies. Le rôle rpTelle trace aux femmes n'est pas |>our ellraviM'
LA POÉSIE AU XV' SIÈCLE 363
porsonno : au dcliors, faire prévaloir l'esprit de paix, de doiiceiii-
el d'iiiduliience; au dedans, maintenir le bon ordre, l'harmonie,
la diiinité des mœurs; une sage économie. Celte femme éprise
de savoir veut bien qu'une femme s'instruise; mais pour déve-
b)[)[)er son intelligence, élever plus haut son cojur, non pour
étendre son ambition, détrôner l'homme et régner à son tour.
Après le Trésor de la Cité des Dames, le meilleur ouvrage en
jirose de Christine de Pisan est le Livre des faits et bonnes
mœurs du roi Charles F, écrit en l'i-Oi, à la demande du frère
cadet de ce roi, Philippe le Hardi, duc de Bourgogne. Ce n'est
pas tout à fait une histoire; c'est plutôt un élofje, comme on
appellera plus tard ces sortes d'ouvrages, ou même une oraison
funèbre. L'auteur ne s'astreint pas à la chronologie; elle loue
tour à tour les trois grandes vertus du roi : sa noblesse de cœur,
sa chevalerie, sa sagesse. Ainsi Bossuet louera Gondé en célé-
brant les qualités de son esprit, celles de son cœur, sa piété.
Heureusement Charles V fut un bon roi, et son règne un grand
rèe-ne; de sorte crue le lanaaae de l'apologie, en célébrant le
règne et l'homme, ne difTère pas trop du langage de la vérité.
D'ailleurs Christine avait très bien connu ce roi et sa cour;
Thomas de Pisan, son père, lui aAait raconté sans doute ce
qu'elle n'avait pu observer par elle-même. Elle était donc fort
bien préparée pour retracer un portrait ressemblant et animé;
elle y a réussi en grande partie. L'ouvrage est un peu gâté, à
notre goût, par les longues digressions qu'elle y a mêlées,
empruntées à ses lectures trop abondantes, à Aristote, à Yégèce,
à beaucoup d'autres; rien ne semblait alors plus vif et plus nou-
veau que ces larcins faits à l'antiquité, à peine retrouvée de la
veille, et bien incomplètement encore. Aujourd'hui les pages où
elle a retracé ses souvenirs et ses impressions personnelles
nous intéressent davantage. Les portraits de tous les membres
de la famille royale et des principaux personnages de la cour,
quoique flattés (il le fallait bien), sont vivants et les distinguent
d'une façon frappante. Ainsi nul n'a mieux fait sentir la grâce
attrayante du duc d'Orléans, frère de Charles YI, ni mieux
dépeint la personne physique de Charles V; on voit nettement
cette face allongée, au front large, aux yeux saillants, aux lèvres
minces; la barbe est épaisse, les pommettes proéminentes, la
3Ù4 LES DERNIERS POÈTES 1)L" MOYEN AGE
pciii hniiic avec le Iciiil paie, la maigreur (wirrino; c'est uno
liiiiire dascrfe, tiMiipértM' par la (loucotir du r(>i:ar(l cl (nicl(|uo
chose (le rassis et de jKindciv dans ralliire iiciicralc. Tout n'est
pas non [)lns banal ilans le poitrail moral du roi; si elle loue
sa chevalerie, ce n'est pas en dissinmlant (|uc, faible et malade,
sa main ne loindia |ias r(''p(''c, depuis son avènennuit jus(|u'à sa
nu ut. C'est sans sortir de son palais quil recon(juit son
niyaunie et en chassa les Aniilais. Tl n'avait donc rien du roi
clievaleres(pie lel que se le figure l'imagination populaire. Ceci
fait luinniMn' à Christine : (die s'est mise au-dessus du pr(''jugé
vulgaire et a dit hautement (|ue le vrai chevalier, c'est celui
dont le cœur est noble et dont l'esprit est sage. On sent bien
qu'elle eût ajouté, si elle eût os('' ou pu : Charles V ne parut
pas aux batailles, mais il nous procura toujours la victoire. Il
vaut mieux ("dre vainc[ueur par le bras de Duguesclin, que
battu en personne, comme Philippe à (]rccy, ou comme Jean à
Poitiers.
Ijes parties les plus soign(!'es de l'ouvrag'e, comme l'exorde
|»ar exemple, offrent une curieuse abondance de mots savants,
calqu(''s sur les formes latines, un enchev(''trement de longues
phrases qui veulent imiter la période cicéronicnne. On a cru
longtemps à tort, et quelques-uns croient encore, que ce style
des latinisants, (jue Rabelais a raillé, tout en le parlant quel-
<|uefois, n'a commencé de tleurir qu'au temps Je la Renais-
sance ou dans la seconde moitié du xv^ siècle. On oublie qu'une
premièi'e renaissance avait été commencée chez nous, dès le
temps de Charles Y, et que déjà les traducteurs de ranti(juilé,
comme Bersuire ou Oresme, avaient fait pénétrer dans le
vocabulaire des lettrés une foule de n(''ol()gismes savants. \)is
loi-s, quicoiupie sait le latin veut en faire preuve avec é(dat
dans son frau(:ais. Christine, il faut l'avouer, n'é(diapj»e pas à
ce p(''dantisnie dans les pag'es où <dle s'elT(U-ce v\ se surveille;
ailleurs «die est bien jtius simple, et nous, (pii préf(''r(»ns lire
Cicéron en latin, nous la lrouv(jns bien meilleure^.
Il faut nous boi'ner à une mention i-apide de Ix'aucoup d'autres
(luvrages de Christine. Si son nuM'ile fut grand, son abondance
fut ]dus grande encore. Elle-même avoue (pi^dle n'a commencé
à lire et à s'instruire avec siiile et nu-thode (|u'en I :{!)*.) ((die
LA POESIE AU XY" SIKCLE 36»
avait trente-six ans), et en liO."> elle confesse avoir déjà pro-
duit (juinze volumes {)i-inci|)aux, « sans les autres particuliers
jietits (Uttiês, lesfpiels tous ensemble contiennent environ
soixante-<lix cahiers de ^rand volume ». Il y a dans ce «rand
monceau de pa[»iers lieancoup de i-edites et ljeancou[i de }»la-
g-iat, dont quelques anciens surtout font les frais '. La ;.;uerre
civile, qui ne cessa plus en France après l'assassinat du duc
d'Orléans (1107), ralentit l'ardeur studieuse de Christine. A
<pi(4 prince dédier ses livres et en offrir les riches manuscrits,
quand régnaient le pillage et la trahison, le parjure et l'assas-
sinat? Elle essaya de faire entendre sa voix au milieu de cet
ourasan. Elle écrivit une Lamentalion sur les maux de la g-uerre
civile (datée du 23 août 1410) et le Livre de la Paix (1412-1413),
achevé après la chute de la tyrannie cahochienne, et plein de
vives rancunes, trop justifiées, contre la démagogie. Puis elle
se tut devant des malheurs plus grands encore : la France
envahie, la défaite d'Azincourt, Paris livré aux Bourg-uignons
et aux Anglais, le massacre ou la fuite de tous ses amis et pro-
tecteurs. Alors, sentant son impuissance, elle s'enfuit de Paris,
et voile sa face, comme pour ne point voir ces hontes suprêmes
des années fatales : le traité de Troyes, la France anglaise, le
roi étranger couronné dans Paris. Elle se réfugie onze ans dans
un cloître -. Au bout de ce long' exil, déjà vieille et touchant à
sa fin (mais son cœur est toujours jeune et il est resté hon fran-
çais), elle apprend, au fond de son couvent, la merveilleuse
apparition de Jeanne d'Arc, et la levée du siègre d'Orléans et le
sacre de Reims. Elle se réveille un jour, et pleine de foi, d'en-
thousiasme et de joie, écrit son dernier chant à la gloire (h"
1. Parmi les priiicip.iux ouvrages dont nous n'avons point parlé, citons :
YEpitre cVOtkéa à Hector, en jH-ose et en vers, avant 1402; traité de l'éducatioii
d'un prince; — Le chemin de long estude, en vers (1402), poème cosmographi(pie
et moral: — La Mutacion de Fortune, envers (1403), qui commence par une auto-
biographie continue et s'achève par une histoire universelle; — Le Livre de Pru-
dence, paraphrasé de Senèque: — Le Livre des faits d'armes et de chevalerie, tra-
duit de Végèce, de Fronlin; la seconde moitié, plus personnelle, traite de la
guerre moderne. Mais quelle ferveur didactique! et qu'est-ce que Christine pou-
vait avoir à enseigner aux gens d'armes? — Le livre de Police, traité de science
])olitiquc, emprunté d'Aristote et de Plutarque, de Végèce, Valère Maxime et
Frontin. Tous ces ouvrages sont de pures compilations, mais en 1400 ces
compilations ont pu être utiles, comme le sont aujourd'hui, sous une autre
forme, les dictionnaires encyclopédi(iues. Et surtout à cette date l'antifjuilé était
neuve et fraîche.
2. Probablement à Poissv, où elle avait une Pdle, religieuse dominicaine.
366 LES DERNIERS POÈTES DU MOYEN AGE
l'iirroinr ' : puis disparaîl (Irliiiitivcnicnt, ci meurt sans doute
peu api-ès Jeanne (KAir -. Son nom lui survécut : il n'a jamais
tout à fait soml)rc, dans ce i^n-and nautVaiiC de notre littérature
française du moyen àiie. On sait vaguement (ju'une femme
nommée Christine de Pisan, Italienne de naissance et fille de
rastrolojrue de Charles Y, a vécu en France et a écrit en français
sous lerèerne de Charles YI. On ne sait i)as beaucoup davantag^e,
et l'œuvre de Christine fut de bonne heure oubliée. L'impri-
merie la dédaigfua, sauf quelques parcelles; la Renaissance ne
s'en souvint jdus. Le xix"^ siècle, (pii a réhabilité, ou du moins
réimprimé tant de médiocrités, choisies, un peu au hasard, dans
notre passé littéraire, n'est venu qu'hier à s'occuper de Chris-
tine de Pisan. Même on nous restitue l'œuvre en vers; mais
quand aurons-nous l'œuvre en prose (supérieure, en somme):'
Quand nous rend ra-l-on la T7.s/oh de Christine ou le Trésor de
la Cité des Daines, ou même ce curieux livre de la Paix plein
de portraits de démagogues, où d'autres temps pourraient s<'
reconnaître?
Christine de Pisan méritait mieux, .le ne veux pas g-rossir son
mérite; elle n'a point de génie, et la haute originalité, soit du
style, soit de la pensée, lui fait défaut. Elle n'a aucun génie,
mais c'est une belle intelligence, vaste, et larg-ement ouverte.
Elle nous intéresse à plusieurs titres : jtar tout ce qu'elle nous
apprend sur les sentiments et les idées de son siècle; par son
sincère amour de l'étude et du savoir; par son caractère enfin,
droit, ferme et sur; ])ar son patriotisme constant, si remar-
quable chez cette étrangère \ l*our loul dire, elle voulut être
savante et elle su! rester niodcslc. .l'eu souhait»^ autan! à 1»eau-
coujt d'hommes.
Alain Ghartier. Alain Cliarlier commença d'écj-ire à
r('"[»o(pie où se taisait Chrisliiic de j'isan, dont le Livre de la
I Une fillette <lo seize .ins Kt devant elle vont l'ii.vanl
fN'ost-ce j)as chose fors nature?) Les ennemis, no nul n'y tlnre.
A qui armes ne sont iicsans. Klle l'ait ee. mains veulx voiant.
Ains semble que sa norritnre l'.'t ileulx va France (lesennilirant.
Y soit, tant y est l'ort et Jure; ... Mais tout ce l'ait l)i<Mi i|ui la iiieine.
Le poème est daté : :il .iniilel l'ij'.i.
2. Cliristine di- .Pis.'in cl.iil irrl.iineiiienl imirle ,i\,iiil 1 iid, iLile oii Marliii
Lcrnmc fait (rcllo un ina^nirKjiii' éln},'o, dans le C/iumpian des Dtniies.
:i. Le roid'AngIclorrc Henri IV et le duc de .Milan lui avaient fait des oITrcs avan-
lafîcuses ponr l'allii-rr tlan^ Icnr myannie; elle n'I'ns.i ponr i-esler Française.
LA POESIE AU XV" SIECLE 367
Paix (1413) fut le dernier ouvrage (si Ton met à jiart ses vers eu
riîonneur de Jeanne d'Are).
La renommée d'Alain Chartier fut immense au xv'= siècle et
jusqu'à la Renaissance. Il fut salué univei-selleuient comme le
lii'and homme de son temps. Vanité de la iiloire! On n'a retenu
de lui (ju'une gracieuse légende, le baiser de la jeune dauphine,
Marguerite d'Ecosse. Et selon toute vraisemblance ce baiser ne
fut jamais donné. Marguerite n'est venue en France qu'en 1 1-30;
il est fort probable qu'à cette date, Alain Chartier était déjà
mort. C'est seulement en 1524 que ce joli conte fait son entrée
dans l'histoire ' ; }»ersonne jusque-là n'en avait ouï parlei- :
« Au dit an (143G), le 24''jour de juin, monseigneur le dauphin
Louis espousa, en la ville de Tours, Madame Marg-uerite, fille du
Roi d'Escosse, qui estoit une honneste dame, et qui fort aymoit
les orateurs de la langue vulgaire, et entre autres Maistre Alain
Chartier, qui est le père d'Eloquence françoise. Lequel elle eut
en fort grande estime, au moyen des belles et bonnes œuvres
qu'il avoit composées. Tellement qu'un jour, ainsi (ju'elle passoit
une salle où le dit maistre Alain s'estoit endormi sur un banc,
comme il dormoit, le fut baiser devant toute la compaig-nie;
<lont celuy <]ui la menoit fut envieux et luy dit : « Madame, je
suis esbahv comme avés baisé cest homme qui est si laid », car
à la vérité il n'avoit pas Ijeau visaige. Et elle fit response : « Je
n'av pas baisé l'homme, mais la précieuse bouche de la quelle
sont yssus et sortis tant de bons mots et vertueuses paroles. »
Alain Chartier était né à Bayeux vers 1390. Son frère aîné,
Guillaume, mourut évèque de Paris en 1472. Un frère cadet,
Thomas, devint notaire royal. Quant à l'historien de Charles VII,
Jean Chartier, moine de Saint-Denis, il appartient à une autre
famille.
Nous ne savons rien sur la jeunesse d'Alain (^luirtier. Son
frère aîné, Guillaume, avait étudié dans l'Université de Paris,
comme boursier du roi. Alain suivit peut-être la môme voie et
partagea les mêmes études. Son premier ouvrafe est, paraît-il,
le Livre des quatre Dames écrit au lendemain d'Azincourt. Voici
le sujet du poème : (juatre dames ont perdu, dans la défaite, les
I. Dans les Annales d'At/nitaine de Guillauine BducIicI.
368
LES DERNIERS POETES DU MOYEN AGE
cluMalicrs (jnCllfs aimaioiit : le |in'micr a ('-h'' Iik': le s<'C(»ii<l ost
prisonnier des Anglais, le troisième a (lis|taiu: Ir (jualiiènie s'est
(léslionor('^ en prenant honteusenicnl la fuile. Ces quatre
anianles iiirorluiKM's racontent leurs malheurs, et cliaeune se
juge la |>lus luallicureiisc. Il y a des vers gracieux et des senti-
ments ih'dicals dans ce jioème; mais reiiscmlde est fi'oid, au
moins à notre goût niodern(\ Il est sur|>renanl que le désastre
d'Azincourt apparaisse à peine dans \v livre (''crit à }»ropos de ce
désastre. Les chroniqueurs nous ont laissé des récits poig^nants
de cette jcuirné'e fatale : mais ici. tout dcdail pittoresque et
vivant semhle à dessein hanni. La hataille eut lieu le 25 octohre :
au lieu d'encadrer son poème dans un triste |)aysagre <le novem-
hre, Alain Ghartier le transporte au mois de mai, et associe le
(IfMiil des quatre dames à une hanale descri|dion du [»riidemps,
non pour opposer à la douleur humaine l'insouciante sérénité
des choses, mais tout simplenuMit parce que la tradition poétique
aimait à mettre un j)n'n(f')))jis au déhut des poèmes. En somme, le
Livre (les quatre D/unes ré|»ond si peu aux sentiments et aux
passions (jui devaient, semhle-t-il, remplir et houleverser les
âmes au lendemain d'Azincourt, que nous admirons sans le
comprendre le succès quohtint cet ouvrage dun auteur jeune et
encore inconnu.
Mais il i'aul l)i(Mi pens(>)' (|ue nous nous faisons aujourd'hui de
la poésie une idée toute différente de celle (pu» l'on s'en faisait
au xv siècle. Nous voulons qu'un poète nous émeuve; et il ne
nous émeut que s'il ré[)ond à la dis|)osition dominante de notre
Ame, s'il la frappe là où elle est déjà éhranlée. Tout autre était
la façon de concevoir la po(''sie au temps d'Alain Ghartier ou de
Gharles d'Orléans : on y cherchait plutôt une distraction élé-
g-ante aux ennuis et aux misères de la vie; on ne lisait pas les
poètes pour sentir plus vivement ses malheuis. mais pour les
ouhlicr. On uc leur dmiaudail pas d'exprimer plus forlemeni ce
tpie tous l'essentaient ; mais au contraire d'emporter l'esprit dans
une r<''grion sereine et idcsile, étrangère à toutes les réalités dou-
loureuses.
G'esl de ce point de \ ne ipi il faul juger loiiles les |)0(''sies
amoureuses d.Maiu (Iharlier, (''criles pour la |>hipai't pendant les
Iku leurs de la guerre civile et de la guerre ('•Iraugère, pendaid
LA POESIE AU XV" SIÈCLE 369
la san|ilante réaction Ixjui'uuiiinonne, pendant Tassassinat de
Jean sans Peur, pendant le couronnement d'un roi anglais à
Paris. C'est alors qu'il écrivit le Débat du Réoeille-Matln, le
Laïf de plaisance, le Débat des deux Fortunés dWmour et cette
Belle Dame saiis uierci/ qui eut un retentissement prodig-ieux et
provoqua parmi les [)oètes un véritable assaut de rimes, les uns
ap})rouvant la rigueur vertueuse de la Dame, les autres plai-
gnant le mauvais sort de l'amant mort par désespoir. Pendant
que nos poètes rimaient ces jolies fadaises, les Anglais, en Nor-
mandie, faisaient enfouir toutes vives, après jug-ement légal, des
femmes françaises coupables d'avoir })orté du i)ain à des soldats
français.
Cette apparente indifférence n'était, au fond, <ju'une conven-
tion ])oétique '. Alain Chartiei', prosateur, fut un excellent
patriote, et j'ajoute avec plaisir que sa prose est, d'ailleurs, fort
sujjérieure à ses vers -.
En lit", l'invasion ang-laise chassa Alain Cliartier de Baveux,
sa ville natale. En 1418, la réaction bourgruigmonne le chassa de
Paris, son autre patrie. Il suivit fidèlement, en qualité de secré-
taire royal, la fortune agitée du dauphin, plus tard (^Iharles VII;
il servit 'le sa plume et de sa bouche élo(|uente le malheureux
« roi de Bourg-es » juscpi'au jour de la victoire^. Dès 1418 il
adressait à l'Université de Paris une belle lettre latine pour la
conjurer de rentrer dans le devoir et de se ralliei' à l'héritier
légitime du trône. En 1422, il écrit en français le Quadrilofine
invecfif (c'est-à-dire dialogue à quatre personnagfes, rempli de
violents reproches). Ces quatre personnag-es sont la France et
les trois ordres; la France les supplie d'avoir jùtié de leur mère
commune. Le j)euple réjtond le premier qu'il est victime et non
<'oupable. « Le labeur i\e mes mains nourrit les lasches et les
ovseux, et ilz me persécutent do faim et de glaive... Hz vivent
de moy et je meurs par eulx... Les estendars sont levez contre
1. Dans le Débul des deux Fortunés d'Amjur. Alain C.liarlier so (jnalilie
Un simple clerc que l'on apjiellc Alain,
Qui parie ainsi d'amour par o'i'r dire.
2. An reste il n'a pas fait senleiucnt des vers d'amour ; le Bréviaire des nobles,
(jni lut longtemps admiré, est un code du parfait chevalier.
'.L Dans le quadriloguc il se dit « humble secrétaire du Hoy et de Monseigneur
le Daujiliin ».
IllSTOir.E DE LA I.A.NOUK. II. ~1
370 LES DERNIERS POETES DL' MOYEN ÂGE
les cmicMiis. mais les exploicts sont contre inoy. » IMaintes li-op
justifiées. Arniaciiacs, lîoiirjiuignoiis, Anglais, tous ros «^ens
armés vivaient sur le |teu|)le et le roui'eaieut juscjuaux os.
Le noble se <]éfen(I en repi'ochant au peuple les excès déina-
gOiiiques dont ]*aris fui souillé à mainte r('|trist'; il rapjielle
avec amertume la joie populaire (pii accueillit l'assassinat du
duc d'Orléans. Le clerc s'étal)lit jup' entre les deux ordres,
({uoiqu'il eût liien sa part d(» responsahilit»'' dans les maux
])ul)lics. 'Pout en feignant de partager les torts, il se montre sur-
tout sévère pour la noidesse, et l'accuse de perdi<' tout |tar son
indiscipline. Le QuadrUor/ue est, je crois, le plus ancien livre où
le vice de l'armée féodale est percé à jour, où le principe de
l'armée royale et nationale est posé, avant qu'elle existât :
« Les lig'nages ne font pas les chefs de guerre, mais ceulx à
qui Dieu, leur sens ou leur vaillance ou l'autorité du Prince en
<lonnent la prràce, doivent estre pour tels obéiz : la ([uelle obéis-
sance n'est mie rendue à la personne, mais à l'office. » Au len-
ilemain du honteux traite'' de Troyes, un tel livre (dont la con-
clusion était une parole d'espérance et d'encouragrement : la
France sera sauvée, si tous ses enfants sont unis), un tel livre
dut émouvoir [)rofondément les cœurs, d'autant j)lus que l'in-
térêt poignant des faits et des idées y ('dait redoublé par la
grande beauté de la forme et ]>ar des (pialités de style dont les
contemporains, moins habitués (pie nous à ce genre de mérite,
furent sans doute émus et charmés. Alain Chartier est le pre-
mier Français qui ait eu le style oratoire et nombreux, oublié
après lui jusqu'à Balzac. Il est permis de |iréf(''rer à cette allure
magistrale une démarche plus sinq)le et plus vive; mais le style
oratoire a sa grandeur et son harmonie, et, dans sa nouveauté,
dut éblouir des oreill(>s (pii n'avaiiMit jamais ouï cette nuisicpie
des mots. Voyez comme Alain (lliai'tier l'ait penser <à lîossu(d
en traitant ce lien commnn d (doepietire : (pie Dieu seul est
immuable, et (pie t(»ut l'univers se transforme sous sa main :
« (!l(dluy qui tout |>uet, départ et refraiK be b^s |tuissances, et
de sa perdurable ef(M"nit('> mue les cintses (pii s(uilz le temps
decourenl. l'^l il, (pii est inlin\ eu liaul poNoir, met ('((mmence-
ment, moyen et fin en foutes ses iruvres, s(Mibz le mouvement
des cieulx... Ff combien fpie ces choses soi(Mif assez (nidenfes
LA POESIE AU XV' SIÈCLE 371
a cong-noistre, si y errent plusieurs. Car en racomptant le fait
qu'ils cong-noissent a Tuoil, ilz demeurent en descongnoissance
de la cause. Et pour ce que les jugements de Dieu, sans qui
riens ne se fait, sont une parfonde abisme, où nul entende-
ment humain ne scet prendre fons ne rive; et que noz sens
sont trop faibles, noz ans trop courts, et nos pensées et affec-
tions trop frailles a les comprendre, nous imputons a fortune,
qui est chose fainte et vaine, et ne se peut revencher, la juste
vengeance que Dieu prent de noz deffaultes... »
Il y a une étroite relation entre le style oratoire d'Alain
Chartier en prose française, et la facture de sa période latine.
Evidemment c'est sur son latin qu'il a calqué son style fran-
çais. Ainsi on rapproche avec intérêt le Qiiadrilogne de la lettre
latine {De detestalionc belli gaUict et sriasione jxicis) écrite après
la mort de Henri de Lancastre (21 août 1422). Deux ans plus
tard, Alain Chartier fit partie de l'ambassade envoyée par
Charles YII à l'empereur d'Allemagne Sigismond. Il prononça
devant ce monarque deux belles harangues en latin, qui sont
malheureusement des morceaux d'apparat plus que des pièces
vraiment politiques. En 1428, il accompagna l'ambassade
envovée au roi d'Ecosse Jacques II, pour négocier le mariage
de sa fille Marguerite, âgée de quatre ans, avec le Dauphin, le
futur Louis XI, qui en avait cinq. L'année suivante (1429), à
l'heure oi^i la fortune de Charles VII paraissait désespérée,
Alain Chartier publia la Livre de V Espérance (ou Livre des Trois
VeiHus), qu'il date au premier vers du dixième an de son dolent
exil. Il avait été chassé de Paris en 1418 par les fureurs de la
faction bourguignonne. Le livre est en prose mêlée de pièces
de vers d'un caractère lyrique, dans des formes variées. J'en
détache ce beau couplet sur la faiblesse de l'homme :
Chetive créature humaine, Ton penser le deverlue,
Née a travail et a peine, Ton fol sens te nuit et tue,
De fraelle corps revestue. Et a nonsçavoir te maine;
Tant es faible et tant es vaine. Se des cieux n'es soustenue.
Tendre, passible, incertaine, Tant es de pouvre venue
Et de legier abbalue; Que tu ne peuz vivre saine.
Dans le cadre fastidieux d'une vision allégorique, ce livre ren-
ferme des pensées très i)ersonnelles, rendues souvent avec une
372 LES DERNIERS POETES DU MOYEN AGE
rare éloquence. Les malheurs de la France et du roi ont troublé
la raison de l'auteur : il a failli s'en prendre à Dieu même et
lui reprocher l'iniquité trionqdiante. La religion ferme sa
Louche et retient sa main prête au suicide; elle lui explique la
présence du mal sur la terre et même sa victoire appai-ente.
Le clergé, ménagé dans le Qiiadrilof/iie, est, au contraire, dans
le Livre de l'Espérance l'objet des plus violents reproches;
l'audace de l'écrivain va juscpi'à allacpuM- la discipline fonda-
mentale du clergé d'Occident, b^ célibat ecclésiastique. Le grand
schisme avait jeté dans les esprits les plus religieux un trouble
profond, dont la Réforme est sortie cent années plus tard. A lire
certaines pages d'Alain Cbartier, on la croirait plus prochaine.
Mais s'il y a plus de tristesse et ])lus d'amertume dans son
invective contre l'Eglise, il y a plus de colère et de mépris dans
la satire qu'il fait des g-entilsbommes du temps de Charles VIL
La frivolité de leur vie et la dissolution de leurs mœurs sont
dépeintes avec une âpre éloquence : « Les nuits leur ont esté
trop courtes })ar leui's desvei'gondées plaisances, et les jours
trop briefs pour dormir... Il semble que seigneurie vault autant
a dire comme puissance de mal faire sans punition... On nour-
rist les jeunes seigneurs es délices et a la fetardise des qu'ils
sont nez... Les gens les adorent es barseaux et les duisent à
descongnoistre eux mesmes et aullruy. »
Malgré l'amertume de ces censures, le dernier mot du livre
est une parole d'espérance comme le titre le promettait. Alain
Cbartier refuse de croire que la France, à celle heure abattue,
écrasée sous le talon des Anglais, soit à jamais |>erdue. « Sou-
vent desespoir de salut a forcé nature et fortune a sauver
les perissans;... mesmement le plus de fois... les conquerans
desgastent leur puissance et consument leurs forces; et par
leurs xiolences, les assaillis s'exerciteiil aux armes, tant (|u'ils
apprennent de leurs ennemis a eux (bdVendre et a recouvrer la
victoire. » A l'époque où Alain traçait ces lignes, Orléans était
près de succfunber; luais déjà Jeanne d'Arc ipiittait Domrémy.
Le pi'-ril ('tait extrême: le salut étail |>rocliain. Alain Cbartier
semble avoir le premier vu luire à llnui/on brumeux le faible
ravon d'esiMM-ance.
Le dernier écrit daté de notic auteui' est une lettre latine
LA POÉSIE AU X\' SIÈCLE 373
à l'empereur Sig-ismond pour témoigner à ce prince des mer-
veilles accomplies par Ihéroïne. Elle ne nous apprend rien
qu'on ne sache d'ailleurs, mais elle prouve que, contre l'opinion
répandue, quelques polit iipies, parmi rentourng(» de Charles VIT,
ont cru fermement à la mission divine de la Pucelle, au moins
après ses victoires. Alain Ghartier en retrace le merveilleux
tableau et conclut en disant : « Cette fdle ne vient |)as de la
terre; elle est envoyée du Ciel. »
On ne sait à quelle date rapporter un court traité d'Alain Char-
tier intitulé le Curial, c'est-à-dire le Courlisan (ce dernier terme
nous est venue d'Italie au xvi' siècle). C'est une satire amère de
la cour écrite par un homme qui y vivait, non de naissance,
mais de son plein gré. On en a conclu parfois (pi'il n'y fallait
voir qu'une déclamation banale et peu sincère. Telle n'est pas
notre opinion. Les hommes restent parfois où ils se déplaisent
le plus; Alain Chartier était trop ambitieux, trop épris de sa
renommée pour avoir le courage de s'éloigner des grands; il
était trop honnête homme pour n'être pas écœuré du spectacle
qu'offrit cette cour abâtardie de Charles YII pendant toute la
jeunesse du monarque. Les favoris s'y succèdent, tout-puissants
sur l'esprit du faible roi, jusqu'au jour oi^i ils tombent tour à
tour, assassinés par un rival heureux, qu'attend souvent le
même sort. La trahison, la corruption des mœurs, la lâcheté,
l'incapacité, la défaite, voilà le spectacle qu'elle offre au mora-
liste. Trouvera-t-on que le Cicrial soit un lieu commun, si c'est la
cour de Bourges qu'Alain Chartier a dépeinte sans la nommer?
Croirons-nous qu'il n'est pas sincère en conjurant le frère à qui
son livre est adressé (probablement Thomas Chartier) de ne
jamais quitter la sûre et heureuse retraite où il vit libre et con-
tent, avec sa femme et ses enfants, pour venir chercher fortune
à la cour? Mais lui-même y vit. Par quelle étrange contradic-
tion? Alain Chartier laisse entrevoir l'attrait qui l'y retient;
mais La Bruyère l'expliquera plus tard, encore mieux qu'Alain
Chartier : « La vie de la cour est un jeu séi'ieux, mélancolique,
qui applique. » Mais de là justement l'attrait. « Un homme qui
a vécu dans l'intrigue un certain temps ne peut plus s'en passer:
toute autre vie pour lui est languissante. »
Alain Chartier vécut probablement jusqu'à la lin dans cette
374 LES DERNIflRS POÈTES DU MOYEN AGE
cour (|ii"il D'ahnait, iiiirrc. Nous ne savons pas la date de sa
iiKtrt. On lui a longtemps attribué une ballade sur lu /irise de
FoiKjères, qui certainement n'est ])as de lui; et pour lui laisser
le temps de l'écrire, on prolongeait sa vie jusqu'au milieu du
siècle. La dernière trace certaine de son existence est de 1429.
et il était mort avant 1440; il est nommé comme défunt dans
y Hôpital d\unonrs, poème antérieur à 1441. Il mourut donc
entre 1430 et 1440, et comme il est probable que son activité
féconde ne lui eût pas permis de rester plusieurs années sans
rien produire et sans faire parler de lui, nous croyons que sa
vie dut se terminer peu après 1430. Il était faible et languissant,
ce qui rend plus vraisemblable encore sa mort prématurée. En
1430, il devait avoir environ quarante ans '.
Sa renommée demeura très grande et l'éclat en fut i)lus
durable que ne furent la plupart des réputations littéraires au
movenâge. Au xvi® siècle encore il apparaît comme le prince des
écrivains français. Octavien de Saint-Gelais, évêque d'Angou-
lême, dans son poème intitulé Séjour d'honneur, l'appelle « clerc
excellent, orateur magnifique ». Jean Le Maire de Belges le
dit : « noble poète et orateur ». Jean Boucbet, dans ses Annales
(C Aquitaine: «le père d'éloquence française. » Clément Marot rlit
que la Normandie « prend gloire » d'avoir produit un tel fils,
Pierre le Févre (ou Fabri), contemporain de Marot, dans son
Art de vraie rhétorique, met Alain Chartier au-dessus de tous les
écrivains et orateurs, et dit qu'il les a passés tous en « beau lan-
gage, élégant et substancieux ». Ni avant lui, ni après, nul ne
peut lui être comparé; surtout pour la « douceur de son lan-
gage ». Jusqu'à la lin du xvi" siècle on parle ainsi d'Alain Char-
tier; c'est une admiration sans réserve, mais qui s'aftacbe
surtout aux beautés de son style. Etienne Pasquier, dans les
Recherches de la France, a consacré un chapitre entier (xvi" du
livre VI) à ce qu'il nomme « les mots dorez et belles sen-
tences de Maistre Alain Chartier ». Il l'appeUe « aulheur non
de petite marcpie, soit (jue nous considérions en luy la bomie
I. l'ii (lonimcnl i-rccmiiH'iil iinxliiil (vnir Homania, IS'.ll, p. lo2) prouve
(|ii'Alain CharLior fui cnlcrrr à Avi^rnon; c'csl itrolialilonient qu'il y ('-tait niorl.
Mais la liati- reste inconnue. I/rpilaplie citrc par d'Expilly ( IHctionnaire fféogra-
[ifiigue) el qui le fait mourir m I \'t'j no. |iarait jias aulhenlique.
LA POESIE AU XV' SIÈCLE 375
liaison (le paroles et <lo mots exquis, soit que nous nous
ai'restions à la liravité des sentences : ^rand [loète de son
temps, et encore [)lus jirand orateur ». 11 extrait de l'œuvre
un choix abondant de citations, toutes brèves, toutes frap-
pantes, surtout par la forme, et jtar la vivacité du trait. Il
est évident que c'est par ce mérite, inconnu avant lui, dans
la prose française, et rare encore après lui (jusqu'à Balzac),
c'est par le trait oratoire, par ce genre d'éloquence appelé des
Latins senfeiit/a, (|ue noti'c aul(Mir a su éblouir ses contempo-
l'ains, et encore le siècle suivant. Aussi, Pasquier admire-t-il
cette « infinité de belles sentences, desquelles il est confit de ligne
à autre », tant qu'on ne le peut mieux comparer qu'à « l'ancien
Sénèque Romain ». Il me semble que ce n'est pas exagérer le
mérite de notre auteur que de le louer des mêmes qualités que
Pasquier admirait chez lui, tout en apportant dans notre élogv
un peu moins d'enthousiasme. Alain Chartier n'est ni un grand
penseur, ni un grand moraliste; mais il est un écrivain, il est
un homme de style; c'est son seul mérite; mais il a ce mérite.
Le premier il a fait voir que la langue française, avant lui
dénuée de nombre et d'harmonie, pouvait devenir entre des
mains habiles un aussi parfait instrument d'éloquence que le
latin même.
Charles d'Orléans. — Le poète Charles d'Orléans eut une
destinée singulière. D'ordinaire on loue les princes même pour
leurs mauvais vers. Celui-là, qui en fît de bons, fut, dès le len-
demain de sa mort, oublié, à tel point que ses poésies, totalement
inconnues, ne furent exhumées qu'en 1734 par l'abbé Sallier.
Depuis ce temps, Charles d'Orléans n'a plus cessé d'être mis
en honneur, et placé si haut que quebjues-uns le préfèrent a
Villon; ce qui paraît excessif. Au reste il n'y a nulle mesure
commune entre deux hommes aussi profondément différents.
11 était né à Paris, dans l'hôtel roval de Saint-Paul, le
26 mai 1391, de Louis, duc d'Orléans, frère de Charles VI, et
de Valentine de Milan. A quinze ans il fut marié à Isabelle de
France, sa cousine, veuve de Richard II, roi d'Angleterre.
L'année suivante son père tombait sous les coups des assassins
soudoyés j»ar Jean sans Peur. Un an plus tard, Valentine de
Milan, impuissante à venger son époux, mourait de douleur; et
376 LES DERNIERS POÈTES DU MOYEN AGE
(|ii('l(|ii(\s mois apivs Isabello de Fi'niic(> inoui'ait en (-(niclH^s, à
vinpt ans. Cliarlos d'Orléans restait à dix-liiiit ans, déjà vonf,
deux fois orplielin, l'aîné de nn(\ enfants, et chef d'une des
quatre grandes maisons du royaume. Tjourde tâche, môme pour
des épaules moins déJMh's. On lui im|>()sa d'ahord de se récon-
cilier avec Jean sans Peui-. Mais en 1410 il épousa la fille du
comte d'Armai;nac, et h» parti d'Orléans retrouva un chef, (|ui
lui inculqua sa haine (d lui donna son nom. La i>uerre civile
reprit avec fureur. I^es deux facli(»iis lireut ap})el à l'Aniile-
terre, et Henri IV, avec une hahilelé infernale, les soudova
toutes les deux, pour mieux déchiiN'r la l'"'i'anc(\ (pie son tils
HfMiri V envahit (M1 l'il."), et dont il commença méthodique-
ment la conquête. Dans le désastre d'Azincourt, Charles d'Or-
léans fut jiris un des premiers, avec l'avant-irarde, et aussitôt
emmené en Ang^leterre. Sa prison devait durer vingt-cin([ ans.
Elle fut très rig-oureuse et très dure. On le traîna de château
en château, à Windsor, à Bolinghroke, dans le comté de Laii-
castre, à Pomfret, à la Tour de Londres, à Hampthill, à Winii-
field, partout étroitement resserré, surveillé de près jour et
nuit. Henri V en mourant (11-22) avait ordonné par son testa-
ment de ne jamais relâcher le duc d'Orléans avant que son lils
eût atteint sa majorité. Henri Yl avait neuf mois.
Le pauvre |)ris(»miier fût moi't de tristesse et d'ennui, si la
poésie ne l'eût consolé '. Les vers furent ses amis, ses conn»a-
gnons, ses hôtes. Ils le sauvèrent du désespoir, sinon de tout
abaissement. Car. pour sortir de iirison (en liiO) il lui fallut se
déclarei- l'ami (l<- Philippe le Bon, h"ls de Jean sans Peur. Mais
après tant de maux soufferts, il n'as[>irait plus qu'au repos. Il
avait vécu déjà cinquante ans, dont vingt-cinq en captivité. H
devait vivre encore vingt-cinq ans, dont la plus grande parti(>
s'écoula dans la |telile cour de Bl(»is, faite à son imag-e et selon
ses g-oùts; ag-réahle séjour «l'un piince aimable et doux, ami
des lettres et des arts, passionné pour les verset pour les plai-
I. Omis \o mr-ino temps, Jean Rfsnicr, li.iilli ir.\iix(MTi'. an service du duc de
Hoiirgogiic, fait iirisoniiior i)ar les soldats de Cliarles VII. se consolait, lui aussi,
en rimant ses peines; plus heui-eiix que Charles d'Orléans, il fut iiiihlié après
sa mort : les Fortunes et adrerailez de Jean Iter/nier virent le jour à Paris et>
1526. Les vers de Rej.'nier son! médiocres; mais ils renferment des traits vifs et
expressifs qui peigruMit l'étal de la France peiulanl celle ionique LMieri'.' civile.
HIST DE LA LANGUE ET DE LA LITT. FR
T !! CHAP Vi
^.^.QQT) -HOtYf "^^^^
CHARLES D'ORLEAiNS
(ARMORIALDU HERAUT BERRY^
Biblî^atFds fr. 4985, F» 16(V°j
LA POESIE AU W" SIECLE 3:7
sirs délicats. Les fêtes et les jeux s'y succédaient sans relâche ;
les ménestrels, les musiciens, les danseurs, les poètes, les
artistes y venaient en foule, et s'y voyaient toujours bien
accueillis. Ce n'étaient que visites princiéres, promenades,
excursions, [)èlerinag'es. Les derniers jours du duc d'Orléans
furent toutefois attristés par la dureté de Louis XI, <jui ne l'avait
jamais aimé. Il mourut le 4 janvier liGo.
Jamais vie humaine n'a rassemblé de tels contrastes. Elle
s'ouvre par des trai^édies sanglantes, se continue dans une inter-
minable captivité, s'achève enfin dans les douceurs d'un épicu-
risme lettré. Une seule unité réunit ces scènes si difTérentes : le
goût de la poésie et des arts que Charles d'Orléans conserva
fidèlement du premier jour au dernier. Rendons cette justice
aux Valois, rois et princes, médiocres d'ailleurs, pour la plupart,
et qui nous ont fait plus de mal que de bien; mais tous furent
sincèrement des artistes.
L'œuvre poétique de Charles d'Orléans se compose surtout de
petites pièces détachées : rondeaux, chansons, ballades. Il excelle
dans ces menus cadres. L'idée est toujours précise, non pas tou-
jours neuve ou rare; souvent assez banale, au contraire, mais
parfaitement nette et claire. La forme est admirablement soi-
gnée. Au lieu que dans les longs poèmes didactiques du temps,
le poète souvent semble écrire au courant de la plume, ici le
style est travaillé avec goût, avec amour. Une idée nette dans
une forme exquise, tel est le caractère commun de la jjlupart de
ces petits ouvrages. Ils décèlent une main raffinée g-uidée par un
sentiment de l'art très juste. Le poète avait grandi dans une cour
élégante, et tout ce qui l'entourait, mais surtout son père et sa
mère, Louis d'Orléans et Valentine de Milan, aimaient passion-
nément les œuvres d'art de tout genre : émaux, jjijoux, reliures,
tapisseries, broderies. La poésie de leur fils ressemble aux pré-
cieux joyaux de ces belles collections, l'amour et l'org-ueil de
tous les princes Valois.
La forme y vaut plus que le fond, qui, tout d'abord, nous
semble un peu menu. Ce prince a été mêlé aux événements les
[dus trag-iques de notre histoire : il a vu son [»ère meurtri à
coups <le hache, sa mère mourant de désespoir, le Roi fou, la
France envahie, toutes les hontes, tous les désastres. Rien de
378 LES DERNIERS POÈTES DU MOYEN AGE
ce (|u'il a «lu souITrir n'a passé dans ses vers. C'est (|ii'il ne les
(■(»ni|Kise [las, comme ferait un moderne, pour aigrir ses douleurs,
mais pour les eonsoler; ni \)0\u' se souvenir, mais pour ouldier.
Ce ne sont pas les cris (Tangoisse d'une àme d»''ses|»érée, mais
lo délassement préféré d'un [»auvi-e e(eur soulîrant <|ui recourt
à la poésie comme à un liaume sacré, pour endormir ou du
moins calmer la soulTrance. Que mettra-l-il dans ses vers? Hien
«jue les rêves délicats de son imagination. 11 chantera les peines
et les joies de l'amour, non celles de la ])assion violente, (juil
n'a jamais connues, jteut-ètre; mais jeune, il dira la tendresse
discrète d'un cœur doucement éi»ris, ou, vieilli, le détachement
souriant d'un cœur doucement désahusé. Les commentateurs
|»erdront leur peine à essayer de deviner le nom de celles qu'il
a |tu aimer. C'est la femme, c'est la heauté, c'est l'amour (ju'il
célèbre et qu'il exprime, mais d'une façon tout impersonnelle,
et presque idéale, quoique voluptueuse. Certes on n'oserait dire
qu'il n'aima jamais vraiment, le poète qui écrivit ces vers où la
puissance de l'amour est si fortement exprimée :
Comment se peut un povre cueur dcirendre
Quant deux beaulx yeulxlc viennent assaillir?
Le cueur est seul, désarmé, nu et tendre,
Et les yeulx sont bien armez de plaisir.
Amour aussi est de leur aliancc.
Contre tous deux ne pourroit pié tenir.
Nul ne tendroit contre telle puissance.
Mais on peut douter (ju'it ait jamais coiuui toute la ju-ofoudeur
d'une |)assion maîtresse. 11 n'est pas de ceux que ramoin- dompte
(d qu'il entraîne aux grands héroïsmes ou aux grands crimes,
aux sublimes dévouements et aux crimiiudles folies. 1)(> tels
amants d'ailleurs le nombre est |)etit; il y a enccue moins de
cu'urs j)Our sentir ces ivresses, (pi'il n'y a eu de iioètes poui' les
(hanter. C(dui-ci est plutôt tendre (pie passioimé ; plut(M galant,
au sens le plus délicat du mot, que violemment é|u-is. Son accent
(trdinaii'e est une doucein- caressante. Son regr(d de la patrie
absente est IV'miniii plulùl (pic viiil ; ses aspirations vers la paix,
(pii sera pour lui la délivrance, son! toindianles, mais un peu
iiudles. Viiii:l-ciii(| ans de prison sont iuoil(dles à l'héroïsme.
LA POÉSIE AU XV SIKCLE 379
mais devraient-ils tuer la dignité? Des vers roninie ceux-ci sont
jolis, mais un peu choquants :
Sauves toutes bonne raisons,
Mieulx vaut mentir pour paix avoir:
Qu'estre batu pour dire voir ' ;
Pour ce, mon cueur, ainsi faisons.
Il y a vinct })ièces de ce ton dans l'œuvre. J'aime mieux les
iiracieux rondeaux, cent fois cités, sur le retour du printemps.
Mais le sentiment de la nature, très sincère chez lui, et si joli-
ment exprimé, ne laisse pas d'être im peu mêlé dalTéterie.
Le temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluyc,
Et s'est vestu de brouderie,
De soleil luyant, cler et beau...
Rivière, fontaine et ruisseau
Portent en livrée jolie
Gouttes d'argent d'orfavrerie...
La poésie de Charles d'Orléans ressemble à ce manteau du
printemps. Quelques-uns préfèrent à tout, dans cette œuvre, les
poésies de Yàçno mùr et de la vieillesse. Ceg-oût peut se défendre.
Il s'y montre un peu triste, un peu sec et grognon, mais jamais
il n'eut plus d'esprit.
La jeunesse est fmie ! Il s'étonne de voir toutes choses avec
d'autres yeux que les yeux de vingt ans. Ni les prés ne sont plus
si verts, ni le soleil si riant, ni (que l'amour lui pardonne) les
dames, à ce qu'il croit bien, ne sont plus si jolies :
Par les fencstres de mes yeuix
Au temps passé, quant regardoye,
Advis m'estoit (ainsi m'ait Dieux)
Que de trop plus belles veoye
Qu'a présent ne fais...
Tout s'est gâté, assombri; dans le monde ou dans son cœur?
Il n'en sait rien.
Le monde est ennuyé de moy,
Et moy pareillement de luy.
1. Vrai.
380 LES DERNIERS POÈTES DU MOYEN AGE
Aussi comnio. à la dcniirrc ïviv do saint Valnifiii, il so
demandait au réveil, s'il dioisirail ce jour-là. selon le vieil et
iiracieux usaue, une dame d<' ses |»('ms<m>s. après réflexion il
s'abstint :
Mais Nonchaloir, mon médecin,
M'est venu le pousse taster.
Qui m'a conseillié reposer,
Et rendormir sur mon coussin,
A ce jour de saint Valenlin.
Nous avons dit que Charles d'Orléans fut entièrement
oublié, comme jioète, pendant près de trois siècles. Son
influence ainsi fut mille sur la poésie française, et ce fut grand
domniagre; mieux connu et admiré, il eût peut-être contenu, au
moins en quelque mesure, le fâcheux essor des poètes pédants
et affectés qui fleurirent après lui. L'exemple de sa Aersification
si simple aurait peut-être découragé les versificateurs trop
savants qui, à la fin du xv" siècle, sous prétexte de renouveler
notre poésie, en firent un casse-tête ridicule et prosaïque.
Il est, parmi nos anciens, celui (jui a le moins vieilli. Sa
langue est si limpide qu'elle reste claire après cinq cents ans.
Si Boileau l'avait connu, c'est probablement par lui, non par
Villon, qu'il eût commencé cette rapide esquisse de l'histoire
du Parnasse français qu'il a tracée dans son Art poélà/uc.
Martin Lefranc. — Martin Lefranc est tout à fait oublié;
mais cet oubli prouve seulement qu'il y a bien du hasard dans
les réputations littéraires. Sans doute, son grand poème, le
CJiampion des Daines, est trop long: vingt-quatre mille vers!
Mais quel grand poème n'est trop long? Et puisqu'on pardonne
au vieil Homère de sommeiller quelquefois, excusons Martin
Lefranc, non de dormir (il est trop vif et troji animé pour
tomber dans ce défaut), mais de bavarder souvent.
Il naquit vers l'ilO, « en la douce comté d'Aumale », étudia à
Paris, pendant l'occujiation anglaise, et fut reçu maître es arts.
11 voyagea l»eaucoup; on trouve sa trace en Flandre, à Ai.x-la-
(^hapelle, en Suisse, en Italie, l^e duc de Savoie, dont le Concile
de Hàle lit un pape, sons le nom de b'(''li.\ V, s'attacha Martin
Lefran<-, et le lit pi-évot du chapitre de Lausanne et protonotaire
apostolifpu' (l'ii3). Il conserva ces dignités (piaml Félix V
LA POESIE AU XV° SIECLE 381
abdiqua en favcui- de Nicolas Y. 11 inouiiil, probablement à
Lausanne, en li()l; cette année-là, le 28 novembre, le clia-
pitre écouta la lecture de son testament.
Il avait dû rimer fort jeune; le Champion des Ihaiics, <|ui
n'est pas l'œuvre d'un débutant, et qui ténioit;ne d'un exercice
assidu dans l'art d'écrire en vers, fut présenté par Martin
Lefranc à Pbilippe le Bon, duc de Bourgogne, en 1442. L'ou-
vrage eut i)eu de succès. L'A's/r//" de Fortune et de Vertu, en
prose et vers mêlés, en eut davantage et le méritait moins.
L'auteur, pi({ué du froid accueil fait au Champion des Daines,
présenta son apologie dans un poème de cinq cents vers, qui
renferme des parties tout à fait remarqual^les (la Complainte du
Livre du Champion des Dames à maistre Martin Lefranc son
auteur). 11 y parle fièrement de la dignité des lettres; il fait
appel avec hauteur, à la postérité, du jugement des contempo-
rains. Ces sentiments, ces idées sont fort nouvelles en 1442. Il
console son livre en lui promettant les revanches de l'avenir :
Vertu ne puet eslre sans guerre.
A paine est elle au monde née
Que Maie Bouche aux dents la serre
De sa gargate i foursenée.
Mais vertu est trop fortunée.
Trop est sa proesse notoire.
Batue ou en exil menée
II l'ault enfin qu'elle ait victoire.
11 V a beaucoup d'aussi bons vers dans le Champion des
Dames. Si Alain Giiartier a su le premier montrer ce que c'est
qu'une phrase bien faite en français, Martin Lefranc a su le
premier ce que c'est que la facture d'un vers français bien
frappé. Et peut-être la prose nombreuse d'Alain Chartier n'a-
t-elle pas été sans influence sur le couplet si bien rythmé de
Martin Lefranc.
Son poème nous rel)ute aujourd'hui par sa prolixité, par la
banalité appai'ente du sujet, qui est la satire et l'éloge des
femmes, opposés symétriquement; par la banalité réelle du
cadre : un songe, des allégories, d'interminables plaidoyers;
1. Mâchoire.
382 LES DERNIERS POETES DU MOYEN AGE
louto la macliino [»(»(''ti(|uo itroprc au poiit du lomps, fastidieuse
au nôtre. Mais si l'on prend la peine de lire Martin Lefranc, il
se relèvo dans notre estime. Il a de l'esprit, Iteaucoup d'esprit;
du mouvement; du style surtout, chose rare au moyen âge; une
forme personnelle, une faeon de dire les choses un peu mono-
loiie dans la facture du vers, mais piquante, et quelquefois
éloquente. Si tous ses huitains sont frajipés trop uniformément,
le fond de l'œuvre est plus varié que le sujet ne semble le pro-
mettre. Sous prétexte de parler des femmes en bien et en mal,
Martin Lefranc parle de tout; et il n'est [)as un fait ou un
homme dont son siècle s'est occupé qui ne fournisse à ses vers
un souvenir ou une allusion. Tout ce qu'il emprunte à l'anti-
quité est banal et sans valeur, au moins pour nous (nos pères,
moins blasés sur les Grecs et les Romains, en jugeaient peut-
être autrement) ; mais partout oîi il s'inspire des choses de son
époque, il est jjlein de vie et d'intérêt. Sur la politique, sur la
religion, sur les mœurs, sur la poésie et sur les arts, il est
rempli d'idées, de faits et d'observations personnelles. Dans ce
poème, dédié et présenté au duc de Bourgogne, il se montre
fort dégagé des préjugés et des préventions bourguignonnes. 11
plaint avec une éloquente pitié la France déchirée par la guerre
civile et ruinée par l'invasion étrangère :
Il m'ost advis que je la voie.
Elle jadis puissant roïne,
Errant sans sentier ne sans voie,
En habit de povre meschine.
Toute couverte de ruyne,
ÎVoire de coups et de battures.
Criant le meurtre et la lamine,
Jectée aux maies aventures.
Il ose louer Jeaiiuc dArc, (pic les IJourguiguous ont liaïe et
livrée. Il affirme bautr-menl ses « miracles » et le « divin
esprit » qui l'enflamma; il croit <' en boime foy » cpie << les anges
raccompag"naient ».
Disent d'elle ce que vouldront.
Le parler est leur, et le taiie.
Mais ses louenges ne fauldronl.
Pour luiMisoniies (pTils sachent faire.
LA POESIE AU XV SIECLE 383
Que t'en fault il outre retraire?
Pour sa vertu, pour sa vaillance,
En despit de tout adversaire,
Couronné fut le Roy de France.
Et toutofois Martin Lefranc n'est rien moins qiriin csitrit
mystique ou facilement crédule. 11 parle fort librement de tontes
choses et ne craint pas de battre en brèche des opinions uni-
versellement accréditées à son époque. Il ose môme déclarer
(pi'il ne croit pas du tout à la sorcellerie. Qu'on ne lui dise
pas que mille sorcières ont avoué, même sans torture, qu'elles
avaient été au sabbat sur un manche à balai. Ces soi-disant
sorcières ne sont que des cervelles malades :
11 n'est ne baston ne bastonne,
Sur quoy puist personne voler,
Mais quant le diable leur estonne
La teste, elles cuident aler...
Je ne croyrai tant que je vive
Que femme corporellement
Voise ' en l'air comme merle ou grive.
Il se moque ag-réablement des gens qui annoncent la lin <lu
monde à jour fixe, comme s'ils étaient du conseil divin :
Bien scay que le ciel cessera
Son mouvement. C'est nostro foy.
Mais on ne scet quant ce sera.
Dieu le scet trestout a par soy.
Et pour ce, quant parler j'en oy
Tel et tel, comme secrétaire
De Dieu, scachant et quant et quoy,
Bonnement je ne m'en puis taire.
Il est vraiment regrettable qu'on n'ait pas réimprimé le
Champion des Dames depuis 1530 -. Cependant on publie à
grands frais d'énormes cartulaires, très précieux assurément,
mais que les cinq ou six érudits qui les consultent, dans toute
l'Europe, auraient aussi bien consultés dans les manuscrits.
Nous ne nous en plaignons pas, mais il faudrait, avant tout,
rendre à la lumière les œuvres d'intérêt général qui appar-
1. Aille.
2. Les deux éilitions q\ron possède sont d'ailleurs tout à fait niaiivaises, et
l'édition nouvelle ouc nous souhaitons devra se faire sur les manuscrits.
38i LES DERNIERS POETES DU MOYEN AGE
tioiiiKMit à lliisloirc «le la pensée en France et à la tradition
nationale.
Martial d'Auvergne. — Le hasard a fait à Martial d'Au-
verync riioiMicur (juil lefusait à Martin Lefranc. En 172i, en
plein XYHi' siècle, on a réimpriméàParis : « Lex Vif/illcs de la movl
du Roij Charles VII, a neuf pseaulmes et neuf leçons, conte-
nant la chronique et les faits advenus (hu'ant la vie dudit Roy ».
Martial dAuveigiie, ainsi nommé du nom de la province d'où
sa famille fut orig-inaire, s'est appelé aussi Martial de Paris,
|>()ur être né dans cette ville et y avoir juissé toute sa vie. 11 y
mourut le 1-'] mai l")08, âgé d'environ soixante-quinze ans. 11
était ]»rocui'eur au Parlement.
Son premier ouvrage est prohahlement les Vigiles de
Charles VII, }»oème historique en quinze mille vers, qui est la
chronique exacte du règne, racontée année par année. Le récit
est divisé en quatrains octosyllahiques; il est coupé par des
morceaux d'un caractère lyri(jue ou satiricjue ou didactique,
variés de j-ythine et de mesure. Tout le poème afîecte la forme
de l'office liturgique appelé les Vifjiles; la narration représente
les psaumes; le l'este figure les antiennes, leçons, répons. Les
leçons, chantées par France, Xohiesse, Laheiir, Marchandise,
Clergé, Pitié (le chapelain des Dames), Justice, Paix et Y Eglise,
interromj)ent le récit (h's faits (hi règne (divis('' en neuf psaumes,
nomhre litui'gi(]ue), par des réflexions jioliti(jues, r(digieuses,
morales et satiri(|ues oîi s'expriment d'une façon un peu lourde,
et tiop souvent prosaïque, mais vive et sincère, parfois piquante
r| iiiènic spirilii('lh% les sentimeiils de la hourgeoisie jiarisienne
en liGl, ses opinions, ses préjugés, ses }»réventions, ses
craintes, ses espérances. La [»arlie satiricjue est la plus rcmar-
(juahle, et Martial s'('dève |»arfois jus(|u'à TélocpuMice et juscpi'à
la vraie poésie dans ses eniporlcnionls (■(•nirc les ahus de sdii
lenips, et particulièicmenl conh*- rindilTeicnce des riches et des
grands à l'endroit des misères des pauvres. Au fond le vrai
loui- de son esprit est vers la satire; il l'a hien montré par ses
autres ouvi-ages : les Arrêts d'ainonr, en jirose, sont x\\\ recueil
de jugements fictifs et plaisants sur des (|uesli(»ns de galanlerie
ipii fournissent à l'auteur une excellente occasion jutur (Mive-
jdpper dans les hirmules sérieuses du langage juridi(|ne el de la
LA POESIE AU W" SIÈCLE 38o
procédure une peinture très vive des mœurs, et surtout des
ridicules de l'époque. 11 excelle dans ce jeu serré, un [leu pincé,
•où se plaisait infiniment l'esprit narquois et mordant «le la
seconde moitié du xv° siècle.
Une ressemblance singulière de style et de vocabulaire entre
les Arrêts d'Amour et YAmant rendu Cordelier à Vohservance
iV A inours a fait attribuer avec beaucoup de vraisemblance à
Martial d'Auvergne, ce court poème (de 1872 vers, partagés en
234 huitains) oli le poète, sous prétexte de nous montrer un
amant qu'une passion malheureuse force à se réfugier dans un
cloître, fait une satire très fine, très creusée, très subtile des
folies et des sottises de l'amour. Sans doute, ce ton d'éternel
sarcasme est, à la longue, un peu lassant, mais la fin du moven
àg-e semble vouée à la raillerie; on n'y sait plus (|ue rire et
médire de tout ce que les vieux trouvères avaient aimé et
•admiré. Personne n'est plus profondément que Martial imprégné
de cet esprit sarcastique. Nul n'a senti d'une façon plus sèche
et plus amère le vide des choses humaines et surtout de
l'hypocrisie mondaine. Tels ces vers, oij il s'amuse à se fig-urer
son propre enterrement :
J'ois, ce me semble, les sonnettes Puis les parenz et héritiers.
En la rue, et tempesterie. Justice, sergenz, commissaires.
Que l'on fait en ces entrefaites. Si prennent les biens voulentiers,
Pendant que le cercueil charrie, Et plaingnent le drap du suaire.
Torches devant, l'on brait et crie. Curez serrent le luminaire;
L'on ne peut passer pour la presse. Crieurs viennent treslout destendre.
Povres huyent pour la donnerie; Ainsi se passe la mémoire,
Et prestres pour avoir leur messe. Et Ihonneur du corps gist en cendre.
François Villon. — François Villon s'appelait réellement
François tout court ; comme beaucoup de pauvres g-ens, au
moyen âge, il n'avait d'autre nom que le nom reçu au baptême.
Il naquit à Paris, vers 1430, de parents très pauvres et très
obscurs. Un ecclésiastique appelé Guillaume Villon, qui lui-
même avait pris, selon un usage alors assez répandu, le nom de
son village natal (Villon, près de Tonnerre), s'intéressa à l'enfant
et lui fit faire ses études. Plus tard Villon emprunta le nom de
son protecteur, avec ou sans son gré. Il ne perdit ]tas sa jeu-
nesse autant qu'il le prétend dans le Grand Teslament; il devint
Histoire de ia langue. H 25
386 LES DERNIERS POÈTES DU MOYEN AGE
bachelior on 44i9, licencié, |)ins maîtro es arts en d'io'i; il avail
ving-t et un ans. C'est probablement à cet âg-e qu'il coninienra
de se g"àter par l'oisiveté, la débauche et des fréquentations
suspectes ou criminelles. Mais est-il en droit de repi'ocber si
amèrement à la société qu'elle n'avait rien tait pctiir lui? Le
.•) juin 1455, il s(^ picnd de querelle avec un prêtre nommé
Philijipe Sermoiso, on Cbermoye; et le tue, peut-être involon-
tairement. Condamné à mort pour ce meurtre, tout en écrivant
sa douloureuse ballade des Pendus, il en appelle au Parlement,
(|ui commue la peine de mort en celle dexil. Villon (|uitte alors
Paris et mène une vie vagabonde, pendant que ses |)rotecteurs
ag-issent pour lui et obtiennent des lettres de i-émission (datées
de janvier 1456). Mais, chose étrange, on l'absout deux fois : à la
chancellerie royale, sous le nom de « Maître François Desloges,
autrement dit de Villon », à la chancellerie du Parlement, sous
le nom de François de Monterbier; le crime est identique, la
victime est la même: l'identité du coupable est certaine. Ajou-
tons (jue les pi'emières lettres disent «pic Villon, après le meurti'e,
s'était caché sous le nom de Michtd Mouton. Mouton, Monter-
bier, Deslogcs, Villon, c'est toujours notre François. Vivant
sur les frontières de la loi, je veux dire hors des frontières,
il n'avait pas trop de trois ou (juatre personnalités, pour revêtir
l'une ou l'auti'c d'après les circonstances. Sm- les registi'es de
la Faculté des Arts, il s'a|tp«dlc François de Montcorbier, «pii
sans doute est le même que le Mont(M'bier des lettres de rémis-
sion. Il s'ap|>elle Corbueil sur un manuscrit de ses (cuvres con-
servt'' à Slocivli(»liii ; et Corbueil n'est peut-être (|u'uue fausse
lecture |iour Corbier (Montcorbier, Montei-hier). Débrouiller
cette confusion de noms ne paraît pas possible aujourd'hui,
mais il est évident (|uc Villon avait int(M"êt à se cacher et niul-
li|tliait à dessein les S(»biM«|uets cl les [iseudonvuies. Nous ne
|ion\<)Us nous dissimuler (pi'il <''lail louilx'- de linconduile dans
b' crime, et, s'il n (dail voleur lui-uièuie. vixait a\ec des
voleurs.
En li5('), une nK'saveulin'e auioureiise («|u il a conl/'c <'onfu-
siMuenl dans le (irand Trshnncnl) le laissait aigri et (l(''ses|>('M'(''.
Ine femme, uounuée (iathei'ine de Vausetles, (pi'il semble avoir
passiomiénieul ainu'e. raccueillil liieii «I abord. |uiis s'en lassa,
LA POÉSIE AU XV*^ SIÈCLE 387
réconduisit, ot le fit rouer de coups. Il s'enfuit à Angers, lais-
sant à ses amis pour adieu le Petit Testament.
Deux mois après (le 8 mars 1457), un vol de cinq cents écus
d'or fut découvert au collège de Navarre. Le crime remontait à
Noël. Un prêtre, nommé Pierre Marchand, dénonça les coupa-
bles; l'un d'eux. Gui Tabarie, soumis à la torture, avoua tout,
et charg-ea fort Villon. Nous ignorons l'issue du procès. Villon,
fort compromis, très proliablement coupable, disparaît alors
pendant près de trois ans. Au mois d'octobre 1461 nous le
retrouvons en prison à Meun-sur-Loire, où l'évêque d'Orléans,
Thibaut d'Assigny, le tient au jiain et à l'eau depuis six mois;
pour quel méfait, nous l'ignorons. Mais, sans doute, le crime
n'était pas trop grave, puisque le 2 octobre Louis XI (roi
depuis le 22 juillet), entrant à Meun, délivra, pour son joveux
avènement, quelques prisonniers, dont fut Villon,
Vers la Noël de la même année (1461) il composa son Grand
Testament, « en l'an trentième de son âge ». Puis il disparaît de
l'histoire *. Probablement la misère et la débauche ne l'ont pas
laissé vieillir. Rabelais raconte sur lui deux anecdotes controu-
vées qu'il rapporte à sa vieillesse; toutes deux sont apocrvphes.
L'une reproduit une facétie vieille de trois siècles. L'autre ne
convient en rien au caractère de Villon. Le témoig-nag-e de
Rabelais est sans valeur. La vie mystérieuse, obscure et crimi-
nelle de Villon a permis à la légende de g:ermer et de fleurir
autour de son nom dès le lendemain de sa mort, qui eut lieu,
probablement, peu après 1461. Tous les ouvrag-es postérieurs
au Grand Testament qui lui furent attribués par la suite,
certainement ne sont pas de lui; les éditions anciennes, jusqu'à
celle de Marot inclusivement, les insèrent à la suite de l'ieuvre
authentique, mais en les distinguant soigneusement.
Ce meurtrier, ce débauché, ce voleur fut un très grand i»oète.
Il peut coûter à notre orgueil d'honnêtes gens de décerner un si
beau nom à un homme qui faillit bien être pendu ; mais qu'v
faire? le g-énie, plante capricieuse, fleurit quelquefois dans la
boue. Ce qui doit nous rendre indulgents, ou moins sévères, c'est
que, chez ce coupable, chez ce criminel, il v eut jus(|u";"i la fin,
1. Une dernière menliun insignifiante de Villon esl datée 14G;{.
388 LES DERNIERS POETES DU MOYEN AGE
des germes d'honnêteté; c'est qu'on vivant mal, il ne fut jamais
fier de ses vices; mais il s'en montre souvent honteux. Il fut
corrompu, mais non corru})leur, et faible jdutot que méchant.
Il croit en la vertu, sans être vertueux; mais il laisse leur nom
aux choses, et, chez lui, le Imni reste le bien, et le mal est le
mal. D'autres, qui n'ont pas vu de si |)rès la potence, sont j)lus
danirereux (jue ce coquin.
Le titre adopté par Villon n'est pas de son invention : Jean
de Meun, avant lui, avait fait un Testament, longue satire mêlée
aussi de réflexions graves. Jean Régnier, bailli d'Auxerre ',
prisonnier de Charles VII, se croyant un jour près de mourir,
inséra, parmi les poésies qu'il composait pour charmer sa
prison, un testament où il y a des choses touchantes mêlées à
des traits plaisants.
Villon s'essaya d'abord dans le Petit Testament, dit aussi les
Lais ^ composé en 1456, poème de quarante kuitains, qui
expriment autant de legs comiques, énumérés d'une façon un
peu monotone. S'il n'eût fait que le Petit Testament, Villon
serait depuis longtemps oublié, ou vaguement nommé parmi les
auteurs de facéties, fort nombreux dans cette fin du xv" siècle.
Le Grand Testament est une tout autre œuvre, et d'une origina-
lité profonde. Les legs satiriques n'y sont plus qu'un prétexte;
et si les boufTonncries abondent dans le poème, elles s'y trou-
vent mêlées aux sentiments les jdus élevés, au j»athéti(juo le plus
émouvant, à de merveilleux cris d'angoisse, de douleur, d'etïroi;
à des eflusions pleines de tendresse et d'espérance. Tous les
accents sont confondus dans cette étrange harmonie, et tous y
sont vrais, sincères, frappants d'intensité.
La forme elle-même est variée. Le (rra)id Testament se com-
pose de 173 huitains formant ensemble 1384 vers; et d'un cer-
tain nombre d'autres pièces, insérées capricieusement parmi les
huitains, ballades, ou rondeaux; formant ensemble G49 vers ".
Les ballades elles-mêmes sont écrites en huitains, mais disposées
selon les règles particulières du genre. Le huifain de Villon
repose sur trois rimes, toujours allei nées connue suit :
a. 1). a. 1j. 1j. c. 1). c.
1. Voir ci-rlcssus, p. .'{"(l. en note.
2. On Legs. Vraie orUiugraphc tlu mol Icjs, (jin viciilde laisser, non do léguer.
:i. En IdUt 2023 vers.
LA POÉSIE AU XV" SIÈCLE 389
Cette disposition lie étroitement le second quatrain au pre-
mier; elle fait du luiitain une unité rythmique fortement mar-
quée.
Je congnoys que povres et riches,
Sages et folz, prebstres et lais,
Noble et vilain, larges et chiches,
Petitz et grans, et beaulx et laids,
Dames a relirassez colletz.
De quelconque condicion,
Portant atours et bourrcletz,
Mort saisit sans exception.
On peut analyser le Grand Testament, mais cette étude inutile
sert à montrer seulement que l'œuvre n'est pas plus composée,
à vrai dire, que Namouna d'Alfred de Musset. Yillon l'a com-
mencée sans savoir où elle le conduirait. Il l'a brusquement
achevée, quand il eut fini d'exprimer les sentiments qui l'étouf-
faient. Car jamais poète plus que Yillon n'a chanté pour se
faire plaisir à lui-même, ni n'a moins song^é, en écrivant, au
public. C'est ici de la poésie personnelle, s'il en fut jamais.
Ces sentiments sont en petit nombre, mais l'expression en
est très variée : c'est d'abord la rancune des maux soufferts. S'il
a failli, s'il a péché, l'avait-on protécré contre sa faiblesse, contre
ses passions? C'est le regret des années perdues, l'amertume de
sa vie gâtée; c'est l'horreur de la mort, prochaine, ou imminente;
la mort, dont la terreur semble planer sur tout le poème, et se
mêle jusqu'aux bouffonneries dont il est plein. C'est enfin le
ressentiment furieux d'un amour déçu, dont son cœur est
torturé. Les plaisanteries, quelquefois fines, quelquefois fades,
interrompent sans cesse ces accents mélancoli(|ues ou désespérés ,
et, la plupart du temps, valent seulement par le contraste
qu'elles apportent; mais Yillon n'est pas un poète gai, quoiqu'il
s'efforce à l'être, et dans ce genre Coquillart vaut mieux. Son
originalité est ailleurs.
Il est assez malaisé de caractériser cette originalité qu'on
sent d'abord, sans en voir la cause; car enfin les plus belles
pages de Yillon sont assurément des lieux communs sur la
jeunesse éphémère, sur la fortune chancelante, sur la mort
inévitable. Mais Yillon excelle à exprimer ces idées communes
à tous, dans une forme qui n'est qu'à lui. C'est que si les senti-
390 LES DERNIERS POETES DU MOYEN AGE
ments et les réflexions (juil oxitrinie de préférence sont, au
fond, communs à tous les hommes (et par cela même intéressent
tous les hommes), Yillon toutefois les a d'ahord éprouvés ou
pensés pour son propre compte, avec une exlrème vivacité. Ce
sont ses propres fautes (pi'il dé[)iore et dont il rougit; c'est sur
sa propre jeunesse (jiTil pleure, et c'est (Icv.int sa propi-e mort
qu'il tremhle; ensuite, élargissant son cœur, il ressent, il
déplore et il peint dans sa propre misère la misère de tous les
hommes. Ainsi se forme cette poésie de Villon, à la fois la plus
personnelle et la plus humaine, la plus générale qui fut jamais;
ainsi s'explique l'attrait singulier par oii elle nous captive ; elle
est ensemhletrès vivante, très particulière, parce qu'un homme,
qui a vécu, qui a souffert, y vit et y souffre encore; elle est en
même temps universelle, c'est-à-dire qu'elle nous intéresse tous,
hors de Yillon et de son siècle, parce que nul homme, en aucun
temps ni aucun pays, n'est indifférent aux émotions que Yillon
exprime.
Sa langue est celle que l'œuvre commandait, avec les qualités
et les défauts que suppose une conception si singulière. Yillon
introduit dans son poème mille souvenirs ohscurs de sa vie
pauvre et misérahle; il y jette force allusions, la plupart très
elliptiques, à des compagnons de sa vie écolière, à des com-
plices de sa vie coupable, encore moins connus que lui-même.
De là des obscurités que la sagacité de chercheurs ingénieux et
obstinés n'a pas réussi encore à dissiper complètement. Mais
dans ces pages difficiles, ce n'est pas la langue (]ui est obscure,
ce sont les faits qui sont obscurcis, et peut-être volontairement.
Partout ailleurs, soit qu'il parle clairement de lui-même, soit
qu'il élève et généralise sa pensée, pour peindre toute condition
humaine dans sa condition particulière, Yillon est admirable
par la vigueur du trait, la concision du style, un choix merveil-
leux des mots, un pittoresque emploi des termes les plus usuels,
qu'il relève et met en valeur par la place oii il les dispose, par
le tour où il les enchâsse; il use volontiers de l'ellipse, mais il
la rend claire par le mouvement, autant qu'expressive par la
brièveté. A la lin d'un Age littéraire oii le style personnel avait
manqué, plus (|ue l'inspiration, à prrsipic tous les poètes, Yillon
a possédé ce (bjn autant (ju(> les mieux doués parmi nos
LA POÉSIE AU XV" SIÈCLE 391
modernes. Quelques couplets, faits de génie, sont restés dans
notre mémoire, associés à son nom et à sa personne ; et il
ne nous semble pas qu'ils pourraient être d'un autre que lui,
tant il les a empreints d'une marque originale et absolument
distincte.
Si Ton veut mesurer Villon à sa valeur', il faut le comparer
à Guillaume Goquillart, qui écrivit, vers la (în du siècle, le Plai-
doyer et Y Enquête cVentre la Simple et la lîusée, les Droits nou-
veaux, le Débat entre les daines et les armes, et |tlusieurs mono-
logues comiques. Il était Champenois, et officiai de la ville de
Reims, profession qui s'accorde mal avec la licence dont ses
vers sont remplis. Il n'est pas sûr que tous les contemporains
aient nettement distingué Villon de Coquillart, et ])lusieurs
hommes graves ont dû l(>s confondre alors dans la catégorie
des auteurs facétieux, pour (|ui, d'ailleurs, la gravité de ces
temps-là était rem[)lie d'indulgence. Aujourd'hui nous en
jugeons autrement, et jusque dans les pires bouffonneries de
Villon nous reconnaissons le poète, tandis (|ue le bon Coquil-
lart ne s'élève pas au-dessus du rang des amuseurs; encore
faut-il avouer que beaucoup de ses traits plaisants sont bien
émoussés après quatre siècles. La continuité de son ironie, un
peu ])incée, quoique grossière, nous fatigue assez vite; mais
elle répondait bien peut-être au goût de beaucoup de ses con-
temporains, et, par exemple, du roi Louis XI. La gaieté, à cette
fin de siècle, n'a plus ni bonhomie ni simjilicité; en revanche,
elle a beaucoup d'esprit, une certaine verve dans l'abondance
I. Vne éliule plus coiniilète dos i)oôtes du xv" siècle renfermerail assurément
bien d'autres noms; mais ne vaut-il pas mieux laisser plus d'espace aux bons
<|uc d'énumérer les médiocres? Bornons-nous donc à rappeler les noms de
Georges Chastelain, né dans le comté d'Alost, en Flandre, en 1403, mort à
Valenciennes en l't"5, chroniqueur au service de la maison de Bourgogne et
poète, mais bien mauvais poète; — de Jean Meschinot, né vers 1420, à Nantes,
mort en IWI, auteur des iMnettes des Princes, recueil de ballades; — de Jean
Molinel, né dans le Boulonnais, mort en liiOT, à Valenciennes; liisloriographe de
la maison de Bourgogne, comme Chastelain, mais plus célèbre, grâce aux éton-
nantes bizarreries de sa versification. — Henri Bande, né à Moulins, vers 1430,
poète comique et satirique, appartient à l'histoire de la poésie dramati(|ue; on
retrouvera son nom dans le chapitre suivant. — Octavien de Saint-Gelais, né en
I t(JG, mort en lo02, évéque (rAngoulème, est l'auteur de la Chasse d'Amour en
vers; du Séjour d'/wnneur, mêlé de prose et de vers, et de traductions en vers
de VEnéide et de quehjues parties d'Ovide. Son fils, ou neveu, Mellin de Saint-
Gelais a fait oublier Octavien, (pii fut fort admiré à la fin du xv" siècle et per-
l)étuellement cité comme un maitre par l'auteur du Jardin de Plaisance (voir
ci-dessous, p. 392).
302 LES DERNIERS POÈTES DU MOYEN AGE
et le choix des mots, une grande vivacité dans le dialog-ue,.
mais ce qui fait défaut ])artout, c'est le sentiment sincère, et
c'est la poésie. Ces réflexions s'appliquent bien à Goijuillart
et à la plupart des rimeurs contemporains.
Les Arts poétiques. — A ce moment où la poésie est en
pleine décadence, on commence à multiplier les poétiques. Réu-
nissons ici quelques renseignements précis concernant tous les
Arts poétiques français antérieurs à la Renaissance. Le premier
en date est celui d'Eustache Deschamps', daté du 25 novem-
bre 4392 -. Viennent ensuite, par ordre chronologique, vers
1405, le court traité du moine augustin Jacques Legrand
(ou Magnii) , intitulé : Des rithmes et comment se doivent
faire ^. — Les rèf/les de la seconde rhétorique ^, ouvrage ano-
nyme, écrit vers 1415; la seconde rhétorique, c'est la rhétorique
envers, par opposition à la rhétorique en prose ou oratoire;
c'est donc ce que nous appelons la poétique. — La seconde rhé-
torique par Bauldet Herenc^; c'est aussi une poétique; elle fut
composée vers 1432. — Le Traité de l'art de rhétorique ^ anonvme,.
et renfermant aussi une seconde rhétorique ou poétique, écrit
vers 1475. — L'Art et science de rhétorique '' , par Molinet, faus-
sement attribué à un inconnu (Henri de Croy) et restitué à son.
véritable auteur par M. Ernest Langlois; l'ouvrage fut composé
en 1493. — L'Art de rhétorique pour rincer en plusieurs sortes de
rimes ^ ouvrage anonyme, imprimé sans lieu, ni date, vers 1500.
— A la môme époque : ILnstructif de la seconde rhétorique ",
par l'Infortuné (pseudonyme d'un inconnu), ouvrage imprimé,,
fort célèbre et souvent cité sous son autre titre : le Jardin de
plaisance. Il est surtout curieux par les nombreuses pièces (h»
1. Voy. ci-(lsssns, p. 3oo. Il est intitulé : L'art de dictier et de fere cliançons,
halades, virelais et rondeaulx. Didier revient à composer (voir ci-dessus, p. 317
note 1).
2. Œuvres, publiées par Saint-IIilairc et Raynaïul, I. YII, p. 206.
3. C'est un chapitre du Livre de Bonnes Mœurs (jue Lej.'ranil tira de soa
Sophologium.
4. Bibl. nal. Nouv. acquis. Ms. fr. 4237.
5. Riblioth. Valicane, 14f)8.
G. Bibl. nat. Nouv. acquis, Ms. fr. 1869.
". Ribl. nat. .Ms. fr. 2io9. Édition gottiiciue par Yérard : ri'iniprinié j)ar Crapelel.
8. Réimprimé dans le Recueil <lc poésies diverses du xiv" et du xv" siècle.
{Bibliothèque elzévirienne.) — Ms. 2375, f 38. (Bibl. nal.)
9. 11 est en vers, tandis que tous les ouvrages énumérés plus haut sont er>
I)rose. Voir sur ces Arts jioétiques et sur ceux du xvi" siècle l'excellent travail
de M. Ern. Lanj-'lois : De artihus r/iplorice ryllimicr, Paris, nouillon, 1890, in-S.
I
LA POESIE AU XV' SIÈCLE 393
vors qu'il renferme, alléguées comme exemples ; beaucoup ne se
trouvent pas ailleurs. Aucun ouvrag-e ne nous renseigne mieux
que le Jardin sur les bizarres embarras de la versification fran-
çaise à la veille de la Renaissance. Des règles subtiles et obs-
cures, des complications baroques et ennuyeuses de rime et de
mesure étaient devenues pour ces grands « facteurs », comme
ils se nommaient, la condition même et l'essence de la poésie'.
Il ne faut pas que le nom de Villon nous fasse illusion sur la
misère et la faiblesse de la poésie française à la fln du xv" siècle.
Ce grand poète eut des admirateurs, il n'eut pas de postérité.
Après lui, la poésie, de plus en plus appauvrie dans son inspi-
ration et rétrécie dans ses limites, toml)e aux mains de versifi-
cateurs sans génie, qui la réduisent à un jeu difficile et ennuyeux
et voient le triomphe de l'art dans la bizarrerie des règles.
Alors faute de style et faute d'idées, on se complaît dans ces
rares merveilles de la rime annexée, batelée, couronnée, équivo-
quêe, fratrisée; la prosodie devient un casse-tête et le poète un
jongleur, sous le nom de rhéforiqi(ei(r, ou plus modestement de
facteur. Détestable facture, qui pour enchâsser les mots dans
ces cadres bizarres, devait d'abord torturer la pensée, ou plutôt
la supprimer.
Ainsi finit misérablement la poésie du moyen âge, dont le pre-
mier essor avait été si hardi, si puissant, si original. Sous le
règne de Charles YIII (en dehors du théâtre oii se produisent
encore des œuvres sans valeur de style, mais qui ont une autre
Aaleur), la poésie ne fournit plus qu'une satire sèche et mes-
quine des travers du temi)S, ou, ce qui est pis encore, des
1. Faut-il citer un exemple de ces inepties? Voici le couplet de « balade éqùi-
voquée » que cite Eustache Deschamps dans son Art de dicter, et de son aveu
« sont les plus fors balades qui se puissent faire » :
Lasse ! Lasse ! malheureuse et dolente !
Lente me voy, fors de soupirs et plains.
Plains sont mes jours d'ennuy et de tourmente;
Mente qui veult, car mes cuers est certains
Tains jusqu'à mort, et pour celli que 'fains ;
Ains mains ne fut dame si fort a.taiiite.
Tainte me voy quant il m'ayme le mains.
Mains entendez ma piteuse complainte.
On n'est pas tenu de comprendre. Ajoutons que ces inepties difficiles avaient
de tout temps trouvé faveur au moyen âge. Déjà au xm" siècle, le Théophile de
Rutebeuf, les Miracles de Gautier de Coincy, et vingt autres ouvrages sont
émaillés de vers équivoques qui s'y enchâssent comme des joyaux. A la fin ce
mauvais goût s'accrut, et le logogriphe envahit toute la poésie.
394
LES DERNIERS POETES DU MOYEN AGE
lioiits-iimôs, villes dànie ol de sens, pénil)l<Mn(Mit asscmlilés selon
les rèiiles obscures d'une versification mécani(|ue et compliquée.
Un lionime de l)on sens et d'esprit, qui s'appcdait (]lénienl
Marot, que la nature navait j»as doué d'ailleurs d'un i^énie exti'a-
ordinaire, a conquis et conservé la réputation d un i^rand poète,
seulement pour avoir sauvé la j)oésie française, dans cette crise
dangereuse, en la ramenant au naturel et à la vérité. Mais du
Grand Testumenl aux premières Epilres, quelle ]iauvreté! quel
désert !
///. — Les conteurs. Antoine de la Salle.
Dans une forme parfois spirituelle et piquante (qui fait illu-
sion à plusieurs sur la pauvreté du fond), la prose littéraire, à la
lin du xv" siècle, offre à }teu près les mêmes symptômes d'épui-
sement. Toutefois, elle eut alors le bonheur de posséder un
écrivain, Antoine de la Salle, l'auteur certain du Petit JeJian de
Saiulré, l'auteur probable des Quinze Joies de mariage, et des
Cent Nouvelles nouvelles. 11 était né vers 1398, on ne sait dans
quel pays. Sa jeunesse est inconnue. Il vivait à Rome en li22,
au milieu d'une société d'huiuanistes, plus spirituels que ver-
tueux, lia, il lut avec amour les conteurs et les novellistes italiens ;
il connut le Pog-ge, ce savant homme, heureux découvreur de
vingt ouvrages antiques; mais qui n'est plus connu que pour ces
Facéties dont la licence est restée fameuse. Plus tard, Antoine
de la Salle entre au service de René, comte d'Anjou, comme
précepteur du duc de Calabre, son fils. Il compose pour son
élève une sorte d'encyclopédie, qu'il intitule la Salade, « pour
ce qu'il y môle plusieurs bonnes herbes » et aussi pour jouer sur
son nom, à la mode du temps. L'éducation terminée, il passe à
la cour de Boni-g-ogne, et devient précepteur des trois jils de
Louis de Luxembourg, le futur connétable de Saint-Pol. Elst-ce
dans le même temps (|ue ce singulier précepteur aurait tenu la
|)lume pour ri'-digci' les C'en/ .\oiivellcs nouvelles^ recueil licen-
cieux, qu'on allribne tantôt à lui, tantôt à Louis XI, mais où
Louis XI n'eut peut-être aucune part. .}fonsei(/neiir, dans le
LES CONTEURS. ANTOINE DE LA SALLE 395
recueil, désigne le duc de lîourgotçne, Philippe le Bon. Une seule
nouvelle est attribuée à Antoine de la Salle; cinq autres sont
attribuées à Vac(eiir (auteur) sans autre nom. Quebjues-uns
croient qu'on fait tort à Antoine de la Salle, en imputant une
œuvre aussi grossière à un écrivain délicat, qui n'avait pas
besoin (il l'a prouvé ailleurs) d'un condiment aussi vulgaire,
pour être plaisant et gai. Malgré le titre, ces Xoiivetles ne le sont
pas toutes : l'auteur déclare qu'il imite Boccace; mais il lui
emprunte peu de chose directement. Il doit davantage au Pogge.
La France reprenait ainsi à l'Italie en partie ce que celle-ci avait
emprunté de nos fabliaux. Dans ce perpétuel échange de facéties
traditionnelles, le fond a bien peu de valeur; la peinture des
mœurs n'y est pas sérieusement observée; la licence y est de
convention, comme la courtoisie avait été, dans d'autres genres.
Quoi qu'on ait dit, la vie du siècle n'est pas là; mais le style a
des qualités ; ou plutôt (car ce mot de style suppose quelque chose
de personnel qu'on ne rencontre guère ici) la langue est bonne,
souvent vive et piquante; ailleurs aisée dans sa nonchalance un
peu lente; toujours naturelle, abondante, et riche de mots et
d'expressions colorées.
Mais le Petit Jehan de Saintré, comme œuvre littéraire, est bien
supérieur aux Cent Nouvelles. Celui-là signé et daté (de Geneppe,
25 septembre 1459) est l'œuvre authentique d'Antoine de la
Salle, qui l'a dédié à son ancien élève, le duc de Calabre. Le
héros du roman n'est pas imaginaire : Jean de Saintré, séné-
chal d'Anjou et du Maine, « que l'on tenait, dit Froissart, pour
le meilleur et le plus vaillant chevalier de France », avait vécu
au xiv" siècle, et combattu bravement à Poitiers. Il était mort
en 1368. Mais Antoine de la Salle n'emprunta guère à l'histoire
que le nom de son personnage; et, dans le cadre où il l'a placé,
ce sont les mœurs de son propre temps qu'il a voulu peindre. La
« jeune dame des Belles Cousines, sans autre nom nommer »,
figure quelqu'une des femmes de haute naissance à qui le roi
accordait ce titre de « belle cousine ». Le livre est très singu-
lier par le contraste absolu des deux parties qu'il renferme.
C'est d'abord une peinture tout idéale de lame et de la vie d'un
jeune chevalier, pur, vaillant, amoureux, que l'amour d'une
noble et vertueuse femme élève au plus haut point d'honneur
396 LES DERNIERS POETES DU MOYEN AGE
et jusqu'à rhéroïsme. Saintré est lo moilèle parfait de la cheva-
lerie sans tache ni défaut. Toutefois ses exploits se déroulent
dans un cadre réel ; plus de fées, de géants, d'épée inacique.
L'auteur a détinitivement rejeté la défroque merveilleuse des
anciens romans chevaleresques.
Mais quel étranire dénouement vient gâter cette œuvre char-
mante! Cette nohle dame, dont le pur amour a fait de Jean de
Saintré un héros, tombe elle-même tout à coup, et sa chute est
la plus inattendue, la plus grossière, la plus ignoble; et le roman
se ferme par cette honte, et par les sanglants affronts que le
chevalier désillusionné lance par devant toute la cour, à cette
femme déshonorée. Quel plaisir a pu trouver Antoine de la
Salle à terminer en fabliau cynique une œuvre héroïque et
chaste? L'intention de l'auteur n'est guère douteuse : il a voulu
déshonorer l'amour platonique, élevé si haut par la tradition
chevaleresque, érigé on culte presque religieux, assimilé aux
plus nobles vertus. C'est ici la revanche de l'esprit bourgeois
et positif contre des aspirations héroïques dont la chimère le
blesse et l'irrite. Ainsi le moyen âge vieilli brûle de ses pro-
pres mains ce qu'il avait adoré.
Toutefois chez notre auteur l'amour de l'art supplée la foi (pii
manque; et il y a peu de pages plus charmantes dans toute notre
littérature romanesque que celles où sont racontées les premières
entrevues de la « Dame des Belles Cousines » et du petit Jehan
de Saintré. Beaumarchais semble avoir puisé là l'idée de son
Chérubin ; mais il ne doit qu'à lui-même et à son siècle la sen-
sualité libertine et dé[daisante qui chez lui gâte le personnage.
Tout le monde attribue à Antoine de la Salle les Quinze Joies
de mariage (sur la foi d'une énigme obscure qu'on lit à la fin
du manuscrit de Rouen). Sans vouloir y contredire, faisons
remarquer, toutefois, que l'auteur inconnu, en déclarant, dans
son Prolo'jiie, (juil n'est pas marié, ajoute « qu'il a plu à Dieu
le mettre en un autre servage, hors de franchise qui! ne peut
plus recouvrer ». Ces mots semblent désigner un homme
d'église. Or Antoine de la Salle était laïque.
Quel (|u'il soit, l'auteur de cette liue satire est un éci-ivain de
mérite el un observateur- couiicpie très ingénieux. Il nétait pas
bien neuf aj)rès Eustache Descliauips. ou plulùl après tout lo
LES CONTEURS. ANTOINE DE LA SALLE 397
moyen iiiio, de recommencer réternelle satire des femmes et
rinterminable tableau des infortunes du ménaue. L'auteur des
^Jiiinze Joies rajeunit sa matière par l'agrément tout nouveau
d'un style merveilleusement fin et spirituel (très travaillé dans
sa bonhomie et son insouciance affectée) ; il la relève par la
précision de l'observation comique, singulièrement attentive et
pénétrante, habile à saisir les plus menus détails, mais aussi à
choisir ceux qui éclairent le mieux tout l'ensemble d'un carac-
tère ou d'une situation. Jamais la vie routinière et bourjreoise
dans ce qu'elle peut avoir de plus uniformément laid, triste,
étroit, plat, mesquin, mensonirer, n'a été plus àprem.cnt étu-
diée, plus crûment rendue.
Ainsi, de quelque côté qu'on se tourne, qu'on lise Villon ou
Coquillart, le Champion des Dames ou le Petit Jehan de Saintré,
les Cent Xoiivelles nouvelles, ou Pathelin ou les Quinze Joies de
mariage, partout, la littérature en prose, en vers, à la fin du
XV* siècle, nous apparaît réduite à la satire, et })resque exclusi-
vement sarcastique, au moins de iroùt et de tendance. !Malheu-
reusement, de toutes les formes du g-énie humain celle-là se
dessèche le plus vite et se renouvelle le moins; elle épuise tôt
le sol qui la porte. Durant tout le moyen âge, l'esprit héroïque
et chevaleresque des chansons île geste, des romans bretons,
des chansons lyriques, avait fait, pour ainsi dire, équilibre à
l'esprit bourgeois, narquois, railleur du Renard et des fabliaux :
au xv" siècle, cet équilibre est rompu; la veine héroïque est
tarie; le courant satirique déborde et envahit tout. Le sens poé-
tique de la vie se perd : la poésie n'est plus qu'ironie, ou
curieux tour de force et acrobatie rimée. Quoi qu'on ait pu dire,
le vieux tronc fatigué allait ne plus donner que des fruits vul-
gaires, et la Renaissance qui le rajeunit par l'apport d'une greffe
généreuse, ne fut ni funeste, ni même inutile à l'esprit français.
BIBLIOGRAPHIE
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beaux-arts au XIV^ siècle, Paris, 1865, 2 vol. in-8. Extraits de l'Histoire
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1849, in-8. — Le Voir Lit, édit. P. Paris, Paris, 1875, in-8. — La guerre
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Journal des sarants, 1851, 399-410, 47;J491.
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Sur Froissart poète : Poésies, publiées par Scheler. Bruxelles, 3 vol. in-8.
Sru ErsTACiiE Deschami's : Une édition complète de ses œuvres, coni-
meneéc par le marquis de Saint-Hilaire, continuée par Gaston Raynaud.
est en cours de piihlicalion, Paris, in-8: le 8*^ vol. a j)aru en 1893. Anté-
rieurement P. Tarbé avait publié 3 volumes d'œuvres choisies, Paris, 1850,
in-8. — Sarradin. Eustaclic Dcschawps, Versailles. 1879, in-8.
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A'V>= siècle, leçon d'ouverture, Paris, 188G, in-8.
Sur Christine de Pisan : Une édition complète de ses poésies, par
Maurice Roy. est en cours de publication, Paris, in-8. Le 3*^ vol. a paru
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France au moyen drje, chap. xv, Paris, in-12, 1883, 3^' éd. — Dufresne
de Beaucourt, Les Chartier {Mémoires de la Société des antiquaires de
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in-12. — Beaufils. Charles d'Orléans, Paris, 1861, in-8. — Champollion-
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Sur Martial d'Auvergne : Goujet, Bibliothèque française, t. X, p. 39-68.
L'amant rendu cordelier, édit. Montaiglon, Paris, 1881, in-8. — Lenglet-
Dufresnoy l'avait donné à la suite des Arrêts d'Amour, Amsterdam, 1731.
in-12. Les Vigiles de Charles VU avaient été réimprimées à Paris en 1724.
Sur Villon : Nous indiquons seulement la dernière édition (la meilleure
aussi) : Œuvres complètes de François Villon , par Auguste Longnon.
Paris, 1892, in-8. Consulter : Longnon, Élude biographique sur Frannùs
Villon, Paris, 1877, in-12, — A. Campaux, François Villon. Paris, 1859,
in-8.
Sur (^oouillart, consultei- l'édition de ses poésies donnée par Ch. d'Hé-
ricault, dans la Bibliothèque FIzéririenne, 2 vol. in-16, Paris, 18.i7.
On consultera avec IVuit Icîs notices données i)ar Vallet de Viriville
dans la Nourelle Biographie générale sur les principaux poètes du xv siècle.
Sur les Arts poétiques, consnllei- Ern. Langlois. Be artibus ihetoricr
rhythmicx,Piivi^, 1890, in-8.
Pour les Cent Nouvelles nouvelles voir édit. Thomas Wright, 2 vol. in- 16,
1858 {Bibl. Elzév.). P. Jannet a publié les Quinze Joies de mariage, 1857,
in-16 {Bibl. Elzév.). La meilleure édition du Petit Jehan de Saintré est celle
de Guichard, in-18, Paris. 18i3. Sur les sources des Cent Souvellcs, voir
Pietro Toldo. Contributo ullo studio dnlla novella frnnccse dcl XV e XVI Sccolo
Uoma, 18'.i;). -— (;. Paris, dans Journal des Savants, juillet 1895.
Voir Ch. Aubertin. Histoire de. la langue et de la littérature françaises au
inoijen âge, Paiis. 1883. 2'' édit., 2 vol. in-8.
CHAPITRE VIII
LE THÉÂTRE '
/. — Théâtre religieux.
Origines du théâtre religieux. — La [)oésie dramatique
est aussi ancienne en France que l'épopée ou que la chanson;
mais le genre ne s'est pleinement développé qu'à la fin du moyen
âge, au xv" siècle. L'immense popularité du théâtre à cette
époque s'explique par des circonstances générales : elle coïncide
avec le développement de la vie sociale, l'aug-mentation de la
population urbaine, le progrès continu des arts, de l'industrie
et du commerce, l'accroissement de la l>ourgeoisie en nomljre.
en richesse, en influence. En même temps et par les mêmes
causes, jointes à la diffusion g-énérale des moyens de culture et
d'instruction, l'ignorance et la rusticité populaires diminuaient.
Les petits-fils des anciens serfs, devenus artisans libres, com-
mençaient à pouvoir suivre et goûter une représentation drama-
tique, même longue et complexe. Ainsi du jour où il y eut un
[)ublic, le théâtre lui llorissant.
Mais à cette époque il existait déjà, en germe, depuis trois ou
quatre siècles, tâtonnant, pour trouver sa voie, et s'efforçant de
grandir, }»ar des essais curieux et originaux, mais épars et mal
suivis. En France comme en Grèce, et chez la phiparl des |)('U|des,
I. Par M. l'etil (1<^ Jiillrvillc, professeur à la FaciiUé i\ti^ lollres de Paris.
400 LE THEATllE
le théâtre était né du culte religieux, et dans Téglise même. Au
milieu de Toflice liturgique, trop court au gré de la piétc' du
peuple, les prêtres inséraient, à l'époque des fêtes soleiuielles,
surtout au temps de Noël et de Pà(|ues, une représentation dia-
loguée des scènes évangéli(jues dont on faisait mémoire en ces
jours, comme de la Nativité de Jésus, ou de la Résurrection. Le
drame était court, réduit aux traits essentiels : une simple para-
phrase du texte sacré. 11 était écrit en latin, et, à l'origine, en
prose. Les acteurs étaient des prêtres et des clercs. La représen-
tation était tout entière grave, solennelle, hiératique. C'est cette
forme ancienne du drame que nous appelons le drame liturt/ique.
Peu à peu la poésie, d'ahord en latin, plus tard en langue
vulgaire, et, avec la poésie, l'inspiration individuelle s'introduisit
dans le drame liturgique et en altéra le caractère primitif. On
joua encore dans les églises des drames liturgiques où le latin
était mêlé de français; mais quand l'idiome })opulaire eut entiè-
rement supplanté le latin, le drame sortit de l'église et passa
<les mains des prêtres aux mains des laïques. Cette évolution
paraît s'être accomplie au xn" siècle.
Le drame d'Adam (XIF siècle). — A cette époque appar-
tient le })lus ancien drame connu, écrit tout en français (sauf les
versets, les 7'épons, les leçons \ et les indications scéniques qui
sont encore en latin). L'œuvre est intitulée Représentation
d'Adam. C'est l'histoire de la chute du premier homme et du
meurtre d'Ahel, suivie d'une procession de tous les prophètes'
qui ont annoncé la venue du Messie. La pièce se jouait sur la
place puhlique, mais devant l'église, et l'estrade était adossée au
portail, car parmi les indications de la mise en scène, il est dit
que l'acteur qui jouait le personnage de Dieu devait rentrer
dans l'église ])endant (ju'il n'était pas en scène. L'auteur {\Ada)n
est inconnu; il n'était pas sans talent; certaines scènes sont hien
conduites et témoignent d'un sentiment juste du dialogue et des
earactères : la scène où le démon tenle el séchiil la femme
oppose d'une façon naïve et animée le langage de la Hatferie et
i-elui de la crédulité.
1. Ces textes litiirffiqiies, lus par un rlorr, nu cliantés par un cliœur, inter-
rompaient (le temps en lemiis la rei)résentalion, tout en s'y raltacliaiit par le
.sens
THÉÂTRE RELIGIEUX 401
Jean Bodel et Rutebeuf (XIIP siècle). — Le siècle
suivant, le xiii'" siècle, vit certainement s'accomplir un grand
progrès dans Fart dramatique, toutefois sans qu'une tradition
réussît à se fonder, car les quatre pièces que nous avons con-
servées de ce temps appartiennent à des genres tout à fait diffé-
rents et dont aucun n'a fait école *.
Le Saint Nicolas de Jean Bodel offre un singulier mélange de
sentiments et de faits incohérents, qui d'avance dépassaient de
bien loin les futures audaces du théâtre romantique. Une partie
de la pièce met en scène des chrétiens en Terre-Sainte, luttant
contre les infidèles; ils s'encouragent sur le champ de bataille
à combattre, à mourir pour le Saint-Sépulcre; et ces vers sont
parmi les plus beaux qu'ait inspirés le feu sacré de la croisade.
Ils combattent, ils meurent; un ange descend du ciel, et, sur
leurs corps gisants, il entonne un chant de gloire. Le reste de la
pièce se passe au cabaret, entre buveurs, dont plusieurs sont en
même temps des voleurs, qui causent entre eux, en argot. Elle
s'achève enfin par une conversion générale des musulmans. Un
miracle de saint Nicolas, seul lien de ces scènes décousues, nous
fait penser que la pièce a dû être composée pour quelque con-
frérie dont ce saint était le patron et jouée peut-être par des
écoliers, la fête de saint Nicolas étant, au moyen âge, la fête
commune de toutes les écoles.
C'est aussi pour une confrérie que Rutebeuf, qui vivait à
Paris au temps de saint Louis, composa, selon l'apparence, son
Miracle de T/iéophile, où il met en scène une légende dix fois
traitée au moyen âge par la poésie narrative ou lyrique, et
représentée plus souvent encore par le bas-relief ou le vitrail.
Théophile, prêtre ambitieux qui vivait au vi" siècle, en Cilicie,
avait vendu son àme au diable pour recouvrer une charge
perdue; puis il s'était repenti, et par l'intercession de Notre-
Dame il avait obtenu que le billet signé de sa main et remis
à Satan lui fût rendu miraculeusement. On a dit plus haut
comment le genre des miracles narratifs avait surtout fleuri au
xn" siècle et au xin®; le miracle dramatique fui surtout en faveur
au xiv'' siècle; le lien des deux genres est étroit, l'esprit et
1. Deux de ces pièces (par Ailam do la Hallei apparlioiinont an Ihéàtre comi-
que; il en sera question plus loin.
Histoire de ia langue. l\. «-O
402 LE THEATRE
l'intention, semblables; le second n'est autre chose que le pre-
mier plus larg:ement (lévelop})é, mis en dialogue et porté sur la
scène.
Miracles dramatiques (XIV siècle). — Il nous est resté
du xiv° siècle quarante-trois pièces, (|ui toutes (sauf une seule)
appartiennent au même genre dramaticpie, celui des « miracles
de Notre-Dame ». Toutes mettent en scène une intervention
merveilleuse de la Vierize Marie dans un événement terrestre.
qui est souvent de l'ordre le jdus vulgaire; de sorte que la jdu-
part de ces drames offrent le singulier contraste du mysticisme
le plus exalté avec un réalisme trivial. Onoicjue les faits, puisés
aux sources les plus variées (Livres saints, légendes pieuses,
chansons de gestes, romans d'aventures), appartiennent à des
époques très différentes, depuis le temps de Jésus-Christ jusqu'à
l'époque contemporaine de l'auteur, les mœurs décrites sont
uniformément celles du xw*" siècle; elles idées, les sentiments,
le langage, prêtés à tous les personnages, nous renseignent
surtout sur la façon de sentir et de penser au temps des premiers
Valois. Ces }»ièces décousues, sans style et sans art, nous inté-
ressent toutefois par cette multitude de détails précis, frappants,
naïvement observés qu'elles nous fournissent sur les mœurs
du temps, et qu'on chercherait vainement ailleurs; Froissart
lui-même, l'admirable peintre, le charmant chroniqueur, n'entre
pas plus avant dans la vie intime des grands, et il est tout h fait
muet sur la vie humble des petits.
Quarante de ces miracles, réunis dans un seul manuscrit, et
accompagnés de servfntois couronnés ou rsfr/vcs ', formaient
assurément le répertoire dramatique d'un put/ consacré sous
l'invocation de Notre-Dame. Les puys étaient les académies
du moyen âge, l'éunions semi-i'idigieuses, semi-lettrées, où l'on
présentait des vers, on l'on disj)ulait des couronnes et des
récompenses. Il y avait des j)iii/s au xiv'" siècle dans beauc(uq)
de villes d(? Friincc, et l'on n'a pu déconvrir encore où était
situé celui (pii vit jouer ces |)ièces. L'.intcni- ou les auteurs en
sont inconnus; la date approximative est le niilieu du xiv'' siècle.
\j('s miracles s(»nt «''crils HiiifornH''ni('nl en vers de Iniil syllabfs*
1. C'psl-;i-(lii'(> récO)iipf'ns(fs ou admis au ro)i(ours.
1. Sauf les rondr'au.r rlianl(''s |tar Ifs anges ([iii acc()iii|)aj.'ni'nl NnliT-Haiiio.
THEATRE RELIGIEUX 403
rimaiil deux par deux, et (M'tte forme devail rester jtar exctd-
lence celle de toute oMivre dramatique, sérieuse ou plaisante,
mystère ou farce. Elle esl vive, ais(k', facile et s'adapte hien
au théûtre par son uniformité, (jui C(Moie la prose sans v tomber
nécessairement. Hut(d)euf, Jean Bodel, Adam de la Halle avaient
préféré combiner les vers de diverses mesures; mais cette
variété, qui a bien son charme, est peut-être ]>lus convenable
dans la poésie lyrique que sur la scène. Une disposition sinjLJu-
lière consiste à terminer cluKpie coujdet que dit un acteur par
un petit vers de quatre syllabes, qui rime .avec le premier vers
du couplet suivant. L'auteur aidait ainsi à la faiblesse de mé-
moire <les acteurs, en leur indi<|uant à la fois le moment où ils
devaient parler et la consonance du premier vers qu'ils avaient
à dire. Mais cette chute à la fin de chaque couplet nous paraît
insupportable. Le mystère s'en débarrassa, tout en çrardant
l'usaiie de faire rimer le premiers vers d'un couplet avec le
dernier vers du précédent. A cause de l'énormité de certains
rôles, dans ces interminables drames, cet artifice, qui nous
semble puéril, n'était peut-être pas inutile.
S'il est vrai que le mijstère est le suprême efîort de l'art drama-
tique au moyen aire, le miracle, qui le précéda, et que le mi/stère
devait supplanter, nous semble avoir été un genre mieux conçu
et qui, plus heureux, aurait pu donner des œuvres remarquables
entre les mains d'auteurs habiles. Le mystère, exclusivement
tiré des sources sacrées, sous les yeux d'une autorité ecclésias-
tique très jalouse de la pureté immuable du doiime, ne pouvait
se développer librement; et le caractère divin ou vénéré de
ses j)rincipaux personnages le condaujnait à changer fort peu du
premier jour au dernier, à restei" jusqu'à la fin solennel, hiéra-
tique et froid; l'élément comique s'y mêla surabondamment,
mais pour ainsi dire juxtaposé, sans pénétrer et animer le fond
de l'œuvre.
Le miracle, en dépit du titre, était bien plus humai)) que le
mystère; Notre-Dame apparaissait pour dénouer l'intriiiue et
sauA'er ou consoler la vertu malheureuse, luaislefond du drame
était presque toujours une action toute terrestre et très ju'opi-c»
à émouvoir, intéresser et charmer les hommes. L'histoire « de
la marquise de la Gaudine. qui par l'accusemeut de l'oncle de
404 LE THEATRE
son mari (auquel son mari l'avoit conmiso à izardei") fut con-
(lampnéo à ardoir, dont Anthenor s'en combati à l'oncle et le
dosconlit en champ » ; l'histoire « de sainct Jean le Panlu her-
mite qui, par tem|)tacion d'ennemy, occist la fille d'un roy et la
jetta en un puiz, et depuis, par sa penance, la resuscita Nostre-
Dame » ; l'histoire de la reine de Portugal, « comment elle tua
le senechal du roy et sa ])ropre cousine, dont elle fu con<lampnée
à ardoir, et Nostre Dame l'en li^arenti » ; l'histoire d'un enfant
(|ui « resuscita entre les hraz de sa mère, que l'on vouloit ardoir,
})our ce qu'elle l'avoit noie « ; et celle de « Robert le Dyable,
iîlz du duc de Normendie, à (|ui il fu enjoint, pour ses meffaiz
que il feist le fol sanz parler, et depuis (»t Nostre Seiirnenr mercy
de li, et espousa la fille de l'empereur », et celle « de sainte Bau-
teuch, femme du l'oy Glodoveus, qui pour la rébellion de ses
deux enfants leur fîst cuire les jambes », et celle du roi (!llovis
« ([ui se fist crestiener à la re(jueste de Clotilde sa femme pour
une bataille que il avoit contre Alemans et Senes dont il ot la
victoire », toutes ces pièces, malsrré le cadre surnaturel où l'ac-
tion aime à s'enfermer, sont au fond très analogues à tel drame,
à telle tragédie moderne, em|»loient les mêmes ressorts et solli-
citent les mêmes émotions \ De là pouvait sortir un théâtre
animé, vivant, varié, à la fois très dramatique et très psycholo-
gique; il n'y fallait que du génie, mais la conception du genre
était féconde. On n'en peut tout à fait dire autant du mystère,
con<lamné, par sa sublimité même, à la froideur ou à des
mélanges de ton déplaisants, et à la fin scandaleux.
La plupart des sujets traités dans ces miracles sont étranges
el douloureux, et toutes les misères humaines semblent s'y
étaler avec une sorte <le recherche. On a pu voir dans cette
angoisse continue l'écho des malheurs affreux de la France au
lendemain de Poitiers, ])endant la Jacquerie et la captivité du
roi Jean. Mais ce n'est là (ju'une conjecture, la dale précise où
ces pièces furent composées, ne pouvant être fixée. Au reste,
c'est le choix seul de ces sujets lugubres (jui doit ici nous
frapper, car aucun de nos miiacles n'est original; les recueils
1. Voir ci-joinl deux des fiii.irantc iiiinialiircs qui ornent le niannseril des
Miracles cIp Sntre-Uame {'t" miraele : la reine de Portugal; 33'" miracle : Robert
Ir Diable).
Hi:
lalitt.fr
T I! CHAP VIII
LLA REINE DE PORTUGAL CONDAMNEE AU FEU
Bibl.Nat, Fds.fr. 819, ¥" 34
2 -LE PAPE, L'EMPEREUR ET LA FILLE DE L'EMPEREUR.
VISITENT ROBERT LE DIABLE
Bibl.Nat, Fds.fr. 820, F° 157
THÉÂTRE RELIGIEUX 405
de miracles narratifs (tels que celui de Gautier de Coinci) sont
naturellement la source principale où les auteurs ont puisé *.
Grisélidis (XIV*' siècle). — Nous n'avons conservé qu'une
seule pièce composée au xiv° siècle qui ne soit pas un miracle
de Notre-Dame : c'est V Histoire de Grisélidis, où rèj^ne un pathé-
tique assez touchant, sans aucun emploi du merveilleux ni du
comique. Le nom de cette héroïne de la patience conjugale était
célèhre au moyen âge; un lai de Marie de France offre le premier
germe de ses tristes aventures; Boccace, en s'appuyant sur un
fabliau français qui semble perdu, les raconta longuement dans le
Décainéron, et Pétrarque, son ami, les mit ensuite en sou beau
latin (1371). Notre auteur inconnu semble les avoir le premier
mises au théâtre ; on sait qu'il a eu encore de nos jours d'heureux
imitateurs, mais qui, tout en écrivant de jolis vers sur cette vieille
donnée, n'ont pas laissé d'en gâter un peu la simplicité char-
mante. Il est piquant que ce soient des auteurs du xix° siècle qui
aient donné au diable un rôle dans le drame de Grisélidis, alors
qu'il n'en a aucun dans la pièce originale. Ce n'est pas non plus
très heureux d'avoir représenté l'héroïne amoureuse, au moins
d'inclination, d'un autre que son mari; dans l'œuvre primitive,
elle n'aime que ce rude maître, ou plutôt elle n'aime que l'obéis-
sance ^
Les Mystères (XV^ siècle). — Gomme nous disions plus
haut, le mystère du xv" siècle est le grand, le suprême effort du
théâtre du moyen âge, mais s'il est vrai qu'il serait injuste de
dire que ce grand effort ne produisit qu'un avortement, il faut
avouer, du moins, qu'il n'en sortit aucun chef-d'œuvre. Le mys-
tère a péché de tout temps par" la faiblesse et la diffusion du
style, et de plus en plus par l'abus du comi(|ue. L'exécution
s'est trouvée fort au-dessous de la conception, qui sans doute
était grande et digne d'un meilleur succès. Exposer devant des
spectateurs croyants l'histoire de leur foi, incarner sous leurs
yeux les objets sacrés de leur adoration, réaliser devant eux sur
1. Sur ces recueils, voir ci-dessus, t. I, p. 48.
2. Voir Grisélidis, mi/slère en trois actes, un prolofjue et un épilogue, par
Armand Silvestre et Eugène Morand. Représenté pour la première fois à Paris,
à la Comédie-Française, le 15 mai 1891. Le litre de mystère est discutable; mais,
au lieu de chicaner, mieux vaut louer et oncourafror les rares auteurs qui con-
sentenl l\ puiser dans re riche fonds, si peu exploité, de notre ancienne poésie.
406 LE THEATRE
la scèno le (Iraiiic auuiisto du Mcssio et les espérances et les
terreurs de laiitrc monde, unir dans une action eoninnme,
immense, variée, idéale et réelle à la fois, le Cicd, la Terre et
l'Enfer, c'était assurément essayer de porter le lliéàfn' à des
hauteurs où il n'est plus jamais remonté.
Mais si l'idée était jirandiose, l'œuvre fut manquée, faute de
génie d'abord (car si quelqu'un de nos versificateurs dramatiques
eût eu vrainu'iit du irénie, la Pdsnion de Grelian ou de Michel
aurait fort bien pu être un chef-il'œuvre) ; mais aussi faute d'une
l)lus juste appréciation des conditions et des limites du genre
dramatique et des lois du théâtre. Nous n'app(dons [»as lois les
unités dramatiques de la tragédie classiciue; mais la nécessité
qu'une pièce soit composée pour ])laire d'une façon durable,
pourrait bien être une loi, et cette cotHpos/lioii manque absolu-
ment dans les mystères.
D'ailleurs, si le succès fut éphémère, il fut immense, et
peut-on môme apj)eler éphémère une popularité qui dura plus
d'un siècle? Elle fut sans égale, et les <ruvres les plus admirées
de nos poètes classiques ou des auteurs contemporains n'exci-
teront jamais un enthousiasme comparable à celui que soulevait
la représentation d'un mystère. On ne verra plus une ville
entière interromjtre sa vie, l'ouvrier déserter l'atelier, [v bour-
geois fermer sa bouticjue, le moine et le juge laisser vides le
couvent et le tribunal, pour aller entendre Athalic ou Hcniani,
ou pour le jouer eux-mêmes devant leurs concitoyens émer-
veillés. Jamais, fut-ce pour une comédie de Dumas ou d'Augier,
le maire d'Amiens ou de Bourges ne se verra obligé de faire
garder la ville contre les assauts des voleui's [tarée (pie toutes
les maisons seront désertes et tout le momie « aux jeux » .
Ainsi la médiocrité littéraire des mi/slrrcs ne diminue en rien
leur importance histoi'i(|ue, et il demeure vrai (pie l'Iiisloire de
ce théâtre imparfait reflète plus complèlemenl et plus lidèlement
l'époque où il lui coMiposi' (pie n a lai! aucun genre lill<''raire
en aucun temps. Le xv" sièch^ y vit tout entier.
Origine et sens du nom de mystère. — Le tcrnu^ de
iiij/slrrr enqtloyé au sens draniali(pie ne se rencontre pas avant
lo xv" siècle. Les drames lilur:^i(pies ('taieiil iKunnu's ///^//,
reprœsentdlioiirx^ hisloriiv rrpni'sciiUinihv. Les pi(''ces dWdani de
THEATRE RELIGIEUX 407
la Halle et de Rutebeuf étaient qualifiées 7>mx; au xiy" siècle, les
pièces dramatiques s'appelaient des miracles; les termes de Jeu
et histoire demeuraient aussi en usage, mais celui de mystère
n'apparaît pas encore. On le rencontre pour la première fois
appliqué aux choses du théâtre dans les fameuses lettres accor-
dées par Charles YI, en 1102, aux confrères de la Passion. Il v
est parlé du misterre de la Passion et d'autres misterres « tant de
saincts comme de sainctes ». Mais jusqu'à 1150 le terme s'ap-
plique, le plus souvent, à des tableaux vivants, comme on en
représentait aux entrées princières; ce n'est vraiment qu'à
partir du milieu du siècle, et surtout dans les éditions imprimées
que les textes dramatiques sont régulièrement qualiflés m>is(ères.
Le terme alors s'appliqua même à des pièces qui n'avaient
rien de religieux (comme le mystère du siège d'Orléans, ou le
mystère de la destruction de Troie). Mais de telles pièces sont des
exceptions. Au contraire rien de plus fréquent que les mystères
de tel saint ou de telle sainte; et déjà les lettres de Charles VI
employaient ce terme. Toutefois que signifie-t-il, si mystère, au
sens dramatique, vient du terme gréco-latin mystertuml On com-
prend, en ce sens, un 7ny stère de la Rédemption, mais que signi-
fie : le mystère de saint Louis'i Observons d'autre part que le
moyen àg-e a souvent confondu mysterium et ministeriutn, et par
suite les termes de mystère et de métier qui en dérivent :
Philippe YI, dans des lettres datées 1334, réglemente tout m,es-
tier et mistere de draperie. Au contraire, un Ordinaire de la
Collégiale de Lens fait mention de l'usage de jouer tous les ans,
le mardi de Pâques, ministerium Resiirrectionis, qu'on n'hésite-
rait pas à traduire : le mystère de la Résurrection. Ce terme est
répété plusieurs fois. Il serait facile de multiplier les citations
analogues. Rappelons -nous d'ailleurs que les pièces sacrées
s'appelaient en italien, au moyen âge, funzione; en espagnol,
autos. Mistere, de ministerium, présente à peu près le mémo
sens, qui reparaît dans le mot drame, aussi bien que dans
actus et acte. Le culte public , qui est lui-même une sorte de
représentation, s'appelle aussi office; tel doit être à peu près le
vrai sens du mot mystère au théâtre, où il d(''rive, comme on
l'a dit, de la liturgie. En somme il nous paraît probable que
myxière, au sens dramatique, vient de ministerium, et non de
408 LE THEATRE
mysteruun; mais nous accordons volontiers que, de bonne
heure, la confusion se fit dans l'esprit de tous entre le mystère
dog"niatit]ue et le tni/strrf dramatique, Fun étant quelquefois la
représentation de Taulre. A Tépoque de la Renaissance nul ne
doutait que les mystères dramatiques ne fussent ainsi nommés
parce qu'ils traitaient, pour la })lupart, de sujets religieux.
Cycles dramatiques. — Le mystère est la mise en scène,
l'exposition dial(i_au<''e jiar jtersonnaces divers, de l'histoire reli-
gieuse; comprenant l'Ancien Testament, le Nouveau Testament,
et les vies des saints, depuis les temps apostoliques jusqu'aux
saints les plus récents, tels que saint Dominique et saint Louis.
Par extension, le nom de mystère fut étendu quelquefois à des
œuvres dramatiques puisées à d'autres sources que l'histoire
religieuse, mais ces exceptions sont rares, et nous n'avons con-
servé que deux mystères vraiment })rofanes (celui du Siège
d'Orléans et celui de la Destruction de Troie).
Les livres canoniques ont fourni le fond des mystères qui
racontent l'Ancien et le Nouveau Testament; mais les auteurs
ont })uisé d'abondants détails dans les histoires apocryphes.
Pour mettre en scène la vie des saints, ils se sont servis égale-
ment des traditions les plus respechildes et des légendes les plus
fabuleuses. Mais quelle que fût la vraisemblance ou la véracité
du drame, il était toujours présenté comme historique, et l'on
sait d'ailleurs que le moyen âge n'a jamais distingué l'histoire
de la légende; un tel discernement exige des qualités criti(jues
dont l'époque était presque absolument dénuée.
On peut diviser en trois ci/c/es l'ensemble des mystères (|ue
nous avons conservés, et qui tous furent composés entre 1400
et 1550 : le cycle de l'Ancien Testament, le cycle du Nouveau
Testament, le cycle des saints.
Sous le nom de Mystère du l'ieux Testament nous j)ossédons
une vaste compilation où furent maladroitement fondus, dans
la secon(b' moili»' du xv siècle, plusieurs mysières distincts à
l'orig-ine et dans Icscpuds él.iil mise en scèni^ l'histoire sainte
jus(|u'à Salon)on;à la suilc, six <<)urls mystères, (|ui sont restés
séparés, racontent rhist()ire de Job, de Tobie, de Suzanne et
Dani(d, de Juditli, d'ivslber; enfin J'Insloire tout apocryphe
d (lct;n ieii <•! des Sibylles, mises au nombre des pro|>lièles (|ui
THÉÂTRE RELIGIEUX 409
avaient annoncé la venuo du Messie. Le tout forme exactement
49 386 vers '. Mais le développement donné aux récits hiMitpies
ou légendaires, dans cet énorme drame, est tout à fait inégal;
l'exégèse du moyen tige ne voyait guère dans l'Ancien Testa-
ment que l'attente et les figures de Jésus-Christ. Le reste de
l'histoire sainte est tout à fait omis ou très abrégé ; au contraire
la création et la chute des anges, la création et la chute de
l'homme, l'histoire d'Adam, d'xVbel, de Noé, d'Abraham, sur-
tout celle de Joseph et les six épisodes indiqués ci-dessus, et
dont les personnages pouvaient être regardés, à divers titres,
comme des figures du Messie, sont très longuement mis en
scène.
Au mvstère du Vieux Testament il faut joindre un mystère de
Job, qui n'a pas été fondu dans cette vaste compilation; puis
tout le cycle du Nouveau Testament, comprenant : 1° Se|>t
mystères qui exposent, dans des rédactions plus ou moins dilïé-
rentes, l'histoire entière deNotre-Seigneur Jésus-Christ. La plus
célèbre et la meilleure de ces Passions (comme on les nomme,
d'une façon assez impropre, mais traditionnelle) est celle d'xVr-
noul Greban, poète manceau qui écrivit cette œuvre vers 1450
(en 34 574 vers) ^ — 2° Dix autres mystères qui mettent en
scène une partie seulement de l'histoire de Jésus-Christ, spécia-
lement sa Nativité, sa Passion (proprement dite) et sa Résur-
rection. Le plus célèbre et le meilleur de ces ouvrages est la
Passion de Jean Michel, médecin d'Angers, qui refit (un i)eu
avant li86) cette partie de l'œuvre de Greban, tantôt en se
bornant à copier son modèle, et tantôt en le développant d'une
façon originale et personnelle. • — 3° L'immense mystère des
Actes des Apôtres, par Arnoul Greban et Simon Greban, son
frère, ([ui raconte en 61 968 vers l'histoire de tous les apôtres
depuis l'ascension du Christ jusqu'à leur martyre. Cette œuvre
incohérente fut jouée intégralement à Bourges quarante jours
durant, l'an 1536. Ronsard avait déjà douze ans. Enfin le cycle
des saints renferme une quarantaine de miracles qui racontent
sous forme dramatique la vie et la mort d'un saint; les plus
1. Dans rédllion publiée (voi-s loOO) par GeofT'-oy de Marnef. In-folio golli. Le
baron James de Rothschild la publiée à nouveau. (Voir à la Bibliograiiliie.)
2. Voir la nouvelle édition donnée par MM. G. Paris et G. Raynaud.
410
LE THEATRE
anciens s(»iil coiitoinpoi'aiiis dos apùtiH's; les plus récents sont,
conimo iKMis l'avons dit, saint Dominique et saint Louis. Répé-
tons enlin (pie deux mystères seulement restent en dehors de
cette classilicalioii : le MijKtrr/' du sièf/e fF Orléans, qui met en
scèiK^ la (N'divrance de cette ville jiar Jrauur d'Arc, et le Mijsti're
de la destruction de Troie, (pie Jac(pies Millet, étudiant en droit
d'Orléans, composa vers lio2, et qui probablement ne fut
jamais représenté, car on peut douter si le peuple, habitué à
d'autres noms o\ à d'autres sjx'clacles, aurait vivement g'oûté les
aventures d'Hélène et les larmes d'AiidroiiKupic
L'ens(Mnble des mystères conservés t'oriue plus d'un million
de vers. Ce que nous avons perdu n'est j)eut-ètre pas moins
étendu.
Les personnages; la composition. — La fig^ure du Christ
est placée comme au centre de ce groupe innombrable, formé
des patriarches et des prophètes, des saints et des apôtres. Mais
trop rarement les poètes ont réussi à [)eindre l'Ilomme-Dieu
d'une façon digne d'un sujet aussi sublime. La perfection
absolue est-elle dramatique? On en a douté quelquefois. En tout
cas le eénie de nos auteurs était au-dessous d'une entreprise
aussi écrasante. La profondeur de leur foi, soutenue par la
majesté du texte évangélique, leur a cependant inspiré, çà et là,
quelques belles pages, où s'exprime, dune façon simple et tou-
chante, la patience et la douceur de l'auguste victime. La fig:ure
de la Viergre a été tracée par eux avec [dus de bonheur; ils ont
su quelquefois rendre avec beaucoiq» de charme et de poésie
les sentiments complexes de l'àme de Marie, (pii adore son Dieu
dans Jésus, et ensemble chérit son enfant. Ils l'ont moutrée, à
la fois, consciente de la Rédemption et sensible aux douleurs et
aux tendresses liuiuaiues. Anioul (Irebau, et, après lui, Jean
Michel oui (M-ril, d'une l'aron souncuI sublime el loujours toii-
chanle, le dialogue de .l(''sus el de Marie à la veille (le l;i Passion.
Ces pages sont assurf'menl ce ((ue le lli(''àlre des mysières nous
à transmis de jdus palli(''li(pie et de [ilus original.
Elles suffisent à mettre la /'ass/oii au-d<'ssus de tous les mvs-
tères tir(''s de la vie des saints, (|U()i(pM' ceux-ci abondent en ('-pi-
sodes intéressants, et même assez vari(''s (piant au fond: mais
l'impression g(Miér;ile (pie laisse la lecture de ce théâtre hagio-
1
THEATRE RELIGIEUX 411
gTa])hique csl en soiniin^ 1res monotoiir. Ainsi I (''iiorinc invs-
tère (les Actes des Ajiùlres ou soixante-deux mille vers, conduit
les douze apôtres par tous l<'s |>ays du monde, en Espai;rie, aux
Indes, à Rome, en Eiivple, A les aecom[>aj2ne jusiju'au mar-lyi-e;
mais une si iirande variété de cadres aboutit à une sing-ulièrc uni-
formité de tableaux. La fréquence et l'interminable longucui- des
scènes de torture où les saints confessent leui- foi, nous rebutent
aujourdbui, et, }»ar l'excès de Iborreur, nous paraissent propres
à produire plutôt le dégoût que l'attendrissement. Il est certain
que les spectateurs du xv" siècle en jugeaient autrement; leur
sensibilité plus émoussée que la nôtre par l'Iiabitude de nueurs
plus violentes, et par le spectacle plus fré(|uent des supplices
judiciaires, jointe à une foi plus vive, qui leur faisait sentir plus
directement dans les souffrances du Christ et dans celles des
martyrs le prix de la rédemption et la rançon de leurs péchés,
les disposait à contempler d'un œil plus favorable les scènes
douloureuses et trop souvent atroces dont les mystères sont
remplis.
Le mystère n'a presque aucun rapport avec la tragédie clas-
sique, hors la forme dialoguée. Il en diffère par tout le reste :
par le sujet, constamment religieux (il le fut quek[uefois dans
la trag-édie, mais exceptionnellement, et ce choix soulevait tou-
jours les scrupules de beaucoup de lettrés et de mondains) ; par
l'emploi perpétuel du merveilleux ; par la multiplicité des lieux
cil l'action était placée; par la longue durée du temps qu'elle
embrassait; par le nombre infini des personnages (cent, deux
cents, et jusqu'à cinq cents, non compris les figurants); par la
longueur interminable du drame (jusqu'à soixante mille vers,
joués à plusieurs reprises, mais intégralement), enfin par le
mélange continu du comique avec le sérieux, du bouffon même
avec le pathétique, et par la familiarité du style, poussée jus-
qu'au réalisme le plus servile et souvent le plus grossier. Enfin
la divergence essentielle est la façon même, tout opposée, dont
le drame est conçu dans l'un et l'autre genre : dans le théâtre
classique, la tragédie est un problème moral à débattre et à
résoudre; dans le théâtre du moyen âge, le mystère est surtout
un spectacle immense, animé, mouvant. Le théâtre classique
noue et dénoue une action restreinte; le théâtre des mystères
412 LE THEATRE
déroule une action étendue. Dans la tragédie les scènes s'ap-
pellent, et pour ainsi dire elles s'eng^cndrent l'une l'autre; dans
le mystère elles se succèdent, sans autre lien que l'unité un peu
llottante de l'intérêt qui s'attache au personnage principal.
Sans doute une unité supérieure plane, pour ainsi dire, au-
dessus de tous les mystères, puisque tous mettent en scène l'in-
térêt du salut éternel, soit d'une àme isolée, soit de l'humanité
tout entière. Ainsi la Passion de Grehan met en scène au début
1 homme déchu, accusé devant Dieu par la Vérité et la Justice,
défendu par la Miséricorde et la Paix; le mystère expose ensuite
toute l'histoire du Rédempteur; il se termine enfin par le baiser
de paix que les quatre Vertus échangent, selon la parole du
Psalmiste, symbole et signification de la réconciliation de la
terre avec le ciel, et de l'homme avec Dieu. Mais cette unité
profonde et dominante, il faut avouer qu'on la perd souvent de
vue dans les détails incohérents de ce drame en 35 000 vers.
Élément comique dans les mystères. — La surabondance
de l'élément comique dans le mystère aurait suffi d'ailleurs à
dissimuler l'unité première. Comme il fallait avant tout que les
spectateurs no s'ennuyassent point à lu représentation, de bonne
heure on coupa la sévérité des récits et de la morale évangé-
lique par des intermèdes plaisants; les valets, les paysans, les
mendiants, les bourreaux, les aveugles, chanteurs do chansons,
et surtout les fous, diseurs de ({uolibets et de satires, furent
chargés d'amuser le peuple, pendant que Jésus, Notre-Dame,
les Apôtres et les Saints restaient chargés de l'instruire et de
.l'éditicr. Les deux éléments dramatiques ne furent jyas précisé-
ment mêlés, en ce sens que chaque personnage demeura pure-
ment sérieux ou purement plaisant; mais ils furent étroitement
juxtaposés, tanlùl pur la succession de scènes toutes plaisunles,
taiilùl même j)ur le ru|i|)rochement, dans lu même scène, de
personnages séi-ieux rt dr pcisoimuges boiiITons. De toutes
fucons l'usage du comique, releiui d'abord dans certaines limites,
fut bientôt (pur k* succès sans (b)ul(') ])oussé aux dei'iiières
limites et jusqu'au plus scandaleux abus. Hien ne contribua
• lavautaijc à disciMMlilcr les mystères aux veux des houimes
plus lettn''S, ou phis délicats, ou plus austères, du xvi^ siècle;
e( l'iiilerdiclion des mvsières par le Parlement de Paris (mi I")i8
THEATRE RELIGIEUX 413
eut précisément pour objet de frapper ce mélanfze, jusque-là cru
innocent, de la religion et de la farce, toujours g-rossière, par-
fois obscène. Le fou a coniproniis, et finalement a tué le mys-
tère. Devant un public français, toujours à l'airùt du ridicule,
et instinctivement railleur, le mélange du sublime et du bouffon
sur la même scène sera toujours délicat et périlleux.
Versification, langue et style dans les mystères. —
La A'ersification ordinaire des mystères est le vers de huit syllabes
employé quelquefois à rimes croisées, beaucoup plus souvent
à rimes plates, sans distinction des rimes masculine ou féminine ;
autant qu'il est possible, les auteurs s'attachent à couper le dia-
logue de telle sorte (|ue le dernier vers de chaque couplet rime
avec le premier vers du couplet suivant. Cette disposition devait
aider singulièrement la mémoire des acteurs et leur permet-
tait de retenir des rôles fort étendus, quelquefois de deux, de
trois mille vers.
En dehors du rythme fondamental, toutes les foi'mes de ver-
sification se rencontrent dans les mystères. L'alexandrin y est
rare, mais le vers de dix syllabes est fréquent, surtout dans les
passages pompeux; les petits vers de sept, six, cinq et quatre
svUabes sont très nombreux et s'associent entre eux dans des
combinaisons multiples. Les chants royaux, les ballades, les ron-
deaux (simples et doubles), les lais aux strophes savantes et
variées, tous ces cadres poétiques, si fort à la mode au xv° siècle,
abondent dans les mystères, surtout dans les passages qui ont un
caractère lyrique ou élégiaque. lia musique avait un grand rôle
dans la représentation; malheureusement nous manquons de
documents précis qui nous expliquent de quelle façon elle était
associée à la déclamation.
La facture des vers est certainement supérieure au style, dans
la plupart des mystères. Les auteurs savaient leur métier de
versificateurs et quelques-uns même y étaient fort habiles. Mais
ils savaient moins Iden le métier d'écrivain ; ce que nous appe-
lons le goût leur man(iue absolument ; ils n'ont à aucun degré
l'art de choisir, de condenser, de graduer. Ils disent les choses
comme elles leur viennent, au hasard, suivant le caprice d'une
veine, heureuse quebpiefois, le plus souvent vide et prolixe. Ils
ne se corrigent jamais; c'est à peine s'ils se relisent. Leur faci-
414
LE THEATRE
lité est mervoilloiisc, mais ils en aljiisciif. Andrieii do la Vifiiic
acheva en rin(i semaines son mystère de Saint Martin, en vingt
mille vers. Il v a, toutefois, beaucoup de bonnes pages éparses
dans le fatras des mystères, mais ce sont d'heureux accidents.
L'ensemble est mal écrit.
Est-il juste toutefois de louer ces belles pages sans vouloir
louer les auteurs qui les ont signées? Sainte-lîeuveen rapportait
tout l'honneur aux idées chrétiennes et sublimes dont elles sont
en effet remplies. Mais ces distinctions sont sévères; un mystère
est presque entièrement lempli d'idées chrétiennes; il n'est pas
pour cela sublime d"un bout à l'autre; et plus nous jug-eons
sévèrement tant de parties faibles, vulgaires, diffuses, prolixes
et fastiilieuses, plus nous devons savoir gré aux auteurs d'avoir
été quelquefois au-dessus d'eux-mêmes. A côté de quelques
passages sublimes, la partie comique ou seulement familière
des mystères offre en grand nombre des morceaux très variés,
souvent très agréables : des pastorales, des satires, des chan-
sons, joveuses ou mélancoliques; même de véritables farces,
singulièreiueut inti'oduites entre deux scènes toutes religieuses.
A défaut d'une publication complète des mystères qui pourrait
remplir cent volumes et paraîtrait sans doute un peu trop
étendue, on devrait réimir, dans un recueil de quelques mil-
liers de vers, une anthologie dramalicpie du moyen Age. Elle
réveillerait siiuni l'admiration, du moins l'estime autour des
noms de quebpies poètes trop oubliés.
Les auteurs des mystères. — C'est à })eine en effet si les
érudits savent aujourd'hui les noms d'Eustache Mercadé', auteur
d'une Passion et d'une Vcnficance de Notre Seigneur Jésus-Christ
((b'struction de Jérusalem); de Jacques Millet ', <pii mit en dia-
logue la Destruction de Troie par perso)nuif/es; d'Arnoul Gi'eban,
qui composa la plus célèbre des Passions écrites en ce siècle;
de Simon Greban, sou frère, cpii 111 avec Anioul les Actes des
. ly^ô//v'.s; tous deux élaienl <hi M.ins e( y uiourui-ent chanoines;
Marot admirait encore et |d;icail 1res haut ces deux frères, si
oubliés aujourd'hui. .Mais (pii snit le nom d(^ Jean le Prieur,
«< m.iréclial des io:.'is - (hi roi de Sicile (Hem'- le |{<in) et .niteur
I. Il viv.iit ilans l.i |in'iiiicri' lunilic ilii xV sircle.
i'. Il inniiriil jpiinr. en I liWl.
THÉÂTRE RELIGIEUX 413
iFun mystère {le Roi Avenir), où la (•élMu-c léiiciidr de .l(»s;ij)li;il,
t'st adaptée à la scène avec une adresse assez remarquable, et
dans une lang-ue quelquefois excellente; de Jean Michel, médecin
d'Angers, qui remania nue partie delà Passion {y\n\oiA Greban,
et y ajouta quelques scènes admirables (cette Passion remaniée
fut jouée à Angers, en 1180, avec un gi-aiid éclat); d'Andrieu
de la Vigne, de la Uochtdle, «. facteur du Roi » Charles YIII,
c'est-à-dire poète attitré de Sa Majesté; d'ailleurs médiocre
versificateur dans son mystère de Saint Martin, bâclé en
trente-cinq jours pour les bourgeois de Seurre, mais meilleur
dans le comi({ue (;t le satirique; de maître Chevalet, gentil-
homme viennois, auteur du très curieux mystère de.SV///// Chris-
tophe, et qualifié par ses contemporains « souverain maistre en
telle compositure » ' ? tous ces noms, un moment illustres,
sont retombés dans un oubli profond. De tous les auteurs de
mystères, un seul est demeuré connu, moins pour son mérite que
pour l'heureuse chance qu'il a eue d'être célébi-é par Victor
Hugo et par Théodore de Banville; l'un et l'auti-e, il est vrai,
ont substitué au personnage réel un personnage de fantaisie ;
mais ils ont réhabilité le nom obscurci de Gringoire. Son œuvre
dramati(|ue est surtout comi([ue et satirique, et nous rappelle-
rons plus loin qu'il est l'auteur d'une sottie fameuse (le Jeu du
Prince des sots). Mais il nous intéresse ici par son mystère de
Saint Louis, conq»osé et joué, probablement vers 1513, à Paris,
œuvre de longue haleine, où il a semé d'heureux détails, mais
peu originale dans l'ensemble; ce n'est guère qu'une chronique
dialoguée, très décousue, d'un grand règne.
Mise en scène des mystères. — L'unité de lieu chère au
théâtre classique n'est plus de nos jours observée au théâtre;
mais quand le lieu de l'action change plusieurs fois dans le
cours d'un drame, le décor change aussi successivement, (|uel-
quefois ri y/^e, ordinairement pendant les entr'actes. Le moyen
âge avait conçu tout diiï'éremment la multiplicité des li(Mix dans
la représentation (h-amafi(pie. Pour jouei- un mystère, on dis-
[tosait d'avance, ens(Mnble, à la fois, sur une scène uni([ue. les
lieux divers, si nombreux (|u'ils fussent, oii I .ictidu devait suc-
I. Il vivait au cominriirciiiciit du .wi' siècle.
416 LE THEATRE
cossivoniont se passor. Quand la roprésentation occupait plu-
sieurs journées, on peut supposer (quoiqu'on n'en ait aucune
preuve) que l'on faisait subir quelques modifications à la scène
entre deux journées selon le cas et le besoin; mais au cours
d'une mr'me journée la sc«me était immuable et devait ren-
fermer la représentation, ou rindication tout au moins, des lieux,
souvent fort nombreux, où se passait l'action dans cette journée.
En un mot, la scène était permanente, à la fois unique et mul-
tiple, le décor ne chaniieait jamais ; c'est l'action qui voyageait
dans l'enceinte de cette vaste scène et se transportait successi-
vement aux divers endroits représentés : allait de Rome à Cons-
tantinople, «le Jérusalem en Espag^ne, traversait la mer ou les
déserts, et feignait un long voyagre entre deux pays fig'^urés sur
la scène à dix pieds l'un de l'autre. Les enfants dans leurs jeux
ont des fictions analogues; mais toutefois ce système théâtral,
qui nous paraît ])uéril, a suffi à Shakespeare; et Corneille,
à ses débuts, faisait encore jouer le Cid sur une scène à la fois
unique et multiple, oii trois lieux au moins étaient distinctement
représentés : la maison du comte, le palais du roi et la [dace
publi(jue, entre les deux, oh Ro<lrigue, sortant de chez Chimène,
rencontre son père, qui le cherchait dans les ténèbres. Ce
jeu de scène aujourd'hui exig^e un changement à vue; en 1636,
les deux palais et la place étaient fig^urés ensemble sur la
scène- Mais ce n'était là qu'un reste de l'ancienne complica-
tion de mise en scène, et souvent, dans une sevde journre l'ac-
tion, dans les mystères, avait parcouru vingt lieux différents. Il
va de soi que dans de telles conditions la représentation des
lieux demeurait bien au-dessous de la perfection moderne. 11
n'était pas question de faire illusion aux yeux, mais de guider
l'intelligence; les lieux étaient indi([ués, plutôt que vraiment
fig-urés, et indiqués d'une façon sommaire : un fauteuil entre
(b'ux colonnes devenait la grande salle (Vu]\ |>;ilais !(»yal ; (piatre
arbres faisaient une foret; un pan de muraille était une grande
ville fortifiée; un bassin de vingt pieds carrés s'appelait tour
à tour le lac de Tibériade ou la Méditerranée.
Le manuscrit de la Passion, jouée à Valciicieimes en loi"',
1. Voir ci-juinl l;i n'productidn <lo ceUe p)iiaclio d'après lo nianuscril de la
liililinthcipK' n.iliidiale.
HÎST DE LA LANGUE ET DE LA LiTT, FR
LE THEATRE OU FUT JOUÉE L
■Bib]. ^
T.ll CHAP VIII
^^A ,r,Mi /r «y?.n LU^J^r^ î^ ^/"■^l
Aj-raand CoUn el C^^ Editeurs, Paris
^SSION A VALENCIENNES EN 15-'i7
.1. fr. 12536
THÉÂTRE RELIGIEUX 417
iciifcrme une g-ouache très intéressaiito, où le théâtre est
représenté avec sa (lisi)osition générale permanente ; onze lieux
(lifTéronts y sont fii>urés, dont un Parada, où Dieu trônait au
milieu des anges, et un Enfer figuré par deux tours grillées, et
la gueule d'un dragon, d'où sortaient les diables. D'autres lieux
nécessaires à la représentation de ce mystère étaient |»r(tl)al)l('-
ment figurés d'une façon sommaire et provisoire selon les
besoins de cha([ue journée, devant ce décor de fond immuable.
CluK^ue lieu distinct représenté par une figuration j)arli(ulière
s'appelait uno mansion (maison). L'éditeur du mvstère de la
Xadvité, joué à Rouen en 1474, énumère vingt-deux mansions
différentes, nécessaires pour la représentation de ce mvstère.
Cette simplicité dans la conception du svstème décoratif
n'empêchait pas que souvent on ne déployât un grand luxe dans
la représentation des mystères. Le Paradis surtout était décoré
avec magnificence. Les secrets, ou (comme nous disons) les
trucs, étaient déjà fort compliqués et très merveilleux. Entre
autres le mystère des Actes des Apôtres est semé de miracles
qui le font ressembler à une féerie. Mais le luxe des costumes
dépassa toujours celui de la mise en scène et du décor; en effet
les acteurs étaient des amateurs qui faisaient eux-mêmes la
dépense de leur costume; on juge si chacun se piquait de
dépasser son voisin en magnificence. Il arriva quelquefois que
les mendiants eux-mêmes s'habillèrent de soie et de velours;
ceux qui jouaient ces humbles rôles ayant plus de vanité que de
respect pour la couleur locale.
Acteurs des mystères. — Là se trouve encore une diffé-
rence essentielle entre le théâtre du moyen âge et le nôtre;
aujourd'hui la scène appartient à des hommes d'une profession
spéciale; au moyen âge, il n'y avait pas, à proprement parler,
d'acteurs de métier, surtout pour la représentation des mvs-
tères ; c'étaient toutes les classes de la société (jui fournissaient
des acteurs volontaires : noblesse (assez rarement) ; clergé, sécu-
lier et régulier; bourgeoisie, clercs, écoliers; artisans et « gens
mécaniques ». Dans ce temps de profonde inégalité sociale,
acceptée, reconnue de tous, tous les rangs frayaient ensemble
avec une pleine liberté quand ils croyaient y trouver ItMii- avan-
tage ou leur plaisir.
Histoire de la langue. II. 27
418 LE THEATRE
A Paris, les Confrères de la Passion, dont nous [)arl(tns plus
loin, eurent à peu près le monopole «le la représentation des
mystères depuis les premières années du xv"" siècle; mais en
province, la plupart des représentations illustres furent l'œuvre
d'associations temporaires formées expressément pour cet objet,
entre tiens d'une même ville, prêtres et laïques, bourgeois et
artisans, j-iches et pauvres; tous soumis à un règlement
commun, délibéré entre eux, et ordinairement reçu par un
notaire; car le moyen âg-e aimait fort la procédure, et même
les règlements, pourvu (pie ceux qui les observaient eussent
eu part à la rédaction. Les grands seigneurs, les riclies monas-
tères, les chapitres, les échevinages, les confréries particulières
prirent aussi, fort souvent, l'initiative de la représentation d'un
mystère; plus rarement, des particuliers opulents assumèrent la
charge des énormes frais que coûtaient ces solennités. L'Eglise
surtout les vit de bon œil, jusqu'au dernier jour; car le mystère
a péri par rhostilité des parlements et les railleries des pro-
testants, non par la désaffection du clergé. Jusqu'en plein
xvi" siècle il fut regardé comme une œuvre pie, non seulement
par rapport aux spectateurs, qu'il édifiait, croyait-on, et atta-
chait à leur foi; mais j)ar rapport à Dieu et aux saints, à qui
l'on pensait sincèrement plaire par ces représentations. Aussi
leur attribuait-on une valeur et une efficacité s})irituelles fort
grandes, en particulier contre les calamités publiques qui déso-
lèrent si souvent le moyen âge, et surtout contre les pestes. On
ne saurait ilire combien de fois des villes attaquées ou mena-
cées par une maladie contagieuse crurent pouvoir apaiser la
colère divine ou mériter la protection spéciale d'un saint patron
en faisant représenter un mystère comme on aurait ordonné un
office ou une procession expiatoire. Par là le caractère religieux
qui avait marqué l'origine du genre dramatique persista jus-
(pi'au dernier jour.
Confrères de la Passion. — De toutes les confréries, fort ^
nombreuses, <pii s"appli(pièrent au moyen Age, d'une façon 1
suivie ou par accident, à la représentation des mystères, la Con- ■
frérie de la Passion, à Paris, esl de Ikniucouj) la plus illustre;
et même sa grande célébrité a longtemps fait croire à des histo-
riens et à des crillipics mal informés qu'elle avait créé le
THEATRE RELIGIEUX 419
théâtre PII Franco; il n'en est rien, j)ui.s<|ue le théiltre existe
chez nous au moins depuis le xn" siècle (sans tenir compte des
drames lilurgi(|ues, hien [dus anciens encore, mais qui étaient
un office plutôt qu'un théâtre, et usaient rarement de la langue
vulgaire). Or les Confrères de la Passion n'ap[)araissent qu'à la
fin du xiv" siècle. Dans un sens, toutefois, ils ont créé (pielque
chose : ils eurent les premiers, et jus(prau xvu« siècle ils pos-
sédèrent seuls, un théâtre stahle et des représentations périodi-
ques. Cette nouveauté leur attira même à l'origine (juelques
vexations de la part du prévôt de Paris. Mais Charles YI y
mit fin par les fameuses lettres patentes du 4 décemhre 4402
qui autorisèrent officiellement la Confrérie de la Passion, en
lui conférant même le mono[)ole des représentations de mys-
tères à J^aris. Ils jouaient dans l'hôpital de la Trinité, fondé
originairement pour servir d'asile aux pèlerins qui arrivaient à
Paris après la fermeture des portes. Les fameux vers de Boi-
leau dans VArt poétique sont peut-être un souvenir confus de
cette tradition :
De pèlerins, dit-on, une troupe grossière.
En public, à Paris, y monta la première.
Les confrères étaient des hourgeois, des artisans, non des
pèlerins , et les pèlerinages n'ont eu aucune influence sur l'ori-
gine et le développement du théâtre en France.
La confrérie de la Passion est jtlus fameuse que connue. Les
documents relatifs aux représentations données par elle sont
très rares, et vraisemblablement elles furent interrompues, à
diverses reprises, pendant plusieurs années. En 15.39, les Con-
frères quittaient l'hôpital de la Trinité pour l'hôtel de Flan-
dres; en 1348, ils acquirent une partie de l'hôtel <le Bourgogne,
rue Mauconseil. Ils allaient s'y établir quand le Parlement, qui
les voyait de mauvais œil et les tracassait fort depuis huit
années, rendit le célèbre arrêt du 17 novembre 1548, par lequel
la cour « a inhibé et defTendu, inhibe et deffend » aux confrères,
« de jouer le mystère de la Passion nostre Sauveur, ne autres
mystères sacrez, sur peine d'amende arbitraire; leur permettant
neantmoins de pouvoir jouer autres mystères profanes, hon-
nestes et licites, sans ofîenser ne injurier aucunes personnes ».
420 LE THEATRE
On a pu tlire que larrèt du 1" novemljro loiS est la date offi-
ciello de la mort du théâtre religieux.
Les Confrères survécurent au jienre qui les avait illustrés :
jus(|u à la lin du siècle ils s'efforcèrent d'attirer et de retenir
le public en jouant des juèces profanes. Ils cédèrent ensuite leur
salle et leur privilèi^'^e à des comédiens de métier; mais leur
existence, et leur droit <le [)ropriété au moins nominal, subsista
jusqu'en 1G76; les tragédies de Racine étaient encore jouées
chez les Confrères, et leur rapportaient quohpios (Vus <le droits.
La Confrérie fut enfin abolie |)ar le roi en décembre IGIG.
Fin du théâtre des mystères. — Quoiqu'on puisse dire
avec raison que la décadence des mystères était sensible depuis
le commencement du xvi^ siècle; quoique le genre fût irrémé-
diablement gâté par ces g-raves défauts que nous avons dits, la
négligence du style et la prolixité dans les détails, rexag:ération
croissante dans l'emploi du comique, et dans les complications
de la mise en scène, il demeure certain que le mystère a péri en
pleine prospérité. Malgré ses vices trop réels, sa popularité
n'était pas atteinte. Des représentations vraiment triomphales,
comme celle des Acirs des Apôtres, à Bourges en lo.36, à Paris
en 1541 ; de la Passion à Yalenciennes en loi" ; du Vieux Testa-
ment à Paris en loi2, })rouvent assez que la vitalité du g-enre
n'était pas diminuée au milieu du xvr siècle. Le mystère périt
brusquement, non d'anémie ou de maladie, mais exécuté judi-
ciairement par le Parlement de Paris. Il est vrai (pie rarr(M du
n novembre 1548 ne concernait (ju'une seule ville et ne fraji-
pait que les Confrères de la Passion. Mais ce (jui meurt à l^iris
languit vite en province, et dès la ivn du siècle, il n'est plus
question <b's mystères.
C'est la Réforme, indirectement, qui lit abolir les mystères.
Les protestants, scandalisés du mélange ipii se faisait au
théâtre, de la Rible canoni(|ue et de la tradition l'abulcusc.
élevèrent les iircmicis la voix conlre ce scandale. Ils doinièrent
des scrupules ;iii.\ (•allioli(pies, (pii jiis(jiie-l,'i u'av.iieni pas vu
le d.iniîcr de cette confusion. Le l'(mgU(Mix ligueur Roucher,
ennemi acharné des |ir(»leslauls. répète après eux (pie « la
Passion, jom'^e tant à Paris (pr.iillenrs en France. ('•I.iil cause
dune partie de n(»s maux, |)our rirr(''\ ('rence y coiuuiise ».
THEATRE COMIQUE 421
Fondé ou non, co scrupule, dès qu'il exista, fut mortel aux
mystères. Un genre tout religieux dans son origine et dans son
principal intérêt devait jtérir, du moment (pie la l'eligion le
désavouait. Joignez à ces scrupules des ci'oyants 1(^ dégoût des
lettrés, que rebutait la pauvreté artistique du genre. On ne pou-
vait s'attendre à c(^ ([ue le mystère fût sauvé p;ir la Pléiade :
Ronsard et Du Bellay l'enveloppèrent dans le dédain général où
ils tenaient toute la poésie du passé. La Défense et lUustration
de la langue françoise commanda hautement le retour aux
modèles antiques, dans le genre dramatique aussi l)i(Mi ([ue dans
tous les autres; et dès 1552 Jodelle fît jouer Cléopâtre , qui est
bien loin (l'être un chef-d'œuvre, mais qui est une leuvre d'ini-
tiative et le premier anneau de la longue chaîne de nos tragé-
dies. On joua encore des mystères jusqu'à la fin du siècle, assez
rarement, en province et surtout dans des petites villes arrié-
rées. Mais on cessa d'en composer de nouveaux. Le genre était
bien mort, tué à la fois par des scrupules religieux tardifs c{ue
ne rassurait plus son origine liturgique, et |iar la triomphante
résurrection de l'anticpiité classique.
//. — Théâtre comique,
La comédie en France au moyen âge. — L'histoire de
la comédie en France n'est pas, comme celle du drame sérieux,
coupée en deux par la Renaissance. Entre le mystère et la tra-
gédie, rien de commun; sujet, action, style, intérêt, mise en
scène, tout diffère absolument. Au contraire l'histoire de la
comédie est une, et la tradition du genre se suit et se déve-
loppe, ininterrompue depuis six siècles, sans brusques révolu-
tions. La persistance des genres est sensible à travers la trans-
formation des noms. La nwralité aboutit à la grande comédie
de caractère, où dans un individu s'incarne un ty[»e général.
La sottie devient la comédie politique et sociale, et dès le temps
de Louis XII aurait pu s'appeler une revue. Combien de petites
comédies pourraient se nommer des farces, si l'auteur n'eût été
de l'Académie franc^aise ! Et quant au monologue, qui crut naître
428 LE THEATRE
il V a vingt ans, nous verrons (ju iiest vieux comnie Charles YII,
et probablement plus vieux encore.
D'ailleurs la société française <tu xv" siècle s'est peinte dans
ses comédies aussi l)ien que fait la notre, avec une vérité
frappante mais incomplète; elle n'a guère exprimé que ses vices
et ses travers, mais ce portrait, peu flatté, ressemble en quelque
manière; il ressemble en laid et grossit les traits dilTormes,
selon le procédé traditionnel de la caricature. Avec plus de
finesse et plus d'élégance, nous faisons de même aujourd'hui,
et notre société vaut mieux (jue son théâtre, mais ce théâtre en
exprime fort bien les laideurs et les travers.
Au reste, nous attribuons au genre comique une importance
littéraire que le moyen âge ne reconnut jamais aux farces et
aux sotties; on leur demandait seulement d'amuser, et leur
valeur littéraire et poétique n'est pas grande en général. Toute-
fois la langue y vaut mieux que le style ; celui-ci est presque
toujours trivial et plat ; la langue, au contraire, est souvent
excellente, et le philologue en goûte volontiers le vocabulaire
expressif et pittorescjue. Il est fâcheux que tant de farces soient
gâtées par la crudité rcl)utante du langage. Quoi qu'on en ait
dit, ce vice n'était pas inhérent au genre, puisque Palhelin, qui
est de beaucoup le chef-d'œuvre de notre ancienne comédie,
en est totalement exem}d. La farce n'est }»oint immorale en ce
sens que jamais elle ne loue ni ne conseille le vice ; au contraire,
elle le dépeint toujours odieux et ridicule, mais elle a[)porte dans
ses peintures une licence qui nous paraît intolérable aujourd'hui,
et qui, toutefois, ne semble |»as avoir choqué sérieusement per-
sonne au moyen âge. Mais chaque siècle entend la décence à
sa façon, et probablement notre comédie moderne paraîtrait
scandaleuse pai" d'autres hai'diesses à des lecteurs du xv'" siècle.
Origines du théâtre comique. Les jongleurs — Le
nom de comédie est d'ailleuis inconnu au moyen âge dans le
sens où nous l'employons aujourd'hui. Le glossaire de Firmin
Le Ver définit ainsi (liiO) les mots tra(/œd/a, coinœdia : « La
Irayédie est un poème douloureux (luctuosiim) (jui commence
gaiement et Unit tristement ; la comédie, au contraire, commence
tristement et finit d.iiis l'allégresse. »Le poème de Dante, ouvert
en enfer, i-t clos au paradis, s'ap|ielait Divinr Cunirdie.
THÉÂTRE COMIQUE 423
Nous avons dit que le tliéàtrc du moyen âge ne doit rien à
l'antiquité ; entre les deux époques, la tradition dramatique est
tout à fait interrompue dans le répertoire théâtral. Mais l'est-
elle au même point dans la filiation des acteurs? La question
est douteuse. Les jongleurs du moyen âge sont assurément les
héritiers directs des hislrions et des mhnes romains, race impé-
rissable, qui, sous des noms différents, a traversé quinze siècles
sans beaucoup modifier ses mœurs ni sa physionomie. Mais les
jonoleurs, faiseurs de tours de force et [trestidigitateurs, diseurs
de quolibets et de brocards, ont-ils possédé, dans leur ré[»er-
toire, des pièces, à proprement parler, dramatiques? On n'ose
l'affirmer, ni le nier. Car ilne nous est rien j)ai"venu, en ce
genre, qu'on puisse assurément leur attribuer. Mais il se peut
qu'ils aient joué des farces tout à fait grossières, à demi impro-
visées, et que ce répertoire ait péri entièrement, sans même
avoir été, peut-être, jamais écrit. Les dits, les jeux partis ont
pu, à la rigueur, être débités sur des théâtres, mais ils n'appar-
tiennent pas à la littérature dramatique. On peut tout dire sur
un théâtre; on a chanté la Marseillaise et récité les Nuits A^e
Musset sur la scène de la Comédie-Française; la Marseillaise et
les Nuits ne sont pas, pour cela, des œuvres dramatiques. Le
dit de YErherie, de Rutebeuf, imitation plaisante des « boni-
ments » de charlatans et marchands de drogues, n'est pas
davantage une œuvre dramatique; quoiqu'il soit fort possible
que des jongleurs, au temps de saint Louis, l'aient débité sur
quatre tréteaux. Mais où il n'y a nulle action, il n'y a pas
proprement théâtre.
Ce que nous possédons de plus ancien dans le genre vraiment
dramatique, ce sont les « jeux » d'Adam de la Halle, d'Arras;
le Jeu d' Adam ou de la Feuillée; le Jeu de Rohiii et Marion ; et
ces deux ouvrages n'ont pas été, selon l'apparence, représentés
par des jongleurs. Le Jeu d'Adam, composé vers 1262, est une
sorte de revue satirique où l'auteur, avec une liberté tout aris-
tophanesque, se met lui-même en scène a^ec son père et ses amis
d'Arras, et raille à la fois, dans un tableau amer et brillant, les
ridicules des uns, les vices des autres, ses propres travers, les
illusions de sa jeunesse, elles désenchantements de son ménage.
Au réalisme le plus cru s'associe, dans cette pièce singulière, la
424 LE THEATRE
fantaisie la }tlus capricieuse ; elle se termine par la visite que
les Fées font aux bourgeois d'Arras ', et les souhaits malicieux
qu'elles leur apportent, comme, au poète, celui de passer toute
sa vie auprès de sa femme.
Le Jeu de Robin et Marion est une pastorale dialoguée,
mêlée de chant et de musique. Ces noms, lîolnn, Marion, dési-
gnaient traditionnellement les amoureux cliam})ètres. Adam de
la Halle encadre ici leurs tendresses dans un petit drame rus-
tique fort gracieux, et même spirituel, qui se trouve à la fois le
plus vieux de nos opéras-comiques et l'un des moins vieillis.
La pièce est joliment rimée, l'action fort simple, et le style
plein de fraîcheur et de naturel, sans rien de cette mièvrerie
qui a gâté tant de pastorales.
L'un et l'autre jeu appartiennent à deux genres distincts, dont
il ne reste pas d'autre modèle au moyen âge. Adam de la Halle
semble n'avoir imité personne et n'avoir pas eu d'imitateurs. \\
est vrai qu'il ne nous est j»arveuu aucune œuvre comique du
xiv*" siècle, hormis deux dits « par personnages » qu'on trouve
dans l'œuvre très étendue d'EustacheDeschanq)s; Tune et l'autre
pièce sont courtes et peu intéressantes. Y eut-il interruption
presque absolue de la veine comique au théâtre pendant tout h^
xiv* siècle? Ou bien les comédies de ce temps, quelle que fût la
forme qu'elles avaient pu adojder, soit qu'elles rappelassent les
satires ou les pastorales d'Adam de la Halle, soit qu'elles annon-
çassent {comme il est plus vraisemblable) les farces et les mora-
lités du siècle suivant, ont-elles péri tout à fait sans laisser
aucune trace? 11 est à présumer (juc plusieurs pièces, (jui dans
leur texte actuel datent du xv'^ siècle, ne sont (ju'un j';ijeunisse-
ment d'o'uvres jdus anciennes dont le texte |irimitif est perchi.
On sait que le respect des textes littéraires est un sentiment tout
moderne, inconnu au moyen âge. Une pièce ne continuait de
plaire aux s|t('ct;il<'iirs (|u'à coridilion (pic h' style cji fut |i(m pé-
tiH'Ib'nuMit r.ijeuni et rem;iiii(''.
Moralités. — Les formes dans les<|uelles le théâtre comique
s'est pb'iiifment développé au moyen âge, moralités, farces, sot-
ties, 7Jîonolor/urs, sm/ions j()i/eiij\i\;\\('\\\ scuh'nicul du xv" siècle.
1. Sous une fruillép (aliri f.iit «le branclics (Tarbres). D'où le nom «le la pièce.
THEATRE COMIQUE 42b
Elles ont pu, comme nous venons de le dire, exister en fiei'me
au siècle précédent, : mais ce n'est là (piimc liypollièse.
Le nom de mordillé désijiua d'abord tout |»oôm(' didacti(|U('
inspiré par une pensée édifiant*; ou sim[»lement pliilosopliiipie.
Le môme dessein, transporté au théâtre, y créa la moralité dra-
matique, dont l'infcnlioii t'iil toujours édifiante, (|uoi(ni(' {"(-h''-
ment comique et surtout satiri([ue y ait de tout temps tenu aussi
une grande place. La moralit»' difl'ère d'ailleurs du mystère par
le caractère nettement fictif de l'action qu'elle met en scène,
tandis que le mysfèi'e était tout entier, ou prétcndnit être, histo-
rique. Un autre caractèi'e très fréipient de la moralité, mais
non inhérent au genre, c'est l'emjtloi <le l'allégorie, bien [dus
vieille, il est vrai, dans notre [)oésie, (pie le Roman de la Rose;
mais tout à fait mise à la mode par le succès (hu-ahlc cl inouï de
ce poème.
Il nous reste environ soixante-cincj moralités, composées pour
la jdupart dans la seconde moitié du xv" siècle ou d;ins la |>re-
mière moitié du xvi". Les plus nombreuses, les [dus d(''veJoj)-
pées, sont celles qui, fidèles à leur tit)(% s'attachent à [trècher la
vertu et à faire haïr le vice, en otîrant un tableau fra|i|»ant des
malheurs réservés aux méchants dans ce monde et dans l'autre,
ïantôtla moralité oppose la vie d'un impie à celle d'un homme de
bien; et, à travers cent aventures, coikUhI liin jus([u"en enfer et
l'autre jusqu'au ciel. Tantôt elle atta(|ue un vice en [)articulier :
le blasphème, la gourmandise, la jalousie fraternelle ou l'im-
piété filiale. Dès l'apparition de la Réforme, la moralité fut mise
au service des passions religieuses ; les protestants s'en servirent
pour attaquer l'Église avec une extrême àpreté; les cath(di([ues
usèrent aussi de la scène pour combattre la Réforme. Vers le milieu
du xvi^ siècle on composa, sous le nom de moralités, plusieurs
petits drames où l'on mettait en scène un événement domes-
tique et privé, d'un caractère émouvant, plutôt pour toucher et
intéresser les spectateurs que pour les instruire et les édifier.
Ce premier essai de ce qui fut [)lus tard la « tragédie bourgeoise »
aurait pu, en se dévelopi^ant, rajeunir le genre et fournir des
œuvres originales. Mais l'avènement bruyant de la tragédie clas-
sique étoufia la tentative en germe; et le nom même de moralité
dis[taraît du théâtre après lîJaU.
426 LE THEATRE
Plusieurs nioralit«''s no sont guère moins comiques que les
farces, et se «lisliniruent des farces seulement par cette intention
didactique qui constitue l'essence du genre, mais qui est, parfois,
si rapidement indiquée, qu'elle est presque sous-entendue.
Parmi les moralités sérieuses (de beaucoup les plus nom-
breuses), jdusieurs se sont inspirées d'une pensée de religion,
et ont mis en scène la lutte des bons et des mauvais instincts
qui se partagent le cœur de l'homme. Bien avisé. Mal avisé, tel
est le titre d'une moralité en huit mille vers, qui représente la
vie terrestre d'un élu et celle d'un damné, jus(|u'à leur mort,
qui met l'un au paradis, l'autre en enfer. L'Homme juste et
l'Homme mondain, par Simon Bougoin, valet de chambre de
Louis XII ; Y Homme pécheur, en vingt-deux mille vers, joué à
Tours, vers 1490, reposent sur la même donnée, tout édifiante et
religieuse ; mais fort égayée dans le développement, sous prétexte
d'étaler les dérèglements dont un chrétien se doit garder. La mora-
lité de Charité, où la dureté des riches est sévèrement taxée ; la
moralité des Blasphémateurs, qui met en scène un vice étrange-
ment fréquent dans ces siècles de foi, sont également des pièces
religieuses par l'inspiration première. D'autres moralités prê-
chent les vertus de famille : les Enfants de inaintenanl font la leçon
aux parents qui gâtent leurs fils ; Y Enfant in</rat, Y Enfant de
perdition font trembler les fils qui ne respectent pas leurs pères.
Les Frères de maintenant sont l'histoire de Joseph arrangée en
drame bourgeois et moderne. La Condamnation des banquets,
par Nicolas de la Chesnaye, fait le procès aux gourmands qui
passent le jour et la nuit en ripailles.
Il faudrait faire une classe à part des moralités pathéticjues ;
j'ajtpelle ainsi celles qui se proposent moins d'instruire ou
d'édifier que de remuer l'âme des spectateurs par la pitié ou
l'attendrissement. Un « empereur », dont on ne dit j)as le nom
ni l'époque, tue de sa propre main son neveu (jui a fait outrage
à une jeune tille, et (jue les juges n'osaient punir. Une femme
nourrit de son lait sa mère emprisonnée et condamnée à mourir
de faim (légende bien comme ([d! nous vient des anciens). Une
vertueuse (ille de serf veut écli;i|ip('r ji.ir l;i nmrl aux poursuites
de son seigneur. De tels sujets rappclaicul lieaiicoup les miracles
du xiv" siècle, et si le théâtre eût persisté dans cette voie, il eut
THÉÂTRE COMIQUE 427
peut-être abouti à des œuvres plus variées que le mystère, et
plus riches (réinotioii humaine et d'observation morale.
Farces. — Le mot farce (Las-latin farsa, de farcire, farcii")
désigne essentiellement un mélanije. En cuisine, farce est un
hachis; en liturgie, une glose ou commentaire inséré dans le
texte consacré de l'oflice; ainsi nous possédons plusieuis épîtres
« farcies » de saint Etienne, où le martyre du saint est raconté
avec détails, en termes fort graves; des religieuses de Caen, au
xnr siècle, chantaient des leçons avec farces {cum farsis. V. Du
Cange, farsa). Au théâtre, le mot désigna d'abord une petite
pièce facétieuse, qui se mêlait comme un ingrédient varié, dans
la représentation; quelquefois insérée dans le corps d'un mys-
tère; plus souvent jouée après le mystère. Peu à peu cette idée
de « farcissure » s'efl'aça, la farce ne fut plus qu'une comédie
très risible, sans aucune intention de corriger ni d'édifier, ni
d'instruire. La farce est com}>osée « pour rire », uniquement,
et par là, tient An fabliau, qu'elle a d'ailleurs remplacé dans le
goût populaire, quoiqu'on ne trouve pas, entre le fabliau et la
farce, les traces d'une filiation bien suivie (telle que serait par
exemple la comnmnauté d'un grand nombre de sujets).
Nous n'avons guère plus de cent cinquante farces, toutes com-
posées entre 1440 environ et loGO. Ce n'est peut-être pas la
centième partie de celles qui furent composées [)endant le même
temps. « Car au temps passé, dit Du Yerdier, dans sa Biblio-
thèque française, chacun se mêlait d'en faire. » Paris, alors,
n'approvisionnait pas d'esprit et de gaieté la province; on se
contentait partout des ressources du cru, et la bonne humeur
foisonnait. Mais les auteurs eux-mêmes n'attachaient pas une
grande importance à ces petites œuvres ; beaucoup de farces ne
furent pas écrites; beaucoup ne furent pas imprimées. Et même
les farces imprimées n'étaient pas gardées avec soin, et la plu-
part ont péri. Le Dritish Muséum possède un recueil factice de
soixante-quatre farces imprimées au xvi"" siècle, dont il ne reste
que ce seul et unique exemplaire sauvé par un merveilleux
hasard.
C'est que personne ne prenait au sérieux la farce, quoique
elle fût fort goûtée de tous. Elle regagnait en liberté ce qu'elle
perdait en considération. N'étant pas prise au sérieux, la farce
428 LE TIIÉATÎIE
put tout «lire, <'t dit tout on ellot. Jamais la raillerio ne fut plus
hanlio of plus inii>u«l(Mito. En général, on no nommait personne,
mais combien de fois Jésigna-t-on clairement, par «les allusions,
obscures pour nous aujourd'hui, j)robablement très précises
pour les contemporains? Souv«'nt lattaquo fut vraiment imper-
sonnelle; c'est à peine si elle semble alors moins vive et moins
asrressive. Et si l'on se fiait au tableau tracé dans les farces, la
société du moyen âge aurait été bien corrompue. Mais de tout
temps la comédie voit surtout le vice, et elle le juge amusant à
peindre beaucoup [)lus que n'est la vertu. Aux époques jdiis
raffinées, les auteurs ont adouci les couleurs, et atténué les cru-
dités : mais ceux du xv^ siècle ig^noraiont tout à fait cet art.
Aussi la vérité, dans les farces, est celle d'une caricature, plul«jt
que «l'un portrait; les ridicules sont bien observés, mais grossis
jusqu'à l'énormité. Le rire que la farce soulève ne prétend ]>as
non plus être fin ni délicat, mais selon Thomas Sibilet, dans
son Art poétique (1548), c'est un « ris dissolu >', ou, comme eût
«lit Rabelais, « à ventre déboutonné ». Ces folles gaietés sont «le
tous les temps, mais ce qui est particulier au xv" siècle et au
xvi% alors elles plaisaient à tous, et même aux gens graves.
Sotties. — La farce et la sottie ne dilîèrent pas au fond ;
mais une farce jouée par «les sols prenait le nom de sottie
Mais (|u'est-ce que les sots't Les sots ou fous, selon toute appa-
rence, sont les anciens célébrants «b; la fête des Fous, jetés hors
de l'église j»ar les conciles et les parlements, et rassemblés sur la
place publique ou dans le prochain carrefour, pour y continuer la
fête. La confrérie des Sots dans toutes les viUos où elle exista, sous
les noms les plus divers : à Paris, Enfants sans souci; à Rouen,
Connards ou (Jornards\ à Dijon, Suppôts de la Mère-Folle, etc.,
c'est toujours, à l'origine, la fête des Fous sécularisée. A la
parodie «b- la biérarchie et «le la liturgie ecclésiastiques, ils f«»nt
succéder la parodie de la société tout entière. Le moiub' est
d'ailleurs composé de fous, dont le nombre est innombrable :
Stullorum ninncrus est infmitus («levise do laMère-Foll«' à Dij(m).
Sous le costume tra«lili«»iniel (!«' la i<die, les sots, vêtus «!«> la
robe mi-partie de jaune et de vert, coilïés du «baperon à long^ues
oreilb's, étaient merveilleusement é«juipés j)«»ur ligiir«'r la société
tout entière, et rej)résentcr ses vices et ses ridicules, surtout sa
THEATRE COMIQUE 420
sottise et sa vanité; car le costume de folie emportait un
précieux j)rivilèp:e, celui de tout dire impunément : les fou^
avaient ce droit à la cour des rois; pourquoi ne l'auraient-ils
pas eu sur la scène? Ils l'eurent en efîet, au moins pendant près
d'un siècle; « les sots, dit Jean Bouchet (dans ses Épîtres, pu-
bliées en 1545), jouent les folies des pjrands et des petits. » Et il
félicitait le roi Louis XII d'avoir aimé à connaître par cette voie
la vérité qu'on lui cachait. Nous verrons plus loin qu'il trouvait
aussi un avantage politique à favoriser les libertés du théâtre.
Monologues, sermons joyeux. — Le monologue drama-
ti(|ue est }irobablement issu du sermon joijeux, et le sermon
joyeux est le plus authentique débris de la Fête des Fous dans
notre comédie. Le premier qui s'avisa, dans l'ivresse bruvante
de la fête, de monter dans la chaire chrétienne et d'y parodier le
prédicateur dans une improvisation burlesque, débita le premier
sermon joyeux. C'est à l'origine une indécente plaisanterie de
sacristain en goguette. Plus tard le prêcheur bouffon, chassé
enfin de l'église, ti-ouva refuge sur le théâtre, et put v continuer
la parodie du discours chrétien. Le genre s'étendit, se régularisa;
il fut écrit en vers; il conserva le texte tiré de l'Ecriture sainte,
avec un sens détourné, les divisions scolastiques, imitées de la
chaire. L'intention, sinon impie, au moins libertine, resta fla-
grante, et l'on s'étonne que l'Eglise ait supporté si longtemps
cette dérision publique de sa prédication.
Le monologue a pu naître du sermon joyeux, car ôtez du
sermon joyeux le texte et les divisions, et la parodie d'édifica-
tion, il reste un monologue. Mais celui-ci fut le plus souvent
un récit burlesque et mit d'ordinaire en scène un personnage
ridicule, qui étalait naïvement ses vices ou ses travers : comme
un faux brave, un fanfaron de bonnes fortunes.
Tels sont les genres et les cadres du répertoire comique au
xv" siècle et pendant la première moitié du siècle suivant. Au
reste, le moyen âge n'a jamais apporté à la dénomination des
genres la rigueur et les scrupules de l'époque classique; et il
serait difficile d'énoncer une seule règle appliquée constamment
à un même genre.
Farces et sotties politiques. — La France du moyen âge
n'avait ni clubs, ni journaux, ni tiibunes, mais le théâtre
430 LE THEATRE
comique lui permettaiî de donner de temps en temps satisfaction
au besoin éternel de se moquer du prouvernement. Nous possé-
dons une trentaine de farces qu'on pourrait publier par ordre
chronologique; ce serait une revue satirique de l'histoire de
France entre 14i0 et 1580 environ. La plus ancienne (farce de
Métier, Mnrchanflise, le Berfjpr , le Temps, les Gêna) paraît
tournée contre les seigneurs qui firent laP/Y///?;f'//e. Les pilleries
«les gens de guerre (avant Tinstitutirm des compagnies régu-
lières ou d'ordonnance) inspirent la farce de Mieux que flevant.
La réforme coûteuse du royaume entreprise sagement, mais à
grands frais, ]iar Charles Yll, excita le mécontentement de ceux
qui la pavaient et « dame Grosse-Dépense », qui a bien lair de
personnifier le budget royal, envoya mendier, le sac au dos, les
marchands et les artisans. Mais au début il'uu règne nouveau
(probablement celui de Louis XI) les nouveaux maîtres faisaient
de belles promesses; la farce des Gens nouveaux s'en moqua
agréablement, et les fit voir mettant « de mal en pire » le monde
(jui n'en peut mais. Puis il semble que sous Louis XI la comédie
politique ait fait trêve, prudemment. Elle s'enhardit sous
Charles YIII, et n'eut pas à s'en louer. Le poète Henri Baude
fut mis au Chàtelet, avec quatre basochiens, pour avoir fait
jouer sur In table de marbre, au Palais de justice, une moralité
où il attaquait vivement les hommes (jui gouvernaient sous le
nom du jeune Charles VIIL Le roi y était comparé à une fon-
taine d'eau vive et pure, obstruée par un amas de boue et de
gravois. Les gens de cour ne furent pas contents. « Les uns, dit
le ])oète, se reconnurent dans la boue, les autres dans les gra-
vois. » Toutefois Henri Baude en fut quitte pour quelques mois
de prison. La plus belle époque de la comédie satirique fut le
règne de Louis XIT, roi d'humeur libérale, qui aimait à savoir la
vérité, et même à l'entendre. Il aimait aussi à se servir du
théâtre au profit de ses desseins [>rditi(|ues. Il se laissa traiter
d'avare sur la scène des Basochiens et ne fit qu'en rire; mais en
revanche il fit com|»oser et jouer [>ar (iringoire, aux halles de
Paris, le mardi gras de l'an 1.^12. l;i fnmeuse Sottie ihi prince
(les sots, (|iii ;imciil;iil le peuple eu f.iveur du roi Ao France
contre le pnpe Jules H, son adversaire vu Italie. La sottie du
Nouveau monde, jouée le 1 1 juin 1508, sur la })lace Saint-Ktienne,
THÉÂTRE COMIQUE 431
par les étudiants de Paris, est une violente satire contre l'aboli-
tion de la Prafj}nati(iue srmction de Charles VII; et l'on prêtait
au roi l'intention de la rétablir, selon le vœu des y)arlements et
de l'Université. L'opinion ne fut pas unanime dans toute la
France; à Lyon, les échevins autorisaient des « jeux et farces
en faveur et à la louange du pape ». C'est un curieux chapitre
de notre histoire littéraire et politique que cet affranchissement
éphémère d'un peuple habitué jusque-là à servir, sans la dis-
cuter, la politicjue de ses maîtres. Mais ces libertés théâtrales
prirent fin avec Louis XII. François P"" réprima sévèrement, dès
le début de son règne, quelques insolences des Dasochiens et
des Enfants sans souci. On ne toléra plus que ces critiques géné-
rales qui ne blessent personne et sont de tous les temps, ou
bien ces revues des événements d'une année, comme il s'en fait
encore de nos jours, où quelques malices décousues ne peuvent
inquiéter sérieusement le pouvoir, touché à peine en passant
(sotties des Fols chroniqueurs, du Cry de la Basoche). La reprise
de Calais, enlevé aux Anglais en 1558, inspira une moralité
patriotique d'un genre assez rare.
Mais bientôt les dissensions religieuses occupèrent tous les
esprits. Les réformés usèrent l>eaucoup du théâtre comique pour
discréditer l'Eglise ou même la déshonorer dans l'opinion popu-
laire. Les catholiques se servirent aussi contre eux de la même
arme, mais avec moins de suite et de hardiesse. Les farces et
les sotties protestantes, soit d'intention, soit ouvertement, sont
très nombreuses, et la plus ancienne connue date de 1526, quand
le luthéranisme venait à peine de pénétrer en France, quand
Calvin avait dix-sept ans (les Théolorjastres, ou les Théologiens
ventî'us). L'auteur se défend encore d'être hérétique, n'en veut
qu'à la Sorbonne et ne souffle mot du pape. Sept ans plus tard
(ce qui permet de mesurer la hardiesse croissante de la Réforme),
la Maladie de Chrétienté accuse ouvertement toute la constitution
de l'Eglise. Les farces qu'on trouve dans les poésies de Margue-
rite d'Angoulême [F Inquisiteur, le Malade et une bizarre mora-
lité intitulée Trop, Plus, Peu, Moins) semblent aussi nette-
ment favorables à la Réforme, quoique cette princesse n'y ait
jamais adhéré d'une façon formelle.
L'audace de la farce-pamphlet alla croissant encore sous le
432 LE THÉÂTRE
rèffne de Henri II et pendant les iruerres reliprieuses. Peu à peu,
tout élément dramatique disparut même de ces pièces viru-
lentes; ce furent dàpres satires dialoguées, qui sans doute ne
furent même pas toutes représentées, ou le furent seulement
devant des amis prêts à y a|»plaudir. Mais les excès de cette
polémique passionnée ne laissèrent pas de compromettre le
théâtre aux yeux do l)oaucoup d'iionnêtes gens. En rétablissant
l'ordre, Henri lY voulut aussi pacifier la scène, et, sans trouver
de résistance sérieuse, en liannit aljsolument la politique et la
religion. Les vices et les ridicules de la vie privée offraient
encore une assez belle matière aux poètes comiques; ils durent
s'en contenter désormais, et, comme jadis à Athènes, Ménandre
remplaça Aristophane. « Il en sera toujours ainsi fatalement.
La comédie politique et la satire personnelle s'enhardissent par
leur succès et périssent ensuite par leurs excès '. y>
Farces satiriques contre les divers états . — De
tout temps d'ailleurs la farce et la sottie, parfois même la mora-
lité, avaient tracé des tableaux malicieux des diverses conditions
humaines, sans prétendre en tirer des conséquences politiques
et sociales. L'idée que tout le monde e.st fou, et que la folie
rèirne en maîtresse, cette idée à la fois fort triste en elle-même
et néanmoins féconde en saillies divertissantes, se trouve au
fond du genre même de la sottie, et a presque exclusivement
inspiré plusieurs pièces , comme la sottie intitulée Monde et
Ahî(S, et le sermon joyeux des Fous. La première fourmille
d'allusions et n'épargne même pas Louis XII, traité d'avare;
mais au fond la satire est générale et philosophique. Le sermon
des Fous raille tour à tour, un peu longuement, mais non sans
esprit, tous les âges, toutes les conditions, toutes les provinces.
D'autres pièces confinaient à la satire politique en attaquant
soit des institutions, soit des classes sociales. Le droit d'aînesse
est maltraité dans h's Bâtards dr C(nij\ oh un aîné avare pré-
tend (bjter son cadet et sa soMir, en d(tnnant cinq sous à l'un et
trois cents noix à l'autre avec une couxée. Plusieurs moralités
exhalent les griefs amers du |>(Mi|»le c«uitre l'église et la noblesse.
Ici, Eglise et Noblesse foui laver leiii- linue sale à i*auvreté,
I. Voir notre oiivraf:i'. Ln comédie et les imnirs en France, \>. 2(11.
THÉÂTRE COMIQUE 433
puis refusent de lui payer son salaire. Là, les trois ordres jouent
à la main chaude, mais Eglise et Noblesse trichent à Fenvi
pour que Commun soit toujours frappé. Dans un temps où la
moindre atteinte au dogme était si sévèrement réprimée, l'Eglise
supportait avec une indulgence extraordinaire les attaques diri-
g'ées contre les personnes. Le fabliau avait été hostile au clergé,
aux moines, jusqu'à l'outrage. La farce hérita de cette hostilité;
elle mit souvent des prêtres sur la scène ; sans exception ce fut
pour leur faire jouer un rôle odieux ou ridicule. Personne,
semble-t-il, ne se scandalisait de ces énormités. La farce du Meu-
nier, 011 l'on voit un curé tour à tour confesser un mourant et
faire la cour à sa veuve, fut jouée à Seurre en 1496, avant la
représentation du « dévot mystère de saint Martin », en [irésence
de toute la ville, et sans doute du clergé lui-même, puiscpie
nous savons quil assista au mystère et lui fournit des acteurs.
Une satire moins haineuse a inspiré des œuvres d'une plus
haute valeur littéraire : tel ce Maître Pathelin, le chef-d'œuvre
de la farce du moyen âge, et ne pourrait-on dire un chef-d'œuvre
absolument? C'est peu de chose au fond que cette petite pièce;
un avocat retors et fripon dérobe une pièce de drap à un mar-
chand, retors aussi, mais sot; et tous deux sont joués et dupés
par un troisième larron, par un berger grossier, qu'ils nt le
tort de croire stupide. Mais cette donnée insignifiante est déve-
loppée avec un art extraordinaire, dans an style excellent, à la
fois très spirituel et très naturel, avec une abondance merveil-
leuse de traits fins, plaisants, bien observés; jamais l'humanité
mesquine et basse n'a été mieux comprise et plus vivement expri-
mée. Et l'auteur de ce chef-d'œuvre demeure inconnu de nous,
car de l'attribuer à Villon, il n'y a nulle apparence. J'ajoute que
si Villon est plus grand poète que l'auteur anonyme, il n'eût pas
été, peut-être, aussi profond comique; il n'eût certainement pas
composé aussi bien sa pièce ; tout admirable qu'il soit, le Grand
Testament est une œuvre absolument décousue, et Pathelin, au
contraire, est une pièce où tout est ménagé, calculé, en vue de
certains effets ; quatre personnages y sont quatre caractères
vivants, et nettement dessinés. Villon n'a jamais su ni voulu
peindre une autre àme que la sienne; encore n'en a-t-il dit, ni
peut-être su le fond et le secret.
Histoire dk la langue. II. 28
434 LE THEATRE
Ce qui est encore extraordinaire dans Pathelin, c'est la conti-
nuité (lu succès qu'il a toujours obtenu. Dès son a})[)arition
(vers 1470), il entra dans le domaine commun de la littérature
comique et satirique ; il lui fournit en foule des imitations, des
proverbes, des saillies, des allusions, dont beaucoup sont encore
en usage. Au xvi" siècle, Pasquier admirait cette farce, à l'égal
des comédies grecques et latines. Brueys, en 170G, tirait de
Pathelin une comédie au goût moderne, qui, bien inférieure au
modèle, plut longtemps toutefois par tout ce qu'elle lui avait
emprunté. De nos jours Pathelin a paru sur le Théâtre-Français,
avec un succès éclatant, dans une excellente traduction d'Edouard
Fournier; c'est la seule pièce du moyen âge qui ait affronté
heureusement le jugement des modernes spectateurs. La plupart
des farces ne nous offrent en effet que des types comiques pro-
pres à leur temps, presque étrangers aux nôtres, ou qu'il faut
au moins transposer dans nos mœurs pour les bien comprendre.
Dans Pathelin l'observation est assez profonde pour que la pein-
ture soit éternelle et l'intérêt durable
Les figures de soldats fanfarons dont les farces sont remplies
ont perdu, au contraire, beaucoup de leur vérité amusante;
c'est un type qui n'existe plus depuis qu'ont pris fin les pilleries
des écorcheurs, lâches devant l'ennemi et féroces au paysan. Mais
ces faux braves sont joliment caricaturé» dans la comédie du
xv° siècle. Les francs-archers, moins terribles au peuple, mais
plus peureux encore, s'il faut en croire la malice du temps, ont
inspiré, dans ce genre, un petit chef-d'œuvre, le monologue du
Franc-Archer de Bar/nolet, qui tombe à genoux, en demandant
grâce, devant un mannequin de gendarme, chargé d'etTjayer les
petits oiseaux. Il s'écrie avant Panûrge : « Je ne crains rien, fors
les dangers! » Et quand le vent le tire de peine en renversant
le mannequin, il s'enfuit en volant la robe. La rancune popu-
laire était si vive contre les francs-archers (institués par
Charles VII en l'iiS, supprimés j>ar Louis XI en d i80) (jue,
lors(jue François I" essaya de les rétablir (en 1521), les mêmes
abus soulevèrent les mêmes plaintes ; et le monologue du Franc-
Arclicr (le Cherrr \\\n\ de nouveau cette milice rurale, oisive et
parasite, aux railleries de la foule.
Il serait infini d'énumérer toutes les figures ridicules ou
THÉÂTRE COMIQUE 435
vicieuses que la scène comique a étalées au moyen âge : moins
dans le cadre des caractères que dans celui des métiers et des
conditions surtout populaires ; toute la rue défila dans ce réper-
toire infini des farces, sans art, le plus souvent; la peinture fut
une reproduction servile et triviale de la réalité ; il fallait même
le jeu de scène, et les grimaces des acteurs, et la verve de leur
débit pour donner quehjue valeur à tant de platitudes. Mais on
sait assez que chaque époque est mauvais jug-e de l'esprit qui
amuse une autre époque. Nous avons vu plus d'une fois la fleur
des gens du monde applaudir avec enthousiasme à des inepties
dont la vogue, après six mois passés, paraissait inexplicable.
Farces satiriques contre les femmes. — Nous avons
pu écrire ailleurs que l'ancienne comédie française était fon-
cièrement « hostile aux femmes, incrédule à l'amour, irrespec-
tueuse envers le mariage ' », mais « qu'il n'en faudrait pas
conclure qu'il n'y eût au moyen âge ni femmes honnêtes, ni
amours sincères, ni mariages heureux ». De tout temps la
comédie vit du tableau des dérèglements, qui, par bonheur, sont,
le plus souvent, l'exception. Oii le dérèglement deviendrait la
règle, il cesserait d'être comique. Si toutes les femmes étaient
infidèles, la comédie jouerait les femmes vertueuses.
Toutefois, s'il est vrai, comme on le sait bien, que toute la
poésie au moyen âge s'est partagée entre deux veines, entre
deux esprits, l'esprit héroïque et chevaleresque, par qui la
femme et l'amour furent si fort idéalisés, et l'esprit satirique et
bourgeois qui se plut à rabaisser tout ce que le premier exaltait,
il est bien évident que, comme le fabliau, la farce appartient toute
à la seconde inspiration. A peine citerait-on quatre ou cinq
pièces comiques où l'amour soit pris au sérieux. La meilleure,
en ce genre tout exceptionnel, c'est le Dialogue exquis de deux
amoureux récréatifs et Joijeux, par Clément Marot; probablement
destiné au théâtre, puisqu'il a été publié à part sous le nom de
farce qui lui convient mal ; c'est plutôt une vive et gracieuse
analyse de l'amour honnête et presque ingénu, opposé aux
passions inquiètes et violentes. Dans une jolie comédie (sans
autre titre) Marguerite de Navarre a parlé aussi de l'amour sur
1, Voir La comédie et les mceurs en France, p. 287.
436 LE THÉÂTRE
un ton sérieux; mais pour apprendre aux femmes que dans tous
les cas et toutes les conditions il leur apporte plus d'amertume
que de joie. Tout le reste, ou à peu près, du théâtre comique au
moven Age, étale avec une com[daisance inépuisable, les ruses
des amants, les perlldies des épouses, la niaiserie des maris
trompés. Le sermon joyeux des Maux de mariafje, plaisante
énumération des misères de l'homme marié, pourrait fournir
d'épigraphes une cinquantaine de farces qui ressassent la même
idée, les mêmes plaintes. Depuis le jour de la noce, oii il s'est
ruiné à festoyer ses amis.
Tout l'argent de son mariage
Prendra volée, et s'en courra,
Mais sa femme demeurera !
jus(|u'au jour de son enterrement, où sa fidèle épouse, en écou-
tant la cloche des funérailles, pense à épouser son valet, le
pauvre mari n'a pas eu grand' joie sur la terre. L'auteur de la
farce le Pèlerin et la Pèlerine définit la rude voie du mariag-e :
Ce chemin duquel on ne sort
Que le plus faible ne soit mort.
Mais ce plus faible est toujours le mari! Quelle riche galerie
<le mécliantes femmes s'étale dans nos farces, et quelle variété
dans la perfidie et la fausseté à toutes communes! La meil-
leure de ces satires est peut-être la Cornette de Jean d'Abon-
dance, où l'empire absolu qu'une jeune femme rusée peut
prendre sur un vieux mari imbécile est analysé avec des traits
excellents, pleins d'une gaieté amère et d'une observation pro-
fonde. Oii croirait que Molière a dû se rappeler la Cornette en
composant sa Béline du Malade ima;iinaire\ Mais cette farce
était inédite. La farce de Georges, le Veau a pu inspirer aussi
Georijes Dandin sans que Molière en ait connu le texte. Cer-
taines inventions, certains ty|tes comicpies se transmettaient
comme un fonds commun, et plus d'un anneau nous mamjue
dans cette chaîne sans lin de traditions facétieuses. Molière
n'avait pas lu le fabliau du Vilain Mire; toutefois il en a connu
certainenient (pndtjiie chose, nous ne savons |)ar (jiiclb' voie,
en écrivant le Médecin nialf/rè lui. Qui peut dire jamais d'où
est venu, jusqu'ofi ira tni trait df coiiitMlie? La farcc^ d(^
THÉÂTRE COMIQUE 437
Lucas le Borgne, celle du Cuvier, justement goûtées, ont leur
original dans l'Inde, ou, pour le moins, s'y retrouvent, puis-
qu'on ne veut plus aujourd'hui que nous devions les contes à
l'Orient. L'invention est jolie, qu'elle vienne ou non de si loin.
La femme de Jaquinot, mégère acariâtre, a fait écrire le rolel
des besognes ménagères qu'elle impose à son mari terrifié ; s'il
n'obéit, il sera battu. Cependant elle tombe dans le cuvier, elle
appelle au secours. Jatjuinot consulte le rolet; il n'y est point
question de tirer sa femme des cuviers; il ne bouge; elle étouffe,
elle demande grâce. Jaquinot la retire, mais à condition que le
fatal rolet soit déchiré. Désormais il sera le maître. Ainsi la
farce, trop indulgente aux perfides, ne fait pas grâce aux révol-
tées; elle encourage les maris à user même du bâton pour
mettre à la raison les récalcitrantes.
Tout cela est débité sur le ton d'une gaieté que rien n'altère;
la comédie, au moyen âge, prenait joyeusement son parti de
toutes les misères morales ou sociales. Plus d'une donnée qui
fournissait une farce au xv® siècle paraîtrait matière à drame
aujourd'hui. Sans remonter si haut, Molière abonde en traits et
en situations que nos acteurs modernes sont fort souvent tentés
de tourner au pathétique, et rien n'était plus étranger, toute-
fois, aux intentions de Molière. La comédie ancienne était dure,
impitoyable, et très disposée à croire que tout ridicule est vice
et mérite châtiment. Pouvons-nous goûter entièrement cette
gaieté sans entrailles, nous qui pleurons aujourd'hui sur
Arnolphe et Georges Dandin?
Acteurs comiques au moyen âge. — Si l'on met à part
les jongleurs, qui exerçaient un métier, plus ou moins relevé,
selon le genre où ils s'adonnaient (depuis le jongleur épique,
très considéré, et notoirement excepté des censures portées par
l'Eglise contre la profession en général, jusqu'aux faiseurs de
tours et de culbutes, jusqu'aux vulgaires saltimbanques), la
comédie sous toutes ses formes, au moyen âge, a été représentée
par des acteurs amateurs, non par des comédiens de métier. Le
nom même de comédien est inconnu en France ; il est venu d'Italie
chez nous, avec ceux qu'il désigne, au xvi° siècle. Les jongleurs
n'étaient pas proprement des comédiens ; c'est par exception
qu'ils ont pu débiter, sur une scène de hasard, quelques facéties
438 LE THEATRE
(lialoguécs. En tout cas, leur répertoire comique, s'il exista
jamais, a entièrement disparu.
Entre les « comédiens amateurs » quels sont les plus anciens
en date? Les confréries, sérieuses comme celle de la Passion,
ou joyeuses comme les Enfants sans souci, de Paris; les baso-
clîiens, ou clercs de judicature; les écoliers enfin peuvent se
disputer cet honneur. Les écoliers jouaient déjà des pièces au
temps d'Abailard ; mais tant qu'ils ont joué en latin, pouvons-
nous les compter comme des comédiens français? Au reste,
l'histoire des représentations de pièces comiques est générale-
ment obscure : les témoins de ces spectacles s'en amusaient
follement, mais n'y attachaient pas du tout l'importance que
nous prêtons aujourd'hui à toutes les choses du théâtre. De là
l'extrême rareté des documents précis et explicites.
Les puys. — hcs pnys avaient peut-être précédé tout autre
genre de corporations dans la représentation dramatique. Ces
académies du moyen âge, comme nous les avons nommées,
ouvraient surtout des concours poétiques, distribuaient des prix
aux meilleures chansons. Mais elles se sont aussi adonnées aux
jeux de théâtre, et leur ont fourni une scène et des acteurs. Il
est probable que le Jeu tVAdam ou de la FeiiiUée, par Adam de
la Halle, fut joué (vers 1262) dans le puy d'Arras; la pièce est
remplie de personnalités agressives qui nous font douter si la
représentation en a pu être entièrement publique. Le puy,
ouvert, comme nos cercles modernes, à des spectateurs nom-
breux, mais triés, se prêtait mieux à ces hardiesses. Au
XIV* siècle, les « miracles de Notre-Dame » ont été certainement
représentés dans un puy; mais on n'a pu découvrir en quelle
ville. Le puy de Dieppe donna des représentations dramatiques
jusqu'au t(Mups de François \". Toutefois ce genre d'exercices
devient rare dans les puys, dès la fin ilu xiv" siècle. Ils sont,
dès lors, remplacés dans cette fonction par des confréries. Le
rnle des confréries et des cori)orations dans l'histoire de notre
théâtre au moyen Age est considérable : il y eut des confréries
sérieuses pour jouer les mystères, et des confréries joyeuses
pour jouer les sotties et les farces.
Confréries joyeuses : Enfants sans souci. — Nous
pensons que b-s « confiiMics joyeuses » tirent direcleinont leur
THÉÂTRE COMIQUE 439
orig-ine de l'ancienne « fête des Fous » définitivement chassée
de l'église au xv* siècle. La gaieté populaire déborda sur la
place publique, et les sociétés de sots ou de fous commencèrent
à pulluler. La fête des Fous avait été essentiellement une
parodie de la hiérarchie ecclésiastique. Quand les conciles et
les parlements eurent réussi à l'expulser de l'église, elle se con-
tinua dans les carrefours, par la parodie insolente de toute la
hiérarchie sociale; et, comme on l'a vu plus haut, deux de nos
cadres comiques, la sottie et le sermon joyeux, tirent de là leur
origine. En France, au xv" siècle, ces sociétés joyeuses se
comptent par centaines, presque toutes semblables, au fond,
sous des noms différents. Toutes ne semblent pas d'ailleurs
s'être mêlées de théâtre; et pour donner franchise à leur goût
commun pour la satire, plusieurs se contentaient de joyeux fes-
tins, ou de processions costumées à travers les rues de leur ville.
Entre ces confréries de plaisir, il n'en est pas de plus fameuse
que les Enfants satis souci de Paris, avec leurs deux grands
dignitaires, le Prince des sots et Mère-Sotte. On ne sait rien de
leur histoire, sinon qu'ils jouaient des pièces satiriques et
s'attaquaient très hardiment à toutes les puissances. Toutefois
aucun arrêt de Parlement, aucune mesure de police connue de
nous n'a jamais frappé leur société. Comme d'ailleurs on les
voit, à toute époque, en rapports très intimes avec les Baso-
chiens , on a été amené à croire que les sots de Paris n'étaient
probablement que des basochiens en costume de fous, et que
les règlements, les arrêts, la censure qui réprimaient la Basoche
pouvaient bien s'appliquer aux Enfants sans souci. Nous savons
que Clément Marot fut basochien et Enfant sans souci, peut-être
à la fois. Dans la IP Épitre du coq à Vâne il décrit ainsi le
costume des acteurs qui jouaient les rôles de fous :
Attache moy une sonnette
Sur le front d'un moine crotté,
Une oreille à chaque costé
Du capuchon de sa caboche,
Voilà un sot de la Bazoche
Aussi bien peinct qu'il est possible.
Nous ne prétendons pas par là confondre entièrement la
Basoche et les Enfants sans souci, mais nous croyons bien que
440 LE THÉÂTRE
ceux-ci furent d'abord des hasochiens (mi liesse, une associa-
tion parliculiore irreffée sur la i^rnnde association tiénérale, sur
le roi/ntnne de BasocJio. La liasoclie rtait une puissance sérieuse,
officielle; l'autre société eut toujours un caractère à demi plai-
sant et fictif.
Dans le cours du xvi" siècle, les Enfants sans souci tendirent
à devenir plus exclusivement des comédiens facétieux, des iirens
de théâtre professionnels. Grinp:oire, qui est Mère-Sotte chez
les Enfants sans souci, est en même temps auteur de mystères
et de sotties, entrepreneur de représentations dramatiques; mais
il ne semble pas avoir été basochien. Jean de Pontalais, le plus
célèbre des « farceurs » du siècle, amuseur attitré du peuple et
du roi pendant Ainiit années, était Enfant sans souci; et celui-là
ressemltle plus à quelque acteur boufTon moderne qu'à un clerc
de procureur. Mais à ré]>oque oii il fleurissait, lacompacnie des
Enfants sans souci était déjà en pleine décatlence.
Les basochiens. — L'histoire de la Basoche est un peu
mieux connue; d'abord l'institution avait un caractère sérieux;
ensuite les Parlements, dont elle se moquait dans ses jeux, lui
ont fait une histoire par les tracasseries qu'ils lui suscitèrent.
La corporation des clercs de judicature à Paris, dite Royaume
de la Basoche (basilica), remonte probablement au xiv" siècle;
mais ils ne paraissent pas s'être mêlés de jouer des pièces avant
le xv' siècle. Une tradition constante, quoique mal établie, veut
que les confrèrcîs de la Passion leur aient ouvert leui' théâtre
pour la représentation des farces; mais ils jouaient aussi chez
eux, an Palais de Justice; et le l\arlement tantôt favorisait,
huilAt réprimait bmrs représentations, pres(|ue toujours fort
haidics. En t48G, le j»oète Henri Baude et quatre basochiens
furent mis au Ghâtelet pour avoir diffamé le gouvernement de
Charles VIIL Louis XII leur fut plus indutijent; la Basoche eut
son àg-e d'or sous le règne de ce prince libéral, qui disait un
jour, devant le procureur Jean Bouchet : « Je veux qu'on joue
en liberté, et que les jeunes gens déclarent les abus qu'on fait
en ma citur, ptiis(|iie les confesseurs et autres (|ui sont les
sages n'en veulent rien dire. »
François P*" n'aimait |»as si fort la vérité; il r(>prima dui'emenf
les écarts des basochiens, et leurs j<'u.\ furent soumis, dès lors, à
THÉÂTRE COMIQUE 441
une censure préventive et vigilante. Leur esj)rit s'en alla, sans
doute, avec leur liberté; les représentations devinrent plus rares
et disparurent tout à fait pendant les guerres civiles, sous le
règne de Henri III.
Tous les parlements de province avaient, comme Paris, leur
basoche, mais toutes ne se sont pas mêlées de jouer des pièces
de théâtre. Celle de Bordeaux troubla quelquefois la ville par
les farces audacieuses qu'elle représentait; celle de Lyon n'était
pas moins hardie. Mais leur histoire à Paris comme en province
nous est seulement connue par les punitions que les parlements
infligeaient aux clercs, pour tenter de les réprimer. Nous ne
connaissons pas les pièces représentées; une seule des pièces
comiques que nous ayons conservées appartient certainement
au répertoire de la Basoche parisienne*. Beaucoup d'autres
purent en faire partie, mais nous n'en avons pas la preuve. On
a dit avec vraisemblance que les basochiens devaient surtout
attaquer les vices et les travers des gens de Palais, juges, avo-
cats, procureurs, qu'ils connaissaient si bien. Pathelin, ce chef-
d'œuvre anonyme tout plein d'esprit retors, de chicane et de
plaidoiries, naquit probablement dans l'ombre de la Basoche.
C'est l'œuvre anonyme de quelque génie comique inconnu, que
la nature avait fait poète et satirique et que la destinée fît
procureur.
Au reste la plupart des auteurs comiques dont les noms nous
sont parvenus, avaient été des basochiens : Jean d'Abondance,
Henri Bande, Pierre Blanchet, Jean l'Éveillé, François Habert,
Jacques le Basochien, Clément Marot, Roger de Collerye, André
de la Vigne.
Les écoliers. — Nous n'avons pas la preuve qu'on ait joué
en français dans les collèges avant le xv*" siècle; les représen-
tations latines remontent beaucoup plus haut ; les petits drames
d'Hilarius destinés au théâtre scolaire sont contemporains
d'Abailard.
Presque toutes les pièces jouées en français dans les collèges
jusqu'à la Renaissance furent des satires, pour la plupart très
insolentes, malgré les réprimandes des Parlements ou de l'Uni-
l. La farce (assez insignifiante) du Cry de la Basoche.
442 LE THEATRE
versité. Vainement on interdit (24 novembre liG2) « tout jeu qui
touche l'état des princes et seigneurs ». Les écoliers ne ména-
geaient rien, attaquant d'abord leurs maîtres, montant peu à peu
jusqu'au roi. L'exemple leur venait de haut. Une partie au moins
des chefs de l'Université se plaisaient à ces hardiesses et les favo-
risaient, sourdement, ou môme ouvertement. Ravisius Textor,
professeur de rhétorique au collège de Navarre, puis recteur de
l'Université de Paris, composait et faisait jouer dans son col-
lèere des moralités, en latin, où tous les vices du siècle sont
attaqués avec une âpreté qui égale celle des sotties françaises.
Les personnalités directes sont rares dans ce répertoire, mais
il abonde en allusions que saisissait aisément la malice des éco-
liers. François I" réprima ces libertés comme celles des baso-
chiens; châtia des écoliers qui avaient joué sa sœur Marguerite
de Navarre sous les traits d'une furie incendiant le royaume,
et envoya au Mont Saint-Michel Noël Béda, docteur en Sor-
bonne, qui passait pour avoir soufflé cette insolence aux écoliers.
Après les guerres de religion la comédie scolaire eut encore des
jours brillants ; mais sa parfaite insignifiance littéraire et poli-
tique ne permet plus de rattacher son histoire à celle du théâtre
national. En revanche, les collèges eurent l'honneur de voir jouer
les premières tragédies imitées de l'antiquité; la Cléopâtre de
Jodelle fut représentée en 1552 au collège de Boncour; la Mort
de Cc!<ar, de Grevin, fut « mise en jeu au collège de Beauvais à
Paris le IG février 15G0 ».
Les comédiens. — Vers le même temps commencent
d'apparaître en France les premiers comédiens de profession.
Depuis deux siècles les grands entretenaient autour de leurs
personnes des joueurs de personnages, qui étaient des sortes
d'acteurs ; on en trouve même qui étaient attachés à certaines
villes, et payés par les échevinages ; mais c'étaient plutôt des
diseurs de courtes pièces, de facéties et de monologues, des fai-
seurs de tours d'adresse ou même de force, des ménestrels ou
ménétriers, des bouffons à talents variés, que de véritables
comédiens jouant dos jdècos étendues, à personnages nombreux.
Des faiseurs isolés tels que Pontalais, nommé ci-dessus, Jean
Serre, admiré par Marot dans une jolie épilaphe, sont aussi
des bouffons plaisants, des amuseurs publics, non des corné-
THÉÂTRE COMIQUE 443
(liens. Ceux-là vivaient sous François I". Mais dos le xv' siècle
on rencontre rà et là des troupes associées qui vont de ville en
ville, jouant un mystère contre une rétribution payée par réchc-
vinag-e ou les spectateurs. Ces groupes se dispersaient bientôt,
après quelques mois ; ils étaient composés d'amateurs pas-
sionnés, qui s'adonnaient à la comédie, pour un temps, par
caprice, mais sans avoir l'intention de vouer leur vie au
théâtre.
Les premiers véritables comédiens sont venus d'Italie ; le nom
et la chose arrivèrent chez nous ensemble. Le 8 septembre lîiiS,
le cardinal de Ferrare, archevêque de Lyon, donnait au roi
Henri II et à la reine Catherine de Médicis une représentation
fastueuse de la « traiiicomédie » de la Cal and n'a (par le cardinal
Bibbiena). On avait fait venir d'Italie les comédiens et comé-
diennes, « chose (dit Brantôme) que l'on n'avait encore vue en
France ». A partir de cette date, des troupes françaises com-
mencèrent à se former en grand nombre, les unes engagées et
payées par un directeur responsable, les autres formées d'asso-
ciés, chacun recevant sa part de la recette, plus ou moins,
selon son talent et sa réputation. Le premier mode a fini par
prévaloir; le second dominait au xvii" siècle. C'est ce partage
amiable que Corneille a étalé sur le théâtre d'une façon piquante
au dénouement de Yllhision comique : « On relève la toile, et
tous les comédiens paraissent avec leur portier, qui comptent
de l'argent sur une table et en prennent chacun leur part. »
Dès qu'il y eut des comédiens de métier, les anciens acteurs
amateurs pâlirent devant ces concurrents mieux exercés, plus
souples aux différents rôles, et aux costumes variés; riches d'un
répertoire plus étendu. Basochiens, Écoliers, Confrères, tous
ceux qui avaient cultivé le théâtre encore plus pour s'amuser eux-
mêmes que pour amuser autrui, parurent bientôt des farceurs
gothiques et surannés, qu'on renvoya peu à peu à leur greffe,
à leur collège et à leur boutique. En même temps, des genres
nouveaux ou renouvelés florissaient : la tragédie, imitée de
Sénèque, la comédie d'intrigue et la pastorale, imitées des Ita-
liens. Les vieux acteurs du passé auraient été fort empêchés
dans ces rôles nouveaux pour eux. Ils disparurent rapidement
dans le dernier quart du xvf siècle, avec le répertoire démodé
444 LE THÉÂTRE
OÙ ils avaient jadis obtenu tant do triomphes et une popularité
désormais éteinte.
Mais, nous l'avons dit j)lus haut, ce grand changement dans
la forme des choses n'est pas le sig^ne d'un aussi grand change-
ment dans le fond. Dans une partie au moins du théâtre l'ap-
parence fut nouvelle plutôt que l'esprit. Rien dans la tragédie ne
rajipela le mystère; mais la comédie, nom nouveau ou renou-
velé, conserva plus d'un débris des genres comiques disparus.
« Les plus illustres de nos auteurs comiques modernes doivent
quelque chose à la comédie du moyen Age, qu'ils n'ont jamais
lue peut-être. Si la supériorité de la France en ce genre est peu
contestée, la richesse et la perfection de notre théâtre comique
sont, en partie au moins, un héritage du moyeu Age. L'analyse
des caractères nous vient (h's moralités. L'esprit frondeur nous
vient des sotties. Mais, avant tout, la franchise comique, et
cette naïveté, cet effort vers le vrai dans la peinture des ridi-
cules, qui sont les meilleures qualités de nos bonnes comédies,
nous viennent en partie des farces, où, }>armi de graves défauts,
ces qualités du moins se trouvent «, surtout la justesse du trait
comique, même grossi et exagéré'. Ainsi la chaîne est ininter-
rom{)ue d'Aflam de la Halle à nos contemporains, et surfout de
Patholin jus(|u'à Labiche. Aucune autre partie de notre littéra-
ture n'offi'e le spectacle d'une si longue continuité d'efforts, tous
appliqués au perfectionnement ou au renouvellement d'un
même genre.
Ainsi quels qu(^ soient les énormes défauts de notre ancien
théâtre, il les compense en partie par quelques (pialités. Le
mystère est diffus, prolixe, eniuiyeux; mais la conception du
genre avait de la grandeur; et l'enthousiasme qu'excita la rej)ré-
sentation de ces pièces informes leur donne une importance
historique considér.iblo. Les œuvres comiques nous choquent
souvent par la grossièreté de la plaisanterie; mais la vivacité,
la franchise du trait y est souvent remar(piaf)le, et ces essais
sans art ont fondé une tradition littéraire.
1. Voir notiv mivr.i^'i^ La coméflic rt Irs rnou/rs en France ait moyen âf/c. p. ?>'i\.
LE THEATRE 445
BIBLIOGRAPHIE
On trouvera la bibliographie complète de tous les ouvrages relatifs à
l'histoire du théâtre en France au moyen âge dans les cinq volumes sui-
vants :
L. Petit de Julleville, Les mystères, Paris, 1880, 2 vol. in-8. — Rcpcr-
toire du théâtre comique en France au moyen âge, Paris, 1885, grand in-8.
— Les comédiens en France au moyen âge, Paris, Cerf, 1885, in-12. — La
comédie et les mœurs en France aie moyen âge, Paris, 1886, in-12.
Le premier ouvrage et le second renferment l'indication complète de tous
les textes dramatiques français du moyen âge, manuscrits et imprimés.
Parmi les réimpressions modernes, citons seulement les plus importantes :
Théâtre français au moyen âge, par Monmerqué et F. Michel; Paris,
1839, in-S. — Miracles de Notre-Dame, publiés par Gaston Paris et Ulysse
Robert; Paris. 187G-1893, 8 vol. in-8. — Mystères inédits du XV^ siècle,
publiés par Achille Jubinal; Paris, 1837, 2 vol. in-8. — Le mistere du
ricl testament, publié par le baron James de Rothschild (et Emile
Picot); Paris, 1878-1891, G vol. in-8. — Le mystère de la Passion dWrnoul
Greban, publié par G. Paris et G. Raynaud; Paris, 1878, grand in-8. —
Ancien théâtre français (t. I, 11, 111, i)ul)liés par A. de Montaiglon) dans
la Bibliothèque Elzévirienne, 1854, in-HJ. — Recueil de farces, moralités et
sermons joyeux, publié par Le Roux de Lincy et Francisque Michel;
Paris, 1837, 4 vol. in-8. — Recueil de farces, soties et moralités... publiées
par P.-L. Jacob; Paris, 1859, in-8 et in-12. — Le théâtre français avant la
Renaissance, mystères, moralités et farces, pubhés par Ed. Fournier; Paris,
1872, gr. in-8.
On consultera en outre utilement les ouvrages suivants :
Ch. Aubertin, Histoire de la langue et de la littérature françaises au
moyen âge; Paris, 1882 (2'^ éd.), 2 vol. in 8. — Bapst (Germain), Essai .sur
l'histoire du théâtre; Paris, 1894, in-8. — Coussemaker, Drames liturgiques;
Rennes, 1860. — Douhet, Dictionnaire des mystères (dans l'Encyclopédie
Migne). — Gautier (Léon), Origines du théâtre moderne (journal le Monde,
16, 17, 28, 3») août, 4 sept. 1872). — Le Roy (0.), Études sur les mystères;
Paris. 1837, in-8. — Magnin (Ch.), Journal des savants; février, août 1846;
janvier, mars 1847; janvier 1856. — Moland, Origines littéraires de la
France, Paris, in-12. — Parfait, Histoire du théâtre français, 1745, in-12
(t. I, II, III). — Paris (Gaston). La poésie française au XV'^ siècle; Paris,
1886, in-8 (leçon d'ouverture). — Picot (Emile), La sottie en France, 1878,
in-8 (Extrait de Romaniéi). Le monologue dramatique; Paris, 1886-88 (Extrait
de Romania, t. XV, XVI, XVII). — Sainte-Beuve, Tableau de la poésie
française et du théâtre français au XVI'^ siècle et Nouveaux Lundis, t. III.
— Sepet (Marius), Les prophètes du Christ; Paris, 1878, in-8, et : Le drame
chrétien au moyen âge; Pains, 1877, in-8.
De nombreuses monographies relatives à l'histoire locale du théâtre dans
nos diverses provinces sont indiquées dans nos Mystères et dans notre
Répertoire comique.
CHAPITRE IX
LA LANGUE FRANÇAISE
Jusqu'à la fin du XI V^ siècle '.
/. — Le français et ses dialectes.
L'évolution historique et linguistique qui suivit la décompo-
sition du monde romain ne pouvait que favoriser le travail de
morcellement du latin. Aussi les différences de parler, dès le
début de l'époque romane, furent assez sensibles pour s'accuser
dans les textes. La Prose de sainte Eulalie, le Saint Léger, le Saint
Alexis présentent des caractères qui ont permis d'en déterminer
approximativement la provenance et de reconnaître que le pre-
mier morceau appartient au nord-est, le second au sud-est, le
troisième à l'ouest du domaine. Dans la suite des temps, en
vertu d'une loi du langage qui semble générale, la divergence
se marqua de plus en plus, et sur le tenitoire de l'ancienne
Gaule, comme du reste sur toute la surface du monde où la
langue latine subsista, ce fut non pas un parler unique qui sortit
d'elle, mais une série de parlers différents, qui, dans chaque
région, chaque province, chaque village, finirent par prench-e
une couleur propre», toujours plus tranchée.
Des faits bisl()ri(|ues et éc()nomi(jiirs fendirent de bonne heure
à mêler certains de ces parlers, à assurer la suprématie des uns
sur les autres, en un mot à déranger par la concurrence et le
I. Par M. Fci'diri.'ind lirimol, maître de coiiféreiiccs à la Facullé des Icllrcs
de Paris.
LE FRANÇAIS ET SES DIALECTES 447
contact le dévcloppeiuent spontané de chacun. Mais la déchéance
actuelle des plus humbles de ces parlers, aujourd'hui réduits à
l'état de patois, ne saurait faire oublier leur imi)ortance passée.
Produits directs des transformations locales du latin, ils ont été
longtemps, dans leur région, la langue commune, parlée et souvent
écrite, comme le français l'était dans la sienne. En effet, ni par sa
valeur linguisti(|ue, ni par sa valeur littéraire, celui-ci n'occupait
un rang- à part; sa prédominance, et elle ne s'est établie, nous le
verrons, que lentement, il la doit aux circonstances politiques et
au rôle historique du pays oîi il s'est formé.
Sur les faits ainsi sommairement exj)osés, maintenant qu'on
a définitivement abandonné les vieilles théories qui faisaient des
patois soit du français dégénéré, soit des descendants lointains
des langues antérieures à l'occupation latine, il n'y a plus aucun
doute ; au contraire, sur la manière de classer les parlers dont il
vient d'être question, de considérer les groupes qu'on en forme,
il y a deux théories, très éloignées l'une de l'autre, que je suis
obligé d'exposer sommairement, parce qu'elles dominent toutes
les études dialectologiques, auxquelles se livrent sans doute un
certain nombre de mes lecteurs.
La première de ces théories, généralement admise jusqu'à
nos jours, et encore énergiquement soutenue en France par
MM. Durand de Gros, Tourtoulon, en Allemagne par MM. Grœber,
Horning, en Italie par M. Ascoli, consiste à admettre qu'il s'est
constitué, dès les origines, dans l'empire du roman, et particuliè-
rement du gallo-roman, des provinces linguistiques plus ou
moins grandes, mais en général d'une certaine étendue, dont le
parler, tout en difTérant d'un point à l'autre, présente à l'obser-
vateur certains traits distinctifs, qui en sont les caractères, et
qu'on retrouve sinon en totalité, du moins en partie, sur les
différents points de la province. Chacune de ces provinces, dont
les limites ont pu être déterminées par toutes sortes de causes,
physiques, ethnographiques, politiques, forme un dialecte, qui
se subdivise en sous-dialectes; ces sous-dialectes occupent à
l'intérieur de la province linguistique une sorte de canton, et
sont au dialecte ce que celui-ci est à la langue à laquelle il
appartient. Enfin ces sous-dialectes comprennent à leur tour des
variétés et des sous-variétés qui, en diminuant toujours d'exten-
448 LA LANGUE FRANÇAISE
sion, finissent par se ivsoudro à l'unité liniiuistiquo fondamen-
tale, laquelle est, suivant le cas, le parler d'un village, d'un
hameau, ou même d'une famille. La cause primitive qui a
produit cet état de choses est l'extension du latin par rayonne-
ment. Implanté sur un certain nomhre de points, il a commencé
par y recevoir, en raison des hahitudes physiologiques et
psychologiques des populations qui y habitaient, une empreinte
déterminée, et s'y est développé suivant des tendances qui pou-
vaient ditîérer. Porté ensuite en cet état, «le chaque point aux
régions avoisinantes, par une expansion progressive, compa-
rable à celle du français littéraire d'aujourd'hui, il a fonné
autour du centre [)rimitif de nouveaux centres ; là, par suite de
nouvelles influences locales, il a subi des modifications, parfois
divergentes, mais en retenant néanmoins les princi[)aux traits
primitifs qu'il avait pris à son point de départ. Et ainsi de
suite : le mouvement commencé au lendemain même de la con-
quête romaine s'est propag-é suivant ce procédé d'endroit en
endroit, substituant aux langues indigènes un parler à la fois
un et divers, jusqu'à ce qu'il vînt se heurter à quelque obs-
tacle naturel qui pût l'arrêter : montagnes, marais, espaces
inhabités, etc., ou bien à d'autres langues ou dialectes. Dans
ce dernier cas, si le dialecte rencontré était de même nature,
c'est-à-dire roman, une influence réciproque ne tardait pas à
naître des rapports de voisinage; des traits linguistiques pas-
saient d'un doiuaine dans l'autre, altérant la physionomie de
chacun des dialectes, et formant des sortes de zones neutres,
où la limite aujourd'hui indécise ne saurait se figuier par une
ligne. Le même travail s'étant accompli à l'intérieur du dialecte
lui-même sur certaines voies de communication, un trouble
apparent, résultat d'influences séculaires, masque parfois
aujourd'hui les parentés ou les divergences originelles du
patois, les faits primitifs ayant pu être recouverts par d'autres,
mais il n'en reste pas moins légitime et nécessaire de rechercher
et de rétablir cette hiéraïc liie (b's diali^clcset (h'S sous-dialectes,
historiquement réelle, et de chenher (bms les données que
jM'ut fournir la géographie histori(|ue sur l'ancienneté des
localités, leur importance relative et leurs relations politiques,
commerciales, intellectuelles, l'explication des rapports dans
lesquels se trouvent aujourd'hui leurs parlers.
LE FRANÇAIS ET SES DIALECTES 449
L'autre doctrine, adoptée depuis par des hommes très considé-
rables, tels que MM. Gaston Paris, Gilliéron, lioiissolot en France,
MM. Suchier, Wiliielm Moyer à l'étranger, a été pour la première
fois posée par M. Paul Meyer, il y a environ vingt ans, à propos
d'une division imaginée par M. Ascoli dans les dialectes de
France '.
L'article est assez court pour que j'en puisse extraire ici les
passag-es principaux. « A mon sens, dit M. P. Meyer, aucun groupe
de dialectes, de quelque façon qu'il soit formé, ne saurait consti-
tuer une famille naturelle, par la raison que le dialecte (qui
représente l'espèce) n'est lui-même qu'une conception assez arbi-
traire de notre esprit. Voici en efTet comment nous procédons pour
constituer un dialecte. Nous choisissons dans le langag-e d'un pays
déterminé un certain nombre de phénomènes dont nous faisons
les caractères du langage de ce pays. Cette opération aboutirait
bien réellement à déterminer une espèce naturelle, s'il n'y avait
forcément dans le choix du caractère une grande part d'arbitraire.
C'est que les phénomènes linguistiques que nous observons en un
pays ne s'accordent point entre eux pour couvrir la même super-
lîcie géographique. Ils s'enchevêtrent et s'entrecoupent à ce point
qu'on n'arriverait jamais ^ à déterminer une circonscription dia-
lectale, si on ne prenait le parti de la fixer arbitrairement.
« Je suppose par exemple que Ton prenne pour caractéristique
du dialecte picard le traitement du c devant a (j'entends le c
initial, ou, s'il est dans le corps du mot, aj)puyé sur une con-
sonne) ^ Voilà un caractère qui fournira une limite passable du
côté du sud et de l'est, mais du côté du nord il sera médiocre,
à moins de pousser le picard jusqu'au flamand, et du côté de
l'ouest il ne vaudra rien, puisque, ainsi que l'a montré M. Joret,
il s'étend à la Normandie, et qu'on n'entend point comprendre
le langage de la Normandie dans le picard. Force sera donc
d'avoir recours à quelque autre caractère que l'on choisira de
telle sorte qu'il se rencontre dans l'un seulement des deux dia-
1. Romania, IV, 293-294.
2. Sauf bien entendu dans le cas où deux populations, bien que parlant un
langage d'origine commune, vivent séparées, soit par des accidents physiques
(montagnes, forêts, etc.), soit par des causes politiques. (Note de M. P. M.)
3. M. P. Meyer fait allusion à ce fait que dans la région dont il parle, c latin
reste c avec le son de k dans celte condition, tandis qu'en français de France, il
se change en ch, d'où le picard keval, camp, à côté de cheval, c/tainp, etc.
Histoire dk la langue. II. 29
430 LA LANGUE FRANÇAISE
lectos (normand et picard) que l'on voudra distinguer. Ce carac-
tère, on le choisira arbitrairement selon l'endioit où, d'après
une idée préconçue, on voudra fixer la limite. Ce sera, je suj)-
pose, la formation en oe des imparfaits de la [)remièrc conju-
gaison '. Mais de ce fait linguistique on fera un usage tout aussi
arbitraire (]ue du c devant a ; on trouvera commode de le
regarder comme un caractère du normand du C(Mé de l'est, et
on l'abandonnera du coté de l'ouest, parce (|ue dans cette direc-
tion il dépasse très notablement les limites de la Normandie, et
qu'on ne voudra point appeler normand b^ parler de l'Anjou et
du Poitou ^ »
Ces principes posés, M. P. Meyer conclut : « Il n'y a[ias moy<'n
de procéder autrement, je l'accorde, mais ce n'en est [)as moins
procéder ai'bilrairement. Il senauit que le dialecte est une espèce
bien plutôt (irlificielle que naturelle; que toute dèfiniticjn du dialecte
est une definitio nominis et non une definitio rei.
« C'est pourquoi je suis convaincu que le meilleur moyen de
faire apparaître sous son vrai jour la variété du roman consiste
non pas à tracer des circonscriptions marquées par tel ou tel fait
linguistique, mais à indi(|uer sur quel espace de terrain règne
chaque fait. »
On voit ia portée du raisonnement. Il aboutit à prouver que, si
nous renonçons à prendre du c(Mé du Nord un fait, du côté du
Midi un autre fait, en changeant illogiquement de critère, il n'y
a plus ni dialecte bourguignon, ni picard, ni normand à propre-
ment parler, c'est-à-dire en entendant par là des groupes con-
stitués spontanément avec leurs traits spécifiques et leur indivi-
<lualité propre. Il n'y a })lus qu'un langage à la fois commun et
différent d'un bout du tei'ritoire à l'autre, auquel on donne divers
noms de région poui' une raison de commodité, afin de le (b''si-
gner rapidement sous la forme [»articulière qu'il prend dans
cette région, bourguignonne, picarde ou normande, étant bien
entendu que l'ensemble des particularités linguislicjues qu'on
résume ainsi ne se rencontre nulle part réuni, et que l'aire de
1. ('anldham -= cIkiiiIuc, c/iaiilors, cti'.
2. Gorlicli, Die nordwi-sUichm Dinlcldc ili'v haïque iVoïl. p. NI (Fr/. Sliuiion, V,
el Die s'àdweslliclim Dialelde dcr laïujue d\nl, \>. 120 (Ib.. III), a en elTel établi qin'
CCS formes se Iroiivaionl en Toiiraine, en Anjou, on Aiinis cl en Poitou. Iiuit
comme en Normandie.
LE FRANÇAIS ET SES DIALECTES 431
chacune d'elles varie, pouvaiil no pas embrasser la totalité
lie la province ou au contraire déborder au delà de ses limites.
Dans la même conception, il n'y a pas non plus de provençal
ni de français, de langue d'oui ni de langue d'oc, « Ces mots,
suivant M. Gaston Paris, n'ont de sens qu'appliqués à la pro-
duction littéraire *.
« On le voit bien, si on essaye, comme l'ont fait il va quelques
années deux vaillants et consciencieux explorateurs, de tracer de
l'Océan aux Alpes une ligne de démarcation entre les deux pré-
tendues langues. Ils ont eu beau restreindre à un minimum les
caractères critiques qu'ils assignaient à chacune d'elles, ils n'ont
pu empêcher que tantôt l'un, tantôt l'autre des traits soi-disant
provençaux ne sautât par-dessus la barrière qu'ils élevaient, et
réciproquement... L'ancienne muraille imaginaire, la science,
aujourd'hui mieux armée, la renverse, et nous apprend qu'il n'y
a pas deux Frances, qu'aucune limite réelle ne sépare les Français
du nord de ceux du midi, et que d'un bout à l'autre du sol
national nos parlers populaires étendent une vaste tapisserie
dont les couleurs variées se fondent sur tous les points en
nuances insensiblement dégradées. »
A vrai dire, il faut aller plus loin encore, comme M. Grœber
l'a très bien vu, dans l'essai de réfutation qu'il a tenté de cette
doctrine. Si on admet les principes de M. P. Meyer, ce n'est
pas seulement entre le français et le provençal que la barrière
s'abaisse, c'est entre tous les parlers romans de l'ouest. Du côté
des Alpes, entre le domaine italien et le domaine français, la
transition se fait par les parlers italiens de la frontière, si voi-
sins du provençal; du côté des Pyrénées, entre le domaine espa-
gnol et français, elle se fait par le gascon. Tout le domaine du
roman continental, exception faite du roumain, ne forme donc
qu'une masse, au sein de laquelle il est chimérique le plus sou-
vent de vouloir tracer des démarcations.
Personne, bien entendu, ne songe, en vertu de ces considéra-
tions, à nier l'individualité trop évidente des langues italienne,
espagnole ou française, mais cette individualité n'est plus admise
que comme le résultat d'une culture historique et littéraire, qui
1. Parlers de France, \k 3.
4a2 LA LANGUE FRANÇAISE
échappe, par conséquent, aux lois du développement spontané.
De même il y a bien un français et un provençal, mais parce
que « de bonne heure, au nord comme au midi, les écrivains
ont employé, pour se faire comprendre et goûter dans un cercle
plus étendu, des formes de langag-e qui, pour des raisons histo-
ricpies ou littéraires, avaient plus de faveur que les autres, et la
lanaue littéraire du nord étant bien distincte de celle du midi,
l'opposition entre le provençal et le français a paru claire et
sensible » '.
De même encore les dialectes, là où ils existent réellement,
— et leur existence historique sur certains points ne peut être
niée « sans se heurter à des faits incontestables » — s'expliquent
de la même manière. « Dans les pays civilisés, et (\m ont une
longue histoire, dit M. Gaston Paris, les phénomènes naturels
sont sans cesse contrariés par l'action des volontés. Il y a eu des
influences exercées par des centres intellectuels et politiques. »
« Dans chaque région, dit à son tour Darmesteter, un des parlers
locaux, propre à une ville ou à une aristocratie, s'éleva au-
dessus des parlers voisins, gagna en dignité et rejeta les autres
dans l'ombre. Les parlers locaux restés dans l'omjjre sont des
patois; ceux qui sont élevés à la dignité littéraire sont des dia-
lectes. Ainsi il se forma, dans divers centres, des langues écrites
qui, ravonnant à l'entour, s'imposèrent comme langues nobles
aux populations des régions voisines, et créèrent une province
linguistique, un dialecte, dans lequel les patois locaux furent de
plus en plus effacés et étoutTés. Ces dialectes s'étendaient par
initiation littéraire et non plus par tradition orale ; leur dévelop-
pement était un fait de civilisation et non de vie organique et
naturelle de l'idiome. Dans cette nouvelle évolution linguistique,
les dialectes différaient d'autant jdus les uns des autres qu'ils
étaient séparés ]»ar des |>al(>is |tlus nombreux, par des étendues
géographiques plus considérables. Ils prenaient donc, en face
les uns (les autres, une physionomie plus caractéristique et
devenaient des langues indépendantes. Ainsi se forma en France
une séi'ir didionifs n''i:i(uiaii\ dinV'nMils, que l'on désigne, en
général, pai- If nom des |ir(ivinces on ils ont llfuri. aussi bien
I. 1'. l'.iris, l'arl. dr l'r.. \>. :',.
LE FRANÇAIS ET SES DIALECTES 453
que les différents patois (jui continuaient à vivre oliscurémenl,
dans la même j)rovince (normand, picard, bourguignon, etc.)'. »
Il ne saurait s'agir ni de trancher ni même de discuter ici
cette <|uestion fondamentale, assez semblable à celle qui s'est
posée depuis un certain temps devant les naturalistes, en pré-
sence de l'impossibilité où ils sont de (ixer nulle p.irt la ligne
de démarcation entre la race blanche et la race noire. Elle est
pour le moment très obscure encore. Un des plus profonds con-
naisseurs de nos patois de l'est, M. liorning, a essayé récem-
ment de la rejtrendre en sous-œuvre, en commençant par établir
si oui ou non il y a actuellement entre les dialectes des fron-
tières. Il a cru pouvoir conclure positivement, mais ses argu-
ments n'ont jtas em])orté la conviction de ses adversaires, qui
persistent à croire que les démarcations, même figurées par une
bande de terrain et non par une ligne, sont artificielles. Et ainsi
ce premier proi)lème, fondamental pourtant, tout réduit qu'il soit,
tout susceptible qu'il semble d'être résolu par des constatations
positives, n'est que posé. 11 ne pourra être définitivement
éclairci qu'à la suite de longues et consciencieuses enquêtes,
menées systématiquement, avant que les patois soient éteints ou
altérés, d'une part sur les frontières présumées, et en même
temps dans d'autres directions, de façon que les résultats puis-
sent être comparés.
La tâche est immense et très délicate, car les recherches doi-
vent porter non seulement sur la phonétique des dialectes, à
laquelle elles se restreignent trop souvent, mais sur tout le
reste de leur grammaire — syntaxe comprise — encore si mal
connue et en toute langue si difficile à pénétrer-; en outre il
ne 'semble pas possible qu'on continue à considérer les difTé-
1. Gram. historique, p. 21. Par exemple le mol <• normand » désigne aussi bien
le dialecte dans le(iuel ont écrit les écrivains normands, tels que Wace, ipie
l'ensemble des jiatois qui vivaient ou vivent dans la Normandie.
2. Un exemple : L'hoinme-ci pour cet homme ci, un oreiller pour vioi dormir,
un saucisson pour moi manger, sont des constructions de l'Est; on rencontre déjà
la ilernière dans Joinville, quoique llaase ne l'y ait pas reconnue. (Chap. CXLll.)
— Elles sont aujourd'hui communes aux patois et au français d'une vaste région.
Le , germanisme : avoir bien aisé de faire une chose est bien plus restreint et
caractéristique d'un domaine plus étroit. Or il y a des faits semldables en très
grand nombre. Ils sont aussi importants, aussi spéciliques que les particularités
phonéti(|ues. U faudra savoir leur géographie, leur origine, leur mode d'exten-
sion, avant de rien trancher, sous peine de juger avec une faible ])artie seulement
• les pièces du i)rocès.
454 LA LANGUE FRANÇAISE
rtMites particularités comme d'égale importance et ca]»ables do
servir indistinctement de critères, et cependant les règles qui
devraient guider ce choix ne sont [)as trouvées '.
Encore n'est-il pas sûr (jue ce grand et difficile travail, s'il se
préparait, menât à une conclusion générale identique, qui pût
devenir une loi. Parce (|u'on trouverait une limite réelle entre
le gascon et le provenç^al, de chacjue côté d'un lleuve qui a long-
temps séparé deux races et deux langues, cela ne prouverait
nullement qu'il yen a une aussi entre le lorrain et le wallon, où
semblable diversité ethnographique n'a }»as existé -.
Voilà pour le présent. A plus forte raison, quand l'on veut
se représenter quel a pu être l'état dialectal de la France au
moyen âge, l'obscurité augmente-t-elle encore. Là les docu-
ments manquent souvent complètement, et d'ailleurs ceux (ju'on
possède, les compositions littéraires, les chartes mêmes, sont
loin de nous offrir avec certitude l'image de la langue parlée à
l'époque et à l'endroit où elles ont été écrites, de sorte qu'on
ne saurait les interpréter avec trop de réserve et de défiance.
Puis il nous manquera toujours de savoir comment le latiji s'est
répandu sur la Gaule, quelles étaient les anciennes limites
ethnographiques, quelle valeur elles avaient, quels mouvements
tant de siècles d'invasion et de guerres ont amenés dans les
populations, quels rapports sociaux, intellectuels, commerciaux
elles ont eus entre elles.
Il V a là, on ne saurait l'oublier, un inextricable fouillis de
1. La note précéilenti; iiionlrc assez que je ne considère pas les critères plio-
nétiiiues comme suffisants à eux seuls, ni même comme devant tenir toujours et
partout le premier rang. Je me hâte d'ajouter (|u'on peut beaucou]) moins encore
se fier dans le travail de dassincation aux indications vagues (|ue fournil l'in-
telligence d'un patois, comme serait tenté de le faire M. de Tourtoulon. De ce
qu'un paysan comi)rend un autre paysan, on ne ])eut rien conclure sur les rap-
ports particuliers de leurs idiomes. J'en ai fait souvent l'exitériencc et constaté
par exemple (in'une bonne illelirée, parlant un jialois des Vosges, comprenait
à i>eu près <lu [latois de la Charente, tandis (|u'une danu' du même pays,
lettrée, très instruite même, mais de langue française, comprenait jdus facile-
ment le latin (jue l'un ou l'autre des deux jiatois. Je n'oserais pas hasai-der ce
paradoxe iju'un patoisant (\n Centre est plus près d'un iialoisanl de l'Est ou du
Nord (pie n'en est un Parisien, même demi-philologue, m.iir.; ignorant des patois:
il ne ine parai! pas impossible toutefois (|ue des expéi'iences répétées fassent
sortir de cellt! proposition (piehpie chose (pii s'aiiprochci-ait de la vérité.
2. Je rapi)ellerai ici que, M. Jorel, dans sa très curieuse élude : Des caractères
et de l'e.'iicnsion du patois normand. Paris. 18s:i, a cru pouvoir retrouver dans
les caractères distinclifs de certains parlers normands la trace d'une inlluence
ethnographique.
LE FRANÇAIS ET SES DIALECTES 455
faits et de causes inconnues, qui ont agi souvent d'une manière
contradictoire, et qu'il paraît bien difficile d'arriver jamais à
connaître en détail.
Mais ce n'est pas ici le lieu d'insister davanta,i:e sur ces diffi-
cultés théoriques. Pratiquement, nous l'avons vu, les diver-
gences n'empêchent pas de reconnaître qu'il y a eu au moyen
âge un certain nombre de dialectes, qui tous, plus ou moins, ont
eu part à la vie littéraire.
Le provençal et ses dialectes. — Les divisions, on peut
le conjecturer d'après ce qui précède, sont loin d'être fixes.
Cependant, en général, dès le moyen âge et presque jusqu'à
nos jours, on a reconnu, sous des noms variés, deux grandes
masses, les parlers provençaux ^ et les parlers français, autre-
ment dit les parlers de langue (ï oc et les parlers de langue d'où P.
La ligne vague qui borne au nord le domaine du provençal
est en général considérée comme partant de l'Atlantique à la
pointe de la Grave et allant vers le Rhône, en passant par le nord
de la Gironde, l'est de la Charente, le nord de la Haute-Vienne
et de la Creuse, le sud de l'Allier, le centre de la Loire et Lyon.
De là elle suit le cours supérieur du Rhône, de façon à englober
une partie de l'Ain et de la Savoie; puis, des Alpes, elle descend
à Vintimille, en prenant la partie supérieure de quelques vallées
du Piémont^.
Au sud de cette ligne on distingue d'ordinaire : d'abord, le
gascon et le catalan, qui ont souvent été considérés comme des
langues à part. Le premier s'étend sur les départements des
Basses-Pyrénées (dont une portion toutefois appartient à la
langue basque), des Hautes-Pyrénées, des Landes, sur la partie
•1. L'expression inexacte de provençal a été souvent remplacée autrefois par
celles de limousin, poitevin, gascon, bien plus inexactes encore. Elle est acceptée
aujourd'hui couramment avec sa valeur conventionnelle par la [ihilologie con-
temporaine.
2. On sait que celte expression vient de la manière dont on exprimait l'affir-
mation : oc (latin : hoc) au miili; oïl (lat. hoc ille) au nord.
Les premiers exemples connus de l'expression Z«n.9!<e r/'oc apparaissent dans
des actes de 1291. (Cf. P. Meyer. La langue romane du midi de la France et ses
différenls noms. Ann. du Midi, I, Toulouse, 18S9, p. 11.) On la retrouve, appli-
quée au pays, dans un acte de Philippe le Bel du 26 mars 1294. Dante l'a reprise
dans son traité De vulgari eloquio (I, viii et ix); il l'avait déjà employée dans
la Vita nuova, eh. xxv.
3. Le caractère sur lequel on se fonde est le maintien de a libre non précédé
d"une palatale : au-flessous de la ligne, il se conserve; au-dessus il passe à e.
Comparer le provençal mars, saus et le français mer, sel.
456 L\ LANGUE FRANÇAISE
sud de la Haute-Garonne, le Gers et la Gironde. — La limite,
qui est ici assez bien marquée, contrairement à ce qu'un observe
ailleurs, suit assez exactement la rive gauche de la Gironde, de
la Garonne et de l'Arise '.
Le catalan, }i()rlé ))ar des Roussillonnais en Espagne, au
vnf siècle, v a encore la grande partie de son domaine (en Cata-
loirne, dans la province de Valence et les Baléares). Néanmoins
il se parle aussi en France dans les Pyrénées-Orientales et dans
un coin de TAriège, à Quérig-ut.
Les autres dialectes de langue d'oc s'étendent sur vingt-six
dé])arteuients, qui leur appartiennent totalement ou en partie; ce
sont, pour ne parler que de ceux de France : le savoyard, le
dauphinois, le proveiiçal proprement dit, le languedocien, le
limousin; enfin, tout au nord du domaine, ïanvergnat et le
rouergal, qui ont beaucoup de traits communs avec le français.
On sait quel brillant développement eurent originairement ces
dialectes. Dès le x^ siècle ils possédaient une littérature. Il nous
est resté de ces monuments primitifs un fragment considérable
d'une imitation en vers de la Consolation de la philosophie de
Boèce. Au xu*" siècle, la littérature des troubadours était dans tout
son éclat. Mais les violences de la croisade alidgeoise éteignirent
dans la première moitié du xni'' siècle la civilisation méridio-
nale; les poètes émigrèrent ou se turent, et, depuis le xiv" siècle,
leurs dialectes, abandonnés des écrivains, semblaient avoir
perdu à jamais le rang de langues littéraires. Cependant, à la
fin du xvi" siècle, on voit renaître des poètes provençaux, et de
nos jours, sous l'effort de Jasmin, j)uis d'Aubanel, de Rouma-
nille et de Alistral, les [)arlers du Midi, sortant du rang efTacé de
patois, célébrés par les félibres, introduits par eux dans des œu-
vres considérables, étudiés par des savants, synthétisés même
I. Toutefois Liliournc ol Caslilloii juiiipiil i^nscon sur la rivu droilc. Le jjcascon
se rapproche de l'espagnol par plus d'un caradère, parliculièrement par /* pro-
venant de f. Lat. faba, cspag. : haha, gascon : hahe\ latin f'errion, csp. : fiierro.
gasc. : /ler. D'autre jiart la limite do ee dialecte est bien plus nette que la plupart
(les autres. Ce sont là des l'ails. Il est d'autre jiarl établi que la Garonne sépa-
rait en gros au temps de César les Gaulois des A<iuitains. et que ces Aquitains
étaient, par la race, apparentés aux Ibères d'Espagne. Quehiues-uns en ont
conclu que ces rlonnces elliMograpliiqucs |)()uvaient concourir à expli(pier les
rapports que le gascon prései\te avec res|iagnol et les diirérences qu'il présente
ave(t les autres dialectes du Midi. Mais ces rapprochenieiits, contraires à la
nouvelle théorie sur les dialectes, ont été contestés, et consi<lérés comme sans
valeur.
LE FRANÇAIS ET SES DIALECTES 457
par Mistral dans une sorte de langue unique, qui a pour hase
les formes de son dialecte, mais prend partout les éléments de
son vocabulaire, essaient de reprendre la lutte avec le fran-
çais du Nord. Toutefois leur histoire ne nous appartient pas,
puisque l'histoire de la littérature française n'est que l'histoire de
la littérature écrite dans les dialectes friuiçais proprement dits.
Les dialectes français. — Ceux-ci ont été, dès le moyen
âge, classés on quatre groupes par Roger Bacon, lors d'un
voyage qu'il fit en France en 1260; il distinguait le français,
le picard, le nornumd et le bourguignon. Cette classification est
longtemps demeurée traditionnelle.
La plus récente que je connaisse est celle de M. Meyer Lûhke '.
« Les dialectes du Sud-Est, dit-il, se séparent du français du
Nord; ils embrassent le Lyonnais, le sud de la Franche-Comté et
la Suisse française, dont les subdivisions dialectales correspon-
dent assez exactement aux subdivisions cantonales de Neufchàtel,
de Fribourg, de Yaud et du Valais. A ce dernier parler se rat-
tache le savoyard, qui s'étend en partie sur le versant méridional
des Alpes. Ces patois se distinguent du français, principalement
par la conservation de a libre ailleurs qu'après les palatales ^
« Le français écrit est sorti du dialecte de l'Ile-de-France
auquel se rattachent : à l'Est, le groupe champenois-bourguignon,
et le lorrain; au nord le wallon, qui présente des caractères très
particuliers... Le picard et le normand appartiennent, par leur
riche littérature du moyen âge, aux parlers les plus importants
du Nord de la France. Du normand s'est détaché Y anglo-normand,
qui de bonne heure, à cause de ses relations littéraires avec le
français du Centre, et à la suite de l'établissement de colons
venus d'autres contrées que la Normandie, montre dans son
système phonétique des traits étrangers au normand... Enfin
1. Orronmaire des laïu/ues romanes, Inlroduclion, trad. Rnhict, p. 14.
2. L'auteur véritable de celle classification est M. Ascoli, dont nous avons
parlé plus haut. C'est lui qui a constitué ce groupe qu'il appelle franco-proven-
çal (M. Suchier lui donne le nom de moyen 7'hodanïen). Mais M. Ascoli consi-
dérait que le franco-provençal formait un vrai groupe à part, parmi les langues
romanes, tout aussi bien que l'italien, le provençal, ou le français. Cette théorie
n'est pas admise i)ar M. \V. Meyer, (jui rattache, comme on voit, le « français du
Sud-Est .. au français. Quant à la distinction à laquelle il est fait allusion ici,
elle repose sur ce fait que, en français, a, tonique, libre, non précédé d'une
l)alatale, devient e : parare parer; palrempere. C'est un des phénomènes caracté-
ristifpies du français du Nord. Au contraire dans la région franco-provençale, a
ne passe jias à e. Parer est à Albertville ;?flm, et père ; pare.
458 LA LANGUE FRANÇAISE
restent les dialectes de TOuest : le hrclon\ qui peut être regardé
aussi comme le représentant de l'Anjou et du Maine, et le j^oi-
tevin, qui, avec le saintongeais, se rapproche déjà beaucoup du
provençal. »
Il est hors de mon sujet, el du reste peu utile, après ce qui a
été dit de la valeur contestable des classifications dialectales,
d'énumérer ici, à propos des dialectes, les caractères, même
généraux, qu'on leur attribue, 11 importe toutefois de bien
marquer, au moment d'abandonner leur histoire pour celle du
français proprement dit, que ces dialectes ont eu pendant des
siècles un rôle considérable, sinon prépondérant. On cherche-
rait vainement, au moins dans ce qui nous est parvenu, des
œuvres écrites en français de France, à une époque où certaines
provinces, particulièrement la Normandie, ont déjà toute une
littérature. Et il n'est pas exagéré de dire que la très grande
majorité des œuvres dont il est question dans ce volume, au
moins celles du xn* siècle, appartiennent aux dialectes. Ils n'ont
pas tous, bien entendu, brillé du même éclat, mais il n'en est
aucun qui n'ait été appelé à la vie littéraire.
« La première période, dit M. Gaston Paris-, purement épique»
appartient surtout au nord-est, à la Fj-ance propre et au nord-
ouest; la poésie plus raffinée qui a sa principale expression
dans les romans de la Table Ronde fleurit pajticulièrement en
Champagne^ et en Picardie; ce fut aussi dans ces régions que
fut cultivée presque exclusivement la poésie lyrique des hautes
classes et plus tard de la bourg-eoisie*. La Normandie et les pro-
vinces qui se rattachaient à elle depuis l'avènement des Plan-
teganiet cultivèrent de préférence la littérature historique et
didactique; à cette littérature normande se rattache, comme un
immense provin qu'on ne f>eut séparer de sa souche, la littérature
angdo-normande... Les inovinces de Touesl prirent à la litléra-
ture de divers genres une part assez faible, mais présentent plus^
d'uno prf»duction digne d'inlérét, surtout au point Ao vue lin-
I. Ce mol est on \\r [hmiI |i1iis mal choisi, il ris(|iu' (ramener une confusion
avec le bas-lirelon, dialcdc celtique, dont nous avons parlé t. I. [t. XLU.
1. LilléraUin; franfriisr au vtoijcn liqc. p. C. Julroduction.
3. Il suffit (le rapjicler le nom de Chrestien de Troyes.
4. Dans le nonl, .\fras a créé un véritable mouvement littéraire et poétique,
Jean Boclc! et plus tard Arlam de la Halle furent les plus brillants reiiréscn-
lants de la culture de ce i)ays.
LE FRANÇAIS ET SES DIALECTES 439
g•uistique^ La Bourgogne n'est presque pas représentée dans
les monuments qui nous restent, quoi(|u'elle ait eu au moins
une grande production épique. Un mouvement actif de traduc-
tion, surtout d'œuvres religieuses, se manifeste dans l'est et le
nord-est à [tartir de la tin <lu xif siècle'. L'Orléanais pioduisit
au XHi" siècle les deux poètes qui devaient donner à cette époque
son empreinte la plus marquée, Guillaume de Lorris et Jean
de Meun. La Champagne fournit au même siècle les plus
remarquables de ses historiens en prose, surtout des auteurs
de mémoires ^, tandis que la Flandre s'adonna avec ardeur à la
rédaction d'histoires générales \ Le théâtre, fécond en Angle-
terre dès le XI» siècle, fut surtout brillant par la suite dans les
grandes communes picardes ^. »
Progrès du français de France. — Cependant, dès le
XI® siècle s'était constituée en France, aA'ec les Capétiens, une
royauté solide, qui travailla presque sans interruption à agrandir
ses domaines, et arriva, comme on sait, à substituer peu à peu
son autorité à celle de la féodalité vaincue. Or la nouvelle
dynastie, issue de l'Ile-de-France, ne transporta jamais son
siège d'une ville à l'autre, comme cela avait été fait autrefois.
Dès les origines, elle se fixa définitiAernent à Paris, et l'exis-
tence d'une capitale permanente ne tarda pas à influer sur le
langage. Le dialecte qui s'y parlait gagna en dignité. Long-
temps il ne fut })as celui des principaux poètes, quoique la
littérature nationale fut aussi représentée à peu près sous tous
ses aspects dans l'Ile-de-France, mais il était celui du seigneur
le plus puissant et du pouvoir politique le plus considérable.
Il profita de chacun de leurs progrès, et quand Philip|)e-Auguste,
1. Le plus ancien texte de la langue de l'ouest est la traduction du Lapidaire
de Marbode (après 1123), en tourangeau-nianceau. Benoît de Sainte-More, l'auteur
important du Roman de Troie, d'Énéas et de la Chronique des ducs de Normandie
(xii° s.), est tourangeau.
2. Voyez en particulier la préface que M. Bonnardot a mise en tète du psau-
tier lorrain du xiv'' siècle {Altfranz.-Iiibliotck, IV, 188o).
3. Villchardouin, Joinville.
4. Beaudouin YI de Hainau avait fait recueillir une immense compilation,
continuée après lui, connue sous le nom (VHistoires de Baudouin. Vne autre, Le
livre des Histoires, a été entreprise sous les auspices du châtelain de Lille
Roger. C'est de Flandre que plus tard viendront Jean le Bel. Froissart et Jean
de Wavrin.
5. Il faudrait ajouter que Liège, en pays wallon, a été. au commencement du
xiii" siècle, un véritalde centre littéraire. — Nous ne savons (|uasi rien du
théâtre anglais, auquel .M. Gaston Paris fait ici allusion.
460 LA LANGUE FRANÇAISE
puis saint Louis, eurent passé sur le trône, sa prépondérance
fut déllnitivemenf assurée.
Longtemps auparavant, du reste, on constate que son ascen-
dant commence à s'exercer. Il ne faudrait pas croire que les
œuvres dont je parlais plus haut, pour provinciales qu'elles
soient, représentent fidèlement la lanjjrue des provinces. Beau-
coup n'en ont que quelques traits. En Champagne, par exemple,
bien avant Joinville, Chrestien de Troyes subit profondément
l'influence du lanirage de Paris, et ne conserve de son cham-
jienois que quelques particularités. Ailleurs, il est visible que le
scribe ou l'auteur ont fait effort pour se rapprocher de ce que
tout le monde commençait à considérer, pour employer une
expression postérieure, comme « le bel usage ».
Quelques écrivains nous ont du reste exprimé ouvertement
leurs préférences. Un Français d'abord, Garnier de Pont-Sainte-
Maxence, près Compiègne, qui, dans son remarquable poème
de Saint-Thomas le Martyr (écrit entre 1170 et 1173), se vante
d'écrire en français correct :
Mes languages est biiens, car en France fui nez *.
Un Lyonnais ensuite, Aymon de Varenne, qui, écrivant à
Chàtillon sur Azerg-ue en 1188, abandonne son parler lyonnais,
qui « est sauvage aux Français », })Our essaver « de dire en
lor langage al mieus qu'il a seû dire ».
A cette époque de nouvelles causes contribuent à assurer la
suprématie de Paris. La littérature en langue vulgaire devenant,
ainsi que le dit M. Gaston Paris, de moins en moins pojtulaire,
« y trouve son centre, comme les études latines, auxquelles elle
se rattachait de plus en plus, y avaient le leur. C'est là qu'on
traduisait la Bible, qu'on rédigeait b's clironiques royales, que
Henri d'Andeli et Rustebeuf prêtaient aux querelles universi-
taires la forme de la ])oésie française, (pie Jean de Meun écri-
vait la seconde partie du Homan de la liose, et que les hommes
(le talent, désireux de se faire connaître, accouraient de toutes
parts. Avec le règne de (^harb's V, la cour allait devenir |>()ur
un temps le centre de t(»iif<' litb'rahnr sérieuse ^ »
i.Hist. lin. du la France, XXIV, 4U2.
1'. La lill. (r. au moyen âge, p. 7. Froissarl raconte qu'en 1,']SS, (iaslon IMi. de
LE FRANÇAIS ET SES DIALECTES 461
Aussi commence-t-on à railler les accents et les parlers pro-
vinciaux. De là les moqueries adressées à Conon de Bethune
(y 1224), à la cour d'Alix de Champagne, et sa [)rotestation si
souvent citée :
La roïne ne fil pas que cortoise
Qui me reprist, ele et ses fius li rois.
Encor ne soit ma parole françoise.
Si la puet-on bien entendre en franoois.
Cil ne sont pas bien apris ne cortois
Qui m'ont repris, se j'ai dit mot d'Artois
Car je ne fui pas nouriz à Pontoise.
De là aussi les [irécautions d'un Jean de Meun, dans sa traduc-
tion de Boèco ' :
Si m'escuse de mou langage
Rude, malostru et sauvage;
Car nés ne sui pas de Paris,
Ne si cointes com fut Paris;
Mais me raporte et me compère
Au parler que m'aprist ma mère
A Meun quand je l'alaitoie,
Dont mes parlers ne s'en desvoye,
Ne n'ay nul parler plus habile
Que celui qui keurt à no ville.
On peut rapprocher encore de ces témoignages le récit naïf
du miracle opéré par les restes de saint Louis sur un sourd et
muet de naissance, en 1270. Quand ce malheureux recouvre la
parole, ce n'est pas dans son patois bourguignon, mais en
français correct, « comme s'il fût né à Saint-Denis, qu'il se met
à converser » ^ Cette comparaison revient d'ailleurs plusieurs
fois % et il est désormais facile de voir que bientôt il y aura en
France une.langue nationale et que ce sera celle de Paris et de
Foix lui parlait non en son gascon, mais « en bon françois » (éd. de Lettenhove,
XI, 3).
i. Léop. Delisle. Inv. des 7)iss. français, II. 321. Cf. la Chronique de Ph.Mouskel,
éd. UeifTenberi,'., Préf., p. ci,. On peut voir dans un petit dialogue publié par
Jubinal (Jongleurs et trouvères, 52 et suiv.). le Privilège aux Drptons, comment
on se moque de la façon dont les Bretons écorchent le français. Cf. plus loin
pDur l'Angleterre.
2. Acta sanctorum, août, V, .366, F.
3. Par exemple chez Adenel le Roi : Quand il veut dire que la reine Berle
parlait bien français, il dit qu'on l'eût crue née au « bourg à Saint-Denis ».
On a dit aussi que Chaucer opposait le jargon de Strafford-at-Bo\vc au langage
de Paris; il a été montré récenmient que le « français de Straiïord-at-Bowe »
n'est qu'une expression piUoresque et plaisante pour désigner l'anglais du
cœur de l'Angleterre, le plus pur par conséquent.
462 LA LANGUE FRANÇAISE
ses environs. Toulofois riiistoin? détaillée de son extension est
encore à faire. Pour la plupart des pays où se parle aujourd'hui
la laniiue franç-aise, nous ignoi-ons quand cette langue a com-
mencé à s'y introduire, et à la faveur de quels événements. Et
cette histoire si intéressante, si intimement liée à celle du déve-
loppement de l'unité nationale, est, autant qu'on en peut juger
par le peu qu'on en sait, (extrêmement variée de province à
province et de ville à ville '. Dans le midi, c'est au cours du
XIV* siècle que, d'après M. Giry % le français se substitua dans
les actes aux anciens dialectes, ([ui luttaient avec le latin depuis
la fin du xi" siècle. Dans le nord, les villes de Flandre, de Bel-
gique, d'Artois, de Lorraine, commencent à se servir de la
langue vulgaire, pour des contrats privés, dès le début du
xui" siècle. A peu près à la même époque il apparaît sur les
confins de la langue d'oc, en Aunis, en Poitou, un peu plus tard
en ïouraine, en Anjou et en Berry, mais partout avec des traces
dialectales. Il faut arriver au xiv" siècl(\ oii le français est vul-
garisé par la chancellerie et l'administration royales, qui s'en
servent désormais ordinairement % pour que la langue vulgaire
des chartes s'unifie dans un parler commun, qui est celui de
Paris, devenu langue officielle. La littérature dialectale disparut
à peu près dès le xiv" siècle, en même temps que les documents
dialectaux, mais, soit pour la raison que les dialectes littéraires
n'avaient guère été que des créations un peu artificielles, soit
parce que l'homme, même sans instruction, s'accoutume facile-
ment à deux langues, l'une qu'il écrit et (ju'il lit, l'autre qu'il
parle, soit surtout parce qu'il vit sans lire et sans écrire, cette
disparition de toute littérature ne fut nullement mortelle aux
patois parlés.
Malgré l.i centralisation croissante, les rapports toujours
multipliés avec les provinces voisines et avec Paris, et les mille
causes (jui ont travaillé en faveur du français, les patois vivent
toujours, et la lutte, dont malheureusement nous ignorons à peu
près toutes les phases, dure encore. Llle linira visiblement par
1. .M. Paul Mcycr travaille depuis loiiî-'lonips à ou réunir Irs niaU'riaux.
2. Manuel de diplomatii/iie, p. iCl cl suiv. i:n Dauiihiné, ou trouve déjà des
actes diplouiali(iucs en frauçais au milieu du \iu' siècU'. V. Devaux, lissai sur
la lanr/ue vuUjuire du Dauphinr seplentrional au uioi/en df/r. Paris cl Lyon, 1892.
3. Les documents en français ru; semblent pas remonter au delà de Louis IX.
LE FRANÇAIS ET SES DIALECTES 463
le triomphe prochain de la laiiiiue centrale, à la suite de l'en-
trée en jeu de nouveaux et puissants facteurs, tels que l'instruc-
tion et le service militaire ohligatoires, la presse quotidienne;
mais la longue résistance d'idiomes qui n'ont pour eux que l'ha-
bitude et la tradition, est de nature à doimer à réfléchir à ceux
qui admettent l'extinction suhite d'une langue, et la croient dis-
parue parce qu'elle a cessé de s'écrire.
Les éléments dialectaux du français. — En pénétrant
sur le territoire des anciens dialectes, le français s'est altéré à
leur contact et a pris diverses physionomies, il s'est mélangé
d'expressions, de constructions locales, et la prononciation
surtout y a pris diverses couleurs particulières qu'on nomme
accents, qui permettent de reconnaître assez facilement non
seulement un Comtois d'un Normand, mais un Nancéien d'un
Vosgien, ou un Stéphanois d'un Lyonnais, luen que nés à quel-
([ues kilomètres de distance. Nos pères, au temps où la pureté du
langage était une élégance et la marque la jdus estimée d'éduca-
tion, avaient fait de gros recueils de ces provincialismes, sou-
vent très nombreux; ils ne les ont pas corrigés pour cela; les
hommes les plus cultivés, ceux même qui ont reçu une éducation
grammaticale supérieure, ne s'en défont jamais complètement.
Mais il 'y a plus, et le français académique lui-même a adopté
et naturalisé un assez grand nombre de mots pris aux patois.
Cette infiltration, qui se continue, a commencé il y a fort long-
temps, dès les origines de la langue, elle a même été autrefois
plus forte qu'elle ne l'est aujourd'hui.
Je ne sache pas que la statistique de ces emprunts soit faite
nulle part; néanmoins, d'après les données éparses dans les dic-
tionnaires étymologiques, et en particulier dans ce qui a paru du
Dictionnaire géné?nl de MM. Darmesteter, Hatzfeldt et Thomas,
il est facile de Aoir que, parmi les dialectes de langue d'oui, c'est
la région normanno-picarde, comme on pouvait s'y attendre,
([ui a le plus fourni au français. De là viennent arroche, beque-
bois, bercail, bouquet, bouquin (cornet à — ), broquefte, broquillon,
caillou, calumet, camu,'<, canevas, cloque, débusquer, déroquer,
écaille, étriquer, fauchette, flaque, freluquet, hagard, liercheur,
marlou, moquer, relms\
1. Benêt est proprement normand, caboche, fabliau, sont pieards.
464 LA LANGUE FRANÇAISE
Les autres l'égions sonl aussi à pou ])rès toutes représentées
par un certain nombre de mots. On rapporte à l'Ouest, écobuer;
au lyonnais, coUs; à la Suisse romane : grianneau, chalet, ranz
(venu par cet intermédiaire de l'allemand) ; à la rég^ion juras-
sienne et bourcuie:nonne : cluse, combe, gabegie; à la Lorraine,
boquillon,?{.m\\\ç\ il faut peut-être ajouter sabot, trôler; au j)ays
wallon, faille, gaillelerie, houille, porion, luqner (d'où reluquer),
kermesse (mot flamand), maroufle (?).
Les parlers de lancrue d'oc surtout ont fourni. Je citerai
comme venus de là : amadouer, aubade, auberge, bâcler, badaud,
bagne, baladin, ballade, banquette, barrique, bastille, béret, bon-
bonne, bourrique, brancard, cabane, cabas, câble, cabrer, cabri,
cabus, cadastre, cadet, caisse, cape, capeline, cargaison, carnas-
sier, carnassière, caseryie, charade, chavirer, ciboule, cigale,
dame-Jeanne, ébouriffer, escalier, escargot, espadrille, esquinter,
estrade, farandole, fat, ficelle, ganse, gaver, gavotte, gouge, gou-
jat, grégeois, magnanerie, narguer, panade, radeau, rôder,
sabouler, vautour '.
Et ces listes pourraient être de heaucou]) allong-ées, si on y
faisait figurer tous les mots dialectaux, même vraiment entrés
dans l'usag-e général, qui ont été identifiés.
Il faut ajouter qu'un certain nombre de mots de même prove-
nance ne sont pas encore localisés, tels cagoule, chafoin, cli-
quet, lie, pelouse, ratatouille, etc. ; qu'en outre, parmi les termes
dont l'étymologie reste inconnue ou incertaine, pas mal doivent
être venus des patois.
Enfin, et j'insiste sur cette observation, j'ai systématiquement
écarté des exemjdes donnés [dus baut les mots <les vocabulaires
spéciaux, encore que (|uelques-uns soient déjcà universellement
reçus : ainsi au vocabulaire mai'itime a|)partiennent non seule-
ment arrioler, déraper, nègue-chien, peu connus du public, mais
iiui^si cabestan, carguer, gabarit, gabier, etc., qui sont devenus fa-
miliers aux Français du Nord, et qui, cependant, sont provençaux.
J'en ai écarté aussi les termes (b^ pêcb(>, (b' cbasse, les noms
d'engins et les noms d'animaux ou de plantes, les mots de jardi-
nage et même de cuisine, (pioi({ue biiMi des Français sacbent ce
I. Cadet, cagol, cucolel sont propremcnl bi-arnais; citai, fpuiUnrd, sont borde-
lais, aw6(??'jî>ie est cjilalan, picaillun (qui apparUoiil presque à l'argot) savoyard.
TABLEAU DE L'ANCIEN FRANÇAIS 465
que c'est que des rjaicdes, ou une bouillabaisse. Même une fois
admis dans les Dictionnaires, voire dans celui de TAcadémie,
j'estime que ces mots demeurent essentiellement des mots
locaux. 11 est incontestable toutefois qu'on serait en droit de les
énumérer, et alors quelques-unes des listes d'emprunts s'allon-
geraient de plusieurs centaines de termes.
Quoiqu'il en soit, et quelque règle qu'on adoj)te là-dessus, il
y a dans notre français un véritable fonds dialectal, que les écri-
vains, à certaines époques, auraient voulu grossir, que les
grammairiens, au contraire, depuis deux siècles, se sontefTorcés
de dimiimer, sans y réussir beaucoup toutefois, parce que la
plupart de ces mots, grâce à leur structure, avaient été facile-
ment assimilés et semblaient avoir fait partie du fonds primitif
de la langue. Ils écha|)pèrent ainsi aux yeux des Malberbe et des
Vaugelas, puristes sévères, mais étymologistes plus que mé-
diocres.
//. — Tableau de l'ancien français.
On appelle ancien français le français tel qu'il s'est parlé et
écrit des origines, c'est-à-dire du ix" siècle, au xiv% où commence
la période dite du moyen français \ C'est là, bien entendu, une
division arbitraire : il n'y en a pas d'autres en histoire. La mort
de Jésus, la prise de Byzance, la chute de la royauté française,
quelque inlluence qu'aient eue de pareils événements sur la
destinée du monde, ne coupent la trame continue de l'histoire
que dans les manuels. Néanmoins les divisions (ju'on fonde sur
ces dates sont utiles et légitimes.
De même la vie de notre langue a coulé d'un mouvement
ininterrompu, quoique de vitesse variable, et il y a eu si peu de
ruptures brusques, qu'on serait très embarrassé de fixer même
1. La iifiliirc (lu livre où ]iaraisscnl ces articles iirolilitreail à abandonner la
période antérieure, celle où la langue a subi les transformations radicales
qui en ont fait le français; Je n'ai pu, à mon grand regret, qu'y faire rapi-
dement allusion dans mon introduction; toutefois l'existence de bonnes gram-
maires historiques et de bonnes grammaires de l'ancien frant;ais permettra à
ceux de mes lecteurs qui voudront l)ien y recourir de se rendre un compte
exact des faits et aussi des lois (jui ont présidé à cette longue évolution
lIlSTOIBK DE I.A LANGUE. M 30
466 LA LANGUE FRANÇAISE
le moment où le plus important des caractères de l'ancien
français a disparu, je veux parler de la déclinaison. Ce n'est pas
que nous ij^morions cette date, elle n'existe pas, pour la raison
qu'il n'y a pas eu suppression ou extinction subite du cas-sujet,
mais seulement raréfaction lente et progressive, et que des
vestiges de l'ancienne distinction se sont maintenus pendant des
siècles, ou même subsistent encore. Il n'en est pas moins vrai et
exact que le xiv® siècle est l'époque de la disparition de la décli-
naison, parce que c'est alors que l'application du système, de
régulière qu'elle était, est devenue confuse, puis exceptionnelle
dans le français propre.
Sur d'autres points la séparation est moins tranchée encore.
Des faits linguistiques, des expressions ou des constructions qui
appartiennent à l'ancien français se prolongent jusqu'au xv" et
au xvi" siècles; d'autres, qui sont présentés comme lui étant
étrangers, se trouveraient à l'état sporadique dès le xn"; il
faudra prendre garde à cette remarque, et ne pas donner aux
observations qui suivront une rigueur trop absolue. J'essaierai
toutef()is de bien marquer les cas où la différence entre la langue
ancienne et la langue moderne porte surtout sur l'emploi plus
ou moins fréquent qu'elles font d'éléments qui leur sont com-
muns.
Prononciation. Les voyelles et les consonnes. —
Comparé au latin, l'ancien français avait peu perdu, et i)eaucou]i
gagné dans le matériel des sons, si on n'en considère que le
nombre.
Ainsi la variété des e s'était augmentée du son e, distinct de è
et de é, et surtout de l'e, appelé aujourd'hui muet, mais qui
s'entendait à cette époque, et avait sur la prononciation une
influence dont nous aurons à reparler. Il possédait aussi cet n
caractéristique, que le latin de la Gaule et ilii Piémont n'ac(]uit
peut-être que sous l'influence lointaine des luii)iludes celtiques,
et (ju'il ignora ailleurs, comme l'italien, l'espagnol, le roumain
l'ignorent encore. El il semble (|u'il naval! perdu en échange
que le u sonnant c(»mme ou. Mais il ne faudrjiii |tas juger seule-
ment sur cette a|ip;ir('nce extérieure. En i-(''alilé le français ancien
avait abandonné déjà, à la suite du latin i»opulaii'e, celte distinc-
tion régulière des brèves et des longues, qui est le charme du
TABLEAU DE L'ANCIEN FRANÇAIS 467
système vocalique latin, comme il est la base de la versification.
L'ancien français possédait, il est vrai, pour compenser cette
infériorité, une série de diphtong-ues, caractère qui le sépare
nettement du français actuel. Nous n'avons plus aujourd'hui
que des diphtongues apparentes et orthographiques : dans les
unes, la première voyelle sonne comme une véritable consonne *,
ou bien le son des deux voyelles est réduit à celui d'une voyelle
simple ^ Il en est tout autrement dans la vieille langue, les
diphtongues y sont réelles, elles sont bien, suivant la définition
des grammairiens, la combinaison produite par la prononciation
rapide, en une seule émission de voix, de deux voyelles, dont
l'une, tantôt la première, tantôt la seconde, dépasse l'autre en
intensité; ai n'est pas l'équivalent pur et simple de e, comme
aujourd'hui dans aider; il n'est pas non plus la juxtaposition de
a et de ^, telle que nous l'entendons dans le participe haï, mais
une coinbinaison assez semblable à celle qu'on trouve dans le
cri du charretier haïe\
Ces sons, dont les langues étrangères nous donnent très bien
l'idée, s'étaient créés en très grand nombre pendant toute la
période de formation, soit par le simple développement des
voyelles latines elles-mêmes ^, soit par réaction sur elles des
consonnes qui les entouraient ''. Nous ne pouvons ici reprendre
cette histoire, mais elle avait eu pour résultat de donner au vieux
français une série de dix diphtongues : ai, éi, ôi, ai, ni; eu, ou,
ôn\ iè, et iiô (plus tard ue, oe), et même une combinaison, non
plus de deux, mais de trois voyelles différentes, ieu.
Un changement de prononciation considérable, le plus grand
1. Dans roi, oi sonne comme «;« : rwa; dans cuir, ui sonne comme U:i : kûir; dans
bien, i sonne comme y (cf. yeux) : byen.
2. Dans air, ni équivaut à ê (cf. frêle, grêle); dans pauvre, au ^6 : pôvr, ainsi
de suite.
3. Dès avant le vii° siècle, ë latin, devenu è, et 6, devenu à, se diphtonguent
dans les syllabes toniques, où elles no sont pas protégées par un groupe de
consonnes, dont la seconde soit autre que r. La première passe à ie : mH = miel,
bëne = bien, pedem = pied; la seconde à uo, qui du xi" au xiii' siècle deviendra
successivement ue, oe, et au xiv'= eu : nôvum ■=. nuof, noef, neuf; bôvem --^ buef,
boef,beuf (bœuf). Du vu" au ix" siècle, dans les mêmes conditions, ê = ei (ensuite
ai) rcgem = rei, roi; me = mei, moi; et 6 donne 6u, plus tard eu. florem = flour,
fleur.
4. Une gutturale précédant un a dans les conditions indi(iuées à la note pré-
cédente le change en ie : capum (pour capul) = c/iief: coUocarc := colchier [coucher).
Quand elle le suit, elle se réduit peu à peu à \\n y, /, (|ui fait diphtongue avec la
voyelle : pacem == pais (écrit aujourd'hui i)ar iniilalinn latine paix), factum
= fait.
468 LA LANGUE FRANÇAISE
(jiii ail allVctr le vioux français, je veux parler de la vocalisa-
tion (le 17, qui coniniença au xii" siècle, eut pour efTet d'aug--
menter encore la proportion des diphtongues déjà existantes
dans les mots ', et le nombre même des sons comj)Osés. On vit
reparaître Vaii, qui, dernière survivante des diphtongues latines,
avait disparu à son tour dans le passage du latin au français, et
que la dissolution de / rendit cinq siècles après à la langue *,
une nouvelle triphtong^ue eau, naquit à sa suite. Nous l'écrivons
encore dans //eau, manteau, chapeau ■\ Elle s'est longtemps
prononcée.
Il est vrai de dire <|ue, sous l'influence de la tendance qui, en
français moderne, devait triomjther partout, des réductions s'opé-
rèrent de bonne heure. Dès la fin (ki xi" siècle, ai tend à se con-
fondre avec è ouvert, plus tard ui, ie, renversent le rapport de
leurs éléments, et transportent l'accent sur i, e, tendant à sonner
comme aujourd'hui dans lui, pied; au xni" siècle, les diphton-
g^ues ôi, oi, originairement distinctes, tendent à se confondre
dans le son commun de loè. Néanmoins l'existence des diverses
combinaisons dont nous avons parlé est demeuré dans l'ensemble
assez stable, pendant cette première période de la vie de notre
langue, pour qu'elles en constituent un élément phonique essen-
tiel. 11 n'y a point de doute que ces diphtongues et triphtongues
ne contribuassent à lui donner beaucoup d'harmonie, en intro-
duisant dans le corps même des mots des modulations musicales
et chantantes, analogues à celles de litalien, mais plus variées
encore et plus éclatantes.
Il faut ajouter enfin que, bien qu'on ne soit pas pleinement
d'accord sur ce point, l'ancien français n'était pas infecté au
même degré (|ue le français actuel des sons nasaux (|ui lui ont
1. Ainsi eu, venant do e/, vint s'ajouter ;i eu provenant de ùu, uu, uo : chevels
= cheveux; ieu venant de iel (ciels =: cieiis), à îe;< provenant de eu (cbrieii, dieu).
2. Au était devenu o : causa = chose, aurum = or, pauperum = povre (écrit
par imitation du latin pa?/i'?'e) ; à la fin du xu' siècle, o/Z/'e, o/ip devinrent autre,
auhe, et ainsi dans tous les mots où / était suivie dune consonne. De là vient
i|ue nous disons : à /'enfant et au contraire au chef (= al chef.) De là vient
aussi que mal fait au pluriel vxaun i~ mal-s); chenal, chevaus (= chevals). L'x
moderne provient d'une erreur; on a i)ris i'aliréviation x = îis, qu'on trouve
dans l'écriture, pour la lettre ,r, et on a écrit clievaî/x, en ajoutant un u.
3. Eau vient (\v, èl, devenu Eal, puis eAl, devant une consonne (xn-xiu° s.), la
s'y est vocalisé comme dans les autres cas : d'où, suivant qu'on ajoute ou non
s de flexion, au suj. pluriel : novel, au régime : novels r= noveals = iioveaus; au
sujet pluriel bel, au régin)e : bels, hcals, heaus. (Cf. aiijourdluii : un nouvel ami,
de nouveaux livres, un bel homme, de beaux hommes.)
TABLEAU DE L'ANCIEN FRANÇAIS 469
souvent été reprochés. Il en avait plusieurs; dès avant le x' siècle
a et e étaient atteints, mais 5 ne se forma que dans le xn« siècle,
le Roland l'ignore encore, et /, u semldent n'avoir été nasalisés
que beaucoup })lus tard.
Les consonnes de l'ancien français sont peu ditïerentes de
celles du latin; les simples sont comme en latin b, p, d, t, fj, c;
/', u, s, i {:^= y) /, r, m, n. On retrouve même 1'/^ aspirée, que le
latin avait laissée tomber, mais que l'influence germanique avait
réintroduite. En plus le vieux français avait une s douce, la
même que nous avons conservée dans chose, rosée; un /, un cA
(originairement prononcés dj, tch) ; le latin n'avait qu'une con-
sonne double z {== ts) ; elle a subsisté jusqu'au xni" siècle, et à
côté d'elle avaient pris place une n et une l mouillées, que nous
écrivons encore dans des mots comme régner, IravaiUer, mais
dont la dernière ne se prononce plus '.
Changements essentiels survenus depuis l'époque
latine. — Toutefois les quelques différences, que je viens de
noter, entre les éléments phoniques du latin et du français, ne
donnent aucune idée des divergences radicales qui séparent la
prononciation du latin, à la plus basse époque de la décadence,
de celle de ce même latin devenu le français, si haut que les
textes permettent de remonter. Encore que certains faits, l'ap-
parition de sons nouveaux, ainsi de diphtongues telles que ni, oi,
ou de voyelles telles que l'w, soient caractéristiques de la nou-
velle époque, ce qui, dans le développement des langues, est
bien plus caractéristique des lieux et des temps, ce sont ces alté-
rations qui, même sans créer de nouveaux sons, atteignent les
mots, remplacent les sons qui les composent par d'autres, ou
les éteignent, de telle sorte que ces sons, tout en continuant à
faire partie du matériel de la langue, disparaissent des mots oîi
ils figuraient, et que ceux-ci, ainsi moditîés, prennent une nou-
velle physionomie.
Sous ce rapport, entre l'époque gallo-romaine et l'époque fran-
çaise, les changements avaient été si nombreux qu'ils consti-
tuaient un véritable bouleversement. Quoique la multiplicité
1. Le français a connu quelque temps les th de l'anglais, par lesquels sont
passées les dentales médiales avant de tomber : pedre {patrem) est devenu pe
{tfi) re avant d'être réduit à père, i>uis père.
470 LA LANGUE FRANÇAISE
des faits isolés ait été réduite, comme je l'ai indiqué plus haut,
à des faits généraux et réguliers, par le travail de la })hilologie
moderne, ces faits généraux sont encore en trop grand nombre
pour que je puisse donner ici un aperçu, môme superficiel, des
lois, qu'on trouvera exposées ailleurs.
La nature même des altérations subies par les mots est très
diverse.
a. Tantôt il y a eu simplement déplacement d'un son, comme
dans singuXlum = sanylot, formalicum = fromage.
b. Tantôt, et c'est là bien entendu le cas le plus fréquent, il y
a eu substitution d'un son à un autre, d'une voyelle à une autre
voyelle : axjira, la clibvre; p'irjrilia, la percce {paresse); d'une
voyelle à une diphtongue ou inversement : me = mei (moi)
audire = oir (ouïr), — ou bien substitution d'une consonne à
une autre consonne : ra\\am = la ra\e, pacare = payer,
cari^um = char; orphaninum = orphelin.
Dans ce genre les transformations sont telles que des consonnes
sont issues de voyelles, ou des voyelles de la réduction des con-
sonnes. Le ch, qu'on entend encore aujourd'hui dans s«c/ie, vient
de Vi de sapiam, et inversement Vi de nuil, fruit, du c contenu
dans noctem, fructum.
c. Il est arrivé aussi et souvent, que des sons, voyelles ou con-
sonnes, ont totalement disparu, tels le v de vi\enda = via7îde, le c
de lactuca = laitue, Vm, le premier i et Vu de dormitori\im=
dortoir.
d. Enfin les rencontres de consonnes ou de voyelles difficiles à
prononcer ont amené l'introduction de sons nouveaux, et eupho-
niques, étrangers à la forme ancienne des mots : tenerum, laissant
tomber le deuxième e, a dû admettre un d entre n et r et appuyer
le nouveau groupe de consonnes 7idr sur un e : d'où tendre. (Cf.
frangere =fraindre) ; souvent plusieurs de ces changements ont
atteint à la fois un même mot latin et l'ont rendu méconnais-
sable. Tels /<rt/veo, devenu ai; aqitam,eaue, eau '; * quiritare, crier ;
quaternum, cahier; *coacticare, cacher; */ilicaria, fougère; *cate-
nionem, chignon; *caveola, geôle; *axilc, essieu; *captiare,
chasser.
1. l-rs mots marqués d"iin aslOrisque sont ceux qui traiiiiarlieiinent pas au
latin classique.
TABLEAU DE L ANCIEN FRANÇAIS 471
Aucun n'a passé sans subir quelque altération. Qu'on consi-
dère ces mots, où Roland résume les devoirs du vassal :
Por son signor doit hom sofrir granz mais
E endurer e forz freiz e granz calz.
Si'n doit hom perdre del sanc e de la cain.
Si on fait abstraction des fautes contre les règles de la gram-
maire, barbarismes et solécismes, et des abus de sens des mots,
c'est du latin, et sans aucun mélange. On peut le superposer
rigoureusement au français :
Pro suum seniorem débet homo * sufferire gi-andes nialos
Et indurare et fortes frigidos et grandes calidos.
Sic inde débet homo perdere de illum *sanguem et de illam carnem.
Mais seul de est intact, encore n'est-ce là qu'une apparence,
car Ve, quoique écrit de même, n'y sonne plus comme en latin.
On a dit, et cela est juste, à condition d'être précisé, que dans
cette transfiguration des mots, quelque chose du moins avait
survécu, c'étaient les voyelles accentuées. En effet, tandis que
les atones, la pénultième d'abord, quand l'accent du mot était
sur l'antépénultième, comme dans calidos, la finale ensuite, tom-
baient de bonne heure % sauf a qui n'alla pas plus loin que la
réduction à e muet, tandis que l'atone, placée avant la tonique,
et qu'on a appelée contre-finale, partageait en général le traite-
ment de la finale, les voyelles accentuées demeuraient. Et il
faut entendre par là non seulement les toniques proprement
dites, mais ce qu'on a appelé les contre-toniques, c'est-à-dire
les voyelles qui portaient l'accent secondaire dans le latin
populaire de la Gaule, et qui, dans les mots *consuetumen, 'man-
sionatam, *monisterium, *veniraio, bonitatem étaient les initiales
con, man, mo, ve, ôo.Ceslongs mots, quoique considérablement
réduits par la chute des atones, gardèrent deux syllabes sonores,
1. Je rappelle qu'en général, en l.ilin, l'accent tonique porte sur la deuxième
syllabe à partir de la fin (pénultième) si elle est longue, sur la troisième (anté-
pénultième) si la deuxième est brève.
Félix qui potuit rérum cognôscere causas!
2. J)a.ns seignor (seniorem), granz (grandes) on a des exemples de la chute de
la finale; calz (== calidos), freiz (=: frigidos), perdre (:= perdere) montrent en
même temps la chute de la pénultième, sofrir (= * sufferire) a perdu la contre-
fî nale fe.
472 LA LANGUE FRANÇAISE
très solides, (|iii, la plupart du temps, se sont maintenues jusqu'à
nos jours : coiistiime, mali^niëe, moufier, viendrai, boni".
Toutefois il ne faudrait pas croire que, dans ces syllabes, les
voyelles se sont toujours ^jardées intactes et identiques à elles-
mêmes, tandis que le mot se contractait autour d'elles. Gomme
on le voit par les exemples cités, ce n'est vrai que pour la
tonique de consuelumen , et la contre tonique de bonté; partout
ailleurs les voyelles ont été atteintes : l'a tonique de mansionata,
bonitdtem est passé à c, \'e de monisterium à ie\ Vo initial de
consuetumen, monisterium, s'est chancre en oit, Ve de venira'.o
en ie.
D'une manière plus jîénérale, il arrive le [dus souvent que les
vovelles accentuées sont atteintes, quand elles ne sont pas pro-
tégées par des groupes de consonnes, dont la seconde n'est pas
une r, autrement dit, quand elles ne sont pas en position. Elles
subsistent, mais en s'altérant, en changeant de timbre ou en se
diphtonguant. L'accent les protège contre la disparition, nulle-
ment contre les modifications provenant de leur propre dévelop-
pement ou de l'action des sons qui les avoisinent.
Les consonnes n'ont pas été moins atteintes que les voyelles.
Seules, les initiales, extrêmement solides, se sont maintenues
avec beaucoup de fixité, et presque telles quelles, de l'époque
latine jusqu'à nos jours : les consonnes, situées ailleurs dans le
mot, ont été profondément altérées. Ainsi, tandis que le j) de
•parem se maintenait dans paire, il s'afTaiblissait en v, dans
lupam : louve, où il est médial; alors que le m de matrem
subsistait dans mère, il était tombé, à la fin des mots, dès le
temps de l'Empire '; de même, pendant que le v de vi7\ga demeu-
rait dans verge, ce même v disparaissait entre deux voyelles :
pavorem = peeur (peur). De même que les consonnes isolées,
les groupes de consonnes (quand ils n'étaient pas les groupes
facilement prononçables de l'initiale : plénum, credere, preheu-
dere, etc.) subirent des réductions euphoniques. Dans beaucoup
de cas la première tomba ^ Quand la chute des voyelles atones
fit naître de nouveaux groupes, de deux et mênu^ de trois con-
1. On pt'ul. on (lire aiilani de n \\n^\ : nomen iHnil devenu nome, examen
= examf, fl'oii no7n, essaun. Les autres consonnes sont nircnient finales en
latin.
2. DrerliiV) — fireit, ai\renirc — - avenir. ucca\)lare ^ acheter.
TABLEAU DE L'ANCIEN FRANÇAIS 473
sonnes, ils furent traités à leur tour de la même manière que
les anciens, et paral/la (issu de parabolà) devint paraule =
parole, deVta (de débita) dette, plac^re (de placere) plaire. Un
iirand nombre de groupes, après s'être mainterms un certain
temps, se réduisirent encore, par exemple ceux dont la pre-
mière était une s. Dès le xi"* siècle, cette s s'éteignit devant les
sonores, au xni" devant les sourdes; les mots espieu, escart,
estât, pasmer, si longtemps écrits de la sorte, se prononcèrent
dès lors comme aujourd'hui, tout en continuant à s'écrire par s.
En outre, pendant cette période, entre la fin du xi^ siècle et
le commencement du xu% un nouvel adoucissement, et d'une
certaine importance, se produisit encore. Les dentales finales
qui subsistaient jusque-là à la fin des mots disparurent : virtiitem,
qui en était resté à la prononciation vertu t, devint vertu, pacal,
de paiet, passa à jmie. Le même changement se produisit pour
les gutturales et les dentales médiates : d ei g disparurent : odir
(de audire) se réduisit à oïr, sedeir (de sedere) à s.eeir '.
Ce n'était pas tout gain pour l'harmonie, et un inconvénient
passager devait résulter de cet amuïssement. En tombant, les
consonnes mettaient en présence des voyelles antérieurement
séparées, il se créait des hiatus qui n'ont pas tous disparu. En
effet, quand le r/, un instant maintenu dans saluder (salutare),
s'éteignit, il fit rencontrer u et e, comme ils se rencontrent
encore dans notre mot saluer. De même pour criiel, et bien
d'autres. Ici les hiatus sont conservés, mais le plus grand nombre
a été réduit dès le moyen âge, soit par la transformation de la
première vovelle en consonne : écûelle (prononcez ekmele), soit
par l'intercalation d'une consonne : paredis = pare'is, parevis,
parvis; veant, veyant, voi/ant.
En somme, regardé dans son ensemble, le mouvement des
consonnes dans le passage du latin au français, tout divers qu'il
est, tend et aboutit à un résultat très un. C'est à peine si quel-
ques finales, remontant la chaîne d'articulation, passent de la
douce à la forte -. Partout ailleurs, afTaiblissements, réductions,
amuïssements, tout ce long développement phonétique diminue
1. Le scribe qui nous a Irnnsmis la chanson fie Roland laisse ainsi tomber le
d; en comparant son texte au vrai texte français original, tel que M. ('•. Paris l'a
restitué dans ses Extraits, on se rend compte du changement.
■2. Ainsi hoeuf de bov (em). neifde niv (em). siet de sediem).
4:4 LA LANGUE FRANÇAISE
progressivement et le nombre et l'importance des consonnes dans
les mots, de sorte qu'à l'époque où la vieille langue commence
à s'écrire, l'équilibre entre les sons voyelles et les bruits de con-
sonnes, un moment détruit par la chute des atones, est rétabli.
Aussi semble-t-il que la prononciation de l'ancien français,
autant, du moins, qu'on peut se l'imaginer et essayer de la repro-
duire d'après les faits certains qu'on connaît aujourd'hui, était
plus agréable que la nôtre. Plus riche en voyelles, surtout en
voyelles pures, et en diphtongues, il ne connaissait pas ces
groupes de consonnes que nos mots empruntés, et particulière-
ment nos mots savants ont réintroduits dans le français V
Il avait déjà ce défaut grave que l'accent tonique de tous
les mots, par suite de la chute des atones autres que n, se trou-
vait également sur la finale, lui interdisant par conséquent ces
modulations qui donnent tant de grâce et de variété à d'autres
langues. Toutefois l'e muet, beaucoup plus sonore que de nos
jours, atténuait les inconvénients qui résultaient de cette mono-
tonie, et, outre qu'il empêchait le heurt de bien des consonnes
qui se choquent aujourd'hui, il établissait entre les mots qui se
terminaient par e, et les autres, une différence qui ne valait
pas sans doute un balancement réel de l'accent, mais qui ajou-
tait cependant beaucoup à la mélodie de la phrase.
Lexique. Le fonds latin. — L'ancien français avait con-
servé du lexique latin un assez grand nombre de mots aujour-
d'hui perdus, tels que ire {ira, colère), liez [laetus, joyeux), ive
{equa, jument), los {laudes, louange), issir {exire, sortir), siet
{sedem, siège), soloir {solere, avoir coutume), toldre {tollere,
enlever), selve {silva, forêt), semprcs {semper, toujours), manoir
{manere, rester), main {mane, matin), mes [missum, messager),
mire {medicum, médecin), uoncier {nuntiare, annoncer), oes
{ojius, besoin), cuidier {cofjilare, penser), rover {rogare, deman-
der), et une foule d'autres \
Et pour mesurer exactement la ressemblance des deux voca-
1. Qu'on considère e.rcomiiiunicr, eac/ure, eo-^orsioii, ai."f//'action, superiZ/uc-
turc, etc. Ces mots, si peu liariiionieux, el leurs analogues, sont i>resque tous
modernes. Les groupes que j'y souligne n'existent pas en vieux français.
2. Ajoutez malt {muLtum, beaucoup), plcnté (plcnihilem, aljondance), di (diem,
jour), tel {aelalrm, âge), enz {intm, dedans), osl (Iwslem, armée), lez (lalus,
à côte), soef (suavem, doux), som {summum, sommet), onqups {unquam, jamais),
Iramellrr (Iraimnillrrc, transmettre), paroir (parère, paraître), buisine (bucciuu,
TABLEAU DE L'ANCIEN FRANÇAIS 475
bulaires, il faudrait en outre tenir compte de ee fait ({ue ([uan-
tité de ternies, d'origine latine, aujourd'hui réfugiés dans un
coin du lexique, étaient autrefois en pleine vie. Tels sont férir et
ouïr, jadis communs au sens de frapijer et entendre, qui n'appa-
raissent plus que rarement sous forme d'infinitifs et de parti-
cipes, jamais aux modes personnels; tels encore ffeste, si popu-
laire au moyen àg-e grâce aux chansons de (jeste, maintenant
oublié et confondu avec geste, emprunté de gestum; vis, qui se
disait pour visage, et qui est confiné désormais dans l'expression
vis-êi-vis.
D'autres, autrefois d'usag-e courant, sont aujourd'hui exclu-
sivement propres à la technologie d'un art ou d'un métier, tel
hoir, autrefois dit pour héritier, maintenant connu des seuls
hommes de loi.
D'autres, enfin, ont suhi de telles modifications dans leur sens
que leur emploi s'en est trouvé singulièrement restreint; j'en
donnerai pour exemples traire et muer. Le premier, on le com-
[)rend, beaucoup plus fréquent lorsqu'il signifiait .tout ce qui
signifie tirer, qu'au sens de tirer le lait; le second, plus fi-équent
aussi lorsqu'il équivalait à changer, en général, qu'aujourd'hui,
où il ne se dit que du changement qui survient dans la voix des
jeunes gens ou le plumage des oiseaux. En dernier lieu, il faut
ajouter que, l'évolution des sens ayant été moins longue, beau-
coup de mots encore vivants se trouvaient beaucoup plus près,
au xu^ et au xiu" siècles, de leur signification première.
Dans ces conditions, malgré les efTets du latinisme, qui, dans
les derniers siècles, a souvent tendu et a parfois réussi à rendre
aux mots de notre lexique un sens perdu, qu'ils avaient eu en
latin, il demeure certain que le vocabulaire du vieux français
se rapproche plus du vocabulaire latin que le nôtre, à condition,
bien entendu, qu'on fasse abstraction dans ce dernier du fonds
savant, dont l'introduction a tout à fait bouleversé la propor-
tion des mots latins en français.
Le fonds étranger. — Le fonds d'emprunt de l'ancien fran-
çais était composé bien différemment du nôtre. Il renfermait
trompette), moiller (muliercm, femme), oissor {uxorem, épouse), paile (pallium,
manteau), cliquant {aiiquanli, ([uelques-uns), arvement [atrumentum, encre),
aproismiev {adproximare, approcher), ambdui {amboduo, tous deux).
476 LA LANGUE FRANÇAISE
tout (l'al)or(l un nombre un peu plus considérable de mots
d'orig^ine celtique, mais c'était là une diflérence minime. Une
autre, beaucoup plus appréciable, porte sur le contingent des
mots g-ermaniques, autrefois bien plus important que de nos
jours. Nous ne connaissons plus Ix^fc (plaisanterie), begart (héré-
tique), brant (tranchant de l'épée), brost (bourgeon), dnid (ami),
rsclïer (fendre, briser), eschec (butin), esprlnfpiier (bondir), estoll
(hardi, téméraire), (Uit (coup), foie (foule), f/asaiUe (cercle, com-
pagnie), nrniin (chagrin), nant (garantie), randon (course), roife
(lèpre, crasse, galle), i^ille (voile), tondre (amadou), loiieillier
(enchevêtrer), etc.
A cette liste, qu'on pourrait grossir beaucoup, correspondrait
une liste — quoique de moindre proportion — de mots arabes,
également plus nombreux jadis que maintenant '. En revanche,
peu de mots espagnols, et surtout beaucoup moins de termes
italiens, bien que les Croisades et les rapports de toute sorte
avec la Péninsule en aient fait déjà entrer nombre dans la langue.
Mais la vraie caractéristique en cette matière du vieux français
par rapport au français moderne, c'est qu'il est, je ne dis pas
pur, mais infiniment plus pur que le nôtre de ces mots latins et
grecs qui, dans la suite, ont été importés en masse, à peine
francisés. A cette époque, l'influence du grec, ignoré de tous,
se réduit presque à rien, et le fonds des mots grecs en reste,
jus(|u'à la fin du vrai luoyen âge, sinon au point où l'avait porté
l'introduction <lans le latin vulgaire des termes ecclésiastiques
tels que : apôtre, chresme, diacre, évéque, hérésie, symbole,
blasphème, du moins dans des limites encore étroites *.
Le fonds savant. — Le latin, au contraire, avait depuis
longtemps commencé à s'infiltrer par le canal de l'Eglise et de
l'administration, qui parlaient latin.
d.V. j)lus loin 7). MIG. Pour trouver d'autres exemples, il suffirait de regarder
le Diclionnaire di's mois d'oi'ir/ine orientale, de M. Marcel Devic, au mol alclii-
mie, où il a réuni (|iianlili'' fie termes de même provenance, qui ap|)arli'naienl
à l'ancienne technologie.
2. Il entre néanmoins, au xii" ou au xiii* siècle, un certain nomlire de niotsijui
avaient été latinisés : apoplexie, apolliicaire, arc/iéli/pe, rbislèrr, dinlecfir/ue, dia-
logue, diapason, diamètre, diaplirat/me, diphtnnf/ue, i'clipli</iti'. épidémie, épi-
f/lotte, épileptiqite , étfiique, l'rénéli<fiie. li(^morruutes, tif/dropif/ue, /ii/pocrisie,
li'tftargie, 7iavcoti(/iie, pfiysicien, trône, i/dle (ydolc), r/rammaire, liarmonie,
mélodie, métaphore, monarchie, orUiot/rap/iie, piiral//sie, pentagone, plettrétique,
sif/i/llc, sopliisnie, sphère, si/comore. si/lfa/je. tijran. etc.
TABLEAU DE L'ANCIEN FRANÇAIS 477
Au ix° et au x* siècles, dès qu'on commence à écrire notre
« vulgaire », les clercs, qui seuls savaient écrire, tout pleins de la
langue qui était celle de leur liturgie, de leurs prières, de leurs
lectures, devaient, presque inconsciemment quelquefois, latiniser.
Aussi n'avons-nous pas un texte qui ait été à l'abri de cette
influence. Les Sermfnts, nous l'avons vu, j)résentent des mots
(sans parler des transcriptions) tout latins ; sainte Eulalie, saint
Léger, saint Alexis en ont de même : élément, virginitet, exercite,
vitiiperet, veritet, afliction, trinitet, etc.
La chanson de Roland, (Puvre laïque, en a moins, il est vrai,
en proportion; plus cependant qu'on n'en a compté'. Au xn" et
au xni'' siècles la proportion s'augmente rapidement, très rapi-
dement même dans cette dernière période -.
1. V. Darnieslelcr. (^léaiiun act. des mots, ]). 170. et Eliciint', (iranimaire de
l'ancien français, \>. ■2-2. Il famlrait ajouter à leur liste, reliques, penser, d'au-
tres encore.
2. Voici quelques-uns de ces mois (avec leur orlhopraphe moderne). Je me
fonde, pour les lettres de A à I (exclusivement), sur le Dictionnaire général de
Darmesteter. Hatzfeld, et Thomas et, pour les autres, sur le dictionnaire de
Littré et le livre de M. Delboulle : Matériaux pour servir à l'histoire du français.
Paris. Champion, 1880. Les mots cités sont ceux dont il a été trouvé des
exemples antérieurs au xiv" siècle.
Abstinence, acteur, administrer, admiration, affinité, animal, annexer, anniver-
saire, anormal, apparence, apparition, appellation, appendice, appétit, appréhen-
sion, arbitrage, arène, arrjuinent, assomption, autlienti'/ue, autorité.
Bénéfice, bréviaire, bulle.
Cadran^ calice, canne, carpe, cas, célébrer, cérémonie, chapitre, circonflexe,
circonlocution, civil, clarifier, claudication, clause, coadjuleur, coaguler, collecte,
collorjuer, colorer, comparer, complexion, condamner, condiment, condition, con-
fection, consentir, contemplatif, contendre, continence, conservation, conserver,
convertir, copulation, créature, curable, curer.
Dédicace, dégrader, dénonciation, dépérir, dérision, déterminer, diffamer, diffé-
rence, digression, dilapider, dilatoire, dilection, diligence, direct, disciple, discor-
dance. discorde, dispenser, dissolution, docteur, document.
Édifice, éjection, électuaire, élévation, émulation, enluminer, éf/ualio7i, égui-
poller, équivoque, ermite, évasion, évidemment, exalter, excellent, excepter, exciter,
excuser, exécration, exécuter, exécution, exemple, exercer, exhortation, expédition,
expérience, expiation, expirer, exterminer, extraction, extrême, extrémité.
Faveur, fécond, fécondité, fermenter, fluctuation, fomenter , fréquence, fréquenter ,
frivole, futur.
Général, génération, germain, gladiateur, glorifier, grâce.
Habitation, hahiler, hérédité, hospice, hospitalité, humeur, humilier.
Imagination, immobile, incorruption, innocent, instituer, invasion, instrument,
intervalle, irascible.
Juste, justice.
Lamenter, lapidaire, légal, libéral, lucratif.
Magnanime, magnificence, manifester, malro)ie, médicinal, mérite, mercenaire,
mesurable, ministre, miracle, )nisère, misération, mortifier, mœurs, multiplica-
tion, murmure, mutabilité.
Obit, oblation, obscurcir, officine, opinion, opposer, ordinaire.
Participation, pascal, penser, pérégrination, pérennité, perfection, perpétuité,
perversité, pesanteur, pestilence, précellent, prédécesseur , pré fet, préjudice, prélat.
478 LA LANGUE FRANÇAISE
Il s'en faut donc bien que l'ancien français ait été à l'abri de
l'invasion latine, néanmoins la différence entre le nombre des
mots latins admis à cette époque, et de ceux qui sont reçus de
nos jours est immense, et suffît à donner aux deux lexiques
une physionomie très différente. Et l'écart est d'autant plus sen-
sible que bien souvent il y a eu, non seulement adjonction, mais
substitution. On a réuni de nos jours les doublets, c'est-à-dire
les mots qui existent sous deux formes, l'une d'origine popu-
laire, l'autre savante; quelque grosse qu'en soit la liste, on en
ferait une bien plus considérable des mots populaires éliminés
par les mots savants. Ainsi domestique a supplanté domeschc;
clavicule^ forceli^; diminutiou, menuison; psalmodier, verseiller;
antérieur, devantrain; déception, décrite; empêchement, empesche ;
incarner, encharner; lunatique, binage.
La composition. — Resterait à examiner comparativement
les procédés de formation des mots au moyen âge et de nos
jours, et les deux systèmes de dérivation et de composition. Je
ne puis ici que donner quelques aperçus, sur lesquels du reste
j'aurai à revenir. Français moderne et français ancien ont, tout
comme les langues auxquelles on les a souvent opposés sur ce
point, des mots composés, en plus grand nombre même qu'on
ne le croit généralement. Cependant le système de composition
du latin est, dès les origines, altéré dans son essence.
En effet, le latin composait, soit avec des mots, soit avec des
thèmes : lunae diem est un composé du premier genre; mais
lanifer, muni/icus sont des composés du second; aucun cas de
lana ni de )/iujius ne se terminait en /; ces formes lani, muni
viennent de ce que ces substantifs ajoutent ici au radical lan-,
mun — , une voyelle thématique i. De môme dans muni ficus, ficus
n'est pas un mot, c'est le radical fie du verbe facio, ficio en com-
présompUon, procès, procuratiun, procurer, procureur, prodigaiilé, prolonger,
prononcer, prophétisé, proportion, prose, publifjueincnl, purifier, pusillanime.
Rationnel, rebelle, récréation, rédempteur, refléter, relatif, religion, rémission,
rescription, résidence, restitution, révélation, révéler.
Sacrifier, sagittaire, sanctification, sapience, satisfaire, scapulairc, séculier,
séducteur, sénateur, sensible, sensualité, sentence, service, servitude, signer, simu-
lation, sobriété, société, solitaire, sollicitude, spéculatif, spiritualité, stnjge,
subtil, superficie.
Tact, tardif, temporel, trnèbres, terrestre, Iransfigurutinn, transgression, trans-
later, transmutation, frinilr.
Union, universel.
Valable, vague, variable, vérité, vigoureur, virginal, victoire, vitupérer.
TABLEAU DE L'ANCIEN FRANÇAIS 479
position. A l'ensemble formé de muni et de fie s'ajoute la dési-
nence us, a, um des adjectifs, qui appartient au composé seul.
Ce procédé de composition thématique est presque totalement
inconnu, même du plus vieux français*; c'est là, on ne saurait
trop le remarquer, une différence fondamentale entre le latin et
le roman.
Au contraire, les diverses manières de composer les mots
se sont à peu près conservées de réjioipie latine à nos jours.
La juxtaposition, qui consiste à unir plusieurs mots sans ellipse
pour exprimer une idée unique, nous est toujours familière ^.
A peine peut-on signaler (quelques dilTérences. La plus impor-
tante, c'est que le vieux français, grâce à sa déclinaison, avait
la faculté de juxtaposer sans préposition un nom et un régime
de personne au cas régime. Nous en avons conservé des expres-
sions comme hôtel-Dieu, fête-Dieu, pour hôtel de Dieu, fête de
Dieu, des jurons comme morbleu, pcdsambleu [par la mort de
Dieu, par le sang de Dieu), des noms de lieux comme Bois-le-
Roi (le bois du Roi) Bourg-la-Reine (Bourg- de la Reine). Nous
assemblons même encore sur ce modèle le nom de baptême et
le patronymique Pierre Cordelier (Pierre (fils) de Cordelier),
Antoine Renard (Antoine (fils) de Renard) ^ Mais la chute de
la déclinaison au xiv« siècle a eu pour conséquence de rendre,
dans les cas ordinaires, semblables formations impossibles.
En ce qui concerne les composés proprement dits, le vieux
français est, à tout prendre, moins riche que le français moderne.
Il a quelques jolis types, véritables vestiges de composition théma-
tique : fervestir (vêtir de fer), clo fichier (fixer avec des clous,
crucifier), houcepigner (auj. houspiller), ^3r^/^se/^?^er (donner le
premier signe de croix), torfait (violence, dommag^e). Mais les
deux procédés essentiels de composition française lui sont moins
1. Des mots comme claviger sont de véritables latinismes.
2. Des mots comme eau-de-vie, pomme de terre, font très bien ressortir la
différence entre les juxtaposés et les réunions ordinaires des mots. Pomme de
ter\'e n'éveille plus l'image d'une pomme poussant dans la terre, et eau-de-vie^
encore moins celle d'une eau qui donne la vie, mais uniquemeniridée du tuber-
cule que nous mangeons et de la liqueur alcoolique, h'eau de Cologne est si peu
de l'eau venant de Cologne, qu'on voit annoncer de l'eau de Cologne de différents
endroits : eau de Cologne de X... à Paris. Cette fusion d'éléments multiples
est le résultat de la juxtaposition, caractérisée par l'unilé de l'idée exprimée.
3. Ce qui prouve que ces mots sont au génitif, c'est qu'on les y met dans le
latin du moyen âge. Jacijiies Legrand s'appelle Jac^Oi/s Magni, Pierre Lefèvre :
Petriis Fahri.
480 LA LANGUE FRANÇAISE
faniiliiM's (jif à nous. Il ne connaît même pour ainsi dire ])as la
composition par ap})osition, qui a fourni tant de ressources aux
vocabulaires techniques : saisie-arrél, sabre-baïon nette sont des
mots de structure moderne '. En outre, les composés issus d'un
impératif qu'accompaane un régime direct ou indirect, un
adverbe, un vocatif : cliosse-neige, fdhiéant, /joit-sans-soif, ville-
hrequin (vire-brequiii), sont encore très peu nombreux au moyen
àg-e *. Le procédé qui sert à les former apparaît dès le ix° siècle.
Des noms latins comme Porta Jloretn, Tenegandia le })rouA'ent;
mais, dans Roland, ce système ne donne encore qu'un nom
commun : Passe-cerf, encore est-il appliqué à un cheval. Jus-
qu'au xni*' siècle ce sont surtout des sobriquets qui se créent de
la sorte, et qu'on donne aux personnes ou aux endroits ' : Gile
Brise-miche, Pierre Engoule-vent, Perrin Gratte-pelle.
La dérivation. — Dès les origines, il est visible que la
richesse du français comme des autres langues romanes con-
sistera essentiellement dans la dérivation. Comme on sait, la
dérivation est de deux espèces : propre, quand elle crée des mots
par addition de préfixes ou de suffixes à un simple; impropre,
quand au contraire elle fait un nîot du radical d'un autre, ou
même sans rien changer à sa forme extérieure le fait passer à
une autre fonction; ainsi, quand de arrêter, elle tire arrêt, ou
(|ue du verbe diner, elle crée le substantif le dîner. Le latin avait
richement développé la dérivation propre; la dérivation inq»ropre
lui était moins familière.
\" Dérivation impropre- — En français, au contraire, on ne
saurait tro[) marquer l'importance de cette dérivation impropre;
elle est mie dos soui'ces les plus fécondes et les })lus pui'os du
lexique. On |)eiit s'en assurer, même à ne consicb'ri'r ([u'une
espèce de mots, les substantifs. Tout d'abord on en a tiré du
présent de l'indicatif, et, masculins ou féminins, ils sont parmi
les plus beaux mots de la langue. Citons aboi, ar/iat, appel.
1. On |iriil cilcr (|iicl(iiics .iiialopiics : ral/r-l/nf/i', porc-rpir, mais ces exemples
soiil i-arcs.
2. J'adoplc ici la tliéorie ilr li.iiiiicstclrr i|ii,int à rim|)cratif qui entre dans
fcs coiniKisi'S. en ajoutant toiilcruis ((ik; la iaii^,'iio aciiieilc n'a ganli' anrnn sen-
limenl de ce moiic et <iu'('lle considère le vei'be comme l'danl à lindicalif pr('-
sent.
2. On trouve CP|indanl an moyti ùiio f/a/dcrobr, bitisnuai». roiii)cgor(/e, pape-
lard, porlecfiape <lc.
TABLEAU DE L'ANCIEN FRANÇAIS 481
avrét, cri, dédain, dégoût, délai, départ, mépris:, pardon, aide,
cache, cesse, dépêche, dispute, dépouille, enclave, excuse, montre,
quête, traîne.
Certains de ces mots comme espoir, relief, qui ne s'expliquent
que par des formes verbales de l'ancien français, montrent assez
que la série est depuis longtemps ouverte. C'est là une des
richesses phoniques principales du français, et il est déplorable
qu'on abandonne consulte pour consultation, conserve pour con-
servation, et ainsi de suite, car les suffixes étant toujours en
nombre très limité, l'abondance de mots formés à l'aide de
semblables éléments, amène la répétition continue des mêmes
consonances finales, tandis que les mots dont je parle, outre
qu'ils sont brefs et légers, se terminent par des combinaisons
de sons aussi variées que les radicaux, c'est-à-dire en nombre
presque indéfini, et la langue, celle de la poésie surtout, tirait
de là une grande partie de sa sonorité, et le charme imprévu
de beaucoup de rimes.
En outre, il existe en français depuis les origines un instru-
ment que le latin ne possédait pas : l'article, qui, entre autres
avantages, possède celui-ci, très appréciable, que tout mot, ou
pour mieux dire tout son quelconque, peut être substantifié par
lui. Aussi n'est-ce plus seulement, à l'époque romane, des par-
ticipes passés, des adjectifs, des participes présents qui peuvent
devenir substantifs. On en fait avec des noms d'inventeurs, des
noms de lieux d'où viennent des objets, des infinitifs, et cela
avec la plus grande facilité. On en fait même avec des phrases
tout entières, telles que : un faimidroit (droit de justice), un
mabnesert (mauvais domestique).
Il y aurait bien quelques différences importantes à signaler.
Ainsi l'ancien français emploie peu, comme nous le faisons
aujourd'hui, l'adjectif au singulier avec l'article, soit pour dési-
gner une chose abstraite, le beau, rutile, soit pour désigner un
genre, une espèce : le chrétien, le Français. Un vers comme celui
de Boileau,
Le Français, né malin, créa le vaudeville,
serait peu ordinaire en vieux français. En revanche on pouvait
autrefois, sans restriction d'aucune sorte, user de l'infinitif
Histoire de la lvn-gue. II. 31
482 LA LANGUE FRANÇAISE
suhstantivé, faciilt»'' (jui depuis, malgiv les besoins et les efforts
(le la langue scientifique contemporaine, s'est singulièrement
restreinte.
Mais ces divergences s'effacent, quand on considère l'ensemble
du mouvement de la dérivation impropre. 11 est visible qu'ici
la langue, dès ses débuts, et grâce en partie cà la conquête qu'elle
a faite de l'article, s'aventure bien au delà des limites où s'était
tenu le latin, et que par là elle acquiert cette richesse en sub-
stantifs (|ui désespère tous ceux (pii traduisent du français en
latin, et qui est une des originalités de notre stylistique.
2" Dérivation propre. A. Préfixes. — Un certain nombre de
préfixes latins avaient péri dans le passage du latin au français :
circum, cis, extra, iu privatif, iiifra, intra, intro, oh, pxuc, per,
prœ, praeler, quasi; toutefois nombre d'autres, et non des moins
féconds, subsistaient : ad {a), anle [ains), bene {bien), bis {bi), cnm
[con], contra (contre), de [de), dis (des), inter {entre), maie {mal),
pust (puis), per (par), pro [por), traus (très), ultra {outre), etc.
De plus certains de ceux qui étaient perdus étaient rem-
placés : post par après, rétro (peu usité sous la forme rière) par
arrière; in privatif par mes, minus, et non; sub par soz (de
subtus); extra i)ar fors {foris), ainsi de suite. Le matériel res-
tait donc très riche. Depuis il n'a guère fait que s'appauvrir.
Le vieux français possédait en effet : ains {ainsné, aîné, né
avant); bes, particule à sens multiples venue de bis, qui veut
souvent dire mal : bestourné, bescochier (mal tirer), qu'on trouve
aussi sous la forme be dans berouette, brouette (véhicule à deux
roues) et sous les formes bar, ba dans barioler, barbouiller ; cali,
cal, d'origine tout à fait inconnue, qui ont servi à former des
mots péjoratifs, comme colimaçon, califourchon ; fors (lat. foris)
qui voulait dire dehors, comme dans fors bour// (aujourd'liui
faubourg) fortraire, tirer dehors, mais qui marquait aussi erreur
de direction, ou excès, dans forsené (aujourd'luii forcené) hors
de sens, formener, retirer, égarer, fatiguer.
Par, qu'on trouve dans paramer (aimer tout à fait) ; por, qui
paraît dans porfendre, porpenser, et (jui se confondait souvent
avec le précédent; soz {sous = subtus), qui entre dans sozprendre
(surprendre), sozentrer (entrer subre{»ticement) très, qui mar-
quait si heureusement l'accomplissement total d'une action dans
TABLEAU DE L'ANCIEN FRANÇAIS 483
trestorner, trespercier, quelques autres particules encore, ont dis-
paru et n'ont pas toujours été remplacées. Il faudrait ajouter
que la fécondité de certaines autres a été jadis plus grande
qu'aujourd'hui, ainsi celle de a et de es (é).
B. Suffixes. — Les suffixes latins qui n'avaient pas l'accent to-
nique ne pouvaient passer en français; idum de rigidum, ea de
platea, nia de maculd, quand l(\s mots qui les portaient devenaient
roid, place, maille, sans rien laisser subsister d'apparent du suffixe,
étaient condamnés à disparaître par leur inconsistance phonéti-
que. En outre tous les suffixes qui l'eussent pu ne se sont pas con-
servés; ainsi icus {formicus), ibilis (remplacé partout par abilis).
Néanmoins la richesse de l'ancien français demeurait
extrême; il a, si on additionne ses suffixes verbaux, adjecti-
vaux et nominaux, plus de cinquante suffixes', en général très
vivants, quelques-uns dotés de plusieurs valeurs différentes,
susceptibles par conséquent de fournir à une création indéfinie.
Le français moderne, en changeant le sens ou l'emploi de
quelques-uns, a conservé la plus grande partie de ces suffixes ^.
Il en a laissé périr aussi, parmi lesquels; ail (épouvantait,
vantail), qui avait donné en vieux français erbail, cordail; eil, de
soleil; il de eschantil, aissil (petit ais); aade de viande, lavande;
ain de premerain, certain; air/ne, agne de chevelaigne, Alemagne;
aison de curaison, venaison, qui cède de plus en plus à aiion; ison
de ombrison, garnison; iz de empereriz; oil, de veroil (verrou);
er de bacheler, jogler (fondu avec ier); if de eventif, hastif (repris
par la formation savante). Et il importerait d'ajouter, s'il con-
venait de donner ici une idée complète de cette histoire, que
1. DeuK sont d'origine germanique : art el ai/d. Ils ont tous deux commencé à
s'introduire par des noms propres, tels que Renard, Eginhard, Regnaml, Gri-
maud. Ils ont passé ensuite aux noms communs : papelard, pataud, maraud. Uu
autre, issa, représente le grec laaa; il est en français esse : conlesse, maistresse.
2. Citons ahle (abilem) : v. fr. cousuchable, fr. mod. vendable; ain (anum) : v. fr.
barberain; fr. mod. certain; ance (antiam) : v. fr. aiinance, fr. mod. espérance; é
(atum) V. fr. harné, fr. mod. poiré; ier (arium) v. fr. lourdier, fr. mod. colombier; ise
(itiam) V. fr. avenantise, îr. mod. fainéantise ; esse(itiam), v. fr. parfondesse, fr. mod.
e'troitesse; ement (mentum), v. fr. aidement, fr. mod. vêtement: oir, eoir (orium,
atorium), v. fr. arrivoir, fr. mod. dortoir; eor, eeiir, eur (atorem), v. fr. fableeur,
fr. mod. enchanteur ; os, eus, euse (osum, osam), v. fr. coroços, fr. mod. vertueicx;
astre (asterum), xJr.clergeastre, îr. mod. noirâtre; et, eau(e\him), v. fr. quarel, fr.
mod. pourceau; et {' 'My\m),\'. fr. cercelet, fr. mod. grandelet; in (inum), v. fr.
louvin, fr. mod. enfantin; on (onem), v. fr. chaeignon, fr. mod. aiglon; u (utum),
V. fr. erbu, fr. mod. ventru; er (are), ier (are), v. fr. assembler, fr. mod. activer;
ir (ire), v. fr. clesabelir, fr. mod. blondir; ment (mente), v. fr. royaument, fr. mod.
constitutionnellement.
484 LA LANGUE FRANÇAISE
irautres chang-ements ont eu lieu. D'une part, à de vieilles
formes tendent à se substituer aujourd'hui ou ont déjà réussi à
se substituer des formes nouvelles. D'autres fois, c'est le sens
qui s'est modifié : ailic, au lieu de désigner comme jadis un
ensemble de choses, la coraiUe, ce qui est autour du cœur, a
pris une nuance nettement péjorative, visiiile dans des mots
comme 'prétrniUe, radicaille; ar/ea. suivi à peu près la même voie.
iVilleurs enfin c'est l'emploi qui a chan,iré. Ce même suffixe
atje qui formait des adjectifs dans la vieille langue, comme
ramarje ■= de la ramée; omhrafje = obscur, ombrar/é; evar/e =
d'eau, pluvieux, est passé aux substantifs; is est dans le môme
cas, et la série des jolis adjectifs : blondis, faitis, traitis, coulis,
est close. Enfin il y aurait lieu surtout de tenir compte d'un der-
nier fait, celui-là essentiel : c'est qu'un suffixe, comme un mot,
est à diverses époques, à des degrés très divers de faveur ; il
est ou non de mode et d'usage.
Il y a plus : suivant les temps, des séries entières de suffixes
se développent ou se restreignent. Ainsi des diminutifs ; le
moyen âge les aimait, et en usait beaucoup plus fréquemment
que nous. Certains vers de la chantefable d'Ancassin et Nico-
letfe sonnent presque comme du Remy Belleau '.
Mais, quelque importantes que seraient ces considérations,
ici comme ailleurs, ce qui difîérencie profondément la vieille
lani.'ue de celle qui va lui succéder, c'est l'absence d'une forma-
tion savante systématique. Il est vrai que la résurrection de cer-
tains suffixes morts avait commencé au xm" siècle. Ainsi acle
venu de acuhnn (ijui avait déjà fourni aille), commençait à
donner des mots comme signacle , habitacle. Néanmoins ces
exemples restent peu nombreux, et on ne citerait pas un suffixe
ou un préfixe qui à ces époques lointaines ait été repris au latin
1. Bel coiiipai^rnel, Beaux compagnons
Dix ail Aucasinel, Que Dieu aide Aucassinel,
Voire a foi! le jjel vallet, Vrai par ma foi! le beau garçon,
Et le mescine au cors net, Kl la Jeune llUc au joli corps.
Qui avoit le poil blonde/. Qui avoil le poil hlondrt,
(Mer le vis et l'œul vairel. Le visage clair et VœW vnirrl,
Ki nos (iona. (leneres Qui nous donna dencrelu (petits deniers).
Dont acatrons f/aitleles, Dont nousaclièleronsr/d/cZc/Afpelils gâteaux)
Gaines et cuuteles, daines cl coiilclcls,
Flaiisleles et cornes FlulcUes et cornets (petits cors).
Machùeles et pipes, Mitssuclfrs et pipcts (petits pipeaux).
TABLEAU DE L'ANCIEN FRANÇAIS 485
et se soit assez répandu pour passer dans la langue populaire,
comme le font aujourd'hui icule, ible, extra ou archi. Et c'est
là, on ne saurait trop y insister, un contraste absolu avec ce qui
se passe de nos jours.
Étendue et richesse de l'ancien lexique. — Quelques-
uns attendront peut-être ici, en manière de conclusion, des sta-
tistiques précises donnant sous la forme rapide de quelques chif-
fres une idée exacte de l'écart qui existe entre le français ancien
et moderne. Cette statistique n'est pas faite, et je doute fort que
personne l'entreprenne, car les bases manquent.
Les mots de l'ancien français qui n'existent plus, et qui ne se
sont pas conservés avec leur sens ancien, ont, il est vrai, été
recueillis par M. Godefroy dans son Dictionnaire de Fancienne
lanr/tie. En y joignant d'autre part les mots dont Littré ou le
Dictionnaire ffénéral de Darmesteter, Hatzfeld et Thomas ont
trouvé des exemples pour le moyen âge, on aurait, semble-t-il,
les données nécessaires pour compter d'une part ce qui a péri
depuis le xv*' siècle, de l'autre ce qui a été introduit dans la langue.
En fait, quoique le recueil de M. Godefroy ait été fait avec un
zèle et une patience qui le placent parmi les grands travaux de
l'érudition française, des comparaisons ne sauraient être insti-
tuées sur les indications qu'il fournit. D'abord il faudrait pou-
voir démêler avec assurance dans tout cela la part des différents
dialectes, qui tous ont fourni leur contingent de mots à la vaste
enquête de cet érudit, et pouvoir y trier ce qui est français et
ce qui ne l'est point. Et c'est là non seulement un travail rebu-
tant, mais jusqu'ici impossible, puisqu'un mot ne saurait être
considéré comme étranger au français , sous prétexte que
M. Godefroy ne l'a rencontré que dans des textes dialectaux.
Quelque immenses qu'aient été ses dépouillements, ils n'auto-
risent pas une pareille conclusion. Les mêmes distinctions
seraient à faire par époques. On ne peut opposer au français
contemporain le vocabulaire du xi" au xiv" siècle pris en bloc,
alors qu'en réalité tous les mots n'en ont pas coexisté. Donc
des dénombrements, même généraux, faits dans ces condi-
tions, ne pourraient conduire qu'à des conclusions fausses '.
1. Je citerai à titre de curiosité un travail partiol que J'ai fait des mots enre-
gistrés depuis fa jusqu'à faitière, en comptant d'après Godefroy, Littré et le
486 LA LANGUE FRANÇAISE
A défaut de statistique lexicologique, aucun (ravail fait sur
des textes pris au hasard, ne peut donner de résultats sérieux.
Qu'on prenne un passage d'auteur moderne, et qu'on y relève
les mots étrangers à l'ancien français, la projiortion variera
d'une page à l'autre '.
Qu'on fasse l'expérience inverse, qu'on cherche dans un pas-
sage de vieux français les mots qui ont disparu, les chiffres
auxquels on aboutit sont également contradictoires ^
Dans ces conditions, je me suis décidé à faire, toujours d'après
la même méthode, le dénombrement lexicologique de la Chanson
de Roland. Dans les 4802 vers du ms. d'Oxford, j'ai compté, en
me fondant sur le lexique de M. Léon Gautier, mais en prenant
Dictionnaire général, sans tenir aucun compte des mots signalés comme ayant
existé entre le xia'* siècle et le xvu"; j'ai trouvé que le français moderne avait
91 mots inconnus à l'ancien français ou jusqu'ici non signalés; le vieux fran-
çais d'autre part en a Sii qui n'existent plus. 34 sont communs, sur un total de
210 mots. 50 des mots spéciaux au français moderne sont savants.
1. La fable de La Fontaine, le Chat et le Renard (xi, 14) m'a donné, en ne
comptant que pour un les mots qui sont répétés, même sous deux formes diffé-
rentes, par exemple j'ai et avoir, il et lui, elle, un total de 133 mots distincts.
Sur ce nombre 113 appartenaient déjà à l'ancien français, 20 seulement n'ont
pas été rencontrés avant le xiV siècle. Proportion : environ 15 0/0 (encore faut-il
tenir compte que terrier et )'nse doivent se rencontrer plus tôt que Littré ne
les signale).
Un fragment de Rousseau {Nouv. Ilélotse, 1, xxni, depuis je r/ravissais lente-
ment — à sous divers aspects) renferme à peu i)rès près le même nombre de
mots distincts, 134; mots étrangers à l'ancien français, 21. Proportion 15,6 0/0.
On croirait la proportion constante. Simple rencontre. En changeant de textes,
on change presque sûrement les nombres. Je prends dans le Dictionnaire des
sciences médicales de Dechambre, Duval et LereboiUlet (Paris, Masson, 1885)
l'article convulsion. Sur les 71 premiers mots, j'ai 31 mots nouveaux, soit 43,66 0/0,
près de trois fois i)lus, même en prenant soin de choisir un des passages écrits
dans le français le moins barbare.
Mais sans chercher mon exemple dans un livre technique, je reviens à Rous-
seau, presque au même endroit où je l'avais laissé, et je reprends la jthrase qui
commence : c'est une impression ;/énérale. En allant jusiju'à : et de la morale,
je relève 128 mois, dont 31 nouveaux, soit cette fois 24,2 0/0 au lieu de 15. Pour
faire pencher ainsi la balance, il a suffi qu'au lieu de décrire simplement la
montagne, Rousseau ajoutât (]uelques observations sur les imjiressions (ju'elle
produisait en lui.
2. Les dix premières pages de Villohardouin de l'édition de Wailly fournissent,
en comptant d'après la méthode de tout à l'heure, i2" mots, (il n'existent plus,
soit 14,5 0/0.
Un fragment de /?e/ir/?v/ pris dans la Chreslomalie de Constans, p. 195, v. 1 à 3<S,
donne sur 100 mots 12 morts, soit 12 0/0.
On serait tenté ici encore de croire que la proportion est sensiblement la
même. Mais un morceau d'Aucassin et Nicolette, dans le même recueil, p. lt>9,
lignes 185 à 232, donne sur 100 mots 5 disparus seulement.
Le début de Joinville sur les 100 premiers mots divers, 4 disparus. 100 autres
pris à la suite ne m'en donnent non plus ((ue 5.
J'ai multiplié ces recherches; elles m'ont montré chaque fois, par des résultats
déconcertanis, ((u'on ne [louvait rien fonder sur ces dépouillements partiels.
TABLEAU DE L'ANCIEN FRANÇAIS 487
toujours soin de réduire à l'unitt'' les formes multiples d'un
même mot, un peu moins de 1800 mois, exactement 1775, sauf
erreur commise dans ce travail fastidieux. De ce nombre 408
ont disparu sans laisser aucune trace ', soit 22,98 0/0.
Au reste ces chiffres n'indiquent pas exactement l'ik'art entre
le vocabulaire du lioland et le nôtre, et les conclusions qu'on
en tirerait seraient bien au-dessous de la vérité. J'ai déjà fait
observer plus haut quelle illusion on aurait, en croyant qu'il
suftil qu'un mot se soit maintenu dans le dictionnaire, pour qu'il
n'y ait rien de changé à son propos dans le lexique.
Du xi^ et du xni" siècle même à nos jours, les mots ont subi
un travail intérieur qui en a ou restreint ou étendu le sens, qui
les a anoblis ou dégradés, bref qui les a changés, quelquefois si
complètement qu'ils en arrivent à dire le contraire de ce qu'ils
disaient antérieurement ^ Par une conséquence de ce travail ou
pour d'autres raisons, ils ont aussi varié, comme je l'ai dit, dans
leurs emplois; ils sont entrés dans un nombre plus ou moins
grand de combinaisons, et ont tenu, par suite, dans le langage une
place tantôt jdus importante, tantôt plus efTacée.
Si maintenant nous voulons l'apprécier dans sa valeur, il est
certain qu'à quelque point de vue qu'on se place, le vocabulaire
de l'ancien français mérite qu'on le place très haut. Homogène
comme il ne l'a jamais été depuis, et comme il ne le sera plus
jamais, il avait fondu la grande majorité de ses éléments dans
un harmonieux ensemble, oii presque rien d'étranger ne venait
faire disparate. Sa richesse était extrême. L'énorme recueil de
M. Godefroy, dont j'ai déjà parlé plus haut, en fait foi ^ Le
•1. Cela ne veut pas dire qu'ils ne soient pas restés, en composition par exemple.
2. Braconnier a signifié chasseur, pitiueur, avant de désigner celui qui chasse
par fraude; è?Y/4>e s'est dit pour crier, même en parlant de l'homme; paier, c'est
pi-imilixcmcnl apaiser (pacare); poison s'applique dans l'origine à toute espèce de
boisson, viande à toute espèce des comestibles; /7«/e<as, nom d'une tour de Cons-
tantinople, s'emploie des châteaux et non des taudis dans les combles; quadrant,
comme son élymologie l'indique, désigna d'abord des surfaces carrées; gufires,
avant d'être influencé par la négation, a eu le sens de beaucoup. Les losanges
ont été ])robablement les louanges ou devises inscrites dans l'écusson, ?r/jflï>er
équivalait à rentrer chez soi; denrée représentait ce qu'on peut acheter pour un
denier, etc.
3. Tout en tenant compte de la place énorme que tiennent des exemples sou-
vent nombreux, chaque fois mis à la ligne, des renvois et de quelques doubles
emplois, on se représente quelle était la masse des mots de la vieille langue en
présence de ces 8 vol. in-i", qui ne contiennent cependant ([ue les mots étran-
gers au français moderne, ou qui ont pris depuis le xv° siècle un autre sens.
488 LA LANGUE FRANÇAISE
développement qu'avaient pris, surtout par la dérivation, les
mots primitifs, est quelquefois extraordinaire. Déjà les familles
issues de vocables à sens aussi précis que roi, roue, feindre, sont
étendues. Mais celle du verbe faire, par exemple, est immense \
xVussi les synonymes, si rares aujourd'biii, abondent-ils en
vieux français, tantôt formés d'un même radical, tantôt de plu-
sieurs. Ilailler un sot se disait certainement de cent façons \ Et
toutes les idées un peu familières aux gens du moyen âge se
peuvent varier ainsi avec la plus grande aisance ''.
1. En voici une à titre de spécimen, celle de l'adjectif clair; elle est relali-
venienl restreinte (les mois en italiques sont restés en français moderne) :
Avec divers suffixes :
clairin (instrument de musique); clairon; claré; olarccc (clarté); clarel (clairière); clarerc
(vin clairet); claret, l'r. niod. clah-et; clarie (synonyme de claré); clarier (marchand
de claré); clarine, d'où le mod. clarinette; clariouer fjoueur de clairon); clariouer (jouer
du clairon); claroier (briller); claronecl, claronciere, diniin. de clairon; clarté; clerc; clcre-
nient. clcrevaux (claire voie); clerir (devenir clair). (Le fr. moderne possède : clairce, claii-ccf,
clairçaije, clairer, clairette, clairier, clairière, clairnre, clarinette, clarinettiste, clarissinie,
dont la plupart sont peu usités.)
Avec le préfixe a :
aclaircir, aclarir (devenir clair), aclaroicr (rendre clair), aclairement (éclaircissement).
Avec le préfixe de :
declairemcnt (explication); declairiement (clairement); declairier (fr. mod. déclarer; de-
clarance (explication); declarcicr, declarcir, declarcissement, dcclarissenicnt. (Le fr. mod.
possède : déclarable, déclarateur. di'clartitif, décluration, dérlaratoire.)
Avec le préfixe en :
enclarcier, cnclarcir, enclarir,
Avec le préfixe es :
esclair. esclaire (t"r. mod. éclaire), esclairement, esclaireur, csclairiccment, esclaircir. esclai-
riment (point du jour); csclairir (Caire jour) csclairison (pointe du jour); esclarcie, esclarcier,
escla7-cir (l'r. mod. éclairciri; csclarcissetnent osclardir, csclar<lissenicnt, esclargier (déclarer);
esclargissoment esclarisscment csclaroier (éclaircir, mettre au jour). (Le fr. mod. possède
éclairage, éclairant, éclaircie, éclairci-isage, éclairci-ssant, éclaircissement, éclaircisscttr.)
Avec le préfixe re :
resclaire (éclat) ; rcsclaircr resclarcir (fr. mod. réclaircir) ; rcsclarcissant (qui éclaire de
nouveau), rcsclarir (rendre brillant).
Composés :
clen-eant, (fr. mod. clairvoi/ant); cler.temé, fr. mod. clairsemé. (Le fr. mod. possède : claire-
voie, clair ohscur. clairvoyance, claricorde., clarification. La dérivation savante lui a en outre
donné extraclair et inéclairci.)
2. Du seul primitif soi on avait tiré : solelet, so/erel, solel, satinas, sotouarl,
qui tous ont le même sens.
3. Pour dire .l'amiiser, é:re en fêle, se dierrlir cl se i/ai/dir n'existent pas;
s'amuser lui-même en est encore à son sens primitif : consommer, perdre son
levips. En revanche on a le choix entre s'alcf/rer, hoiirder, se deliler, s'entre-
dailler, s'envoiser, .<i'esbald'ir, se reshaldir, s'eshanoier, s'esballre, fesliver, fesloier,
foloier, galer, (/or/ailler, t/ogueler, hailier [s'eshailier, se reshailier), joieler, se
joïr [se conjoir, s'enireconjoïr, furjoir, se resjd'ir, sourjoir, Ircsjoïr), leecicr {s'es-
leecier), régaler, révéler, ril.er, se rif/oler, sou'arier.
En certains cas l'abondance vient de la coexistence de radicaux germaniques
et latins. Ainsi eschec et bulin sont li's synonymes allemands de proie, venu du
latin jiraeda.
I
TABLEAU DE L'ANCIEN FRANÇAIS 489
Les idées abstraites elles-mêmes, n'étaient pas, autant qu'on
l'a dit, dépourvues d'expi'ession : consence (complicité), cuisdiiçon
(inquiétude), conjure (supplication), humhlece (humilité), ou-
hliance (outrecuidance) , o'iance (audience) , roidesse (rigidité) ,
étaient de Ijeaux mots, très clairs et très significatifs, et il en
existait un grand nombre d'analogues. Cependant il est juste de
reconnaître que la plupart des abstractions furent de bonne
heure rendues par des mots savants, et que, malgré la présence
de ceux-ci, le vieux français resta inférieur sur ce point au lan-
gage contemporain. Délaissé des hommes d'étude et de science,
il ne pouvait acquérir les ressources d'un idiome dans lequel
l'esprit humain a dû exprimer tant de choses et d'idées nouvelles.
En revanche, il a existé autrefois une foule de jolis mots que
nous ne pouvons plus rendre que par des périphrases : abêtir
(sembler beau), sacorer (être dans le chagrin), ai thy ornai (qui
précède le lever du jour), aumosner (faire l'aumône), «/rc'iw (faire
cesser par une trêve), avenance, béer (faire bouche bée), besloi
(déni de justice), champoier (aller à travers champs), chrestiener
(rendre chrestien), cointier (faire la connaissance de), colo'ier
(faire des efîets de cou), cuiriée (objet de cuir), desroser, dépouiller
de ses roses), destalenter (ôter l'envie), destrecier (mettre en
détresse), desvoidoir (cesser de vouloir), embramer (désirer
ardemment), einparaçjier [sa fi/le], (marier sa fille avec un égal),
empiegier (prendre au piège), encoan (cette année), enlatiner
(instruire en latin), enlignayer (prouver sa descendance), emm-
bler (couvrir de nuages), entreroser (mêler de roses), escarboner
(jaillir, briller comme le feu du charbon), escheoiter (recueillir
ce qui échoit, succéder en ligne collatérale), estevoir (être néces-
saire), forsener (être hors du sens), goloser (désirer ardemment),
langourir (être faible, languissant), malignier (faire le mal,
tromper), mespenser (penser mal), sombroïer (se reposer à
l'ombre), orfanté (état d'orphelin), ostagier (donner en otage,
en caution), palmoïer (agiter, lever avec les mains), pardose
(dernier mot, résultat final), périUer (mettre en détresse), pran-
gière (heure du dîner), recroire (être harassé, fourbu), rivoier
(marcher sur les rives), soviner (coucher sur le dos), sourdoloir
(s'abandonner avec excès à sa douleur), somparler {èire bavard),
soursemaine (jour de la semaine), sousloitier (abriter sous
490 LA LANGUE FRANÇAISE
son toit), fonceur (chercheur (!(» querelles), tressiœr (être trans-
percé de sueur), ventelcr (flotter au vent), vermeiller (devenir,
être rouge), vertiller {îinrc tourner de côté et d'autre). Et il est
à peine besoin de faire remarquer combien beaucoup de ces
mots sont expressifs et imagés.
Si quelque chose a manqué à la vieille lani^ue, ce n'est donc
pas les ressources matérielles, elle en avait de toutes prêtes, et
par derrière celles-là une prodigieuse réserve ; il lui a manqué les
artistes qui les eussent mises en œuvre. Dans ce lexique, quel-
que chose fait défaut, mais ce n'est ni le pittoresque, qui y
abonde, ni la force, ni la variété, c'est bien plutôt l'ordre, car
cette qualité-là n'est point de celles qu'une langue inorganisée,
produit spontané d'une nation, peut acquérir d'elle-même; elle
ne peut naître qu'à certaines époques où les théoriciens l'impo-
sent, ou mieux encore où des écrivains l'établissent par la seule
autorité de leurs œuvres.
Formes grammaticales. Changements qui les attei-
gnent du IX' au XIII'' siècle. — Il s'en faut bien qu'ici,
comme en phonétique, presque tous les grands mouAcments
qui devaient transformer la langue se soient accomplis dans la
période de transition qui précède cette histoire. Assurément au
X'' et même au ix° siècle, un grand nombre d'entre eux sont déjà
terminés. La réduction des nombreuses déclinaisons latines à
des ty})es uniformes est faite ; Ve muet est devenu la caractéris-
tique ordinaire du féminin; l'article est sorti du démonstratif;
les pronoms composés par agglutination de plusieurs éléments,
tels que ce, cil, cet, innne, sont constitués; la conjugaison a laissé
tomber les formes simples du })assif ; à celles de certains temps
de l'actif elle a substitué des passés, composés d'un participe et
d'un auxiliaire, et un futur fait de la combinaison de l'intinitif
avec le présent du verbe fivoir; le nouveau temps, issu d'une
com])inaison analogue avec l'imparfait du même auxiliaire, qui
sera comme temps le futur dans le passé, comme mode le con-
ditionnel, existe déjà, et a même soudé ses éléments; les con-
jugaisons destinées à rester seub's prochictives, celles eu rr et
l'inchoative en ir, ont lri()m|)hé (k^s autres, et, sans les avoir
exclues d<' la langue, résulf;it non encore atteint aujourd'hui,
servent déjà exclusivement de types aux verbes qui se créent ;
TABLEAU DE L'ANCIEN FRANÇAIS 491
l'envahissement du participe présent de toutes les conjugaisons
par la forme en ant de la conjugaison en er est complet; le nou-
veau procédé de dérivation des adverbes à l'aide du mot mente,
devenu un suffixe véritable, est d'application courante, bref,
qu'on considère ce qui est mort du latin, ou ce qui est né du
français, l'action des deux grands facteurs psychiques, qui, en
même temps que la dégradation phonétique ont travaillé à la
décomposition du latin et à la constitution du français, je veux
dire l'analogie et l'esprit d'analyse, est assez accusée, pour que
de grands résultats soient acquis, et qu'il n'y ait plus de doute
sur la direction prise par la langue, ni de possibilité qu'elle s'en
écarte.
Mais du ix' au xni'' siècle de gros changements interviennent
encore, que je ne puis passer en revue en détail; ils portent
tous à peu près les mômes caractères que les précédents et pro-
viennent de l'action des mêmes forces linguistiques; le nombre
des formes purement latines, j'entends par là bien entendu, des
formes régulièrement modifiées par la prononciation, va tou-
jours diminuant. Ainsi les nombres ordinaux étaient restés jus-
qu'à dix ceux du latin : autre, tiers, quart, quint, sisme, sedme,
oidme, nœfme, disme. Au xii" siècle naissent les formes en ieme,
et sisme, sedme, oidme, noefme sont éliminés. Quelques traces
des démonstratifs simples latins subsistaient. On retrouvait hoc
dans o de jior o, dans uoc, uec de j^or uec ; les Serments et Y Alexis
ont encore ist ou mieux est de istum, ces débris avec quelques
autres disparaissent.
Dans la conjugaison surtout les bouleversements continuent.
Un temps simple s'éteint à son tour, c'est le plus que parfait,
qu'on trouve dans les anciens monuments tels que la Cantilène
d'Eulalie et le Saint-Léfjer : avret (habuerat), voidref (voluerat),
flsdret (fecerat), laiséret (laxarat) n'ont déjà plus aucun analogue
dans le Roland. Les désinences ons, ez, prennent une extension
croissante ^ A peine eis (= etis) qui eût donné oiz, apparaît-il
dans le français proprement dit; presque tout de suite il est
chassé par ez des subjonctifs d'abord (chanteiz), ensuite des indi-
1. On peut dire que ons n'est régulier nulle pari. Ni amus, ni cmus, ni bnus,
ne donnent ons, qu'on croit venu de umus (sumus). Amamus devrait être amainz,
movemus = mouveinz; venhnus = venz, etc., etc.
492 LA LANGUE FRANÇAISE
catifs présents (sedeiz). 0ns de son côté se substitue à la dési-
nence régulière des subjonctifs du type chant iens (cautemns),
qucltjue lemps en usage.
Les parfaits latins tels que reddidi, perdidi, avaient dans le
français primitif un paradigme spécial, dont les formes sont
rendi, rendies, rendiet, rendierent; elles remontaient aux formes
de dedi, conservées dans ses composés comme reddidi, vendidi,
qui s'étaient étendues à une vingtaine d'autres verbes *. Au
début du xui" siècle ces parfaits sont fondus avec les parfaits
(lu type de parti, partis.
Mêmes simplifications analogiques dans d'autres types de
j)arfaits : dans vidisti, le d était caduc : de là une forme vêts,
et pour la même raison veimes, veistes au pluriel; au contraire
suivant les lois phonétiques le s de misisli subsiste. D'où le
vieux français mesis, mesimes, mesistes. Dès le commencement
du xui'' siècle, l'assimilation, (jui avait commencé par le verbe
faire, est presque complète : Je pris, tu presis, il prist, nous
presimes, vous pi^esistes, ils prislrejit e&t abandonné pour tu prcis,
)ious preimes, vous preistes, ils prirent. Et ainsi pour les autres
verbes analogues : je di, tu desis; jusqu'au jour où une nou-
velle influence analogique plus forte encore s'exerçant, ce nou-
veau type disparaîtra à son tour, pour se fondre, comme le
précédent, dans les parfaits du type de je parti, tu partis, dont
toutes les j)ersonnes sont uniformément accentuées sur la flexion
et le radical immobile.
Et il serait facile d'accumuler ici des exemples analogues qui
montreraient l'abandon progressif, du ix'' au xiv" siècle, des
formes régulières que le jeu normal des lois phonétiques avait
données au français primitif, et que l'analogie éteignit avant que
le français eut achevé seulement la première période de sa vie.
Néanmoins, même au seuil du xiv" siècle, les formes du vieux
français sont encore à une distance immense des nôtres, à plus
forte raison en (lifîèrent-elles, si on les considère dans l'extrême
complexité qu'elles ont eue dans les trois siècles précé-
dents.
I. flonjiiguez de celle façon descendre, fendre, fondre, pendre, pondre, el leurs
composés rendre, venr/re, Ixillre el ses composés, rompre, vivre, soldre, el même
quelques verbes en ir : resplendir, rerertir, porsevir.
TABLEAU DE L ANCIEN FRANÇAIS 493
Les formes du vieux français comparées à celles
du français moderne. — 1" On y rencontre tout (Fabord des
formes dont nous n'avons plus aucun souvenir, ainsi les pos-
sessifs féminins moie, toe ou toie, soe ou soie, issus directe-
ment des possessifs latins frappés de l'acrent, remplacées depuis
par des développements analogiques du masculin tonique viieii.
Leur {illorum), était, par son origine un mot invariable; aujour-
d'hui assimilé aux autres adjectifs, il a passé dans la catégorie
des mots variables et a pris le signe de la flexion ; il ne l'avait
pas dans la vieille langue.
Les verbes de la première conjugaison avaient deux infinitifs
difYérents, l'un en er que nous avons encore, l'autre en /er qui se
rencontrait dans ceux d'entre eux où une palatale avait agi sur
Va tonique '. Et ce même ié se retrouvait au participe passé, à
la deuxième personne du présent de l'indicatif et du subjonctif,
à la troisième du parfait indicatif : maur/ier, voies mangiez, que
voKS mangiez, mangièrent; tandis qu'au contraire chauler faisait
vous chanlez, que vous chantez, diantèrent. Cette distinction,
intacte encore au xni'' siècle, s'est efTacée sans laisser de trace *.
Les subjonctifs de cette même conjugaison en er et les indi-
catifs présents n'avaient pas l'e muet à la première personne, à
moins qu'il ne fût nécessaire à la prononciation d'un groupe de
consonnes antérieur. On disait /e /rew/y^e, mais ^e chant, que/e
■jort. Décela il nous reste la locution Dieu vous gard\ autant
dire rien. Le verbe être conservait un imparfait directement
venu de eram : {i)ere, {i)ere{t), (erions, eriez), {i)erent. Il ne
survit que dans les patois. Le futur venu de ero : ier, iers, iert,
est de même tout à fait mort.
Il est superflu de continuer cette énumération, et cependant
il faudrait encore parler de quelques cas un peu dilTérents, je
veux dire de ceux, où, tout en conservant des souvenirs ou des
débris des anciennes formes, nous avons cependant en réalité
abandonné tout aussi complètement l'usage de l'ancien français,
1. En règle, a libre tonique donne e : mare = mer, parem = pe>\ etc.; précédé,
ininiédi.itenienl ou non d'une palatale, p, r/, i, il donne ie : capum = chief, ber-
becarium = berffler. De même collocare = colc/iier, manducare =: 7)iaiif/ier,
cogitare =: cuidier, consUiare = conseilficr, inipejorare = empirier.
2. L'i du sul)jonctif actuel chantions, chantiez vient des verbes en ir = mou-
7'ions.
494 LA LANGUE FRANÇAISE
parce que les débris conservés s'emploient, sans qu'on se rende
compte de leur valeur.
Ainsi, nombre de poètes de notre siècle ont encore [)arfois écrit
je dot, je croi, quand la rime le demandait; néanmoins la plu-
})ait d'entre eux ont certainement ig"noré que Y s finale n'existait
originairement pas à la première personne de ces verbes, et que
c'est l'analogie seule qui a commencé à l'introduire au xn° siè-
cle. A l'époque grammaticale le cbangoment n'étant pas
entièrement accompli, Corneille, Racine et leurs successeurs
ont continué à employer la vieille forme; puis d'autres, forts de
leur exemple, les ont imités; c'était là une licence commode; il
arrive encore à ceux qui ne croient pas avec Tb. de Banville qu'il
n'y a pas de licence, de s'en servir : la raison grammaticale n'y
est pour rien ; ils font de l'ancien français sans le savoir.
De même, si nous prononçons encore fjrand tante, urand
messe, grand rue, le motif en est si peu compris que les grammai-
riens, à l'époque oij l'histoire de la langue n'avait pas été étu-
diée, ignorant pourquoi l'adjectif n'avait point (Ve, crurent à une
élision, qu'ils marquèrent par une apostrophe. D'oii l'ortho-
graphe académique grand' rue. heii quelques expressions où, sui-
vant la règle de l'ancien français, grand garde une forme unique
au féminin comme au masculin, ne sont plus «jue des témoins
d'une division depuis longtemps disparue : telle une borne
restant d'une ancienne limite entre deux terrains réunis et sur
tous les autres points confondus'. J'en dirai autant de l'expres-
sion fonts baptismaux, oii personne ne se rend compte que
foii/s est un ancien substantif féminin conservé dans des noms
proftrcs comme Lafont^ , Bonne font . Les adverbes même comme
élégamment savamment, qui s'opposent cependant nettement aux
adverbes formés du féminin tels que royalement, moralement,
ne suffisent pas à faire sentir que savant, élégant sont d'anciens
féminins. On est donc autorisé à dire qu'ici, bien (|ue des
formes de l'ancien français subsistent intactes, comme on en
1. Autrefois il y avait toute une classe d'adjectifs venus du latin, en alein ou
en anlem, enlem, etc., qui, n'en ayant pas d'« au féminin on latin, mais la même
forme qu'au masculin, n'avait pas dV en français et restaient, là aussi, inva-
riables en changeant de frenrc : on disait la faveur l'oijal, une bonté charmant.
La ciiancollerie, au xviii" siècle encufc. continuait d'écrire : Ict lettres royaux.
2. Cfiuudef'ont est si incompris (ju'on ortliot-'rapiiie le nom <Ie celte commune :
Ctiaux de Fonds !
TABLEAU DE L ANCIEN FRANÇAIS 495
use sans les comprendre, la vieille classification des adjectifs
en deux catégories est chose morte. Ces archaïsmes-lcà, on l'a
dit assez justement, ce sont les fossiles de la langue \
2" Même sur certains points, où le système ancien semble
mieux conservé, l'écart n'est pas moins grand, soit que les
séries de formes aient été réduites au point de mutiler le sys-
tème, soit que nous n'en ayons gardé qu'un sentiment vague et
confus. Je vais donner deux exemples de l'un et de l'autre cas,
frappants tous deux, et tous deux pris aux deux systèmes essen-
tiels de variation des mots : la déclinaison et la conjugaison.
Ce qui caractérise peut-être mieux que toute autre marque
la conjugaison française ancienne, au-dessus des faits partiels
auxquels nous avons fait allusion, ce sont les variations du
radical des verbes. Dans la conjugaison latine certaines formes
sont accentuées sur le radical : d/no, d'autres sur la flexion :
amdre. De là, suivant une règle à laquelle j'ai déjà fait plu-
sieurs fois allusion, deux destinées différentes pour les voyelles.
a tonique de âmo devient ai : faim ; a atone reste n : amer (Cf.
je daim = cldmo; clamer = cl amdre).
Ajoutons que la flexion exerçait aussi quelquefois une
influence, par exemple quand elle commençait, ce qui arrive
souvent, par e ou ^. Ainsi andiam donnait foije; valeo, valio =
Je vail, tandis qu'ailleurs le même radical tonique était respecti-
vement 0 (il ot), et al, au (il valt, vaut).
Un même verbe pouvait donc avoir deux et trois radicaux dif-
férents, qui alternaient jusque dans un même temps, par exemple
à l'indicatif présent. On conjuguait :
lef (de laver) claim (de clamerj agriege (de agregier) es])oii- (de espérer)
levés claimes agrieges espoirs
]eve(t) claime(t) agriege(t) espoirt
lavons clamons agrégeons espérons
lavez clamez agrégiez espérez
lèvent claiment agriegent espoirent
1. Bientôt, si le français était abandonné à lui-même, les quelques comparatifs,
synthétiques que nous gardons encore seraient à ce rang. Graignor (plus grand),
halçor (plus haut), forçor (plus fort), sordeis (pire) ont déjà péri. Maire, majeur,
sire, seigneur ne se sont maintenus que comme substantifs. Nous n'employons
plus comme comparatifs véritables que moindre, ynoiJis, pire, pis, meilleur,
mieux. Et plusieurs d'entre eux sont très menacés : pire et pis cèdent la place à
plus mauvais et plus mal; moindre ne s'entend plus guère : on dit plus petit.
496 LA LANGUE FRANÇAISE
pleiir(dcplorer) pri (de prier) asail (d'assaillir) voil.vueil (de voloir)
pleurs pries asals vuels, veiis
pleurl prie(l) nsaiit vuolt, vt'ut
ploroiis, ploiirons proyons asalons volons, voulons
plorez, idourcz proye/ asalcz volez, voulez
pleurent prient assaillent vuelent, veulent.
Et quand des verbes ont plus de deux syllabes aux personnes
où Faccent porte sur la flexion, l'écart des formes est plus g-rand
encore : on dit en ancien français : J'aiii, nous (lidons; je parole,
nous parlons; farraison, nous arrais)ioiis; Je desjiin, nous
disnons.
Si on songe que ces balancements de formes se produisaient
à l'indicatif, au subjonctif présent, à l'impératif, d'une personne
à l'autre, que l'accent jouait encore un rôle dans la formation
des futurs et des conditionnels, et dans les conjugaisons en
re, oir, ir, comme on a pu le remarquer plus haut, aux par-
faits simples, qu'en outre aucune conjugaison n'échappait à
son action, sauf l'inchoative en ir, on se rend compte de l'ex-
trême A'ariété que présentaient les verbes de la vieille lang-ue.
Aujourd'hui encore un petit nombre de verbes se conjug'uent à
l'ancienne manière. Boire, faire, recevoir, devoir, mouvoir, pou-
voir, venir, mourir, etc., ont encore deux radicaux au présent;
quelques-uns comme avoir, vouloir en ont môme trois. Mais tous
appartiennent aux conjugaisons mortes. Dans la conjugaison
en er, qui renferme l'immense majorité des verbes de la langue,
et qui prend avec celle en ir iuchoative, tous ceux qui se créent,
les derniers souvenirs réels du système ancien, les formes je
treuve, on treuve, se rencontrent pour la dernière fois chez
Molière et La Fontaine. Depuis eux il n'en reste rien '.
Il V a plus, le nombre des vieux verbes à radicaux variables
tend à se restreindre de plus en plus; soit que ces verbes meu-
rent, comme issir, ferir, ouïr, chaloir, soit (ju'ils deviennent
défectifs, comme assaillir, faillir, soit qu'enfin ils assimilent
l'un à l'autre leurs radicaux, comme ont fait cuire, cueillir,
paraître. L'analogie, si la langue évoluait librement, en attein-
drait bientôt d'autres, à en juger par les formes qu'on entend
dans la bouche des enfants et des illettrés : et boivons rempla-
1. 11 faut cependant ajouter que des alternances connue je IH'e, 7ion$ levotts,
rappellent quelijue chose de l'ancien usage.
TABLEAU DE L'ANCIEN FRANÇAIS 497
cerait bien vite buvons, comme faisons est en train de remplacer
fesons '. Le nom seul dont les verbes, fidèles aux anciennes
formes, sont qualifiés dans les grammaires, en dit assez : on
les appelle irréguliers, tant on sent peu (lu'ils sont les primitifs
et les véritables. Aussi quelque vivantes que soient les conju-
gaisons de verbes usuels comme tenir, venir, avoir, on peut dire
([ue le système dont elles procèdent est mort. Leur maintien
|)artiel ou total constitue un archaïsme; ils apparaissent presque
aussi difficiles à l'analyse que les verbes à radicaux empruntés
à plusieurs thèmes, comme être et aller. La divergence entre la
vieille langue et la nôtre est complète.
3° Enfin j'arrive au point essentiel de toute la morphologie de
l'ancien français, la déclinaison casuelle. Il serait excessif de
dire que notre langue actuelle n'a plus aucune notion des cas.
Ils se conservent dans les pronoms personnels. Une simple
phrase comme Je le lui dis présente un nominatif sujet,
un accusatif régime direct le, et un datif régime indirect lui.
Mais on sait à quelles fonctions rudimentaires est réduite,
même dans les pronoms , cette déclinaison dont les cas
empiètent les uns sur les autres, l'un d'entre eux, le sujet, ne
pouvant s'écarter du verbe, auprès duquel il joue le rôle d'une
véritable flexion. Au contraire jusqu'au xui" siècle, l'article, le
nom substantif, l'adjectif, l'adjectif possessif, certains noms de
nombre, ont une déclinaison régulière à deux cas: celle du
pronom, à trois cas, s'étend, non comme aujourd'hui, seulement
aux pronoms personnels et relatifs, mais aux pronoms et adjectifs
démonstratifs, et môme à des indéfinis tels que aucun, autre, nul.
Les divers })aradigmes de cette déclinaison, aujourd'hui bien
connue, sont peu compliqués. Originairement les féminins ont
les deux cas du singulier et du pluriel semblables : singulier
rose, pluriel roses. Les masculins suivent la déclinaison de
)nurus, les autres celles (la pedre, suivant (ju'ils ont ou non un e
muet au nominatif :
o- ,• ( Suict munis : Il mws,
( negune muruni : le into;
,,, . , ( Sujet mw'i : li mur,
I Iiu'icl y ^ '
( Régime Jiutros : les murs.
1. La furmi' du parlicipc est déjà faisant.
2. Dès les origines le type en murs était prépondérant, c'est pourquoi le noiiii
natif pluriel est ici sans s; paires eût donné pedres.
Histoire de la langue. II. 32
pu 1er :
Il pe(d)re,
pat rem :
le pe(d)re,
paires :
li pe{d)re -,
paires :
les pe{d)res.
498 LA LANGUE FRANÇAISE
Quelques imparisyllabiques semblent être à part; en réalité
ils se déclinent sur pedrc ou sur iinii\ mais en déplaçant l'ar-
cent. Ainsi
,. ( Sujcl l'I/ro : li leJre, ierrc, présb'/lcr : li nrex/re.
^in"iiiior ^ . ' ' f (^ /
•^ ( Ué^ime lalrônem : le l/idron, larron, presif/tcruin : le proveire,
,„ . , ( Sujet lafrûnes : li lacbon, larron, preshyleri : li nroveire,
I 1 1 1 1' 1 1* i
( \{('\i\\\\i^ la trônes : le.s ladrons, larrons, presbijteros : les praveires ^.
Encore la langue simplifîe-t-elle bientôt ce système déjà si
réduit : 1" en étendant dans les deux derniers tiers du xii® siècle
r N de tnios aux mots en c muet, et, quoique moins régulière-
ment, aux im[»arisyllabi({ues; 2" en ajoutant cette mêmes à tous
les féminins qui ne se terminaient pas par un c muet. Les adjec-
tifs suivent exactement les mêmes variations, et ainsi s'établit
dans sa g^énéralité cette rèale de Vs, qui s'étendit, à la fin du
xii" siècle, presque uniformément à la grande masse des noms
ou des mots substantivés masculins, et à une bonne part des fé-
minins, qu'ils appartinssent à une déclinaison latine quelconque,
({u'ils fussent d'origine germani({ue, ou de formation nouvell(\
Il ne faudrait pas croire, bien entendu, que cette règle s'est
imposée impérieusement et à tous; notre orthographe elle-
même malgré tous les appuis qui la soutiennent et les organes
qui la répandent, n'y parvient pas. Mais certains textes l'obser-
vent rigoureusement, telles les chartes de Joinville, où M. de
Wailly a compté 13 violations seulement, tandis que les cas sont
marqués 1423 fois comme ils le devaient être, et on peut dire
que, quoique entré en décadence au xiii" siècle, le système de
déclinaison à deux cas se prolonge aussi longtemps (pie l'ancien
français; il en est la caractéristique essentielle -.
Au reste ce n'est pas seulement comme caractéristique d'une
phase de cette histoire qu'il mérite d'être signalé. Nous verrons
quels services les cas rendaient à la syntaxe de la jdu'ase. En
outre ils apportaient à la langue une agréable variété de con-
sonance. Outre que certains mots imparisyllabiques avaient
des formes très diirérenlcs, nous l'avons vu, (\nr l(\s pronoms
1. Soror se décline de iiu'inc : suer, sereiir, serear, screiirs. C'est le seul nom
féminin qui soit dans ce cas.
2. Le ])éarnais ne connaît pas la déclinaison ; parmi les dialeoles ilc langue
d'oïl, l'anfilo-normand est le premier où l'on rencontre fréquemment des accu-
satifs rcmplaeant des nominatifs.
TABLEAU DE L'ANCIEN FRANÇAIS 499
aussi comme mcî<, mon, cil, cri ni, un/s, nul, nul ni, l'article, si
souvent répété, g-ardaient une mobilité appréciable, la simple
adjonction d'une .s était encore un élément important de variété
par les diverses modifications qu'elle entraînait dans la finale des
mots et les chang-ements qu'elle apportait à leur physionomie \
Dans l'ensemble, le système morphologique de l'ancien fran-
çais, soit (|u'on considère seulement l'harmonie du langage, soit
qu'on tienne compte de la valeur significative des formes, était
beaucoup plus riche que le français actuel, et beaucoup plus
près de la beauté linguisti(|ue. Il avait i»lus de formes, et elles
étaient meilleures, en ce sens que beaucoup d'entre elles, encore
aujourd'hui distinguées fictivement par l'orthographe, étaient
réellement dilTérentes dans la prononciation, et permettaient de
reconnaître au son, genres, nombres, personnes et modes sans
autre secours que celui des flexions. Ces avantages n'allaient
pas toutefois, il faut bien le dire, sans des inconvénients très
réels. La richesse entretenait dans cette masse de formes un
certain désordre; les fonctions, nous allons le voir, se parta-
geaient entre plusieurs formes, enlevant ainsi à l'expression
({uebjue chose de sa régularité et de sa vigueur.
Syntaxe. Restes d'habitudes synthétiques. — En
syntaxe, comme en morphologie, la caractéristique essentielle
de l'ancien français est dans sa déclinaison à deux cas. Par
rapport au latin, elle représente un tel état de décadence, la
réduction du nombre des formes a été si grande, les rapports
multiples marqués par les anciens cas ont dû être si souvent
abandonnés aux prépositions, qu'on se sent déjà en présence
1. Devant s, h, p, f tombent. Ex. : Sujet pluriel : li nef; régime : les nés (on
prononce encore aujounl'hui les ô (= les frufs), les bô (= les bœufs), les scr
{= les cerfs): c tombait : li hec, les bez; li lac, les las (on prononce encore
aujourd'hui un la = lacs).
t, d -\- s donnaient z = ts : li enfant, les enfanz. Au xui" siècle, l'élément dental
disparut; : se prononça et plus tard s'écrivit 5 : les enfans.Gesl encore l'ortho-
graphe de la lievue des Deux Mondes.
l -\- s donnait us, écrit x : li cheval, les chevaus ou chevax, li col, les cols, les
cous, les cox. Cette abréviation n'ayant pas été comprise, on ajouta u : chevaux.
C'est encore l'orthofrraplie erronée d'un certain nombre de pluriels.
rm, m + .v donnaient rs, li verm, les vers; Il jorn, les j ors.
mp, ncj, + s se réduisaient à nz : U champ, les chanz; li sang, les sanz; si + s
donnait z : li osl, les oz; cest, cez.
J'ai cité partout des pluriels pour faciliter la comparaison avec le français
moderne, mais la même alternance se retrouve au singulier, dans l'ordre inverse :
li vers, le verra
oOO LA LANGUE FRANÇAISE
diiii nouveau système. Et cependant, par rapport au français
moderne, l'écart est plus grand encore. Car l'usage régulier de
la déclinaison, si rudimentaire qu'elle fût, l'emploi encore fré-
quent du régime sans préposition des noms personnels avec la
valeur d'un génitif ou d'un datif*, et surtout la distinction nor-
male des sujets et des régimes, en un mot l'existence d'un
débris de syntaxe des cas, suffit pour placer le vieux français
parmi les langues à flexion casuelle, tout au bas si l'on veut,
mais malgré tout dans une catégorie où le français moderne ne
saurait entrer.
A vrai dire, ce n'est pas sur ce seul cbaj>itre que le français
ancien apparaît comme plus syntbétique que le français moderne.
La différence y est seulement plus saillante, parce qu'il y a eu
là, dans la décadence du système latin, une sorte de temps
d'arrêt, un état intermédiaire instable, mais qui a duré néan-
moins jusqu'à la fin du moyen âge proprement dit, tandis qu'ail-
leurs ce période n'existe pas. Il n'en est })as moins vrai que les
flexions, autres que les ilexions casuelles, ont joué au début,
dans les rapports de la phrase, un rôle qu'elles n'ont plus aujour-
d'hui.
Dans le verbe, })ar exemple, outre que plusieurs personnes
sont maintenant semblables dans l'orthographe elle-même, d'au-
tres se confondent dans la prononciation : aussi l'usage des pro-
noms personnels s'est-il généralisé au point de devenir obliga-
toire, et les grammairiens n'ont-ils fait que rédiger une règle
qui s'imposait d'elle-même, quand ils ont exigé que chaque
verbe, à moins qu'il n'eut un sujet nominal, fût accompagné d'un
pronom sujet. N'est-ce pas je, tu, il qui distinguent /> ch((Ute,
tu chantes, il chante, plut(M. que les ombres de flexion qui se
succèdent après le radical? L'état du vieux français n'est sur ce
point pas comparable à celui qu'on constate de nos jours. Les
flexions sont non seulement plus distinctes, nous 1 avons vu,
mais plus réelles. D'où il résulte (]ue leui's substituts actuels
sont moins employés. Pendant quelque temps, ils ne figurent
même guère dans la phrase que pour insister sur l'idée de per-
I. On trouvera souvent tlans la vieille lanfçuc îles phrases comme celles-ci :
li fil sa medre ni; la voUlrcnt amer (les fils de sa mère ne la voulurent aimer);
ne porrex men perr faire lionle (vous ne ixiuri'ez en fain* lioiiLc à mon père).
TABLEAU DE L'ANCIEN FRANÇAIS 501
sonne ou mettre des sujets en opposition. C'est à partir du
XH siècle que leur usage s'étend et que leur valeur diminue ',
mais même au xuf siècle, il s'en faut encore de beaucoup qu'ils
soient devenus obligatoires, et il faudra des siècles encore pour
qu'ils passent au rôle qu'ils ont aujourd'hui, de véritables flexions
préverbales, chargées de marquer le nombre et la personne.
Et si l'on voulait instituer une comparaison régulière et pro-
longée, dans le même ordre d'idées, entre le français ancien et
le français moderne, on arriverait à des constatations analogues
sur plusieurs points, d'où, par suite, à cette conclusion que les
flexions, au fur et à mesure que les siècles se sont écoulés, ont
diminué non seulement en nombre, mais en valeur syntaxique,
et que leurs fonctions se sont progressivement réparties entre
des mots, spéciaux ou non, souvent longtemps avant leur chute ^
Mais, quelque importants que soient ces faits, il est inutile d'y
insister davantage, puisque j'ai déjà marqué à propos des
formes mêmes, comment l'esprit d'analyse a été sans cesse les
dépouillant de leur valeur, quelquefois en les laissant subsister.
Voici quelques traits du vieux français qui appartiennent plus
particulièrement à sa syntaxe.
Variété et liberté. — Un de ceux qui frappent à toute
première vue, c'est que cette syntaxe est, à la différence de la
nôtre, extraordinairement variée. L'abondance des tours est
telle qu'elle surprend parfois même ceux qui ont eu l'occasion
d'admirer la souplesse du grec ancien. Qu'on considère par
exemple les propositions hypothétiques, aujourd'hui si pauvres
de formes; l'ancien français peut, tout d'abord y distinguer,
comme les langues anciennes, l'hypothèse pure et simple, le
\. C'est aussi à partir du xir siècle que, par suite de ce mouvement, il, sujet
des verbes impersonnels, se développe. On s'habitue peu à peu à ne plus voir
un verbe, même sans sujet personnel, non accompagné d'un pronom personnel.
2. Qu'on considère par exemple les pluriels. S'il en est de réels comme travaux,
canaux, le plus grand nombre est apparent, et Vs ne s'entend guère dans la
prononciation courante. Ce sont les mots qui accompagnent le substantif, arti-
cles, possessifs, etc. qui marquent le nombre. Les genres sont souvent nettement
distincts, beaucoup plus que les nombres, témoins première, heureuse, impéra-
trice; mais il arrive aussi que l'adjonction de l'e muet est insuffisante : armée,
finie; et la difficulté est résolue comme plus haut.
Sur d'autres points la langue savante lutte avec la langue populaire pour le
maintien des flexions. Ainsi pour le relatif elle impose de dire : la femme à
laquelle f ai vendu un parapluie. Le peuple dit : la femme que fy ai {^ je lui
ai) vendu un parapluie. Le datif est marqué par un pronom personnel, /«/, ajouté
exprès, le relatif restant seulement cliargé d'exprimer la fonction de relation.
502 LA LANGUE FRANÇAISE
potentiel, et l'irréel, c'est-à-dire présenter la condilion comme
un fait indépendant de toute vue de l'esprit, ensuite comme un
fait (]ui peut arriver, quoique douteux, ou enfin, comme un fait
qui ne s'est pas réalisé, et ne pouvait se réaliser'. En outre dans
chacune de ces modalités, au moins dans la ]»remière et la troi-
sième, plus fréquemment employées, le choix est libre entre un
très grand nombre de toui's. En efTet, dans la }»remièi'e tous
les temps se rencontrent à la proposition secon<laire, môme le
futur, aujourd'hui exclue Dans la troisième, outre tous les tours
aujourd'hui conservés, le vieux français en emploie cinq autres ".
Et cette abondance n'est }»as seulement due à l'abondance des
formes, à la coexistence d'un conditionnel proprement dit et du
subjonctif qui en fait fonction, comme en latin; ce qui le prouve,
c'est que le vieux français non seulement peut distinguer, mais
confondre ces modalités, prendre de l'une la proposition princi-
pale, de l'autre la proposition subordonnée, et faire des cons-
tructions mixtes, qui sei'ai(Mit barltares on lafin ou en français,
et qui figurent cependant, assez fréqueinnieut même, dans nos
vieux textes \ Si on ajoute ces constructions incohérentes aux
autres, on arrive à un total de plus de vingt-cinq manières ditîé-
1. Dans la phrase suivante : n'en irat, s'il me creit {FloL, 2"u.'] (iaiit.), la con-
dition s'il me creit csl présentée comme indépendante de toute vue de l'esprit, on
ne dit ni si on croit, ni si on ne croit pas qu'elle se réalisera. Au contraire dans :
S'en ma mercit ne se culzt a mes piez, E ne r/uerpissel la lii de clirestiens, Jo li
loldrai lu curune del chief (Roi. 2682, id.), les subjonctifs des propositions qui dépen-
dent de si peuvent se Irniluire par : si elle ne se couche a mes pie:, et 'n'aban-
donne,comme il est possi/jle... Enfin dans cca vevii : se veissum Ballant. .. Ensemble
od lui i durrium r/runz colps, il faut entendre si nous voyions llolaml (mais nous
ne le voyons pas), ensemble avec lui nous y donnerions de grands coups (liol.,
1804, id.). .le cite la Chanson de Roland d'après l'édition de M. Léon Gautier,
qui est la plus répandue, tout en faisant observer (|ue les formes y sont souvent
anglo-normandes et non françaises; Vu de durrium eu i)articulier est une gra-
phie dialectale.
2. On le rencontre encore chez Amyot, Préf.. lin : Si ce mien labeur sera .si
heuretix que de vous (■(intenter, à Dieu en soit la louanr/e (cf. en français mod(>rnc
des phrases toutes faites comme : le Diable ni'emporte si vous réussirez])
3. Nous pouvons encore dii'c : si Je le voi/ais, je lui pardonnerais, si je l'avais
vu, je lui pardonnais, je lui aurais ou lui eusse pardonne, et même, quoique
rarement : si je l'eusse vu, je lui eusse pardonné. Le vieux français peut cons-
truire en outre : si je le visse, je lui pardimnerais; si je le verrais, je lui par-
(humerais {rare); si je le voj/ais, je lui pardonnasse; si je le visse, je lui pu r-
(lannasse; si je l'eus.se vu, je lui pardonnasse. E.\. : '." parler voldreie un poi a
tei, si te ploust {Rois, 220); 2" Se tu ja le porroies a ton cuer rachater Volentiers
te lairoie ariére retourner {Fierabr. 023) ; 3» se fermes en estait, Ne montasse à
cheval ne tenisse conroi. (Ai/e d'Avignon, 2t3f)-l); i".s'r' tei ploust, ici ne volsis.ie estre
{.Alex. Il''); ■)" e pur ço, si mort l'eii.sse, à mort me turnereit (Rois, i>i~).
l. Ainsi on mettra un imparfait <le l'indicatif ou du subjonctif, ou un plus-
TABLEAU DE L'ANGIEN FRANÇAIS 503
rentes de rendre l'hypothèse dans le passé, le présent ou le
futur.
La liberté de choisir en pareil cas ne s'est restreinte que len-
tement, nous le verr(jns. Alors que la grammaire moderne nous
impose un tour unique, au point que sous la pression de ses exi-
gences les esprits s'accoutument peu à peu à l'idée qu'il n'y a
pas deux manières de dire, et (|u'on ne trouve pas deux tours
non plus que deux mots éfpiivalents, l'ancien fi-ançais permet à
l'écrivain d'opter à son gré entre les diverses manières de cons-
truire sa phrase. La multiplicité des constructions dont nous
venons de jtarler le montre déjà. En voici cependant un autre
exemple.
Aujourd'hui les règles d'accord sont devenues strictes et obli-
g'atoires, au point que qui manque à les appliquer semble ignorer
les principes fondamentaux de la grammaire; la vieille syntaxe
au contraire est si large sur ce point qu'elle autorise de nom-
breuses contradictions. D'abord le français moderne oblige tou-
jours à considérer, et cela souvent au moyen de critères arbi-
traires, quel rôle un mot joue dans une phrase, à distinguer par
exemple si dans les hommes même, les hommes tout entiers, les
enfants nouveau-nés, les mots même, tout, nouveau sont des
adjectifs ou des adverbes; c'est sur ces définitions que se règle
l'accord. En vieux français on peut toujours accorder un mot
si sa nature le comporte, sans regarder à la fonction qu'il remplit
temporairement ',
que-jiarfait de l'indicatif dans la conditionnelle, et un futur de l'indicatif dans
la principale : Se aviemes mengé, viius niaintenrons assés [Fierabr., 3389). litt' :
Si nous avions mangé, nous nous défendrons beaucoup mieux.
Inversement, après une conditionnelle à l'indicatif présent, viendra une ]irin-
cipale au condilionnel : S'ensi le crois com juu Vdl deviné... Jou te lairoie uler a
saveté {Alise. 1194), etc. (Sur toutes ces constructions cf. Lenander, L'emploi des
temps et des modes dans les phrases hypothétiques commencées par se en ancien
français. Lund. 1886, Klapperich, llistorisctœ Entwickelung der sijnlaktischen
Verhaltnisse der Bediiir/ung im. Altfr. (Frz. Stud. III, 233.) Nous disons encore :
Si la chose vous plait je vous la donnerais pour cinq francs. Mais ce n'est plus
le tour ancien; si n'y est pas condilionnel, on ne peut pas le traduire par à
condition que.
1. Ainsi tout est adjectif, il peut toujours s'accorder :
Sel anz luz pleins ad ested en Espaigne (C/t. de Roi. 2).
On remaniuera que le français moderne n'a pas tout perdu à ces distinctions.
Aujourd'hui dir chevaliers tout armés veut dire autre chose que dix chevaliers
tous armés. C'est une nuance que le vieux français ne pouvait pas maniuer
avec cette précision.
504 LA LANGUE FRANÇAISE
Ensuite, en dehors de ce cas, et lorsque la question de la
variabilité ne se pose pas, il s'en faut encore de beaucoup que
l'accord soit partout uniformément oblig-atoire. S'il v a plusieurs
sujets, on peut, comme en latin, n'accorder qu'avec le plus
proche : r/.<: // /// y?/V/( vu lieu il o li vf'ls. osteil [Sf Jlioinas, 3941).
Si un adjectif, un verbe sont placés avant les substantifs avec
lesquels ils sont en rapport, étant en quelque sorte imlépeudants
de ces termes, qui ne seront exprimés que par la suite, ils peu-
vent rester invariables : Aiols a fait bataille pesant et dure. Molt
l'en est avenu bel aventure (Aiol, 1332) '.
Enfin très souvent, au lieu d'accorder proprement avec les
mots, on accorde avec l'idée qu'ils contiennent. Ainsi : Sa c/ent
estaient occis (Joinv. cliap. II). Cette dernière phrase montre
bien quelle était sur ce point la liberté. Par rapport à sa, g-ent
est pris pour un féminin sin,t,'^u]ier, par rapport à estaient occis
pour un masculin pluriel. Et il ne faudrait pas croire que c'est
l'autorité prrammaticale seule, qui, en instituant la règle, a réussi
plus tard à asservir la syntaxe. Sur bien des points, c'est l'ins-
tinct même de la langue qui a travaillé spontanément à amener
ce résultat. Il suffit, pour s'en convaincre, d'observer la diffé-
rence profonde qu'il y a entre l'ordre des mots dans nos vieux
auteurs et celui que nous observons nous-mêmes.
En ancien français, il y a des règles sans doute, ou pour
mieux dire des usages à peu près réguliers; ce n'est plus la
liberté absolue du latin classique; il reste du moins une très
grande aisance. Ainsi, dès les orig-ines, pour ne parler que des
éléments essentiels de la phrase, on voit prévaloir la construc-
tion qui finira par devenir de règle absolue, qui consiste à placer
le verbe entre son sujet et son régime, au lieu de le rejeter à
la fin. Néanmoins il peut encore occuper cette place, ou au con-
traire passer devant son sujet et son régime. Grâce aux llcxions
nominales et pronominales, le sujet, môme ainsi rejeté, reste
reconnaissable. Aussi le voit-on céder son rang- — chose qu'il
fait aujourd'hui si rarement, et que dans certains cas il ne peut
pas faire du tout — non seulement au verbe, mais à l'attribut,
\. (;'esl sur ccUc ri'f,'lc df [tositiori ijuc in'jioso, an iiiniiis dans sos principes.
In tliéorio des participes passés conslriiits avec fivnir, c'csl i»ar elle qnc les mots
p.Lceplé, III, elc. originaireinenl adjectifs ou itarlicipes, sont devenus des pro-
linsilions invariables.
TABLEAU DE L'ANCIEN FRANÇAIS 505
au complément direct, indirect ou circonstanciel, à des détermi-
natifs. Maintes propositions sont ainsi littéralement retournées
j)ar rapport aux nôtres, qui, construites de la sorte, seraient sans
syntaxe. Il faut ajouter que des éléments d'un môme terme,
sujet ou régime déterminé, verbe avec négation composée, pré-
position avec l'infinitif qui en dépend, se séparent librement,
et entre eux s'intercalent jusqu'à des propositions entières.
Le vieux français est là, on le voit, à une grande distance du
français moderne, capable encore presque de rivaliser avec le
latin et de suivre des périodes latines dans leurs sinuosités.
Nous avons presque totalement perdu cette faculté, non toute-
fois par la volonté de qui que ce soit, mais par suite de l'évo-
lution naturelle de notre langue, qui, comme beaucoup d'autres,
cependant plus riches qu'elle en moyens syntaxiques, en est
arrivée à marquer la fonction de certains termes, du sujet par
exemple, par le rang qu'ils occupent dans la phrase.
On pourrait dans cet ordre d'idées relever nombre de faits
encore. En vieux français, on trouvera dans une même phrase
un mot qui a l'article, l'autre qui ne l'a pas, ni rien qui le rem-
place. Là, le pronom personnel est exprimé, ici il est omis; un
verbe est construit avec plusieurs régimes : l'un est substantif,
l'autre infinitif, l'autre formé d'une proposition complétive.
Tantôt une préposition, un sujet, un verbe, une conjonction
déjà exprimés sont répétés, tantôt ils ne le sont pas. Ainsi de
suite. Cette absence de règles étroites, et aussi cette synonymie
syntaxique, si j'ose risquer le mot, donnent à la phrase une sou-
plesse et une variété remarquables.
Défaut de précision et de netteté. — De ces libres
allures résulte souvent, comme on peut le penser, une certaine
indécision. Je n'insiste pas sur la liberté de l'ellipse ou du pléo-
nasme dont je parlais plus haut, quoiqu'elle donne souvent à la
phrase plus que de l'asymétrie, une véritable gaucherie, mais
autrement importantes sont les conséquences de l'état d'indéter-
mination où sont restées longtemps les fonctions de certaines
formes. On en trouverait des exemples dans la syntaxe des pro-
noms. Ainsi les formes des cas régimes des démonstratifs,
quoique distinctes, n'ont pas été régulièrement distinguées.
D'autre part, dans cette riche et presque surabondante collection
:i06 LA LANGUE FRANÇAISE
<le formes, les pronoms n'étaient pas définitivement séi)arés des
adjectifs : on dit d'une ])art celle et môme icelle maison tombe,
c'isi m'a meurdri et de l'autre ceste maison lomhe et cil ou icil m'a
nuntnlri^. La même observation pourrait se faire sur les j)osses-
sifs. Nous reconnaissons, nctus, nelteinont, pronoms et adjectifs;
les mêmes formes en ancien français ont les deux rôles. On
possède déjà le moyen de séparer le comparatif du superlatif
relatif, à l'aide de l'article; ils se confondent néanmoins encore
constamment. Les personnels ont une forme légère et une lourde,
me eimoi; elles se remplacent dans une foule de cas.
Bref, de toutes parts, les formes, au lieu d'être strictement
limitées dans leurs fonctions, empiètent les unes sur les autres.
Il n'en est pas d'exemple plus frappant que celui de la syntaxe
du veibe, et particulièrement des temps. Non seulement le
passé simple et le passé composé se substituent l'un à l'autre
dans certains cas, ce qu'ils font encore, mais ce même passé
simple tient très souvent lieu de l'imparfait". De plus les autres
passés, ceux qui ont aujourd'hui pour fonction exclusive de
\. Voici le tableau îles formes du démonstratif en vieux français.
I
Latin : * cccistr
C Sujet icist, cist
Masculin < Koginio diroct ccst {cet, oc)
( ï{cgimc indiroct icestui, cestui
Féminin S K&e \iccsto,ce^tc {cet te)
( K(''gimc inilircct (iccstoi)
Neutre '""f
cest
SINGULIER
Laiin ' ccclllf Latin* eccoc 'ecce hoc;
icil. cil
col
icclui, celui {cliii)
iccllc, celle {celle}
iceli (ccli)
i<;o ço {ce)
Masculin j ;;",-Kt icisl, cist | icil cil
1 Kcginio icez, cez (ces) icels (iceus), cols, cens {ceux)
1-/. :. ■ 1 î^iiict \ icestcs, cestes, ■ n n
!■'••">■■""{ l<4i,ao lccz{ces) ' | icellcs, celles.
Les formes en caractères romains mises entre parenthèses sont dialectales. Les
formes, entre parenthèses aussi, mais en italiijues, sont ceHesdu français moderne,
beaucoup plus pauvre, comme on voit, en démonsiratifs sini|d(^s. Dans tout ce
matériel, le vieux français — pour ne pas parler des dialectes tpii mêlent parfois
les genres : celui, cestui et cesti — distingue à peu près le (h'-mouslralif pro-
chain cist (celui-ci) de cil (celui-là), encore d'une manière bien irrégulière. Mais
il confond les régimes directs et indirects, cel et celui, cest et cestuy; il ne sait
pas choisir entre les formes complètes comme cenles, et les formes abrégées
comme cez, au moins quand le démonstratif est adjectif, emploie indilïérem-
meiit cestui), et icesluy, icest et cest. La disparition du sentiment de la déclinaison
au xiv° siècle achève de Inut i-onfondrc.
2. Ex. : yiiol, 10 2:53 :
Mervellcs s'entramoient, dun-mcnl s'oi-cut chicr.
(Ils s'aimaient étonnamment, '^^ciirrnf rudcmcnl chers.)
TABLEAU DE L'ANCIEN FRANÇAIS 507
marquer une action comme passée par rapport à un temps
passé, je A'eux dire le plus-que-parfait et le futur antérieur, sont,
ce dernier au moins, assimilés à des passés simples ; ainsi dans
ces vers de Roland (éd. Léon Gautier, 3093).
Gefreiz d'Anjou i portct rorie-flamljc;
Saint-Piere fut, si aveit num Romaine,
Mais de Munjoie iloec out pris fscangc.
Entendez : Geoffroi d'Anjou y porte l'oriflamme; elle était de
saint Pierre, et avait nom Romaine, mais là, elle eut pris (=elle
p7Ùt) en échange celui de Monjoie. Et de pareils exemples sont
tout à fait communs \ J'ajoute que l'inverse se rencontre éga-
lement, et qu'on trouve un simple passé indéfini là où on atten-
drait un passé antérieur : Qnant son aveir lor at tôt départit, entre
les povres s'assist danz .ih'x/'s : quand il leur a tout dép/trti son
avoir, entre les pauvres s assit saint Alexis. Enfin nous faisons
une fine distinction entre passé antérieur et plus-que-parfait. Si
tous deux marquent une double antériorité, du moins le passé
antérieur signifie que l'action dont parle le verbe de la princi-
pale survint tout de suite aj)rès l'accomplissement de celle qu'il
exprime lui-même : « Quand il eut bien fait voir l'héritier de ses
trônes Aux vieilles nations, comme aux vieilles couronnes,... il
cria tout joyeux :.... L'avenir est à moi. »
Rien de cela autrefois, et ce vers était très correct :
Ço dist li Rcis que sa guère out fiuée {Roi. 705) ^.
Les mêmes libertés se retrouvant à d'autres modes que
l'indicatif, l'imparfait s'échangeant assez facilement avec le plus-
que-parfait au subjonctif, le présent avec le parfait au sub-
jonctif et à l'infinitif, une concordance rigoureuse n'étant de
règle ni en cas de coordination ni même en cas de subordi-
nation, il arrivait souvent que les rapports de temps étaient
marcpiés avec beaucoup moins de précision et les faits, par ("on-
séquent, localisés les uns relativement aux autres moins sûre-
ment qu'ils ne le sont aujourd'hui.
1. Et lors sVh iorna l'empcrcres IJenris, ... et ot laissé à Atidrenople entre les
(îriex un siien home (Villeh., i", 452).
2. Le roi dit qu'il eut fini sa guerre. De même : Et lors fu a toz ceste parole
retraite, si con l'emperere lor ot requise (Villeh. cii. xli). (".f. Hol. 3S}. \'inl i s s
nies, out vestiie sa brunie, E out predet dejuste Carcasunie.
508 LA LANGUE FRANÇAISE
D'autre part, la phrase de l'ancien français est constituée beau-
coup moins nettement que la nôtre. Ce qui donne à une pro-
position sa nature propre : un ne qui la fait néirative, un //?</,
un que ou toute autre conjonction (jui la fait relative ou con-
jonctive sont aujourd'hui nécessairement répétés devant chaque
proposition, si plusieurs propositions de même nature se suc-
cèdent, et les cas sont rares et parfaitement déterminés où on
peut s'abstenir de ces reprises nécessaires. Au contraire il est
fréquent, en ancien français, que l'écrivain, après un seul ne,
un seul qui exprimé, néglige les prépositions qui suivent. 11
dira très bien : chasciin Varna et porta fel, au lieu de et lui
j)orta foi. On lit dans le Ménestrel de Reims, ^ 20 : tant quil li
(list que il la penroit volentiers à famme, se elle vouloif, et li rois
ses frères s'i acordoit. On pourrait entendre : il lui dist qu'il la
prendrait volontiers pour femme si elle voulait, et le roi son
frère n'y mettait pas obstacle. Nullement; la dernière propo-
sition dépend encore de si et le sens est : et si le roi son frère
s'y accordait.
Il y a plus : il arrive que des mots conjonctifs restent sous-
entendus et que la dépendance d'une proposition par rapport à
une autre n'est marquée que par le mode ou n'est pas marquée
(hi tout :
N'i ad paien nel prit et ne Taùrt ' (Tîo/., 854, G.).
Il n'y a païen qui ne le prie et ne l'adore.
Et nous avons tel cdier en parfont,
Estro i porra dusqu'a l'Asccnlion {Raoul de Camh.. 7333).
« Et nous avons au fond un t(d cellier (pi'il y pourra rester
jusqu'à Tx^scension. »
Dans d'autres cas, ce n'est phis le lien eiili'<' les propositions
<|ui manque; tout au contraire elles sont confondues, en ce
sens qu'un mot exprimé dans la première seulement joue un
rôle important dans la suivante, la domine même. Ainsi dans
cette phrase de Joinviil»' (l'extraits, éd. Paris et Jeanroy, 1;');)) :
1. Prit cl adiivl sont au siilijoiiclif. Cf. Raoul de C'nn/i., 12" I. Je ciDtininni/in
el mos/irr funl mes trez tendus Itiiens : je (■oiiiinandai (inc dans le inouslior ma
lente fût tendue. Cf. 7326 : Se je p/isnie envers lui de.sriiison, ne nie f/tirroit treslol
l'or de cet moni, ne me copnst le rinef soz le vienlon. l'arldiil il laiil siijipli'cr
(jue devant les sul)jonclifs.
TABLEAU DE L'ANCIEN FRANÇAIS 509
Oncques ne parla a moi tant corne II manyiers dura, ce quil
navoit pas acousfumé, quil ne parlast tousjours a moi en man-
jant. Entendez : Il (le roi) ne me parla pas une fois tant que le
repas dura, ce qu'il n'avait pas coutume de faire, son habitude
n'étant pas qu'il s'abstînt de me parler jamais en mangeant.
C'est ainsi encore qu'on pourrait joindre plusieurs participes
avec un seul auxiliaire, quoique les uns se construisissent avec
être, les autres avec avoir. Ex. -.jusques a tant que revenus seî^és...
Et parleit a mon frère {Baud. de Seh., XIV, 89). Entendez :
jusqu'à ce que vous serez revenu et aurez parlé à mon frère. Ou
bien encore l'auxiliaire d'une proposition relative servait à une
autre proposition qui n'avait rien de relatif, surjetée après la
première. Chrestien de Troyes par exemple écrira :
Mes sire Yvains par vérité
Sét que li lions le mercic,
Et que devant lui s'humilie,
Por le serpant qu'il avoit mort
Et lui délivré de la mort
{Yrain dans Constans, Chrestom., 141).
A ces audaces, dont on trouve des exemples jusqu'au xvi" siècle
l'individualité des propositions risquait parfois d'être détruite. *
Au reste les phrases de l'ancien français, comme celles de
tiputes les langues populaires, se coordonnent ou parfois se jux-
taposent — car les asyndètes ne sont pas rares — plutôt qu'elle
ne se subordonnent'. Les périodes y sont en général courtes, et
dans ces conditions la clarté se ressent peu des défauts que je
viens de signaler.
Mais là oi^i nos vieux écrivains s'engagent dans une période,
et cela n'est pas rare, surtout quand ils traduisent, il arrive
l. Villehardouin olTre par centaines des exemjjles de ce « style cdupé .- ; la
conjonction et s'y rencontre à toutes les lignes. Ainsi :
;' 4oi. Et vinrent à une cité qu'on apeloit la Ferme; et la pristrent, et en-
trèrent enz, et i tirent niult grant gaain. Et sejornerent enz por trois jorz, et
corurent par tôt le pais, <>/ gaaignierent grans gaaiens, et destruistrent une cité
qui avoit nom l'Aquile.
S 452. « Al quart jor, se partirent de la Ferme, qui nudt ère bêle et bien
seanz; et i sordoient li baing chaut li plus l)el de toi le monde; et la fist
l'cmperere destruire et ardoir; et emmenèrent les gaaiens mult granz de proies
et d'autres avoirs. E'^ chevauchierent pai- lor jornees tant que il vindrenl à la
cité d'Andreno])lc •>.
11 ne faudrait pas croire toutefois que cette manière d'écrire est générale.
lilO LA LANGUE FRANÇAISE
souvent aux médiocres do s'embrouiller, (Trlre (juelque peu
obscurs et difficiles à suivre. On en juLiera par réclumtillon
cité ci-dessous ^
Assurément Chrestien de Troyes écrit d'un antre style -, et si
lui Jacot de Forest s'entortille ainsi dans ses phrases, la faute
en est plus à sa maladresse qu'à l'indétermination excessive de
la syntaxe. Il importe cependant de constater que si l'état de la
lani^ue ne condamnait pas à aboutir là celui qui essayait du
stvie périodique, en revanche aucune obligation salutaire ne le
gardait d'y tomber. A condition d'observer certaines règfles, la
phrase moderne, si enchevêtrée, si lourde et pénible qu'elle
soit, reste facile à décomposer, partant à comprendre. Le vieux
français n'a pas joui de cet avantage, et c'est sans doute poui-
cela (ju'aucun des étrang^ers qui se sont accordés à vanter sa
douceur n'a pensé, comme plus tard, à parler de sa précision
ou de sa clarté.
^. Certes, je cuit por voir et bien l'os afcrmei-
Qu'il n'est mes enz ou ciel nul dieu qui puist régner,
Ne qui puist mal ou bien vengier ne mériter,
Ne qui veille cesl siècle par reson gouverner,
Ainz le lessenl du lot contre droit bcstorner.
Quant. je voi en cest mont les malvès alever
En ricliècc, en honor, et servir et douter,
Et les bons, qui es maus ne se veulent nieller,
Mes par lor simpleté veulent vivre et. ouvrer,
Gels i voi vilz tenir, si que nus apeler
Nés veut ne avant trère n'a honor ajoster,
Si lor voi mesclieoir et granz maus endurer.
Et les malvès sor els poesté démener,
Ne le doit on dont bien a merveille lorner.
Quant on ce siècle voi(t) a tel belloy lorner,
Et les maux essaucier et les biens refuser.
Jacol de Forest. I{o7n. de J. César, dans C.onslans. Chrrslnm., p. 12."i.
2. Lui-niènii' s'cmljrouiUc aussi iiai'l'ois; il serait faille d'en citer des preuves.
Je n'alléguerai ([ue celte piii-ase d'>'i'«//(, 2'.»iM, imI. Foerster, 11, liil.
Dame, je ai Yvain trovc,
Le chevalier niiauz esi>rové
Del monde et le miauz antechiè.
Mes je ne sai, par quel pcchié
Est au franc home mescheii,
Es])oir aucun duel a eii,
Qui le fet einsi démener
Qu'an jinel bien de duel forsener.
Et savoir et veoir pue! l'an
Qu'il n'esl mie bien en son sau;
Que ja voir m- li avenist
Que si vilmant se conlcnisl,
Se il n'ciisl le san penlu.
(flf. Ib., MVo cl suiv.. cf. Sa.'i, 4802, etc.)
LE FRANÇAIS A L ETRANGER 511
///. — Le français à l'étranger.
Coup d'œil général. — On a souvent cité, pour montrer
le prestiiic do notre langue au moyen âue, la phrase de Bru-
netto Latini : « Et se aucuns demandoit por (pioi cist livres
est escriz en romans, selonc le langage des François, puisque
nos somes Ytaliens, je diroie que ce est por ij. raisons : l'une,
car nos somes en France; et l'autre porce que la parleure est
plus delitable et plus commune à toutes gens '. » Son continua-
teur, Martino da Ganale, a répété à peu près dans les mêmes
termes que « la langue francese coroit parmi le monde », et était
« plus delitable à lire et à oïr que nulle autre ^ » Rusticien de
Pise, sans être aussi explicite sur les motifs de son choix,
manifeste aussi la même préférence, et c'est en français qu'il
faisait des Romane de la Table Ronde des extraits qui devaient
être traduits en italien. C'est aussi en français que, en 1298,
dans une prison g-énoise, Marco Polo lui dictait le récit de ses
grands voyages en Tartarie et en Chine. De pareils exemples,
qu'on ne retrouvera g-uère avant le xviu' siècle, sont assez
significatifs; il est certain qu'en Italie, avant que Dante eût à
la fois créé et illustré à jamais l'italien littéraire, nul homme
cultivé n'eût osé comparer le vulgaire de la Péninsule au roman
de France ^
En Angleterre, même à l'époque oii l'anglais commença à
redevenir la langue nationale , le français ne cessa nullement
d'être aimé et cultivé. Un des maîtres anglais qui l'enseignaient
alors en parle même avec des éloges dont l'excès n'altère pas la
sincérité, l'appelant « le doulz françois, qu'est la plus bel et la
plus gracions language et plus noble parler, après latin d'escole,
qui soit ou monde et de tous gens mieulx prisée et amee que
■1. Li livres don Tret^oi'. éd. Chabaille, p. :>.
•2. Cité dans Vllist. lill. d,- la Fr.. XXIIl. UKi.
3. Danto lui-même considère (|iic Clirestien de Troyes a donne à la langue
française le premier rang pour la poésie narrative. 11 y a, comme on sait, toute
une littérature gallo-italienne cjuc M. W. Meyer {Zeilschr. fur romanisclie Philo-
logie, IX, 597 et X, 22), a commencé à étudier. On verra là d'autres exemples
d'Italiens écrivant en français. L'un lrad\iit en notre langue le De reçiimine
pviiicipum, un autre Boëce, etc.
512 LA LANGUE FRANÇAISE
nul autre ; quar Dieux le fist si doulce et amiable principalment
a l'onour et locng-e de luy mesmes. Et pour ce il peut comparer
au parler des angels du ciel, pour la grant doulceur et biaultee
d'icel '. »
En Allemagne, s'il faut s'en rapporter au trouvère brabançon
Adenet le Roi, c'était la coutume « el tiois pays »
Que tout li grant seignor, li conte et li marcliis
Avoient entour aus gcnt françoisc tous dis,
Pour aprendre François lor filles et lor fis.
Et Wolfram d'Eschenbach semble se référer à la même cou-
tume quand, dans son ParsifaI, il admet que le chef des
païens, le valeureux Vairetils parle français, quoique avec un
accent étranger, quand ailleurs encore il fait ironiquement allu-
sion à la faible connaissance qu'il a lui-même de ce langage *.
A vrai dire, dans tout le monde occidental, la richesse et
l'extraordinaire variété de notre littérature avaient, à défaut
d'autres causes, vulgarisé notre langue. Nous aurons à reparler lon-
guement de l'Angleterre. Ailleurs d'innombrables traductions en
allemand, en néerlandais, en gallois, en norvégien, en espagnol,
en portugais, en grec, des manuscrits français, exécutés un peu
partout hors de France, montrent quel a été l'ascendant de notre
génie, et de la langue qui en était l'instrument. L'éclat jeté par
l'Université de Paris, qui attira de bonne heure tant d'étudiants
étrangers, contribua de son côté, bien que le latin fût seul admis
officiellement dans les écoles, à la diffusion du français. Celui-ci
s'éleva ainsi, dans l'esprit des hommes du temps, sinon à la hau-
teur du latin, du moins aussi près de lui (jue cela était possible à
un idiome vulgaire. Sans parvenir à être, comme le « clergeois, »
une langue savante, il obtint du uioins d'être considéré comme
1. Mmiipre île lauf/uai/r, publiée par P. Mcyer. Revue cril.. 1870, p. 3S2, snj)-
pU'iiicnt ]iani en IS'Ii.
2. Willrlialm, 237, 3.
Herbcr^'fMi isl Inscliicrn ^,'rnaiil
Sô vil liàii icii (Ici- s|ir.'iclic ci-iianl.
Kin M nf^f nicher Tsclianipànoys
kiinilf vil baz franzcys
Daiiii icii, swiccli fran/.oys sprochi'.
'. Hcrbergcn >■ se dit " loger ». Voilà tout (•(> (|uo J"ai ajipris de la langue.
Un grossier (lliam|»enois saurait bien inii-nx le français que moi, bien que je
parle " fraiizoys ■• (c'est-à-dire : fratieais de l'Ile de France).
LE FRANÇAIS A L ETRANGER 513
la langue d'une haute (.'ulture ; il n'y avait et il ne pouvait y
avoir qu'une « langue catholique »; (hi moins, à côté d'elle, le
français s'éleva à une demi-universalité. Suj' pkisi(Mirs points,
il sembla même un moment qu'il (h'it non phis se faire con-
naître, mais s'implanter, aux (lé[»ens des langues indigènes',
particulièrement en Oi-ieiit et en Ani:h'l<M'r('.
Le français en Asie et en Afrique. — lout le monde
sait que malgré la diversité des peuples ([ui [)rirent part aux
croisades, les Francs de France jouèrent dans ces expéditions
un rôle préjxjndérant, si bien que leur langue fût probablement
devenue la langue commune des Latins, si leurs établissements
eussent duré, malgré l'installation dans le pays de puissantes
colonies italiennes et les rapports constants que la marine véni-
tienne établissait entre la Péninsule et les pays d'oulre-mer. Elle
fut tout au moins la langue officielle et juridique de ces pays ;
les Assises de Jérusalem, les Assises d'Antioche, bien que nous
ne possédions plus ces dernières que dans un texte arménien,
étaient en français. Point de doute que le français n'ait eu en
cette qualité quelque influence. Tout d'abord il y eut en Asie
une population que la communauté de la foi religieuse porta
d'enthousiasme vers les croisés; ce fut celle de l'Arménie, dont
le secours fut si utile aux chrétiens d'Occident. L'ascendant de
ceux-ci sur ce peuple d'esprit ouvert fut sur certains points con-
sidérable, et ses règles juridiques par exemple en furent complè-
tement transformées.
Il nous est même parvenu un très curieux écho des protes-
tations que soulevait une conversion trop rapide aux usages
des Latins chez les vieux Arméniens '. En ce qui concerne
1. Saint Nersès de Lampron (f 1198), accusé de latiniser les rites de son Église
écrit à Léon II, et, jiour se disculper, lui démontre comment il lui serait impos-
sible à lui-même Léon II, de renoncer aux raffinements des Latins : « Les gens
de Tzoro'ked nous détournent des Latins, et vous aussi, et ne veulent pas que
nous adoptions leurs coutumes, mais celles des Perses, au milieu desquels ils
vivent et dont ils ont pris les usages. Mais nous, nous sommes unis par la foi
avec les princes d'Arménie, vous autres, comme maîtres des corps, nous, comme
chefs spirituels. De même que vous nous avez ordonné de nous conformer aux
U-adilions de nos pères, suivez aussi celles de vos aïeux. N'allez pas la tête
(((■■couverte comme les princes et les rois latins, lesquels, disent les Arméniens,
ont la tournure d'épileptiques, mais couvrez-vous du scharpli'ousch à l'imitation
(le vos ancèlras; laissez-vous croître les cheveux et la barbe comme eux. Revêtez
un tour'a large et velue, et non le manteau ni une tunique serrée autour du
corps. Montez des coursiers sellés avec le djouschun et non des chevaux sans
selle et garnis du lehl (housse) frank. Employez comme titre .d'honneur les noms
HlSTOlRK IIE LA LANGUE. II. «J"
514 LA LANGUE FRANÇAISE
la lang"ue, nous savons (juc de bonne heure à la cour elle fut
considérée comme une sorle de seconde langue officielle, dans
laquelle dès 1201 on transcrivait les actes '. Des inteiprètes
étaient inscrits au uoinhro dos officiers royaux. Des prêtres,
comme Basile, qui fit l'oraison funèijre de Baudouin de Marasch,
arrivaient à parler également bien les deux langues \ Aussi a-
t-on pu relever dans les « Assises d'Antiocbe », que le prince
Sempad, de la maison des Ilethoumides avait traduites en 1265,
des gallicismes comme : hriDiois, otrria, (h'fcndre, qiilflf, chas-
tier, faillir, sicle, sans aveir. L'infill ration n'est pas allée et ne
pouvait aller loin; les termes de la liiérarchie féodale paraissent
avoir seuls été naturalisés ', et ils ont eux-mêmes disparu avec
les distinctions qu'ils représentaient. Toutefois l'un d'entre eux
au moins a survécu, et le nom des barons, après s'être répandu
dans la Grande Arménie avec le sens de chef, est devenu, paraît-
il, le titre commun dont on accompagne les noms propres, l'équi-
valent de notre « monsieur » *.
Du côté arabe, il n'y eut bien entendu, aucun élan analogue
vers les envahisseurs. Néanmoins on a cessé de s'imaginer
qu'une haine farouche séparait, sans rapprochements possibles,
des musulmans fanatiques de chrétiens intransigeants, venus
pour convertir ou jiour tuer. La réalité est tout autre et les
documents laissent voir (|ue des rapports nombreux, souvent
pacifiques et môme cordiaux, s'étaient établis entre fidèles et
infidèles, qu'il était même né une population de métis, comme
trait d'union entre les races.
Pour la langue, il arriva ce qui se produit presque régulière-
ment en pareil cas; ce fut celle des plus civilisés qui exerça sur
(l'éwi/', hucljeb, mavzban, sbaçahtr et autres scmltlablcs, et ne vous servez pas
(les titres de sire, proxlmos, connétable, maréchal, chevalier, liç/e, comme font les
Latins. C.liangez les costumes et les titres empruntés à ces derniers, pour les
costumes et les titres des Perses et des Arméniens, en revenant à ce (ine pra-
ti(iu.'iient vos jières, et alors nous, nous changerons nos usages. Mais Ta Majesté
lurail de la répugnance à quitter aujourd'hui les usages excellents et raffinés
des Latins, c'est-à-dire des Franks, et de revenir aux mœurs grossières des
anciens Arméniens {[iecueil des Historiens des Croisades, Doc. Arm., p. 591).
\. Langlois, Cari. d'Arin.., p. !:î.
2. Uec. des Hist. des Crois., Don. armén., 1. 211.
3. On reconnaît facilement botler (houleillcr) dvhaudiln'in (chamludlan) dchanl-
sler (chancelier), kountesdabl (connestable), Icdj (lige), sinidrhal (sénéchal), sir
(sire), ph'rcr {frère). Ajoutez pfilvflidj (privilège).
i. Sur toute cette question, v. la Préface de Dulauricr aux Documents ariné-
niens du Recueil des hist. des croisades.
LE FRANÇAIS A L ETRANGER 51o
l'autro son ascendant. Et les jtliis civilisés étaient incontestable-
ment les Orientaux, particulièrement les Arabes et les Grecs.
Parmi les Ai"al)es, Turcs et Persans, bien peu, en dehors des
interprètes officiels, semblent s'être donné la peine d'apj)r('ndre
le langage des Francs '. Au contraire, nombi-e de croisés s'étaient
fait instruire dans les langues indigènes, presque dès l'arrivée
en Palestine. Pierre l'EiMiiite avait en 1098 un int(M'j)rèle nommé
Herluin; Tancrède lui-même savait le syriaque ^ En 11 40, au
dire de Guillaume deTyr, ce fut un chevalier qui « savait langag-e
de Sarrazinois bien parler, qui fut dé}iuté pi-ès de Moïn Eddin
Anar, gouverneur de Damas '. En 1192 le prince Honfroy de
Toron « enromançait le sarrasinois » aux entrevues que le roi
Richard d'Angleterre et le prince Malek el Adel eurent près
d'Arsouf , puis devant Jaiîa, et Baudouin d'Ibelin remplit le même
office près de saint Louis pendant sa captivité en Egypte; plus
tard un frère André de Longjumeau se rencontre dans les
mêmes fonctions. Ibn Djobaïr et Beha Eddin n'ont donc pas
cherché à flatter l'amour-propre de leurs compatriotes quand ils
ont rapporté que des seigneurs francs apprenaient l'arabe. Guil-
laume de Tyr confirme leur témoignage, il prétend même qu'ils
le faisaient presque tous. Et il est permis de supposer que les
relations diplomatiques n'étaient pas seules à les pousser à cet
effort. Le même Guillaume de Tyr, né du reste, comme son
nom l'indique, outre mer, et l'auteur du Templier de 7'i/r (qui
est peut-être Gérard de Monréal) utilisaient pour leurs compo-
sitions historiques les documents orientaux. On trouve chez
eux assez souvent des mots arabes traduits ; Renaud de Sagette
passe pour avoir entretenu chez lui un docteur arabe chargé de
lui lire les auteurs arabes.
Dans ces conditions, il n'est pas douteux que le voisinage de
la civilisation musulmane ait contribué à augmenter l'influence
que la science et les arts arabes exerçaient depuis longtemps
sur nous. Et on sait tout ce que doivent à cette influence la
1. En 109S le roi de Babylone envoie quinze députés instruits dans diverses
langues. (Albert d'Aix dans le Rec. des Hisf. des Croisades. Itist. occid. IV, 380 A.
Un captif, surnommé Machomus, sert d'interprète en 1112. (Guib. abbat., 76.1V,
262 D.) D'autres s'appellent Beivan, Mostar.
2. Tiideb. abbrevia/tcs, Ib., III, p. l.'iO et 20i cf. Ih., IDS.
3. Guill. de Tyr, liv. xvi, 12. Ib., 1, ■2i-725.
516 LA LANGUE FRANÇAISE
philosoJ)lli«^ les mathématiques, l'astronomie, l'art maritime, la
pyrotechnie la médecine, la chimie, et jusqu'à Ja cuisine. Nous
avons pris aux Sarrazins les choses les plus variées, depuis un
système de chiffres et des commentaires d'Aristote jusqu'à des
pig-eons voyageurs, des armoiries, des instruments de musique,
des modes, des étoffes, des fleurs et des plantes potagères.
Or, s'il est arrivé souvent (jue les ohjels impoi'tés n'ont eu
d'autre nom que celui de la ville d'Orient où ils avaient été pris,
comme l'ail d'Ascalon, ou l'étoffe de Damas ', d'autres ont gardé
Icui' n(ini arabe plus ou moins défiguré. Ces derniers sont en
assez grand nombre et constituent en français un fonds assez
considérable ^
Toutefois il est très difficile, dans ce fonds arabe, de classei-
avec précision les mots par époques ^ et surtout par provenance:
de savoir s'its sont venus par les livres ou par le commerce, ou
même s'ils sont d'importation directe ou indirecte. Les uns, par
exemple matelas, sirop, girafe, semblent passés par l'italien;
d'autres, par exemple bourrache, caroube, chiffre, par le bas-latin
des savants *. On constate cependant que le giaiid nombre est
venu d'Espagne, où les Maures ont fait un si long séjour, et où
leur culture a été portée si haut ".
Le nombre de ceux qui paraissent rapportés des croisades est
peu considérable. On cÀW colon , gazelle, fahir {\ . fr. f<il;i), housse,
jujie, luth, ma)neluk, quintal, truchement (v. fr. durgeman). L'an-
cienne langue en connaissait quelques autres : aucube (tente, cf.
alcôve, venu du même mot arabe par l'espagnol) ; fonde (marché)
meschine (jeune fille, servante), rebèhe (violon à trois cordes) etc.
1. Cet ail s'est appelé esflialognc, puis, par changemeiil de suffixe, esclia-
lelte, d'où échalotle; damas ne parait pas avant le xiv° siècle.
2. A vrai dire, ce fonds n'a jamais comijlètement cessé de recevoir de nou-
veaux termes : calf'at. est du xiv'' siècle, arsenal, camphre, douane, du xv''; aidé-
baran, alcali, azimut, café du xvi'= et du xvir; la conquête de l'Algérie a iniroiluil
encore tout vécemmeul youm, burnous, etc., comme nous le verrons. Néanmoins
les mots arabes étaient bien jpIus nombreux en ancien français.
3. Amiral, ciclatons sont déjà dans Iloland.On y trouve déjà aussi mahomerie,
mot de f|(-rision, (pii désigne les su|)erslitions, les pratiques idolâtres, les tem-
ples de la religion de Makomel.
4. Jarre, en pro\. j'arra, est en espagnol et en portugais jarra, en italien
f/iara; toutes ces formes correspondent à l'arabe djara; mais d'où est prise la
forme française? c'est difficile à déterminer.
.'•.Je citerai abricot, port. albrico(jue, ar. al hirkouk (mol d'or, latine): alcade
esp. alcalde, ar. al-ija^fli; alcôve, esp. alcalja. ar. al-qobbu; alf/ébre, esp. ah/ebra.
ar. al-r/âbr: elixir. esp. eliksir,aLr.el-ili\sir; lux/iielon, v. fr. auf/ueton, vf^p. alculon,
ar. al-fjo^lon: 7nefi(juin, es[>. mezquinu, ar. meskin.
LE FRANÇAIS A L'ÉTRANGER 517
D'autres, ([u'on croirait pourtant bien devoir rapporter à cette
époque, sont postérieurs et ont été pris à «l'autres langues. Ainsi
assassins, où on reconnaît facilement le nom des Assacis, les
sicaires du Vieux de la Moiitajinc, dont il est si souvent question
dans nos chroniqueurs, nous est venu plus tard, comme nom
commun, par l'italien. Si réel en effet que fût sur nous l'ascen-
dant des Orientaux plus civilisés, la pénétration n'eut pas le
temps de se produire; en outre les Latins établis outre mer revin-
rent en si petit nombre que leur langage ne put influer sensible-
ment sur le langage général '.
Du côté musulman, il resta aussi quelques traces, mais peu
nombreuses, de notre passage. Au dire des spécialistes, l'arabe du
xu* et du xni* siècle avait un certain nombre de mots francs,
particulièrement des noms de dignité, facilement reconnaissa-
bles ' : inbiriir (emperor), brinz ([)rince), kund (comte), biskond
(vicomte), bourdjâsl, al bourdjâsiyi/a (la bourgeoisie), baronans,
(barons). On en cite encore quelques autres istabi, sàboiln, sird-
jand, asbifari, qui sont sans doute estable, savon, sergent, hospita-
lier. Dâmâ (dame), damât (les dames), se trouve, paraît-il, dans
une lettre de sultan Baibars P"" à Boëmond VI (1268) ^ C'est en
somme fort peu de chose ^ Le « déluge français », comme dit un
écrivain arabe, ne submergea rien, il fut submergé, et ce qui
resta des Francs apprit l'arabe. A Tripoli, dès le commencement
du xui'' siècle, un prêtre, Jacques de Vitry, ne pouvait plus parler
roman à ses coreligionnaires, et force lui était d'entendre des
confessions par interprètes, la langue du pays étant le sarrazin *.
Le français en pays grec. — xV Constantinople, en Achaïe,
en Morée, et à Chypre, ce fut non plus en présence des langues
sémitiques, mais en présence du grec que se trouva le roman.
On pourrait relever chez les contemporains de la conquête,
ainsi chez l'historien Nicetas Akominatos, qui nous a laissé la
contre-partie de la Chronique de notre Villehardouin, un certain
1. Il faudrait ajouter que le jjersan, a fourni soil directement, soit indirecte-
ment, quelques mots au français du moyen âge, des noms de couleur : f/ueules,
nias, et d'autres comme : échecs, épinard, caravane, laque, nacaire; bazar,
firman, et ([uelques autres sont modernes.
2. On ne peut préciser si bord/ représente l'allemand hnr;/. le français bore ou
l'italien bort/o. Kastul est certainement le latin castcllum, mais venu par où?
3. Cf. une note de M. Hartwig Derenliourg dans les Mclaii;/es Renier, p. iri3.
i. Mém. (le PAcad. de Bruxelles, XXIil. tl, lSi9.
ol8 LA LANGUE FRANÇAISE
nombre de gallicismes : o$,pîvoîJî'.v défcnilro A'IÎ^-.o;, Hue; Tsvxa,
la tente; cppip'.o,;, le frère; tojpvio-u, tournois '. Mais on sait
coniMon la conquête fut éphémère, et Tinvasion <lu français dans
le romaïque ne remonle [»as aux expéditions des Latins.
On avait retrouvé, il est vrai, au milieu de ce siècle, une
chronique de Morée, dont la lang^ue, même dans le meilleur des
manuscrits, celui de Copenhag-ue, est farcie de mots français *.
Mais il paraît aujourd'hui à peu près certain que l'auteur du
« Livre de la conqueste » est un métis demi-g^rec et demi-franc,
un Gasmule. Il n'y eut jamais romanisation dans ce pays; où
le latin avait échoué, il était impossible que le français réussît.
On a reproduit quelquefois bien à tort une phrase de la chro-
nique catalane de Ramon de Muntaner, disant qu'on parlait en
Morée aussi bon français qu'à Paris. Le contexte montre au
contraire dans quel isolement restaient les chevaliers francs '.
Ce n'est guère qu'à Chypre, où la domination des Lusignans
dura trois siècles, que l'invasion latine marqua la civilisation et
la langue indigènes d'une empreinte un peu profonde. Le chro-
niqueur Mâcheras, au commencement du xv" siècle, va même
jusqu'à prétendre que ce fut la conquête franque qui amena la
désorganisation du grec indigène \ Mais c'est là une exagération
1. Nicetae Choniatae Hhtorlu, éd. Bekker, Bonn, lS3o.
2. àoo'j/.aToi;, àêouxaTî-jEiv, avocat, avocasser; vTâjAa, dame; -/.ofAîo-coûv, commis-
sion; xo-jpTo;, course; )-t^to;, lige; pof, roi; TÎiiiJLivpa, chambre; tpÉoa, trêve; Tpt-
ÇoupiÉpr,;, trésorier; o-ipYÉvTaii;, sergents; çps-[A£vo'jpr|Ç, frère mineur; yapviî^oijv,
garnison; xaTispo-jvt, chaperon; Trap-roOv pardon; vtîlEVEpâ)., général. On y lit des
vers comme ceux-ci : Ma ôaxrjXiSiv yàp y^^-jaw e-jÔÉo); tôv psoso-Tci^st. || Kal à;pÔTO'j
£p£6ciTTr|0r|7.£V, -/'ÈTcfiXÉ TOU TO ôjJ,âvTÎjlO || TÔT£ TÔv ÈjXî-âxpaEs, Xal Î.ÉyEt Ttpbç ÈXEÏVOV II
Mtffùp NT^espÈ, «Ttô ToO, vjv àvOpcoTro; [j.oû Eiaat a;^io;... « Lo Champenois revêtit
alors Messire Geoffroy de cette propriété, et lui donna un anneau d'or, et après
lui avoir constitué cette mense, il lui adressa de nouveau la parole et lui dit :
Messire Geoffroy, dorénavant vous êtes mon homme lige... >• (V. Citron, de Morée,
éd. Buchon, IStO el Rrchcrcfies liisf. sur la princ. de Morée, II, IS4.Ï, p. 71.)
'.i. Chrunique, dans Buchon, Clironiques éfrti7i;/ères rel. aux exped. f'r. pendant
le xiii" s., p. ;J02. ■> Toujours depuis la conquête les princes de Morée ont pris
leurs femmes dans les meilleures maisons françaises, et il en a été de même
des autres riches iiommes el des chevaliers, qui ne se sont jamais mariés ipi'à
des femmes qui descendissent de chevaliers français. Aussi disait-on que la
meilleure chevalerie du monde était la chevalerie de Morée, et on y pailait
aussi bon français qu'à Paris. »
i. "U; Tco'j xat TT/ipav tôv t^^tiov oc AasavtâoEÇ ... xat inh tôxeç àpxÉ'liav va (laOa-
vo'jv opavyx'.xa. xai fJapSapsaav ri poijiaîxa, to; y^''^'' ■"*"' (TT|[XEpov, xai ypâ;fOfAEv
çpâyxtxa xal po)(j.aïxa, ôxt eU 'ov xoiy-ov Sèv T)|E'jpo'JV îvxa <7uv-u'/âvo[j.Ev. .lusqu'au
moment où les Lusignans s'emparèrent de l'ile.... <lès lors on commença à
apprendre le français et le romaï(|uc devint barbare, au poinl qu'aujourd'hui
nous écrivons un mélange de français el de romaïque lel que personne au monde
ne comprend ce (pie nous disons (.Mâcheras, éd. Miller,!, \>. X'o. l-ii). Ce Mâcheras
LE FRANÇAIS A L'ÉTUâNGER 519
visible, que les recherches modernes sur le moyen chypriote
permettent de réfuter K Ici comme partout ailleurs dans les pays
grecs, c'est de l'italien, qui était la lanpruo du commerce et qui
d'autre part, grâce à son système phonéti(jue, se prêtait mieux
que le français à être transcrit et naturalisé en grec, qu'on a tiré
le plus grand nombre de vocables. On en trouve toutefois, dans
les textes du moyen âge, un assez grand nombre qui viennent de
France-. Et le chypriote contemporain en conserve môme quel-
ques uns, comme xoj[ji.av:apxà, la commanderie (nom d'une
partie de l'île), -sppojv-.v, le perron (grosse pierre), T^aipa (la
chaire, auj, chaise), ix-poT^a (broche, fourchette), derniers
témoins d'une influence que l'abandon de l'île aux Vénitiens fît
officiellement cesser en 1489, mais qui longtemps auparavant
n'était plus prépondérante, ni même efTective.
Dans ces différentes rencontres, le français eut, de son côté,
l'occasion d'emprunter des mots nouveaux, et d'augmenter ainsi
son fonds grec , très restreint jusque-là. Le commerce avec
l'Orient en avait déjà amené quelques-uns : hesant, chaland,
dromond, qu'on rencontre dans le Roland; cadahie, caahle, pri-
mitif de accabler (xaTaêoÀrî, machine à lancer des traits), se lit
aussi dans le même texte. Des écrivains, qui connaissaient le
grec, en emploient d'autres : Dyssenterie, hippodrome, monocère,
rhinocéros, théâtre sont francisés par le traducteur de Guillaume
de Tyr. LEstoire d'Eracles fournirait quelques grécismes; en
particulier une ample collection de mots pour signifier serpent :
cersydre (yipc-uopo^), chelindre (ysA'jopoc), cycalex {'Jv.-jSK-r) , dipse,
édype (ov!/âç), emorroiz (à;j.oppoU (on y trouve aussi ydiote ou
ydoiste (IouÔty.;), tllatière (cpuAaxf/îp'.ov). Le lyonnais Aymon de
Varenne, qui avait longtemps habité Philippopoli, va plus loin,
savait le français, comme cela résulte du témoignage de Bertrandon de la Broc-
quière (lians Mas. Latrie, H/st. de l'ile de Cfiypre, III, 18od, p. 3).
1. V.Gustave Meyer. Romanisclie Wiirter im kijpriscliem Mittelgriechiscfi, dans
le Jarhucli fur romanische und englische Sprache und Litteratuv. Nouv. série, III,
et Baudouin, Le dialecte cliypriole, Paris, 1883, p. 19.
1. io:;, (avis), àSav-atT^iov (= avantage), aXn'.Tpoî (= arbitre), à^aïA-.v.âïw (exa-
miner), Yp'-^a (grise), ûa[xo-j (= dame), xâ? (cas), -/.ecttîo-jv (=^ question), -/.i—c (quitte),
■/o'j;jL£VTo-Jpr,; (commandeur), -/.o-jfiEpsâp-/;; (^commissaire), âôxet (= loquet), [lapxt;
(marquis). o6' (= ou), ottevio-Jv (= opinion), uaïl^'.ov (= pays), lîo-jôpa (^ poudre),
TTo-jy./ip'.v (=r bouclier), TCpsî^o-Jviépr,; (= prisonnier), 7tpoS'.^'.o-jv(= provision), pévTa
(= rente), p£/,r,x^'.oûv (= religion), psffTcî- (= esprit), <7T'.),'.£pr,ç (= hosteiier),^9£p[i£
(= ferme), :pp£p£ (frère).
520 LA LANGUE FRANÇAISE
et dans F/or/wo;?/ cite des mots grecs, ou même des phrases qu'il
traduit assez volontiers, par exemple :
Il crient Uiit ; « ]Ma to llioo
Calo luto vasileo. »
Ice welt dire en François :
Si maïst Diex, bons est cis rois. '
Mais tant d'érudition n'était pas commune, et le nombre des
mots grecs qui sont veiuis à cette époque soit directement, soit
indirectement, jiar l'italien et le bas-latin, est peu considérable.
Quelques-uns se sont éteints avec le vieux français : maugn»-
nean, moleqiiin (étoflé mauve), fdalière (reliquaire), eatoire
(flotte). D'autre sont ai-rivés au français moderne canapé, {■)f.i<yn<)-
-c lov) , carquois (Tapxào-'.ov, mot d'origine [wrsane), endive (bysantin
îvo'.êov), falot ('favô;;), diamanf (oià^avTs), galetas, hraque)nart,
(|;ipay£^.a aàya-.pa), cliloiirme (yiAs'JTua, par l'ital. ciunna), qui
se trouve dans le Te m pi. de Tgr p. 2"."); page (Tzalo-.ov, ital.
paggio) ^?
Mais en somme, le contact, même prolongé des Francs et
des Grecs, n'a eu sur le langage des uns et des autres qu'une
influence éphémère et superficielle ^ Notre langue n'a gardé
de ces grands événements que la gloire d'avoir été portée au
loin, sur les rivages les plus célèbres de l'histoire du monde.
Le français en Angleterre. — La bataille d'Hastings
(14 oct. 1066) et la prise de possession de l'Angleterre par
Guillaume le Conquérant eut de tout autres conséquences lin-
guistiques que la conquête éphémère de Jérusalem ou de Cons-
tantinople. Longtemps on put croire que la langue comme la
dynastie normande était définitivement établit^ au (b^h\ du
détroit.
i. Ils crienl tous : Ma to Weo /.«'aô toOto [ia.nù.z6; cela veut dire en français :
Par Dieu, bon est ce roi. Je cite le tcxli; restitué par M. P. Meyer (Bibl. de
V École de charles. ISlifi, 333), auquel je renvoie pour d'autres exemples. (Cf.
Recueil des Hisl. des Crois., V. i. A}ion. li.ltarnisP7)i, p. 2S7.)
2. Il faudrait ajouter que pas mal de mots grecs ont d'abord passé en arabe,
d'où ils nous sont arrivés ensuite jiar des chemins détournés : i;£;ptjpoç (zéro,
ciiitrre), Sripov (élixir), Té),cT(Aa (talisman), •xaV.ôitoyç (calibre, gabarit) oitxo:^.
(alambic). Certains ont gardé une forme in bride : nlrbimie,Ac l'arlicle arabe al
et du bas grec /.uixia.
3. Plus tard le grec vulgaire a encore donné par l'intcrmédiniri' d'autres lan-
gues quelques termes : boutique, gr. cl. àTtoOr.xr,, bas grec hoteki), émcri (v. fr.
esmeril, ital. smerif/lio, gr. (Tjjivpi , Naxos afiepl), eslradiot (it. stradiotto
TTpïTUÛTr,;).
LE FRANÇAIS A L'ÉTRANGER 521
Sur le point do savoir si les conquérants désiraient ce résultat
et cherchèrent à l'atteindre, malgré raffirmation d'anciens chro-
niqueurs, on n'est pas d'accord '. Mais tout, à ce moment con-
spirait en faveur du français. Les rois n'entendaient, tout au
moins ne parlaient que cette langue -, au point que long-temps
après, le propre vainqueur de Crécy, Edouard III, ne parvint
pas, dans une circonstance solennelle, à i-(>]»roduiro correcte-
ment une phrase anglaise.
Comme la cour, l'aristocratie resta fidèle à son idiome roman,
qui fut par tout le royaume, à tous les deg-rés de la hiérar-
chie, la langue officielle. Il n'est pas certain que Guillaume ait
défendu de plaider à la cour royale autrement qu'en français; le
français n'en devint pas moins la langue de la justice, celle de
la loi, et aussi des juges, même dans les juridictions inférieures.
L'Eglise elle-même aida, ou tout au moins céda au mouvement,
les archevêchés d'York et de Ganterhury, les éA'èchés, les
abhayes étant passés aux mains de gens de langue française.
On vit des auteurs qui n'écrivaient (|ue })0ur le clergé, comme
Philippe de Thaon, l'adopter (vers 1119); un évêque, dès le
xi" siècle, saint Wulfstan, manqua d'être dépossédé parce qu'il
l'ignorait, et ne pouvait dès lors prendre part aux conseils
royaux ^ Au commencement du xm*^ siècle des curés s'en ser-
virent, tout en laissant la première place à l'anglais, pour la
prédication. Dans les écoles le français fut aussi la langue de
l'enseignement, au moins élémentaire '".
1. Il est certain que les chartes et les actes de Guillaume sont en latin et
en anglo-saxon, ce qui semble peu d'accord avec les intentions que lui prête
Holkot, (le détruire le saxon cl d'unilier'le langage de l'Angleterre et celui de
la Normandie.
2. 11 faut descendre jusqu'à Henri IV (1399-1413) pour trouver un roi dont la
langue maternelle soit l'anglais; Guillaume, dans un intérêt politique, s'était
appliqué à le comprendre; il n'y parvint jamais. Henri V% Henri II Plantegenet,
tout en l'entendant, ne le parlaient pas. Edouard I'' le savait (1272-1307), tout en
faisant du français sa langue usuelle. C'est encore en français que le Prince Noir
composait son ■■ tombeau ».
3. Quasi Iiomo idiota, qui linguam gallicanam non noverat, nec regiis consiliis
interesse poterat. (Math. Paris, Chr. Maj. s. ann. lOOo.)
4. V. Highden, Po/î/c/»'onjco«, éd. Babington, H, loS, coll. des Rerum Britannic.
^criptores. •> Haec quidem nativae linguae corruptio provenit hodie multum ex
duobus; quod videlicet pueri in scholis contra moreni caelerarum nationum a
primo Normannorum adventu, derelicto proprio vulgari, construere gallice com-
pelluntur; item quod lilii nobilium ai) ipsis cunaluilorum crepundiis ad Gallicum
idioma informantur. •> Le témoignage vaut peut-être mieux que le raisonnement
où il est contenu; il ne faudrait cependant, je crois, ni lui accorder trop de con-
fiance, ni lui attribuer une portée trop générale.
522 LA LANGUE FRANÇAISE
Il eut ainsi à peu près les mêmes avantag-es que Ir latin avait
eus en Gaule. Et il im|»orte d'ajouter, pour bien montrer les
conditions de la lutte, qu'il puisait dans le voisinag^e de la France
de nouveaux appuis. D'abord l'expédition de Guillaume n'avait
pas été un coup de main d'heureux aventuriers que la mer avait
a|»portés un matin et que la masse indigène devait peu à peu
absorber. D'autres immigrants, non seulement des Normands,
mais des Angevins, des Picards, et aussi des Français de France
vinrent à leur suite, et l'infiltration ne cessa pas de longtemps.
D'autre part les relations des vainqueurs avec le continent
demeuraient très étroites, la France restant le centre des inté-
rêts, et aussi l'objet des rêves des nouveaux maîtres de l'Angle-
terre. L'histoire le montra bien. Vivants, ils pensaient à la
conquérir, morts il voulaient y re])Oser, dans leurs terres de
Normandie ou d'Anjou. C'est en 1272 seulement que West-
minster s'ouvrit pour eux, bien plus tard encore qu'ils se rési-
gnèrent à abandonner leurs domaines continentaux.
Aussi dès le milieu du xn" siècle l'anglais semble à peu près
éteint comme langue littéraire; en 1154 les vieilles annales de
Peterborough ne trouvent plus de continuateurs; à peine si la
langue indigène sert encore à quelques productions toutes popu-
laires. Seul, vers 120o, un prêtre de Arley, Layamon, l'emploie
à écrire sur l'histoire d'Angleterre (d'après des sources fran-
çaises), et son exemple fut si peu suivi qu'il eut longtemps,
comme on l'a dit, plutôt l'air d'un revenant que d'un précurseur.
L'éclipsé se prolongea, à peu près complète jusqu'au milieu du
xni" siècle; des légendes de saints, un recueil d'homélies en vers,
un traité en prose d'ascétisme {The Ancren Biwle), le Poema
7norale, une chronique fabuleuse en vers, tout à la fin de la
période une traduction du Psautier, voilà à peu près toutes les
fjcuvres anglaises qu'on jxMit mettre en regard de l'immense
littérature française éclose (bans les nouveaux domaines des
Normands, dont il a été question dans tous les chapitres de ce
volunu', et dont une [lartie au moins est due à des Anglais de
naissance.
Il ne peut entrer dans mon dessein (res(|uisser l'histoire
interne de ce français porté en Angleterre ; issu du normand,
mais influencé jtar ses relations avec le français littéraire, altéré
LE FRANÇAIS A L'ÉTRANGER 523
aussi par l'immigration de colons yenus du reste de la France
du nord, il devint distinct du normand continental et constitua
un véritable dialecte, dit ang-lo-normand. En outre le voisinaiie
de l'anglo-saxon, les habitudes et les instincts des populations
germaniques chez lesquelles il était porté, arrivèrent bientôt à
le déformer. Dès la seconde moitié du xn" siècle, il était si mal
parlé dans certaines localités, que leur jargon était proverbial;
parler charal)ia d'après Gautier Maps, s'appelait parler le fran-
çais de Merlebourg ' . Au xni" siècle, si on en croit (îrervais de
Tilbury, ceux qui avaient quelque souci de la pureté du lan-
g-age envoyaient leurs enfants en France, pour éviter la bar-
barie du parler local. Les natifs d'Angleterre eux-mêmes se
rendaient compte, que le français de Londres même ne ressem-
blait guère à celui de Paris -.
Chez les Français, le parler des Anglais était devenu un objet de
dérision, qu'on parodiait à l'envi, avec la certitude de faire rire ^.
Mais ces déformations n'étaient pas, on le sait par l'exemple
1. Gauliei" Maps. De nu(i. cinial. Vistincliones quinque. V, cap. VI, éd. Wright,
p. 235-236 : Cessit igiliir apud Merlcburgam, ubi fous est quein si quis, ut aiunt,
gustaverit, Gallice barbarizat, iinde cum viliose quis illa lingua loquitur, dicimus
eum loqui gallicum Merleburgœ : unde Map, cum audisset eum verba resigna-
tionis domino Ricardo Cantuariensi dicere, et quœsisset dominas archiepiscopus
ab eo, « Quid loqueris? » volens eum iterare quod dixerat, ut omnes audirent,
et ipso tacente,qua;reret item, « Quid loqueris? >■ respondit pro eo Map, Gallicum
Merleburgae. »
2. Wilham de Wadington, par exemple, écrit :
De le françeis ne del rimer
Ne me dait nuls liom blâmer
Kar en Engleterre fu né
E nurri lenz e ordiné.
Et Froissart, éd. Kerv. de Lett. XV, 115, raconte que les Anglois « disoient
bien que le françeis que ils avoient apris chiés eulx d'enfance, n'estoit pas de
telle nature et condition que celluy de France estoit et duquel les clers de droit
en leur traittiés et parlers usaient.
3. V. la Pais aux Englois, publiée par Wright dans ses Political Songs, p. 300 ;
le fabliau des deux Angloys et de VAnel (Montaiglon, ii, llS); le Roman de
Renarl, 1" v. 23.jI et sv., éd. Martin; Jehan et Blonde de Ph. de Beaumanoir,
V. 26117; Cf. Hist. litt. de la Fr., XXIll, iVJ; Franz. Sludien, V, 2, p. i, et liomania,
XIV, p. 279 et sv. Voici un échantillon de ce jargon, pris h Jean et Blonde v. c. :
... ses compaignons dist :
" Compainons, avas vous ois
Toute le melor sot Francis
Que vous peiissiés mais garder,
Qui me vola i)Our moi conser
Fere o moi porter mon meson?
.\vas vous tendu bon bricon ? »
« Sire », chascun d'aus li responf,
Saiciés vous, tout voir Francis sont
Plus sote c'un nicc brebis. »
o24 LA LANGUE FRANÇAISE
du roman, pour compromettre l'avenir «le la langrue dans le
pays. Elles étaient, bien plutôt un sifine de sa larj^e diffusion.
On a dit que vers la (In du xni" siècle deux gros événements
politiques étaient venus changer la position réciproque des deux
langues anglaise et française. D'abord, observe-t-on, sous le
règne de Jean (1180-I21G) l'Angleterre commen«}a d'échapper à
la domination absolue, et la bourgeoisie anglaise prenant dans
le rovaume une place plus grande, l'idiome que parlait une
grande partie de ses membres ne put que profiter de ses pro-
grès. Un peu plus tard, en 120o, Phili|»pe-Auguste, en confis-
quant la Normandie et l'Anjou, brisa la chaîne qui liait la colonie
anglo-normande à la France, ou tout au moins changea complè-
tement la nature de ses rapports avec elle. Il était impossible
que le français ne perdît pas quelque chose à ces événements.
Mais c'est je crois, exagérer singulièrement que de se fonder
sur ces observations, quelque justes qu'elles soient, pour pré-
tendre, comme Ta fait Scheibner', qu'à partir de ce moment
commença une nouvelle période de la vie du français en Angle-
terre, qu'il cessa dès lors d'y être la langue maternelle d'une
partie de la population, et fut réduit à la situation d'une langue
étrangère, dont la culture ne s'entretenait plus que par une
sorte de gallomanie, fille de la tradition et de la mode. J'ai déjà
dit, à propos d'autres événements, que ces divisions brusques
me paraissaient mal correspondre à la lente évolution des faits.
Il est certain que la perte de la Normandie fit faire un grand
pas à l'assimilation des vainqueurs et des vaincus, depuis long-
temps commencée. Mais il fallut encore la guerre avec la France;
pour amener la fusion. Et, dès lors, s'il fallut Crécy pour qu'il
n'y eut plus que des Anglais, on ne voit pas pourquoi, longtenqis
auparavant, la langue anglaise fût devenue l'organe d'une natio-
nalité qui n'existait pas encore.
Du reste les témoignages que l'on peut recueillir ne s'accor-
dent pas avec cette manière de voir. Le célèbre évêque de
Lincoln, Robert Grosseteste, ne compte encore de son temps que
deux l.tngues, le lnlin pour les clncs, Ir français [tour les igno-
rants. A la lin du xni" siècle, l{(dieit dr (lloucesler se plaint
1 Programme d'.Vnnalicrg, 18><o.
LE FRANÇAIS A L'ÉTRANGER 52ï
encore de ce que, seule peut-être dans le monde entier, TAngle-
terre n'ait pas conservé sa propre laniiue, que les gens de la
haute classe, qui viennent de la lignée des Normands, aient
tous gardé leur langage français, et que les autres, ceux qui ne
parlent qu'anglais, ne soient toute leur vie que des gens de rien.
En 1300, l'auteur du Miroir de Justice fait choix du français
comme étant le langage « le plus entendable de le common
people ». Et Higden, moins élégiaque que Gloucester, précise
encore plus, et nous rapporte que non seulement les fils des
nobles, mais les ruraux qui voulaient leur ressembler s'escri-
maient de tout leur effort à franciser*. Il exagère visiblement
quand il ajoute que l'anglais n'était plus en usage que chez quel-
ques paysans; il est à cette époque et devient de plus en plus
la langue commune, mais le français demeure encore la langue
parlée et écrite par les gens comme il faut. M. P. Meyer, qui
cite ce texte de Higden, dans la Préface de ses Contes moralises
(le Nicole Bozon (p. lv), remarque avec raison que des livres
comme les Contes confirment indirectement son témoignage, car
ils « n'ont pas été faits pour le monde de la cour du roi d'An-
gleterre, ni même pour la société seigneuriale. Ils s'adressent
bien plutôt à la classe moyenne, à des gens qui savaient l'an-
glais de naissance, mais ([ui avaient appris plus ou moins le
français, et considéraient cette langue comme plus noble, et
prenant place, dans l'ordre des préséances, immédiatement
après le latin ^ » Toutefois, il devint bientôt visible que le
français « quelque heureuses qu'eussent pu être pour l'hu-
manité les conséquences » de ce fait, ne devait pas devenir
la langue nationale de la Grande Bretagne. Depuis le milieu du
xiV' siècle, sa décadence se précipite très rapidement. Il con-
tinue quelque temps à être imposé aux enfants dans les collèges
comme langage usuel ^ Des Anglais de naissance , comme
Pierre Langtoft, continuent à s'en servir dans leurs écrits, d'au-
1. Pob/chronicon, éd. Babitifrlon, II, 160 : rurales homines assi milari volontés
(liliis nobilium), ut per hoc spect.ibiliores videantur. franci^'enare sataguul onini
nisu.
2. Cf. le cas du bour^'eois de Lundresqui note jour parjour les événementsdans
une chronique en français jusqu'à l'an 17 d'Edouard 111.
:L Cf. Lyte, Hislorij of llic Uuiversity of Oxford, ISSfJ, p. 141 : « Bishop Stapel-
don.... moroover expressed his earnest désire that Mie Scholars should converse in
French or in Latin atmeal times, and at ail other times when they were gathered
526 LA LANGUE FRANÇAISE
très, comme celui ilu Mhroiir of life, s'excusent de ne pas rem-
ployer; néanmoins son expansion est arrêtée. La guerre venue,
on le cultive pour les commodités qu'il donne'. Dans les hautes
classes, l'attrait de la civilisation française aidant à maintenir la
tradition, il reste d'usage de l'apprendre par recherche d'élé-
gance autant que par nécessité; mais il ne peut plus être ques-
tion de conquête. Alors commence une nouvelle })ériode de la
vie du français en Angleterre; après la première, (jui est celle de
la conquête, la seconde, très courte, qui est celle de la déca-
dence, celle-ci pourrait être ap|)elée la période de la survivance'.
Dès le début, l'anglais gagne si rapidement du terrain qu'il
semble devoir en quelque temps évincer le français. Une litté-
rature anglaise réapparaît, faite d'abord en grande partie de
traductions, mais aussi de quelques originaux. Le poète Glower,
après avoir commencé par écrire en français, se sert du latin,
puis enfin de l'anglais ^ (vers 1392), et l'immortel Chaucer, sans
avoir de ces hésitations, rado})te et le consacre à la fois par
son génie. Vers le même temps, sur l'initiative d'un simple
maître de grammaire, John Cornwail, dont le nom a été plu-
sieurs fois salué par les écrivains anglais, comme celui d'un
libérateur, le français perd la place importante qu'il occupait à
la base de l'enseignement; les traductions du latin se font en
togelher. •• (Anno 1322 et 132:i, Oricl Collège.) Cf. p. loi : No conversation was to
be permitteil save in latin or in frencli. » Ces prescriptions se renouvellent
jusqu'en 13i0.
i. Le parlement ordonnait « que tout seigneur, baron, chevalier et honnestes
iiomnies de bonnes villes mesissent cure et dilligencc de estruire et apprendre
leurs enfans, le langhe françoise par quoy il en fuissent plus able et plus cous-
tummier en leurs gherres » (Froiss., éd. Kervyn de Lottenti, 11, 419).
2. Jean Harton, l'auteur du Douait français me parait iùcn avoir résumé les
causes du long maintien de notre langue outre-Manche quand il dit (éd. Stengel,
p. 2y,l-'.)) : <■ Pour ceoque les bones gens du Roiaume d'Engleterre sont embrasez
à scavoir lire et escrire, entendre et parler droit François, afin qu'ils puissent
enlrecomunor Ijonement ove lour voisins, cest a dire les bones gens du roiaume
de France et ainsi pour ce que les leys d'Engleterre pour le graigneur partie
et aussi beaucoup de bones choses sont misez en françois, ot aussi bien près
touz les seigneurs et toutes les dames en mesme roiaume d'Angleterre volen-
tiers s'cntroscrivent en romance, très nécessaire je cuide estre aux Knglois
d(! scavoir la droite nature de François. »
:i. Il raconte (juc c'est sur l'oi'drc du roi et par amour de lui qu'il a écrit en
anglais :
'. For wliose sakc he inleiuls to writc somc new lliiiig in English. » Qu'on
adopte cette version ou celle de la seconde édition, dédiée à Henri de Lancastre
et non plus à Richard 11, d'aju-ès laquelle il a pris l'anglais par amour de l'An-
gleterre, on n'en voit pas moins combien les choses sont changées. • Ile pur-
ports to appear in English for England's saUe. >• (Barel, o. c. p. 76.)
LE FRANÇAIS A L'ÉTRANGER b27
anglais dans les collèges, et la réforme s'étant généralisée, les
descendants des Normands eux-mêmes ayant souvent négligé
de faire instruire leurs enfants dans leur langue, il en résulta
bientôt, au dire de Jean Trevisa (1385), que beaucoup d'enfants
« ne surent pas plus le français que leur talon gaucbe » *. En
même temps les rois commencèrent à l'abandonner comme
langue officielle. En d3G2 Edouard III, sur la demande de la
commune de Londres, ordonna que les plaids eussent lieu en
anglais -. L'année suivante le chancelier ouvrit le Parlement
par un discours dans la même langue.
Il ne faut pas toutefois attribuer à ces faits })lus de signifi-
cation qu'il n'en ont. Le français continua bien longtemps malgré
cela à régner au Parlement, les rois persistèrent à en user dans
leur conversation comme dans leurs ordonnances : le propre au-
teur de la réforme dont nous venons de parler, Edouard III, ne
savait pas d'autre langue ; ce n'est que peu à peu que l'anglais con-
quit ses positions. La transition eût pu être ailleurs assez brusque ;
le caractère anglais, respectueux des traditions, la fit très lente.
Dans les actes publics l'anglais ne se substitua au français
que vers le milieu du xv*" siècle ^; dans les actes privés, un peu
plas tôt, mais les documents en anglais du xiv= siècle sont assez
1. V. Higden, Pohjchi'onicon. éd. Babington, II, IGl.
•< 2. Ilem p'ce q monstre est soventfoitz au Roi, p Prelatz, Ducs, Counts, Barons,
et tout la cÔe, les g-^ntz meschiefs q sont advenuz as plu?ours du reaime de ce
q les levés custumes et estatutz du dit reaime ne sont pas conuz côement en
mesme le reaime, n cause qils sont pledez monstrez et juggez en la lange
Franceis, qest trop desconue en dit realme, issint q les gentz q pledent ou sont
empledez en les Gourtz le Roi et les Courtz dautres, nont entendement ne conis-
sance de ce qest dit p" eulx ne contre eulxPlour Scrgeantz et aut[re,'s pledours;
et q resonablement les dites leyes et custumes srejront le plus tost apris et conuz
et mieultz entenduz en la lange usée en dit realme, et n tant chescun du dit
realme se p'roit mieultz gov[er]ner sanz faire offense a laleye. et le mieultz garder
sauver et défend r ses héritages et possessions; et en div[er]ses régions et paiis,
ou le Roi les nobles et autrs du dit realme ont este, est bon gov[er]nement et
plein droit fait a chescun n cause q lour leyes et custumes sont apris et usez en
la lange du paiis. Le roi désirant le bon gov[er]nement et t^rajnqillite de son
poeple, et de ouster et eschure les maulx et meschiefs q sont advenuz, et pur-
ront avener en ceste v>lie, ad p'' les causes susdites ordeigne et establi del assent
avantdit q toutes plees q s[ejront a pleder en ses Courtz queconqes, devant ses
Justices queconcjes ou en ses autres places ou devant ses autrs Ministres qconqes
ou en les Courtz et place? des autrs Seign's qeconqes deinz le realme, soient
pledez, munstretz, defenduz, resjionduz, debatuz et juggez en la lange engleise;
et qils soient [entreez] et enrouliez en latin ». (An 30, Ed. 111. 1302. Slatutes
of Ihe Realm, tome I, p. 3"5.)
3. La série des diplômes français remonte à 1213; dans la seconde moitié du
xwf siècle le français évince complètement le latin.
o28 LA LANGUE FRANÇAISE
rares, et on voit en 1438 la comtesse Anna de Statîord s'excnser
encore de s'en servir pour son testament '. En justice, l'anglais
ne pénétra pendant longtemps pas ailleurs que dans les proto-
coles ; tout le reste demeura français, au point qu'un jurisconsulte
du xv" siècle, déjà cité par du Gange {GIoss. Pref., XX), For-
tescue, jugeait encore impossible à un juriste de son temps de
se passer du français '. Cromwell en avait abrogé l'usage, mais
cette « nouveauté » disparut sous Charles II, et c'est au
xvin" siècle seulement que l'emploi exclusif de l'anglais devint
obligatoire devant les tribunaux. En 1706 une motion en ce sens
avait été repoussée à la chambre basse; elle eut encore peine à
passer le 4 mars 1731 ^
Au Parlement, l'anglais apparut d'abord dans les pétitions
(1386). Mais on n'en rencontre que quatre exemples encore sous
le règne d'Henri Y (1413-1422). Il faut descendre à 1444 pour
les trouver régulièrement rédigées en cette langue. Il n'y est
pas répondu en anglais avant 1404. Les procès-verbaux des
séances ne se tiennent en anglais qu'à partir d'Henri YI. Les
lois continuent aussi à être formulées en français ou en latin
jusqu'à la fin du xv" siècle (1488-1489). La force de la tradition
a même été si grande qu'aujourd'hui encore, certaines formules
du pouvoir exécutif sont en français : la Reine approuve les
bills par les mots : la Heine le veitit; elle met, plus rarement, son
veto en ces termes : lalîelne s'aclviseiri. Elle « remercie aussi ses
loi/aux sujets », elle donne « couf/é (V élire » un évêque, etc.
Les premiers travaux sur la langue française en
Angleterre. — L'habitude traditioiinrdle , qui se maintint
loiigtomj)S en Angleterre d'appreinh-e le français, eut une consé-
quence que je ne saurais négliger de mentionner. Elle y fit
naître joute une série de travaux destinés à l'enseignement de
notre langue, qui n'eurent longtemps aucun équivalent sur le
continent, et constituent la seule littérature grammaticale que
nous ayons avant le xvi" siècle \
1. le premier testament en anglais connu est de 12iis.
2. Lih. de laiul. Aiir/l. c. 4s dans Ducange, Glo.ssariion mcdi.r et tnfim.T lali-
nilalis, Pref., xix.
:f. Encore s"agissail-il là d'exclure le latin plus (pie le franeais. D'après Fishel.
Vcrf'fix.sunf/ Eu;/lanf/.s. 2'' éd., i'iO, c'est de nos jours seulement que le français a
ioin|ilèlement disparu.
4. 11 nous est parvenu deux grammaires provençales du moyen âge, celle de
LE FRANÇAIS A L'ETRANGER 529
Déjà un manuscrit du xui= siècle a recueilli un glossaire latin-
français par matières, sorte de nominale, rédigé en Angleterre.
Et à la fin du même siècle ou au commencement du suivant,
Gautier de Biblesworth réunissait pour une grande dame, Dvo-
nyse de Monchensy, un certain nombre de mots dont il voulait
enseigner le sens, le genre et l'orthog-raphe '. C'est là l'origine
de la lexicologie française -.
On rencontre aussi à cette époque des « manuels de conver-
sation » à l'usag-e des voyageurs, tels qu'on en verra réguliè-
rement paraître en toutes lang-ues jusqu'à nos jours. Le plus
ancien de ces guides est Va. Manière de lanfjafje, que M. Paul Meyer
a publiée d'après un manuscrit du Musée Britannicjue. Il a été
écrit à « Bury St Esmon en la veille de Pentecost, l'an de grâce
mil trois cenz quatre vinz et seize '. »
Enfin, on a imprimé de nos jours de petits manuels théori-
ques de g-rammaire, qui remontent au xv^ et au xiv" siècle.
M. Stûi'zinger en a publié un \ qui a été composé par un Anglais,
soucieux de ramener la graphie anglo-normande au type fran-
çais, entre le milieu du xiu^ et le milieu du xiv*^ siècle. C'est la
Raymond Vidal et Hugues Faidit. mais aucune grammaire française. L'a. b. r.
est toutefois un sujet sur lequel plusieurs trouvères se sont exercés. V. Jubinal,
Contes, dits et fabliaux, IL 27o et note F.
1. Publié par Wright, A volume of vocahularief, London, d837, 4°, p. 142-17i.
■2. M. l'aul Meyer remarque avec raison que les traités d'Alexandre Ncckam
et de J. de Garlande (publiés par Scheler, Leipzig. i8G7) ont pu, à cause des
gloses qu'ils contiennent, servir déjà h l'étude du français.
3. Revue critique, 1870 p. oS2 et suiv. Supplément paru en 1873. Cf. Stcngel.
Zlschft. fiir neufv. Spvache u. Litteratur, I, i-lo. En voici, à titre de curiosité, un
extrait;
■< IX : Quant un homme encontrera aucun ou matinée, il luy dira Inut courtoi-
sement ainsi : » Mon signour. Dieux vous donne boun malin ot bonne aventure! ■■
Vel sic : Sire, Dieux vous doint boun matin et bonne estraine. — Mon amy,
Dieux vous doint bon jour et bonne encontre. » Et a mydy vous jiarlerez en cest
manière : ■< Mon s^ Dieux vous donne bon jour et bonnes heures! •> Vel sic :
•' Sire, Dieux vous beneitet la compaignie! » A piétaille vous direz ainsi : « Dieux
vous gart! ■■ Velsic : •■ Sta ben •- vel sic Reposez bien. Et as œuvrers et labourers,
vous direz ainsi : ■< Dieux vous ait! mon amy » : vel sic : Dieux vous avance,
mon compaignon. Bien soiez venu, biau sire. Dont venez-vous? » Vel sic :
■' De quel jiart venez-vous? — Mon s% je vient île Aurilians. — Que nouvelles
là? Mon s'", il va grant débat entre les escoliers, car vrayement ils ne ressent
de jour en nutrc de combatre ensamble. »
\. Orlhofj raphia r/allica, Heilbronn, Henninger, 1884. L'auteur ne parle pas
seulement écriture; il donne par endroits à son lecteur de véritables règles de
morphologie et même de syntaxe :
p. 21. « llcm jeo, 7710]/, nous, vous, hiij, les. etc., seront escript[z] touz jours
avant les verbes come vous vous a forcez-, nous vous mandons, il vous prie, cil vous
manace. >•
p. 21. •• Item meus, tuus, suus quando adjunguntur mascuiino generi, debenl
scriby mon, ton, son, (juanilo feminino ma, ta, sa. »
HiSTOlKK DE L.\. LANGUK. 1!. O-i
530 LA LANGUE FRANÇAISE
pioinirro ôtiido qui nous soit parvenue sur l'orthographe, qui
«levait en })rovoquer tant d'autres.
Cehii (le tous ces ouvrages qui ressemble le mieux à une
grammaire est le Douait français Je Barton (vers 1400,
avant 1409) '. Amateur passionné de notre langue, l'auteur
avait été écolier de Paris, quoiqu'il « fut née en la conté de
Cestre ». Il fit « fair à ses despenses et très grande peine par
plusieurs bons clercs de ce language francois avant dite », un
« Douait francois pour briefment entroduyr les Englois en \a
droit language du Paris et de pais la d'entour, laquelle language
en Engliterre on appelle doulce France. » Son traité, quelque
bref qu'il soit, est intéressant, il donne des théories assez claires,
et en général assez justes. La terminologie même y est suffi-
sante, étant directement fondée sur la terminologie latine, et
ce Douât, dont je ne voudrais pas surfaire la valeur, ouvre
convenablement la série de nos grammaires '. S'il n'était pas
taché par un certain nombre d'anglicanismes, il ne serait guère
au-dessous de certaines productions analogues du xvi^ siècle ^.
Influence du français sur l'anglais. — Je ne saurais
non plus passer sous silence, bien que ces faits appartiennent
plutôt à l'histoire de la langue anglaise, que la longue domi-
nation du français a eu sur le développement de l'anglais une
influence considérable, du reste encore incomplètement étudiée.
Suivant quelques historiens de la langue anglaise, il a hâté la
chute de certaines consonnes de l'anglo-saxon, comme les gut-
turales (conservées en écossais), aidé à l'assourdissement des
finales, et aussi à l'introduction de sons nouveaux; il a contribué
1. V. Slengel. Zlschff f. iifr. Spr. u. LUI. 1. 25.
■2. Voici, ;i titre d'exemplt'. un passape concernant les modes :
» Quanlz meufs est-il? Cinq. Quclx?Le indicatif, ce est que demonslre vray ou
fauls, si corne Jf? mjme; le impératif, c'est que commande chose a eslre faite, si
corne aymes tu, nyme cil; le optatif c'est ([uc désire chose a faire, si come ,/>
aymeroie; le conjunctif, c'est que joint à luy un aullre raison, si come ijuant je
ayse, tu serras ame; le infinitif c'est un verbe que n'est pas certain de luy
même, et pour ce apent il d'un aultre verbe, si come Jr (/sire aymer. Et
H-y il faull prendre }j;arde que vous ne mettez pas un meuf ne un temps pour
un aullre, si come font les ydios, disans ainsi Je prie a Pieu i/ue je ay Inmne
aventure; qar ils diroient la que je aye bonne aventure, et non pas que je ay.
pour ce que.;> (/>/ est le présent du indicatif et je aye est le future de l'optatif...
3. Ceux qui seront curieux de suivre plus loin cette histoire trouveront dans
VOrtluiyrapkia yalUrado. Sliirziufïer, à la page xxi de l'Introduction, les rensei-
gnements nécessaires. L'auteur a donné une classification chronologique des
traités rpu sont arrivés jusqu'à nous. Cf. Slengel. 1. v.
LE FRANÇAIS A L ETRANGER 531
à faire abandonner les ilexions, à restreindie la formation du
pluriel à l'adjonction d'une s, il a influé sur l'ordre des mots.
D'une manière plus générale, il a accentué la division des dia-
lectes, et l'évolution de la langue vers l'analyse. Mais tous ces
faits ont besoin d'être rigoureusement contrôlés, et jusqu'ici les
gallicismes de l'anglais n'ont été complètement étudiés que dans
son vocabulaire.
Là, les apports du français sont visibles et facilement recon-
naissables. On aurait tort de se figurer du reste que l'invasion
du pays a été suivie d'une poussée brusque amenant une sem-
blable invasion de mots nouveaux dans la langue indigène.
Tout au contraire, l'infiltration, loin d'être torrentielle, a été
assez lente, et n'a atteint sa plus grande intensité qu'au
xiv" siècle, lorsque les deux races se sont fondues \ L'anglais
moderne a conservé une foule de ces mots, parmi lesquels bon
nombre que nous avons nous-mêmes perdus % ou dont nous
avons modifié le sens ^
D'autres appartiennent, sous des formes peu différentes, aux
deux langues. Citons sous leur forme anglaise, où on reconnaîtra
facilementles correspondants français : accord, advantage, adven-
ture, air, amiable, appetite, avaunt, balance, beauty, blâme,
caitif, carriage, cause, company, confound, confusion, contrary,
countenance, country, cruel, debate, demand, devour, discover,
disdain, doubt, estate, excuse, face, flower, fortune, gênerai,
govern, guide, bonest, humour, jolly,joy, language, malady, mar-
riage, mischief, nourish, nurse, opinion, pain, parochial, please,
1. Une foule d'auteurs, anglais surtout, ont compté les mots romans des
anciens textes. Leurs calculs ne concordent pas toujours. On dit que dans la
Saxon Chronicle (I086-llo4), il y aurait moins de 20 mots français. En 1205 le
BriU de Layamon en aurait à peine 100; en 1298 les 300 premiers vers de Robert
de Gloucester en auraient 100; en 1303 les 500 premiers de Robert Manning,
de Bru une, 170. Mais nous avons vu plus haut le cas qu'il faut faire de sem-
blables calculs, pour lesquels on semble s'être passionné en Angleterre. (Voyez
dans Elze, Grundriss der englischen Philologie, p. 241, une page intéressante
sur ce point, malheureusement gâtée par des préoccupations étrangères à la
science ; cf. Baret, Ei. sur la l. anglaise au XiV" s., p. 39 et suiv.).
2. Daintg, v. fr. dainliê (friandise), to didrain, v. fr. dislraindre (saisir);
cU/els, v. fr. castels (biens, meubles); to indite, v. fr. endiler (dicter, composer);
ti'ife, V. fr. e.9//'(7 (lutte); galilee v. fr. galilêe (portique); meiny, v. fr. maisnie
(gens de la maison); to plash, v. fr. plaissier (entrelacer); pledge, v. fr. plege
{caiUlion); pie nty, v. fr. plenté (abondance); ravinons v. fr. ravinos (impétueux):
revel, v. fr. revel (fête, banquet) ; roainer, v. fr. romier (voyageur, vagabond),
remember, v. fr. remembrer (rappeler), etc.
3. Cf. les mots devise, dais, ranopg, to doubt, présence aux mots français deiiie,
dais, canapé douter, présence.
532
LA LANGUE FRANÇAISE
plenteous, poignant, preach, promise, purchase, record, robe,
rude, season, sieg-e, sojourn, solace, traitor, usage, vain, very.
Le dénombrement total de ces mots a été plusieurs fois tenté,
en particulier en France par Thommerel dans ses Recherches sur
la fusion du franco-nori/iaiid cl ilr l' anglo-saxon (Pai'is, 1841).
Le résultat semble être qu'en anglais, les mots d'origine latine
— mais il faut tenir compte que beaucoup de ceux-là ne vien-
nent pas du français, — sont deux fois plus nombreux que
ceux d'origine allemande. Toutefois ces cbilTres globaux, en
admettant qu'ils soient exacts, ne prouvent rien contre le
caractère essentiellement germanique de la langue anglaise.
S'il est vrai que noml)re de mots très usuels : sir, master, niis-
tress, adventure, confort, message, content, jilrasant, etc., etc.,
sont de provenance fiançaise, la grande masse des termes d'agri-
culture, de marine, et, pour se placer à un point de vue i)lus
])hilologique, les verbes auxiliaires, les articles, les pronoms, les
prépositions, les noms de nombre, les conjonctions, appartien-
nent presque sans exception au vieux fonds germanique, et ce
sont là les éléments essentiels de la langue, autour duquel le
reste n'est qu'aggloméré ^
L'anglais a peut-être perdu quelque cbose de son homogé-
néité historique à accueillir tant d'importations de l'étranger,
mais les avantages qu'il en a retirés sont considérables aussi. Sa
i-iche, on pourrait piesque dire, son incomparable synonymie,
il la doit pour beaucoup à la coexistence des termes saxons et
romans, qui rarement sont tout à fait équivalents. C'est grâce
à elle qu'il peut distinguer : to end et lo finish \ feather et plume;
feeling et senti)nent; fiend et ene/ng; freedom et libertg; grave,
tomh et sepulclire; land et counfrg; loicn et cilg; wild et savage;
wish et désire.
Essaver d'extraire du trésor commun ce (|ui y est conservé
depuis si longtemps, de séparer ce qui est non pas superposé
mais profondément mèb' par les siècles, comme un patriotisme
mal entendu l'a conseilb' parfois à quelques-uns, est une (inivre
vaine, et si pareille tentative était faite chez nous, eUc ne man-
querait pas de paraître hors ib' France assez ri(nciile.
I. Cf. Ik'hrcns, Roman. Sludicii, Y. _'. 10 ri siiiv.; VA/r. Griuulriss dcr m;//.
l'Iiil. ;: 2-2i;.
LE XIV SIÈCLE 533
IV. — Le XIV' siècle.
Vers le milieu du xiv^ siècle, les pires fléaux, l'invasion, la
guerre civile, la peste désolent à la fois la France qui tombe
dans un état effroyable d'anarcbie et de misère. Le règ^ne de
Charles V lui procure à peine, au prix des plus lourds sacri-
fices, un instant de relâche. Lui mort, sous des résrents sans
scrupule, un roi fou, une reine criminelle, la situation devint
plus terrible encore, et il sembla, comme dit un contemporain,
que le pays était à l'agonie, et qu'il allait périr, pour peu que
.son mal durât. On sait comment il fut sauvé par une prodig-ieuse
épopée; néanmoins ces secousses successives avaient ébranlé la
vieille société, et ruiné l'édifice que le moyen âge, avait cru fondé
pour l'éternité sur la féodalité et sur l'Église. Celle-ci, malgré
l'ardeur de la foi qui persiste, est compromise désormais pour
longtemps par des abus de toute sorte et des désordres scandaleux.
Celle-là, sous les coups de ses adversaires et sous le poids de ses
propres folies, tombe à une décadence dont elle ne se relèvera
plus. Comme les institutions, et plus qu'elles, l'esprit public
change; un nouvel idéal social, moral, intellectuel, commence
à naître, déjà très net pour quelques-uns. Aussi sont-ce le
XIV'' siècle, et ceux qui le suivent, qui pourraient avec raison
être appelés des siècles de moyen âge; intermédiaires entre les
temps féodaux qui finissent et les temps modernes qui commen-
cent, ils sont à la fois un temps de décadence et un temps de
préparation. Ce caractère, sensible dans la littérature, l'est aussi
dans la langue. L'âge du moyen français est l'âge oîi la vieille
langue se déconstruit, oij la langue moderne se forme. Il s'ouvre
peu après l'avènement des Valois, et ne se ferme qu'après celui
des Bourbons. Entre ces deux dates, pourtant bien éloignées,
la langue n'atteint jamais un de ces états d'équilibre où les lan-
gues se tiennent, en apparence fixées pour un temps. Le fran-
çais moderne, le vieux français aussi ont eu de ces moments, le
moyen français non. Il a des époques, aucun période.
Les contemporains eux-mêmes se sont aperçus, presque dès
534 LA LANGUE FRANÇAISE
le début tle ce désordre. Nul, dit vers la fin du siècle, dans sa
préface, un Lorrain qui traduit les psaumes de David, ne tient
en « son parleir ne rigle certenne, mesure ne raison, et laingrue
romance est si corrompue, qu'à poinne li uns entent l'aultre; et
à poinne puet on trouveir à jourdieu persone qui saiclie escrire,
anteir, ne prononcier en une meismes semldant menieire, mais
escript, ante, et prononce li uns en une guise et li aultro en une
aultre ». L'étude qu'on peut faire des textes de l'époque con-
firme pleinement ce témoignage. Les meilleurs écrivains,
Oresme, Froissart, Gerson, sont sans cesse en opposition avec
eux-mêmes, et d'autre part leur langue à tous est à une telle
distance de celle de la fin du siècle précédent qu'un scribe de
leur temps, en transcrivant Joinville d'après l'exemplaire donné
à Louis le Ilutin le dénature complètement; il a fallu pour
rétablir le texte primitif une véritable restitution '.
Ce n'est pas à dire que des causes nouvelles interviennent
alors pour mettre en jeu des forces transformatrices jusque-là
inactives. Nullement, les agents comme les effets sont au
xiv' siècle les agents et les effets des âges antérieurs. La plupart
des phénomènes linguistiques qu'on relève, même les plus
importants, ne sont que la suite de phénomènes analogues, et
marquent la conclusion, simplement même parfois une jdiase,
d'une évolution précédemment commencée.
Je ne saurais trop insister sur cette observation au commen-
cement de ce chapitre, bien qu'elle ait été faite d'une manière
générale au début de mon étude; il ne faut }tas que la division
que j'adopte moi-même trompe sur le caractère de l'époque.
C'est celle d'une révolution sans doute, mais dans les langues
— et à y réfléchir on comprend qu'il ne puisse en être autrement,
— les révolutions intérieures, quelque soudaines que des cir-
constances extérieures favorables puissent les rendre, ne sont
en général <pie le triomphe il'un nombre plus ou moins grand
de tendances jusque-là ou faibles ou contenues, (|ui s'accusent
ou se donnent carrière, mais dont les origines remontent (picl-
quefois très h)in. Il est inênic rai'c (pie ces tendances restent
longtemps lout-à-fail laleiilcs. cl (pToii n'en aperçoive pas les
I. On s'en rendra coniplc en comparant l'cdiliDn Micliel. (|ui rejiroduit le
manuscrit, à l'édition <le Wailly, qui le corrige (Paris, 1«08 et I871J.
LE XIV« SIECLE b3o
effets bien avant l'époque de la crise. Dans le cas particulier qui
nous occui)e, le mouvement s'annonce très net dès le xm*^ siècle,
pour certains laits bien auparavant encore. La décadence de
l'ancien français est cependant du xiv% parce que c'est alors
que les changements deviennent à la fois et plus généraux et
plus ra}ii(les.
Nouvelles tendances dans la graphie. — Au premier
aspect, ce qui fra[)pe dans un texte du xiv" siècle, c'est la con-
fusion et l'incohérence de la forme extérieure elle-même. Plus
de tradition dans la graphie; des fantaisies de toute sorte,
où l'on démêle cependant un souci constant de l'étymologie,
caractéristique de la nouvelle époque, changent la vieille figure
des mots. Les consonnes se doublent [mille, flamme, souffrir,
attendre, /faire. Heur.), des finales sont rétablies telles qu'elles
étaient en latin {grand, accord, long au lieu de grant, acort, lonc),
des groupes détruits par le jeu régulier des lois phonétiques,
se reconstituent {amictié , faict, debte, soubz, escripre, heufs,
clefs); d'autres s'établissent, qui n'avaient jamais existé ni en
latin ni en roman {auctentic , apvril, complectement, anltre,
doulx, cheimulx); Vh initiale réapparaît dans les mots qui
l'avaient laissée tomber, et par analogie dans d'autres oii elle
est tout à fait étrangère [honereux, hermite, habondance) ; le /
et le c se disputent les finales en tion, se prend la place de s
[tristesce, espasce, scilence) ; x ei z, par des confusions singu-
lières, usurpent sur s [glorieux, paix, maiz, boiz, troiz) ; tout
cela de façon hésitante, intermittente, au point qu'un même
mot, d'une ligne à l'autre, se présente sous deux formes diffé-
rentes, affublé ou non à la nouvelle mode. Ces innovations
donnent à l'écriture un aspect pédantesque, les contradictions
lui donnent un aspect chaotique ; l'un et l'autre traduisent assez
bien l'état intérieur de la langue. Cependant ce n'est jtoint
comme signes de confusion seulement qu'il faut noter ces faits.
Ils marquent le moment, je ne dirai pas où l'on commence —
cette habitude remonte aux premiers temps — mais où il devient
presque d'usage régulier de chercher dans l'écriture autre chose
que la représentation des sons, de donner aux mots une figure,
qui représente autant leur étymologie que les sons vérital)les
dont ils sont composés. Nous verrons plus tard que ces fan-
536 LA LANGUE FRANÇAISE
taisies, devenues des dogmes, cette graphie, élevée à la dignité
d'orthographié, pés(> encore sur la langue.
Changements intérieurs. Les formes. — Quant à révo-
lution intérieure que suhit alors le français, elle est, qu'on en
considère les causes ou simplement la direction, non pas unique,
mais double; spontanée d'une jtart, ou du moins hâtée seule-
mi^nt par les circonstances extérieures , mais sans qu'aucune
influence adventice en détermine le sens, elle se présente, au
contraire, d'autre part, comme tout artificielle et savante; de là
deux classes de changements, les uns naturels, les autres hors
nature.
Les chang-ements normaux atteignent, comme à toutes les
époques, à la fois la prononciation, le lexique, la grammaire de
la vieille langue. Il en est un certain nombre qui méritent sans
doute toute l'attention du linguiste, mais que néanmoins je ne
retiendrai pas ici, parce tju'ils sont d'ordre tout ordinaire. Ainsi
la réduction des hiatus conservés dans des mots comme j^oiirrïez,
diable n'est que le corollaire des réductions analogues antérieure-
ment opérées. Semblables faits se rencontrent dans toutes les épo-
ques. J'ajoute que, à dire vrai, les phénomènes de ce genre,
qu'on relève alors, sont en nombre relativement petit. En pho-
nétique, par exemple, oii l'ancien français lui-même aA^ait vu le
jeu régulier des lois amener des changements si considérables,
les nouveautés sont peu nombreuses et peu importantes; le
consonantisme de la langue reste presque intact, le vocalisme
est peu altéré.
Bien plus intéressants déjà sont des faits comme la substitu-
tion du possessif masculin au féminin devant les su])stantifs
commençant par des voyelles ou h muette, et la généralisation de
ce singulier solécisme, qui nous fait dire mon amie à côté de ina
mère \ Est-ce besoin de marquer le raj»port de possession jiar
une forme non susceptible d'élision, })ar suite j)lus sonore et plus
reconnaissable? Il est certain qu'à ce moment, si cette raison était
la vraie, la substitution serait significative. En elTet plusieurs
changements semblent trahir le besoin de manpier plus lorte-
1. I.c vieux fr;inrais cliilniL la voyc^lli; cl disait in\imic, m'ima;/i'. Il est resté
m'nmie devenu mo mie; vi'fimntir. Le premier texte où on trouve le masculin
est la traduetionVJes sermons de saint licriiard : il ne triomphe complèlement
qu'an xv° siècle.
LE XIV" SIECLE 537
mont les rapports. Ainsi les formes élidées, communes au moyen
âge, celles des pronoms au moins, disparaissent : ne le, si le, je
le, ne les, si les, je les, remplacent 7iel, sil,jel, nés, sis, jes, débris
d'un système de contraction autrefois plus répandu, et qui, dès
le x\f siècle, était allé se restreignant. Les besoins analytiques
de la syntaxe l'emportent là sur les tendances phonéticpies. C'est
aussi le temps où les pi'onoms personnels deviennent de i)lus
en plus usuels devant les verbes, oii, fait plus caractéristique
encore, les démonstratifs commencent, faute de suffire à la
distinction des choses prochaines et lointaines, à se renforcer à
l'aide des adverbes ici et là '.
Dans les adjectifs, la distinction à laquelle j'ai fait allusion
[dus haut, entre les adjectifs à formes spéciales pour le mas-
culin et le féminin et les autres tend de plus en plus à s'effacer.
On trouve déjà dans la vieille langue des exemples de formes
comme fjirinde, forte, fêle, courtoise, gentile, ardante; au
xiv^ siècle ce sont des séries entières, ainsi celles des adjectifs
en el, et en //, qui marquent une tendance à prendre régulière-
ment un c au féminin, sur le modèle des adjectifs de la première
classe.
Les adverbes correspondants se trouvent modifiés du même
coup; gramment, forment, cèdent à grandement , fortement, qui
les auront bientôt remplacés ^.
Parmi les pronoms, on voit le personnel il, et le possessif
lenr cesser d'être invariables et prendre Ys, marque du pluriel.
Mais dans cette classe de mots, ce sont les possessifs de l'unité
surtout que l'analogie bouleverse. Déjà ceux de la deuxième et
de la troisième personne avaient été influencés par la première
au point de refaire nombre de leurs formes. Au xui^ siècle le
sujet miens, fait analogiquement sur le régime mien, avait
trouvé des correspondants dans les secondes et troisièmes per-
sonnes tiens, siens. Au xiv% tous trois reçoivent au singulier et
1. Knauer cite dans Huf/ucs Capet : cliec/iy; dans Froissarl : CPc/n/, dans (Juve-
lier : cil là. On trouve dans Troïlus : ceste ici/ ou cesle cy (127, 130, 13 i, lil, etc.)
ceslui/-ci (133, 154, etc.) ce cy (137, li2, 143, 145). ce temps icy (13."i), cest liomme
cy (147).
2. On sait que ce changement n'a pas été général el qu'un certain nombre
d'adverl)es continuent aujourd'hui encore à se former sur la forme sans e.
Quoiiju'on dise épatcmt, épatante, on en tire épatamment . non épatantemenf :
le premier n'est qu'un mot nouveau, qui fera peut-être son chemin, le second
sonne aux oreilles comme un affreux barbarisme.
338
LA LANGUE FRANÇAISE
au pluriel un féminin mienne, tienne, sienne, de sorte que la série
des formes toniques de ce modèle, bàlie tout entière sur une
seule forme d'un seul pronom, est complète, et que les formes
régulières et étymologiques n'ont plus qu'à disparaître.
Dans le verbe, les confusions sont bien plus grandes encore.
Elles portent d'abord sur les flexions. xVu subjonctif présent, il
n'y a plus guère que des troisièmes personnes : otroit, gart, jmist,
uimt (E. Deschamps), qui soient préservées de l'invasion de Ve
muet, comme elle le resteront longtemps encore par tradition.
A la première et à la seconde personne l'envahissement est
complet. A l'indicatif présent la vieille forme je citant subit la
même addition, et cesse de se distinguer de Je remembre ou je
tremble, où Ye était primitif, ayant servi à appuyer le groupe de
consonnes.
Au conditionnel, en attendant (jue la même substitution ait
lieu à l'imparfait, ois apparaît à la fin du siècle, chassant oie,
qui était étymologique *. Un peu plus tôt ons et ions achevaient
jusque dans les subjonctifs, comme cltantiens, de prendre la
place de iens ^ Enfin et surtout les verbes de la première con-
jugaison en ier, sous l'influence de la masse des verbes en er,
s'assimilent à ceux-ci, et clevisier, manrjier, enseirjnier, conseillier
deviennent conseiller, ensei(jner, manf/er, deviser. C'était, si l'on
songe au grand nombre de ces verbes et des formes où Vi
paraissait, un changement de première importance.
Encore ne sont-ce pas les flexions seules, mais encore les
radicaux des vej'bes qui sont à ce moment atteints. J'ai insisté
plus haut sur les résultats produits par le balancement de l'ac-
cent latin dans la constitution du radical des verbes et montré
par quelques types, comment il variait d'une personne à l'autre,
Au xiv" siècle l'assimilation se fait dans beaucoup de verbes;
1. Darmesleter dit dans sa Grain. Itistor. (Morphol. p. lo2) que les formes oie,
oij, ois s'emploicnl au xiv' siècle indistinctement. C'est un peu général. D'abord
la deuxième de ces formes est rare, ensuite la troisième ne se rencontre guère
d'abord qu'au conditionnel, non à l'imparfait. A ce dernier temps elle est
déjà assez commune. Le scribe de Joinville écrit encore oie, mais dans Des-
champs on trouve serois (p. 31 3), dans Troïlus je feindrois (140), faurois (18."))
Knaucr ne nie ce fait que par une erreur de rédaction. Il cite lui-même ail-
leurs mourrais, orrois, aiirois, seroîï(pris au Combat des Trente).
2. M. de Wailly, d'après les chartes, rétablit dans Joinville oviens (32). deve-
niens (Vi), atiens ('à'), oseriens (37), aidissiens (0(i). Le scribe, d'après M. Michel,
avait écrit avions... aidissons.
LE XIV* SIECLE 539
tantôt <''esl la forme, atone qui l'emporte, on rencontre : trouve,
laboure, ploure, erre, ame, pesé; tantôt c'est la forme tonique, et
poisant, treuvons, aima remplacent pesant, trouvons, ama. Ce
n'est pas la fin du système*, il a vécu longtemps a|)rès d il dure
encore en partie; néanmoins les alternances commencent dès
lors à se déré'^ler fréquemment.
Désorganisation de la déclinaison. — Enfin, dans l'en-
semble, toutes les parties du discours où la déclinaison s'était
maintenue sont atteintes à la fois par la désorganisation, puis
la chute totale du système. De bonne heure on trouvait des
formes du réiiime, là où on eût attendu celles du sujet. Cepen-
4lant c'est à la fin du xui'' siècle seulement que les exemples de
cette dérogation aux règles commencent à devenir assez fré-
quents. Dans la seconde moitié du xiv% la distinction des cas
[>araît, sauf dans la région du Nord -, à peu près complètement
oflacée. Ceux qui écrivent rencontrent encore les anciennes
formes sous leur plume, mais sans se rendre bien compte de
leur valeur ^.
Bientôt même la période de confusion cessera, l'article, le
nom, les adjectifs pronoms possessifs, les indéfinis ne garde-
ront que le cas régime *. Ailleurs même le système, en appa-
rence intact, sera bien entamé. Ainsi les pronoms personnels
conserveront la faculté de se décliner, mais dès le xiv*^ siècle le
cas sujet commencera à être chassé de ses emplois; les démons-
1. Deschamps écrit régulièrement queurt, aim, lieve, Ireavenf, seuffre,
recueuvre, seult, et amuns, plouvolr, ploi/rer, demourra, amera, etc.
2. Au r' livre de Froissant (éd. Siméon Luce) les règles anciennes sont presque
toujours observées, sauf que les imparisyllabiques sont ramenés à des pari-
syllabiques : niés, neveu est décliné, neveus, neveu: sire el seifjneur, sont traités
comme deux mots difTércnts qui prennent chacun le s au nominatif ((^f. contes,
conte). Au livre II (tome IX de l'éd. de la Société de l'histoire de France) les
irrégularités deviennent beaucoup plus nombreuses : on trouve des sujets
singuliers sans s, capitaine (p. 4) 7nori (p. 22). boin (p. 23): des régimes avec .v :
le roi ses oncles (p. ti). au pluriel, des sujets pluriels avec s : là furent ordonnés
quatre contes (p. 2S), li Escot estoient lof/iés (p. 45).
3. Le sci'ibe de Joinville écrit encore seifjneur {nom. plur. ed.Mich. p. i). tuil
li autre c/ievalier (p. 10), li roys (p. 13), li meslres(p. 14).0rcsme conserve aussi
<les traces, mais peu nombreuses du cas-sujet : Eustachc Deschamps présente
une très grande incertitude. Dans une pièce qui est sans doute de 1309, il écrit
encore c/iiens, lijons au sujet singulier (p. 09), dans la suivante, qui est de 13'7o :
c/tien, coq ip. 11). Souvent la contradiction éclate d'une ligne à l'autre, ou dans
la même phrase. Ex. p. 91 : Princes et rois, duc, clievalier mondain. Soyez piteux.
p. 89-90.
4. Le scribe de Joinville subslitue déjà constamment son, mon, ses h ses. mes,
sui (V. p. 1, 25, 11, 30, 49, 94, de l'éd. Michel); il emploie indillëremment pour
li : le ("6, 19, 31); pour chascuns : chacun (74).
540 LA LANGUE FRANÇAISE
tratifs compteront lon^rtemps oncon' [larmi leurs formes les
sujets cist. cil, mais sans (ju'on les distingue des régimes \ Ce
n'est 2ruère que le relatif (jui gardera à peu près intacte une
flexion à deux cas (sujet : qui, régime : que), encore en sacrifiant
le troisième [ciii), qu'il possédait originairement.
11 nous est resté dans les substantifs un certain nombre de
nominatifs; fils, sœu7% prr/re, pâtre, peintre, traître, chantre,
qui ont prévalu sur ///, srreur, prouvairc , pâteur, peinteur,
traiteur, chanteur -, et aussi quelques mots qui ont gardé les
deux formes considérées comme deux mots différents : sire,
seigneur, gars, r/arçon, copain, compagnon, nonne, nonnain.
Mais la langue les emploie indifTéremment comme sujets et
comme régimes; il n'y en a qu'un qui soit exclusivement
sujet, c'est om (l'homme), devenu jtronom indéflni ^
Pour le reste, la déclinaison s'est éteinte si complètement
qu'il n'en est resté aucun souvenir. C'est Raynouard, qui au
commencement de ce siècle en a révélé l'existence, mais à la fin
du xv" siècle elle était si étrangère à tous, que ceux qui lisaient
de vieux textes, tout en remarquant la présence ci et là d'une s
à la fin des mots, ne s'en expliquaient nullement le rôle. Tel le
poète Yillon, qui voulant écrire en « vieil francois ». ajoute
des 8 à ses mots, mais à tort et à travers, quoi que soit le cas :
Voire, où sont de Constanli nobles
L'emperier aux poings clorez.
Ou de France ly roy tresnobles
Sur tous autres roys décorez,
Qui, pour ly grand Dieux adorez.
Rastist églises et convens?
S'en son temps il l'ut honorez,
Autant en emporte li vens '*.
1. Le même scribe met ce. ces pour cist (9, 10, Cf. 20, 76, 78, 89, elc.) ceulz
pour cil (11, 73), E. Dt'scli;uni)S a souvent cpuls au sujet pluriel : Or vuei lient
cents mesdisuns aviser : Cents s'acusent qui dienl nud (Vaulrui (1. p. '.t't. Cf. 91).
Cil s'est mainterui Jusipraii seuil du xvu' sièclf.
2. Notre mol cluniteur vient de cantatovem et non de canlorem. 11 faisait en
vieux français au sujet chanlere, au régime c/ianfenr. c/ianteeur. pasteur est savant.
3. Il faudrait ajoutci-, si cela n'était connu de tout le inonde, que notre for-
mation du pluriel remonli' à l.i vieille (léclin.uson.
Quand des formes
les premières s'éteignireni, le singulier et le [iliii-iel se Irouxeren! distingués
par r.y, qui devint le signe du [iluriel.
4. J'ai marqué en les soulignant, les mots ou le poêle se trompe. Au vers 3 vi
Singulier
l'iiu-irl
// 7nU7'S.
// mur.
le mur.
/ev )i)iiry
LE XI V* SIECLE 541
J'ai assez insisté sur le caractère que dijunail à la vieille
langue sa déclinaison pour ne pas m'étendre sur les consé-
(luences qu'entraîna sa chute, et qui retentirent autant dans la
prononciation que dans la syntaxe. Ce n'était plus là un chan-
gement, mais une désorganisation.
L'influence savante. — 11 a été dit ailleurs que sous le
règne de Charles V, et grâce en partie à son influence, il s'était
produit une véritahle renaissance. La langue en fut |)rofondé-
ment affectée. Depuis longtemps, j'en ai déjà averti, et il était
impossihle qu'il en fût autrement, elle suhissail l'influence (hi
latin, et en reprenait des termes qu'elle avait jadis ahandonnés.
Mais, quoique le nomhre de ces termes eût fini par devenir au
xm® siècle assez considérable, que même certains emprunts
fussent voulus et ne résultassent pas simplement du commerce
forcé que tout homme cultivé avait alors avec le « clerquois »,
jamais néanmoins on ne s'était systématiquement appliqué à
naturaliser des mots latins, en vertu d'une théorie arrêtée sur
la pauvreté relative de notre idiome, et la nécessité de l'enrichir,
de l'ennoblir même par la communication des idiomes anciens.
Or c'est là ce qui caractérise les latiniseurs de l'époque nou-
velle. Ils ont désormais une doctrine et un système. A tort ou
à raison, soit éblouissement des chefs-d'œuvi-e qui leur sont
révélés, soit paresse d'esprit et incapacité d'utiliser les ressources
dont leur vulgaire disposait, ils se sentent incapables de l'adapter
tel quel à des besoins nouveaux, et ils le déclarent.
Oresme particulièrement s'explique à plusieurs endroits,
notamment dans « l'excusation et commendation », qu'il a mise
en tête de la traduction des Ethiques : D'abord le latin est sou-
vent intraduisible ' ; en outre — et cette seconde raison mérite
plus encore d'être notée — « une science qui est forte, quant est
au vers 5 on le voit accoler des formes du sujet et du régime : ly roi 1res nobles,
hj grand Dieux adorez; on devrait avoir ici le f/rand Dieu adoré.
1. « Si comme entre innumerables exemples puet apparoir de ceste 1res com-
mune proposition : Homo est animal. Car homo signifie homme et femme, et
nul mot de l'rançoys ne signifie équivalent, et animal signifie toute chose qui a
ame sensitive et sent quant l'en la touche, et il n'est nul mot en fran(;oys qui
ce signifie précisément. Et ainsi de plusieurs noms et verbes et mesmemenl
de aucuns sincathegoremcs, si comme pluseurs propositions et autres, qui très
souvent sont es livres dessus dis que l'on ne puel bien translater en françoys ».
Ap. Meunier, lissai sur la vie el les ouirar/es de Sicole Oresme, Paris, Lahure,
ISoT. p. '.)2.
5t2 LA LANGUE FRANÇAISE
de soy, no [)eul pas cstrc baillioo en termes legiers à entendre,
mes y convient souvent user de termes ou de mots propres en la
science qui ne sont pas communellemcnt entendus ne cogneus
de chascun, mesmement quant elle n'a autrefois esté tractée et
exercée en tel langage. » Parquoi, ajoute Oresme « je doy estre
excusé en partie, se je ne parle en ceste matière si proprement,
si clerement et si adornéement, qu'il fust mestier. » Ainsi il est
résigné, la « force » et la dignité de la science l'exigent, à
adopter un vocabulaire technique, sauf à dresseï* une table des
mots étranges ou, comme il dit encore « des fors mots, en
laquele table il signe les chapitres ou tels mos sont exposés et
les met selon l'ordre de l'a b c ' ».
Ces idées et ces procédés sont si peu particuliers à Oresme
qu'on les retrouve à l'autre bout de la France chez un traduc-
teur lorrain de la Bible, qui écrit loin de la cour et de l'influence
du petit cercle des savants. Lui aussi ne peut traduire, bien
qu'il ne s'agisse point d'Aristote, et il demande la permission
d'importer '.
Bien entendu, la proportion des mots savants varie avec les
textes et il n'y a aucune comparaison à établir entre une page
d'un de ces traducteurs et une page d'un conteur du temps. Les
premiers sont quelquefois véritablement infestés de latinisme;
on en jugera par cette page d'Oresme, qui n'est pas choisie, tant
s'en faut, parmi les plus barbares :
« Politique est celle qui soustient la cure de la chose pul)li(juo,
et qui par l'industrie de sa prudence et par la balance ou pois
1. ■• Afin que quant l'on trouve un tel mot en aucun chapitre, l'en puisse avoir
recours et trouver aisiément le chappitre auquel tel mot est exposé ou deffini
ou cliap])ilre là où il est premièrement trouvé. »
2. ■< Quar pour tant que laingue romance, et especiaulment de Lorenne. est
imperfaite et plus assoiz que nulle aultre entre les laingaiges perfaiz, il n'est
nulz, tant soit boin clerc ne bien parlans romans, qui lou latin puisse trans-
lateir en romans, quant à plusour mos dou latin, mais convient que par cor-
ruption et per diseite des mos françois que en disse lou romans selonc lou latin,
si com : iniquitas, iniquileit, redemplin, rédemption, misericordhi miséricorde, et
ainsi de mains etplusours aullres teiz mos que il convient ainsi dire en romans,
comme on dit en latin. » Les Quaires livres des /?oi,s, éd. Leroux de Lincy, XLIL
Le français manque particulièrement de synonymes : •• .\ucune l'ois, li latins
ait plusour's mos que en romans nous ne poions exprinu-ir ne dire proprement,
tant est imperfaite nosire laingue : si com on dit ou latin : ente, eripe. libéra
me, pour lesquelz II! mos m latin, nous disons un soûl mol en romans : délivre-
moi. Kl ainsi de maint d iilusours aultrcs telz mos. desquelz je me toise quant
à présent, imui- caii^c df bridleit (//;.).
LE XIV« SIECLE 543
de sa justice et par la constance et fermeté de sa fortitude et la
pacience de son attrempance donne médecine au salut de touz,
en tant que elle j)uot dire de soy meismes, par mov les rovs
régnent et ceulz (|ui font les loiz discernent et détcriiiiticiil p.ii'
moy quelles choses sont justes. Et aussi comme par la science
et art de médecine les corps sont mis et prai'doz vn santé, selon
la possibilité de nature, semblablement par la prudence et indus-
trie qui est expliquée et descripte en ceste doctrine, les policies
ont esté instituées, gardées et reformées, et les rovaumes et
principes maintenuz, tout comme estoit possi])le; car los choses
humaines ne sont pas perpetueles et de ceulz qui ne pevent
estre telz ou qui ne sont telz, l'en scet par elle comment on les
doit gouverner par autres policies au miex qu'il est possible,
selon la nature des régions et des peuples et selon leurs meurs.
Et donques de toutes les sciences mondaines, c'est la très prin-
cipal et la plus digne et la plus profitable. Et est proprement
appartenant aux princes. Et pour ce elle est dite architectonique,
c'est-à-dire princesse sur toutes '. »
Auprès de cela, Troïhis par exemple, paraît presque pur. Les
Quarante Miracles de Notre-Dame (si je m'en fie — et j'ai toute
raison de m'y fier — au Lexique de M. Bonnardot) n'ont pas-
cent de ces néologismes. La plupart des mots savants qu'on y
rencontre, je l'ai vérifié avec soin, sont déjà de l'époque anté-
rieure. Néanmoins le mal était général, et bientôt il avait
pris une telle extension que des scrupules ne tardèrent pas à
s'éveiller. Dans la préface même que je citais tout à l'heure^
une réaction commence à se dessiner. Les latiniseurs sont
avertis que « li latins a plusour mos que nullement ou roumans
on ne puet dire, mais ques par circonlocution et exposition;
et qui les vorroit dire selonc lou latin en romant, il ne dit
ne latin boin ne romans, mais aucune foiz moitieit latin, moitieit
romans. Et per une vainne curiouseteit, et per ignorance wel-
lent dire lou romans selonc lou latin, de mot à mot, si com dienl
aucuns négocia ardua, négoces ardues, et eff'unde frameam el
conclude adversus eos : effunt ta frame et conclut encontre euh.
Si n'est ne sentence, ne construction, ne parfait entendement. »
1. Ap. Meunier, op. cil., p. 100.
liii LA LANGUE FRANÇAISE
NatuiTllciiiont tous cos mots sont devenus néanmoins <lu meil-
leur fran<^-ais : négoces ardus, effusion (sinon effondre), framée,
conclure et adverse. La protestation ne valait pas moins être
citée; rien ne montie mieux à ({uels excès on s'était porté du
premier couj).
Le nomjjre des mots latins introduits à celte époque ne saurait
être déterminé, même approximativement. Les dernières recher-
ches, celles de M. Delhoulle surtout, ont tourni des exemples du
xni^ et du xn" siècles pour nombre de termes que Littré n'avait
siiinalés qu'au xiv^; il est probable que de nouveaux dépouille-
ments amèneront des rectifications analogues, et d'autre part
feront découvrir au xiv" siècle des latinismes jusqu'ici réputés
postérieurs. Dans l'ensemble toutefois, il restera acquis que
l'importation s'est alors faite en masse, si bien qu'il est impos-
sible d'essayer un classement quelconque des mots d'après les
objets ou les idées qu'ils signifient et qui sont de toute espèce.
Administration, politique, sciences, arts, ils se rapportent aux
choses les plus diverses, quoique la majeure partie appartienne
plutôt à la vie publique qu'à la vie privée, et à la science qu'à
la pratique. Une liste est ici nécessaire, je demande la permis-
sion (le la donner un peu longue.
L Suhslantifs.
alîus, accès, acte, ambages, arlifice, asile, altentat. alU'ilnit, l)arl)are.
cicatrice, cii'cuit, cirque, citliare, classe, cloaque, collège, colon, comice,
commerce, complice, conclave, défaveur, délit, dextre, divorce, domi-
cile, examen, excès, expédient, fabrique, famille, furoncle, globe, bis-
lorien, inconvénient, mandibule, matrone, médecin, mucilage, muscles,
opposite, préambule, prémisses, quadraugle, rébellion, résidu, ruine.
sacrifice, syllabe.
(en acle) réceptacle.
(en aivxi complaisance, dépendance, insufdsance, répugnance.
(en ence) absence, adhérence, affluence. concupiscence, concurrence, confi-
dence, corpulence, crédcnce, décence, équivalence, évidence, exigence,
existence, impotence, inobédience, ((uintessence.
(en cur) adulateur, appariteur, collecteur, conciliateur, conducteur, conspi-
rateur, constructeur, contradicteur, corrupteur, détracteur, dictateur,
diffamateur, distributeur, électeur, équateur, exécuteur, expérimenta-
teur, l'acteur, introducteur, négociateur, o|)érateur. prévaricateur.
ien^K»/(î) ventricule.
(en ic) calvitie, colonie, léthargie.
(en islp) artiste, fumiste.
(en itv) accrbité, actualité, acuité, agilité, auimosité, aménité, annuité,
atrocité, bestialité, calamité, callosité, carnosité, célérité, civilité,
concavité, continuité, crudité, cupidité, débilité, fertilité, immobilité.
LE XIV« SIÈCLE
impassibilité,
lité, insensil
iLé, impétuosité, impossibilité, iiicoiiimcnsuiabilité, inéga-
.„^, ....^..sibiiité, légèreté, lividité, malignité, obliquité, oisiveté, parti-
oularilé, perplexité, pluralité, priorité, probabilité, piisillaniinilé.
régularité, sérénité, spécialité, unanimité, uniformité, vacuité, viscosité.
(en ment) aplanissement. complément, ferment, fomlement, supplément,
instrument.
(en tion) abjection, ablution, acceptation, accumulation, adjonction, agita-
lion, amplilication, application, appréciation, appropriation, arrestation,
attribution, audition, augmentation, circonlocution, circonscription,
circonvolution, circulation, citation, coagulation, collection, compensa-
tion, compression, conception, conciliation, condition, confédération,
confiscation, (-onfronlation, conservation, consolidation, consomption,
constriction, consultation, contorsion, contravention, convocation, créa-
tion, décision, décoration, déduction, délloration, déformation, dégra-
dation, démonstration, dépression, dérivation, désignation, dessiccation,
destitution, diffamation, dilatation, dissipation, distension, distraction.
ébuUition. émancipation, érudition, éruption, évacuation, évaporation.
e.vcision. exclamation, expiration, extension, exténuation, faction,
falsification, fluxion, fondation, fortification, fréquentation, fumigation,
glorification, hésitation, illumination, imagination, impulsion, inllam-
mation, institution, insurrection, intersection, introduction, limitation,
mixtion, négociation, objection, opposition, oppression, percussion,
pérégrination, position, préméditation, prévision, procréation, projec-
tion, putréfaction, raréfaction, rectification, réflexion, réformation, relé-
gation, rémunération, réparation, représentation, résignation, rétribu-
tion, scarification, sédition, supposition, transmutation, ulcération.
on ude) aptitude, décrépitude, plénitude,
(en ulc) formule, pustule.
(en lire) ceinture, censure, commissure, fracture.
IT. Adjectifs.
aride, agricole, caduc, commode, compact, circonspect, crédule,
difforme, discontinu, distinct, efficace, énorme, excentrique, exprès
extrinsèque, infâme, manifeste, mixte, pénultième, quadruple, rectilignc.
rétrograde, soudain, sujet, superflu.
(en able) communicable. cultivable, déclinable, délectable, détestable,
incommensurable, incurable, inestimable, inscrutable, insupportable,
interminable, intolérable, iiraisonnable. pénétrable.
(en al) austral, capital, clérical, fatal, final, glacial, illégal, illibéral, inégal,
lacrymal, linéal, local, moral, solsticial, transversal, triomphal.
(en aire) arbitraire, circulaire, dépositaire, élémentaire, exemplaire, extraor-
dinaire, involontaire, pécuniaire.
(en ant) arrogant, équidislant, extravagant.
(en é) effréné, fortuné, momentané.
(en cl) artificiel, irrationnel, proportionnel.
(en ent) absent, adhérent, adjacent, agent, antécédent, contingent, consé-
quent, différent, équivalent, incontinent, obédient. subséquent, trans-
parent, violent.
(en eux) affectueux, contagieux, défectueux, fastidieux, libidineux, onéreux,
pernicieux, pompeux, séditieux, somptueux, superstitieux, visqueux.
(en ible) accessible, combustible, comestible, contemptible, défensible, éli-
gible, flexible, impassible, incombustible, indivisible, insensible, invin-
cible, passible.
(en if) abusif, adjectif, admiratif. aflliclif, apéritif, attentif, auditif, collec-
HlSTOIRE DE LA LANGUE. IL 00
546
LA LANGUE FRANÇAISE
tif. comparatif, défensif. électil', exécutif, incisif, motif, positif, [uimitif.
rélVlgératif. répercussif. sédatif,
lent/t') agile, débile, fragile, habile, inhabile, servile.
(en in) clandestin.
(en iqitc) concentrique, excentrique, lubrique,
(en oire) transitoire.
111. Ver/u'S.
(en er) s'absenter, accepter, accumuler, acquiescer, adhérer, adoplei-.
aduler, affilier, aftluer, agiter, agoniser, alimenter, altéi'er, amodérer,
animer, anticiper, appréhender, assister, attriijuer. augurer, balbutier,
béatilier, calciner, calculer, capituler, captiver, circuler, citer, com-
biner, communiquer, compliquer, condenser, conférer, confisquer,
congeler, congratuler, considérer, consister, conspii-er, consterner,
contaminer, contracter, contribuer, convoquer, corroborer, corroder,
défoncer, délecter, déroger, désigner, diffamer, digérer, dilater, dimi-
nuer, discuter, dissimuler, divulguer, émanciper, équipoller, évader,
évoquer, exaspérer, excéder, exécuter, exhaler, exhiber, exorciser,
expédier, expier, extirper, extorquer, fasciner, fomenter, fortifier,
frauder, i'ulminer, habituer, impliquer, interposer, modérer, modifier,
notifier, objecter, odorer. opprimer, pallier, pénétrer, présumer, pré-
supposer, procéder, proportionner, prostituer, questionner, redarguer.
refléter, réintégrer, rencontrer, répliquer, répugner, réputer, résumer,
révoquer, séparer, solliciter, spécifier, sublimer, sulToquer, transformel',
vaciller.
(en ir) applaudir, approfondir, circonvenir, subvertir.
(en re) circonscrire, disjoindre, distraire, exclure, introduire, satisfaire.
A cette li.ste, qui est loin, quoique longue, d'être complète \
el qui ne prétend mèmr en aucune faeon, comme on eût dit
alors « venir à compliement », il conviendrait de joindi-c^ encore
des mots, du has-latin (Téglise, décolr, de juslire, <pii ont passé
à cette épocpie. Tels : hol, cicnti'/ser, commissaire, décapiter ,
décisoire, eiicdn, évacuai if, f/r(idi(el, historier, individu, potentat .
total \
Il faudrait même, pour donner une idée exacte, citer en outre
les vieux mots fraiirais, «pii ont à cette é[to(pit' ahandoimé la
forme que la phonétique leur avait régulièrement donnée p(»iic
en prendre une savante : teLs esiner, ondrer, oscur, soutil, qui
sont devenus resj)ectivement estimer, honorer, of/scur, subtil. En
i. J'en érarle d'afiord syslémaliqucment les mois qui ni' sont pas reçus en
français modr-rne : inohéUience, drsponsntion, sa/isfier, (rcnisr/loulir, sacraire,
suppellidif, (île, etc., cl j'ai clioisi parmi les antres.
i. Ce latin a fourni à d'autres époques : bouclicv, cnnrtin. d(tU\ dcc'nue, décisif,
décalr/uer, désinence, dislocation, ester, exclusif, e.rcomtnunicr, essence, entité,
féerie, f/rcffier, lio)mna<ic, nominal, personna;/e, personnalité, qu(difier, rjualifi-
enlion. scinnilaire, torlloiiiir/irr.
LE XI V SIECLE oH
cITef, la refonte (jirils ont siiMe a en en rrjililé, poiii- l.i lani:iie,
aljsolnment les mêmes résultais ([n'enl eus rinlro(lii(li..n de
mots latins nouveaux. Or ces rcfornialions onl ri»' noniln-cuses
et souvent définitives '.
Le danger se trouva refardé p.ir ce l'ail ({ue noml)re de lati-
nismes, par exenipl<> ceux (|ui se rapportaient à des institutions
romaines : augure, auspicc, censeur, colior/e, colon if, comicp,
conscript, consulaire, consulat, curulr, decenivir, etc. (Bersuire)
n'avai(Mit guère de chance de se vulgariser rapidement. D'autres
(jui l'auraient pu peut-être, n'y sont pas parvenus. Tels adhiber
(Bersuire), concion (ïd.) concioner (Id.) confèrent (Oresme), con-
siietudinaire, (Id.), conlemptif (Id.), crudelilé (Id.), decession
(Bersuire), deleclalif (Deschamps), dictaloire (Bersuire), dura-
cion (Oresme), impurjncr, intransmnable (Id.), mansuel (Id.),
molestation (Id.), politiser (Id.), quadranglc (Id.), si'<ire<jer (Id.),
superabondance (Id.), superexcellence (Id.), volulation (Id.)
Enfin, de ceux mêmes que j'ai donnés plus haut, beaucoup n'ont
pas eu, tant s'en faut, un succès raj)ide, ni une difïusion grande.
Une grande }»artie d'entre eux se rencontrent au xiv" siècle,
puis disparaissent pendant cent cinquante ans. Beaucoup sont
réinventés à la fin du xv" et au commencement du xvi" siècle.
D'autres, comme adapter, aduler, circonscription, compact, cul-
tivable au xvui'-' seulement, d'autres enfin ne sont rï'utrés dans
le lexique que de nos jours : raréfaction, rectiligne, etc.
Il n'en est jias moins vrai qu'après Ijei'suire, Oresnu^ et les
leurs, l'âge du latinisme est bien commenci'», moins encore
parce qu'il y a des latinistes et que la l'ace s'en perj)étuera pen-
dant des siècles, que pai-ce que les latinismes sont en assez
grand nombre pour s'imjxjser désormais à l'esprit comme types
analog'iques des formations nouvelles. En effet, en jetant les
yeux sur la nomenclature qu(^ j'ai doniKM' un peu [dus haut, el
où j'ai à dessein réuni les mots par suffixes, on v(M-ra du pre-
mier coup, quelle difféi'ence [irofonde sépare l'inlilti-atiou
savante des àg-es antérieurs de l'invasion du xiV siècle. Jusque
I. Il est arrivé quelquefois que la vieille furiue a survécu à côlé <le la nou-
velle, couler, con^oinmer, devenus compter, coiisumcr. par imitalion de compulure.
(le consumere se sont maintenus sous la forme ancienne avec un autre sens.
Au temps de Malherbe consommer el consumer n'étaient pas encore parvenus
à se séparer complètement.
LA LANGUE FRANÇAISE
là. I;i |>lii|i.iil ilo ces suflixcs iMiremcnt latins étant sinon inouïs.
(In moins rares, étaient restés lichés aux quelques mots avec les-
(|uels ils étaient y)assés. An contraire, attachés depuis lors à un
nombre assez izrand (l<^ V(»cal)les, ils étaient appel(''s à devenir
familiers et féconds, c'est-à-dire à se détacher des mots qui les
portaient |H)in' servir d'éléments de fcjrmation, d'abord à une
langne à demi savante, puis pen à peu à la langue popnlaii'e
elle-même. Là était la grande nouveauté et le vrai péril *.
Encore cet aperçu serait-il hienincomjilet, si je ne parlais (pie
des mots. La grammaire elle-même, particulièrement hi svn-
taxe a été atteinte, en ce sens au moins que cert<ains tours se
sont développés, semble-t-il, sui'tout en raison des exemples
(pie le latin en fournissait. Ainsi, il serait absurde de prétendre
(pie le pi'onom lequel, devenu i'(datif, d'interrogatit" qu'il a été
primitivement, est de pi-ovenance latine, alors qu'il est de for-
mation toute française. On })eut du moins soutenir avec b(\aucoup
de vraisemblance qu'il doit en partie la faveui- dont il a joui en
moyen français à l'iniluence du latin, où les propo.sitions rela-
tives jouent un r(Me si considérable. Je crois incontestable qu'en
vieux français on en rencf>ntrait beaucouj) moins, et surtout
moins souvent de compliquées. Quant Gei'son écrit : « Nostre
Seigneur n ([ui désobéir est crime, de sa majesté nous le com-
mande » et qu'avant lui Dersuire dit : Auquel lieu comme il regar-
dait la région, tous deux cal(|uent le latin, et bien entendu le
pronom lequel, instruiuent nécessaire de pareilles constructions,
profite de l'introduction de ces nouveautés dans le style.
JCii dirai autant des constructions absolues du |)arlici)ie.
Elles ont existé de tout temps dans la lang^ue, mais sans y être
fréquentes et libres, comme elles sont chez Dersuii-e, (|ui com-
mencera une phrase par : épiées les voies, ou : sceue la vérité,
ou encore : jointes les dexlres et laissée la concion. Il ne serait
pas diflicile de relever un ccrlaiii nombi-e de faits analogues,
si l'idée (jue je présente avait besoin de démonstration. Mais
([iiand on examine dans leur ensemble miMTie , les jdirases
lourdes, et si souvent compli(|uées des prosateurs du xiv" siècle,
1
1.L.1 itk'itic nlisorvation s'applique à des préfixes comme in. Qu'on parcoure
flans le diclionnairc ûc Litlr('' l'Iiislorique des mots commençant par ce prcli.\e.
on verra ijiiel développcniciil il a pris pi-ogi'essivcniciil.
LE XIV" SIÈCLE 349
on reconniiît du premier coup quels modèles ils essaieni
d'imiter. Il suffi! d'ouvrir Froissnrt, à la première jiaiie des
Chroniques, pour être eonvaincu (pi' « on lui list lafiii
apprendre » :
« Aflin (pie lionnourables emprises et n(d)les nvenlures el
faits d'armes, les((uelles sont avenues par les guerres de b'raiicc
et d'Anizletcrre, soit notablement re<j:istrées et mises en mémoire
peip(Hu(d, par (pioy les preux aient exemple d'eulx encouragier
en l»i(Mi faisant, je vucil trailtici- cl reconler livstdiie et matière
de i:rand loueniie. Mais aiiis (pie je la commence, je requier au
Sauveur de tout le monde, (pii de néant créa toutes choses, (jue
il vueille créer et mettre en moi sens et entendement si ver-
tueux (pie ce livre (pie j'ai commenci('' j(^ le puisse continuer ci
persévérer en telle manière (pie ceulx et celles (pii le liront,
verront et orront, y puissent |irendre eshntement et |daisauce, el
je encheoir en leui- jurace '. »
Auprès des latinismes, les helléiiisnies semldenl liieii peu de
chose. Non qu'on ne puisse en citer un nombre appréciable :
Afjrotioiiiie, agonie, anarchie, analoniie, antipodes, anthrax,
apoplectique, apo&tasie , apostat, architectonique , aristocratie,
asih', asthmatique, catalogue, cataplasme, cnlt'chismr, cautère,
chijle. climat, critique, deljthiqw, dchnaqof/ie, démocrate, drininr-
fjique, diabétique, diaphane, diaphoi'étiqtie, diarrhée, diastole,
économie, élences (preuves, arguments), empirique, éphéhp, épi-
f/lotte, épifiramme, eucrasie, étijmologie, fantaisie, fantastique,
f/érasie, qi/innas(e, hépatique, hérétiqur^ hiérarchie, Jiislori't;/raji/ie,
hi/pocondre, hypothèque, kosmos, mathématique, )néc(niique, niéta-
phi/sique, microcosme, monopole, navarque, obol asiatique, ci'so-
phage, oligarchie, pédagogue, pentnrchie, période, plua'macie,
phlegmon , pléthorique, pleurésie, poème, poétiser, police, poli-
tique, pijrainide, pratique, pronostic, prgta ne, rijthnn', sprrtna/itpie.
I. l'JI. Ivrrv. (le LcUcnhove, Chroii.. 11. p. l. Los ooiilciirs iiuMiics alloiiL'riil
soiivfiU leurs phrases, sauf à s'y perdre. En voici un exeiii|ile pris à Troïliin.
p. ll'J : Tant allendy et entluray que ap[ierceut et cotigneul clèrenient que
sans feintise je l'amoyc loyaulment. dont il m'en fut assez mieul.x. et adoulcil
une espérance de temps ma langue; dont jiarfois advenoit que resa/.ioie mon
affectueux désir d'une d'icelle contenance, de moy à moy alTermant en moy
niesme, par les semblans que elle me faisoit que amt' seroye si très parfaietc-
uient que jamais ne seroit que d'elle deusse estre pour aultre mis en niii)jy nul-
lement, tant e( si longuement que elle sei'oit en vie.
550 LA LANGUE FKANÇAISE
sphérique, s!/)icoj)e, si/sfolc, Icfracordc, tétrnr/onr, théorie, trir-
rarque, zodiaque, zone.
Et à parcourir les œuvres (rOresme de Mondeville, ou la
h'aduction de (luy de Chauliac, on en découvrirait bien d'aufies.
Mais il faut dire ([ue, sous ce rap[)ort, ces auteurs tiennent mie
place à part, quoiqu'ils n'aient pas su le iirec. Ils ont été con-
duits à ces emprunts par la nature même de leur œuvie. Ceux
qui n'avaient pas les mêmes besoins ne les ont pas suivis. Cela
est si vrai que les mots mêmes qu'ils avaient em[)loyés ne
restèrent pas toujours, tant s'en faut, et que, si on les retrouve
dans la lanpfue actuelle, ils ne viennent pas nécessairement
deux. Beaucouji ont ét('' rei)ris [)lus tard. Le grec n'étant jias
<onnu, la pénétration restait indirecte et intermittente. Il
importait cependant de noter cette j)remière rencontre avec
lidiome qui devait tant fournir à notre vocabulaire; un nou-
veau chemin avait été montré: avant la lin du moyen français,
des grécaniseurs, de véritables ceux là, vont s'y |)r(''cipiter.
BIBLIOGRAPHIE
i.E> 1)1 \i.i;(;te>
Sur la qucsUon des dialectes, voir surtout : P. Meyer, llomania, IV. '29't-
•2'J6; V, oOi-SOo. — G. Paris, Les Pui-lers de France, Paris, 1888. — Meyer
liiiblie, Grmnmn ire dcx lanr/ite» rowa/îcs, trad. Rabiet. p.') et suiv. de l'Intru-
duclion. — G.Paris, Romnnia. XXII. COo et suiv. — Suchier. Le français et
le provençal, Irad. ^lonct. — Cf. de Tourtoulon et Bringuier. Bapport sur
la limite géographique de la langue d'oc et de lu langue d'ml. Paris. Impr.
nal., 1876. — Ascoli, Archivio gloltologico, II, 3S.'i-:v.Kj. — Grœber ;
drundriss der roman. Philologie, i 13-419. — de Tourtoulon. dans le
compte rendu du Congrès de Philologie roniane {Revue des langues romanes,
XXXIV, 12oet suiv\, 1890). — Horning-. L'eber Dialektgrenzen im liomanischcn,
dans la Zeitschrift fur roman. Philologie. XVil, 176. Les études essentielles
sur les anciens dialectes sont: — Gdrlich. Die 7iordwestlichen Dialeklc der
Longue d'oil (Franz. Studien, V. 3), Ileilbronu, 1886; — pour le picard :
Aucassin el Sicolctte, éd. Suchier. Halle, 1889. — G. Raynaud. FJudes sur
le dialecte picard dans le Ponthieu (Bibl. de VÉc. des Chartes, XXXVII,
Paris, 1876); — pour le wallon, Link, Uebcr die Sprarhe der Chron. rimée
von Phil. Mouskct, I-lrlangen, 1882, Diss. — Cf. Wilmotte. Le wallon dans
le Kritischer Jahresbericht iibcr die Fortschritte der romanischen Philologie,
I, 3t7; — pour le lorrain : Lothring. Psaller, éd. Ai)felstcdt (Altfr. Bib. IV),
lleilhronn, 1881; — pour le bourguignon : Gôrlich. Der bnrg. Dialckt
[Franz. Stiul.. VII, I), Ileilbronn. 1889; — pour les dialectes du S.-O. :
Gôrlich. Die sudnrstl. Diahdde (Franz. SlwL, III, 2), Ileilbronn, 1882: —
pour le français : Metzke, />'■;• Dialckt von Islc de France (Arch. fur d. Stud.
der neueren Sprachen, 6i). Halle est devenu, sous Tiiupulsion de M. Suchier,
un centre d'études très actives sur nos anciens dialectes. Pour coniplé-
r
BIBLIOGRAPHIE 551
ment de cette bibliogra])hie se reporter à son livre, Le fmnrais et le pro-
vençal, p. 63 et suiv. de la traduction. En outre il existe vine Bihliograpliie des
putiih (jallo-romans, réunie par Behrens, et traduite en IVançais par i'eu
E. Rabiet. Fierlin, 1803. C'est un livre important, qui doit servir de base
à toutes les recherches.
ANCIEN FRANC \1S
On trouvera sur Tancien français des renseignements dans deux catégo-
i-ies de livres, les uns traitant en général des langues romanes, les autres
spécialement du français.
A. OHvi'agess ^-éiiéi-aiix. — Grôber. Grundriss der romanischen Phi-
lologie, Strasbourg, 1888 et suiv. La partie consacrée au français et au pro-
vençal a été traduite par ;M. Monet, sous ce titre: Suchier, Le français et le
provençal, Paris, 1891. — Diez, Grammaire des lannneH romanes, traduite
parBrachetet G. Paris, Paris, 1873 et suiv. — Meyer Lûbke, Grammaire
des langues romanes, trad. par Rabiet, Paris, 1890 et suiv. Les tomes I et II
de la traduction ont maintenant paru.
B. OiivrajS-e!i« Mitéciaux au ffaiiçais. — 1. Les Grammaires histo-
riques élémentaires de Clédat, Paris, 1889; Darmesteter, Paris, 1893 et
suiv., et la mienne, Paris, 3'^ éd. 189o, traitent toutes, au passage, de l'ancien
IVançais. On peut en dire autant du Dictionnaire de Littré. où Thistorique
de chaque mot conservé en français moderne fournit, quand il y a lieu,
des exemples du même mot au moyen âge. Le recueil de Kôrting. Latei-
nisch-romanisches Worterburh, Paderborn. 1891; celui de Scheler. Dic-
tionnaire d'rtymologie française, Bruxelles et Paris, 1888; le Dictionnaire
ijénéral de Darmesteter, Hatzfeld et Thomas, donnent des renseigne-
jneiits précieux sur les anciennes formes et les étymologies. Le livre de
DelbouUe : Matériaux pour servir à lliistorique du français. Paris. 1890.
doit être complété par un Recueil du même genre. Il ajoute des complénKmts
intéressants à l'historique de Littré. pour certains mots que l'auteur a décou-
verts à des époques où Littré ne les avait pas remarqués.
IL A l'ancien français sont consaci^és spécialement :
a) L. Clédat, Grammaire de la vieille langue française, Paris, 1885. —
E. Schwan. Grammatik des Altfranzôsischen . Leipzig, 1893, 2e éd. —
E. Etienne, Essai de grammaire de rancien français, Paris, 1895. (Le second
de ces livres traite uniquement, mais avec beaucoup de science et de clarté,
de la phonétique et des formes grammaticales. Le troisième a une syn-
taxe très développée).
?) Les observations grammaticales sommaires qui précèdent le recueil
•de Morceaux choisis de Clédat; la Chrestomathie de Bartsch. Elberleld. 1881.
0'' éd. ; le Livre d'exercices (L'ebungsbuch) de Fœrster et Koschwitz, Ileil-
bronn, 1884.
f) Les aperçus grammaticaux qui accompagnent une foule déditions
d'oeuvres ou de fragments d'œuvres en vieux français. Par exemple les
extraits de la Ch. de Roland, par G. Paris: le Saint Alexis, du même; la
Chanson de Roland, de Léon Gautier, le Joinville de de "Wailly (1874);
celui de DelbouUe (Paris. 1883j; la chantefable iïAncassin et Mcolette.
de Suchier. Paderborn, 1883, etc.
Voir la liste de ces éditions dans G. Korting, Encyklopedie und Méthodo-
logie der romanischen Philologie, Ileilbronn, 1886, 3 vol. in-8, III, 310-336, et
Supplément, 12ij-132. (L'ordre est alphabétique).
S) Enfin de très nombreuses, monographies détachées, dont on trouvera
rénumération dans Korting, 16. (III. 310-336 et 125-132). Je citerai pour
exemples : de Wailly. Mémoire sur la langue de Joinville, 1868; Jordan.
oo2 LA LANGIE FRANÇAISE
Mcirik iind SpracfiC Rulehetif's, GuUini,'on, 1888, Diss. ; Friedwagner, Ucbo'
ilie Sprdchc (1er altfranz. HeUlcngcdichte Uiioti de Bordeaux. Padriborn. 181)1.
III. Plus spécialement enrore, il faudrait distinguer les travaux concer-
nant la Phonétique, le Lexique, la Morphologie et la Syntaxe de rancien
français.
l'IKiNKTIul K
11 n'existe pas, à ma connaissance, de phonétique particulière de Tancien
français. On y suppléera facilement à l'aiile de celles qui se trouvent dans
les grammaires et les monographies mentionnées plus haut, en particulier
à l'aide de la grammaire de Schwan. Elle donne, p. ,'.37 et sv., une bihliogra-
Ithie correspondante aux différents paragraphes du traité. Cf. ma Gram-
maire historU/uc. '^'^ édition, p. xi.iv ; Korting. III, I^.i-lMl) et complément
116-1 17: Neumann. Die roinaidschc Philoloijie. 1880 (dans l'Encyclopédie de
Schmid). Il existe aussi vn bon petit Prcds de phoii('ti(jue française di'
Bourciez (Paris), dont le vieux français fournit naturellement presque
toute la matière.
LEXICOI.dCIE
La lexicologie théorique n'est pas très avancée. (Voir rindication des prin-
cipaux travaux dans ma Grain, lii^i.. 3'' éd., XLViii). Mais il existe des
dictionnaires très précieux : Godefroy. Dictionnaire de l'ancienne lanr/iir
française et Je tous ses dialectes du neuvième an quinzième siècle, 10 vol. in-i".
Paris. 1879 et sniv. L'auteur commence la publication du supplément. —
La Curne de Sainte-Palaye, Dictionnaire historique de rancien lanijaqc
français, Mort. ls7;>-188-\ il) vol. (ouvrage composé au xviii" siècle, et
vieilli). — Du Gange. Glossarium medlœ et infimœ latinitads. Niort. 18S7.
— Bos. Glossaire de la langue d'ail, Paris, 1891.
Cf. pour d'autres indications, Brunot, Gram. hist., wxix ; Korting.
Encyct .III. Ifi'i. Depuis ces publications a paru la grammaire de M. Etienne,
mentionnée plus haut, dont la septième partie, malheureusement trop som-
maire, p. i(j.)-i82. Iiaite de la formation des mots.
MdUI'UliLOOIE
Pour la morphologie je renvoie à Meyer-Liil)ke. Scliwan, Darmesteter,
Clédat, etc., et, d'une manière générale, aux ouvrages cités plus haut. Sur
les questions de détail, Schwan donne tous les renvois bibliographiques
nécessaires à la fin de son volume. Cf. ma. Grammaire historique. LI et suiv.
SYNTAXE
La syntaxe n'a été lOlijel d'aucune étude d'ensemble, sauf dans la
grammaire de M. Etienne. .Mais il existe un grand nombre de travaux
détachés, dont quelques-mis très importants. Les uns concernent un auteur
ou une époque, comme Haase, Syntaktische Uutersuchungen za Villchar-
donin n. Joinville, Oppeln, f88k Les autres traitent d'une question. Ainsi
Clairin, Du génitif latin et de la préposition de, Paris, 1880. — Gellrich.
Sar l'emploi dr l'article en vieux français, Langenhielau, 1881. Diss.:
Lenander, L'emploi du temps et des modes dans les phrases hi/pothêtiques
jusqu'au Xllh siècle, Lund. 188G, Diss. — Gessner. Zur Lehrc vom frz.
Pronomen. Berlin. l«8;i. Je ne ]tuis, pour lénumération de ces études, que
renvoyer à ma Gramntaire historique, u et suiv.. où on li'ouvera les prin-
cipales références dans un ordie systématique.
BIBLIOGRAPHIK 533
llM'I'nliTs 1)1 Kin.NCAIS ET I)E> 1. WC.IES ÉTIi AN(;ÈRES
Il exisLc un recueil di'^ mois français d'origine orientale ; c'est le Dic-
tionnaire éti/iiioloijiqiiij des nwts d'origine orientale de Marcel Devic, joint
au Supplément de Littré, Paris, Impr. nat., 1876. On y trouvera, parmi
d'autres, les termes de provenance arabe. Sur les emprunts des Occiden-
taux en mots et en choses à l'époque des Croisades, voir Prutz, Kallur-
i/eschichte der Kreuzzti(je, Berlin, iSS'A . passiin . et à la fin du volume, Qucllcn
und Beivcise. p. ;iGl. Toutes les indications philologiques de ce livre ne sont
pas exactes, et doivent être contrôlées avec soin.
Pour les rapports entre le grec et le français, il n'existe aucune élude
générale, en dehors des livres que j'ai cités en notes. M. Gustav Meyer vient
de recueillir les mots grecs de provenance romane, mais il a laissé de côté
ceux qui sont de provenance française.
L'histoire du français en Angleterre est beaucoup mieux connue. Voir
eu particulier dans Hermann Paul. Gritndriss der germanischen Philologie,
I, T'J'J, un excellent article di' lîelirens. — Cf. Elze. (inuidriss der engli-
achen Philologie, 2i()--2i;i. — Earet, Etude sur la langue anglaise au
A7y« siècle, Paris, 188:{. — Jusserand, Histoire littéraire du peuple anglais,
Paris, 1891. — Freemann, The Aorinan Conquest, tome V; et P. Meyer.
Prélace des Contes }noraiiscz de Nicole Bozon, LU et suiv.
Sur l'élément français dans l'anglais, voir, outre Fouvi-age de Thommerel
et celui de Skeat, cités plus haut, J. Payne, The nornian Elément in the
spoken and icrittcn English of the 12, 13 and I i centuries and in our provincial
dialtcls (Transactions oflhe Philological Societi/. 1868-()9. p. 3^2). — Behrens,
Reitrage zur Geschichte der franz. Sprache in England {Frz. Studicn, \. i). —
Skeat, dans ses Principles of english Etymology. Oxford, 1891. Ictme 11.
étudie avec soin et compétence tout ce qui se rattache à l'introduction de
mots finançais.
Pour la bildiographie de l'anglo-nuimand. se reporter aux sources qui
ont été indiquées pour la bibliographie des dialectes. Je mentionnerai
cependant "Vising-, Étude sur le dialecte anglo-normand du Xll^ siècle.
l'psala, 188-', et Étude sur le dialecte anglo-normand du XIV siècle [Revue
des langues romanes, série 3, t. iX, p. 18U).
.\I\'' SIÈCLE
Cette période est une des plus mal connues de l'histoire de la langue. Je
dois les renseignements dont j'ai extrait ce qui pouvait intéresser mou
jjublic, soit à des recherches personnelles, soit à des dépouillements que
jM. Iluguet, maître de conférences à la Faculté des Lettres de Caen, a bien
voulu faire pour moi, dont le caractère de ce livre m'interdisait malheu-
reusement de tirer autant de profit que j'aurais pu. On consultera avec
fruit les consciencieux articles d'Otto Knauer parus dans le Jahrbuch de
Lemcke, XII et suiv. sous ce titre : HeUrage zur Keniitniss der franz. Sprache
des A7\'''" Jahrhuitderts; on y trouvera des renseignements sur l'histoire
des formes et de la syntaxe. Les Lexiques et la thèse dv Meunier sur
Oresme en fourniront sur le vocabulaire. Quant à la syntaxe, voir surtout
Ebering. Si/ntalitischc Sfadien zu Froissart, Halle, 1881, Diss. — Riese.
liei-hcrclirs sur l'usage sijnlaxique de Froissaii. Halle, 1880.
ONT COLLABORÉ A CE VOLUME
M.M. BÉDIER (J()sc'|ili), (loctciir es leltrcs, maîlrc de confc'n'nccs à l'I^cdlc nor-
male siipérieLire.
BRUNOT (Ferdinand), docleur es leUi-es, niaîlre de roiifi'rences à la Facullé
des lelLres de Paris.
LANGLOIS (Charles-V.), dortenr es lettres, cliariré de coiii's à la Facullé
des lettres de Paris.
LANGLOIS (Ernest), professeur à la Faculté des lettres de Lille
PETIT DE JULLEViLLE (L.), professeur à la Faculté des lettres de Paris.
PIAGET (Artluir), docteur es lettres, professeur à la Faculté des lettres «le
Neuchâtel.
SUDRE (Léopold), docteur es lettres, professeur au collège Stanislas.
TABLE DES MATIERES
CHAPITRE I
LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
Par ^1. LiiopoLD Sl'dke.
1. — Les fables.
Développement de la fable au moyen âge, i. — Les Isopels, 7. — La
morale dans les Isopets. 11.
//. — Les romans du Renard.
Roman de Renard, 14. — Sources du Roman de Renard, 18. — L'isen-
grinus et le Reinhart Fuchs, 22. — Qualités de style des premières
branches, 27. — Branche du Jugement de Renard, 29. — Le Couronnement
Renard, 158. — Renard le Nouveau, 41. — Renard le Contrefait, 47.
Bibliographie, 5.i.
CHAPITRE II
LES FABLIAUX
Par M. Joseph Bédier.
Définition et dénombrement des fabliaux, 57. — Naissance et formation
du genre, 60. — Les fabliaux considérés comme des contes traditionnels et
la question de leur origine et de leur propagation, ('>3. — L"esprit des
0^6 TABLE DES MATIÉIIES
l'abliaux, 08. — La versification, la oompusition et le style des fai)iiaux, 7'.).
— La poflée satirique des fabliaux, 85. — A quel public s'adressaient les
l'abliaux? UO. — Les auteurs des l'abliaux, 0."). — Décadence et disparition
du j^enre, 1(12.
Bibliographie. I(i;>.
CHAPITRE III
LE ROMAN DE LA ROSE
l'.tr M. Krinest Langlois.
/■ — Première partie du Roman de la Rose.
Cinillaumc de Lorris. lO.'i. — Sujet et cadre du Roinan de la Rose, UlS.
— Analyse de la première partie, 111. — (iuillaumc de Lorris a-t-il terminé
son poème? 110. — Valeur littéraire du poème de (iuillaumc. i.'O. — Com-
paraison entre les deux parties dn Roman de la Rose, 1*22.
//. — Deuxième partie du Roman de la Rose.
Vie et ouvrages de Jean de Meun. 12;). — Analyse de la seconde pailic
du Roman de la Rose, 1110. — Qualités et défauts de la seconde partie du
Roman de la Rose, li.i. — Succès dn Roman de la Rose. ii9. — Inlluence
du Roinan de la Rose, L'H.
Bibliographie. 100.
CHAPITRE IV
LITTÉRATURE DIDACTIQUE
Par M. ÂKTIIIR l'iAflET.
l'hilippe de Tliaon, lO.i. — Bestiaires, 107. — Lapidaires, 172. — Imagos
du monde, 17i. — Le Trésor de Brunet Latin, 175. — Somme des Vices et
des Vertus, 178. — Philippe de Novarc, 482. — Chastiements, 18,'). — États
du monde, 188. — Le Livre des manières, 189. — Le Poème moral, 191. —
Bibles, 191. — Le Besant de Dieu, lU.'i. — La Dime de pénitence. Le Roman
de Fauvel. L'Exemple du riche homme et du ladre, 199. — Le Reclus do
Molliens, 201. — Rutebcuf, 202. — Satires contre les clercs, les vilains, les
femmes, 20.). — Personnification dos vices et dos vertus, 205. — Batailles,
débats, 208. — Sermons en vers, 211.
Bibliographie. 21 î .
CHAPITRE V
SERMONNAIRES ET TRADUCTEURS
Par M. Aiiiiii'i! Pia(ii;t.
/. — Sermonnaires. — Lani^ue des sermons.
Opinion de M. Lecoy de La Marcbc, 218. — Opinion de M. B. llanréau, 220.
— Opinion de MM. Bonrgain et Samonillan, 221. — Discussion de la théorie
de M. Lecoy de La Marche. 221. — Style m;iearoniqne, 22:i. — Homélies
populaires, 227.
TABLE DES MATIERES 557
Des origines au XIT siècle.
S;iinl IkM-nanl. 22'.). — Maurice de Sully. 2:{:i.
A7//" et XH' siècles.
Les Frères mendiants, 2^1. — (Jlergé séculier, 23'J. — Jacques de Vitry.
« Sermones ad status. » « Exempla. » Manuels à l'usage des prédicateurs, 2 il.—
Excessive familiarité dos sermons, i't't. — Les sermons français dederson. 2iii.
A' y siècle.
Mifhcl Menol. 2oi. — Olivier Maillard, 2oo.
//. — Traducteurs.
Jean le IJon et Pierre Ijerçuire, 2G0. — Charles V et >'icole Oresnic, 2(52.
— Jacques Bauchant. Raoul de Presles, Jean (lolein, Jean Corbichon, Jean
Daudin, 264. — Denis Foulechat, 2Go. — Simon de Hesdin, Nicolas de
<;onesso, Jean de Courlecuisse, Laurent de Premierfait, 266. — Vasque de
Lucène. 267.
Bibliographie, 26'.».
CHAPITRE VI
L'HISTORIOGRAPHIE
l'ar M. Cii.-V. I.a.mu.ois.
Historiens et Chroniqueurs, 271.
/. — Des origines à Vavènement de Louis IX.
Les premiers écrits historiques en langue vulgaire, 27 5-. — Poèmes anglo-
normands, 277. — Écrits en prose. L'histoire. 282. — Ecrits en prose.
<".hroniques, 28i.
//. — De l'avcnement de Louis IX à Vavènement des Valois.
Historiographie en vers, 291. — Historiographie en prose, 20o. — Chro-
niques d'outre-mer, 308.
///. — Depuis ravrnement des Valois jusqu'à la fin du XIV^' siècle.
Chroniques en vers, 312. —Traductions et compilations en prose, 312.
— Chroniques en prose, 314.
IV. — Dj Froissart à Commines.
Compilations d'histoire générale, 323. — Chroniques domestiques, 323.
— Chroniques offîcielles, 32i. — Autres chroniques, journaux et mémoires.
323. — Philip))e de Commines, 328.
Bibliographie, 333.
538
TABLE DES MATIERES
CHAPITRE YIl
LES DERNIERS POÈTES DU MOYEN AGE
Les Conteurs. — Antoine de la Salle.
P;ir M. Petit hk. Jullevilli:.
/. — La poésie au XIV" siècle.
Guillaume de Machaul, 338. — Philippe de Vitry, 343. — Chrétien
Legouais, 35 k — Jean Froissart, 355. — Eustache Deschamps, 348.
//. — La poésie au XV" siècle.
Christine de Pisan. 357. — Alain Chartier, 366. — Charles d'Orléans.
375. — Martin Lefranc, 380. — Martial d'Auvergne. 38k — François Villon.
;'85. — Les Arts poétiques, 392.
///. — Les conteurs. — A)ttoinc de la Salle.
Bibliographie. 3U7.
CHAPITRE VIII
LE THEATRE
Par M. Petit i>e Jli.eevii.le.
/.
Tliédire rcliirieiix.
Origines du théâtre ndigicux, 399. — Le drame d'.Vdam (.xii" siècle), 400.
— Jean Bodel et Rutchour (.xiii" siècle), 401. — Miracles dramatiques
i.\iv« siècle), 402. — (Irisélidis (xiV siècle), 405. — Les Mystères (xV siè-
i-lo). 405. — Origine et sens du nom de mystère, iOG. — Cycles drama-
tiques, 408. — Les personnages; la composition. 410. — Élément comique
dans les mystères, 412. — Versification, langue et style dans les mystères,
U3. — Les auteurs des mystères, 414. — Mise en scène des mystères, 415. —
Acteurs des mystères, 417. — Confrères de la Passion, 418. — Fin du
théâtre des mystères, 420.
//. — Théâtre comique.
La comédie en France au moyen âge, 421. — Origines du théâtre comique.
Les jongleurs, 422. — Moralités, 424. — Farces, 427. — Sotties, 428. — Mono-
logues, sermons joyeux, 429. — Farces et sotties politiques, 429. — Farces
satiriques contre les divers états, 432. — Farces satiriques contre les femmes,
i35. — Acteurs comiques au moyen âge, 437. — Les puys, 438. — Confréries
joyeuses : Enfants sans souci, 438. — Les basochiens, 45-0. — Les écoliers,
'i\\. — Les comédiens. m2.
Bibliographie. ii.>.
TABLE DES MATIÈRES ;j59
CHAPITRK I\
LA LANGUE FRANÇAISE
Jusqu'à la fin du XIV siècle.
I*.ir M. l'^EUDiNAM) Bruno 1.
/. — Le français et ses dialectes.
Le provençal et ses dialectes, 4o5. — Les dialectes français, ^'.u. —
Progrès du français de France, 459. — Les éléments dialectaux du fran-
çais, 46.'].
//. — Tableau de l'ancien français.
Prononciation. Les voyelles el les consonnes, ÎGG. — Cliangemenls
essentiels survenus depuis l'époque latine, 469. — Lc.vique. Le fonds latin,
474. — Le fonds étranger, 47o. — Le fonds savant, 470. — La compo-
sition, 'i78. — La dérivation, i-80. — Etendue et richesse de l'ancien
lexique, 485. — Formes grammaticales. Changements qui les atteignent
du IX'' au xnv" siècle, 490. — Les formes du vieux français comparées à
celles du français moderne, f93. — Syntaxe. Restes d'habitudes synthé-
tiques, 199. — Variété et liberté, 501. — Défaut de précision et de netteté.
505.
///. — Le français à l'étranger.
(idup d'œil général, 511. — Le français en Asie et en Afrique, .il:}. —
Le français en pays grec, 517. — Le français en Angleterre, 520. — Les
|»remiers travaux sur la langue française en Angleterre, 528. — Influence
du français sur l'anglais, 530.
IV. — Le A'/ F' siècle.
Nouvelles tendances dans la graphie, 535. — Changements intérieurs.
Les formes, 536. — Désorganisation de la déclinaison, 539. — L'iniluence
savante, 541.
Bibliographie, 550.
TABLE DES PLANCHES
CttNTENUES DANS LES TOMES I ET II
(Moyen âge, des origines à 1500)
l'I.
IM.
1
II
IM.
III
l'I.
IV
l'I.
V
PI.
VI
PI.
vil.
PI.
VIII
PI.
IX.
PI.
X.
PI.
1
PI.
IL
PI.
III
PI.
IV
V.
VL
VIL
VIIL
l\.
X.
TOME I
SKR.MliNTS L>E StRASBOLUG I.XXVI- l.XXVIl
Miracle d'uxe femme qi'e N.-I). oauua me i.a meh ai; mont
Saint-Michel :!2-:!;!
Une page du manuscrit d'Oxford de la Chanson de Roland. Gi-ilo
Département des enfans Aimeri lOt-IOli
Meurtre de Renaud de Momtaiban I ni;-137
Hector blessé dans la chambre de Heaitk I".i2-l',i:!
La prise de Troie ■2\C)-2\'
Tristan et Iseut û'-l-ûl'.)
MlMATIRE extraite DU •< LaNCELOT EN PROSE •• oO l-lKl'l
1. Le Dieu d'amour donnant des enseignements a deux amants.
— -2. Le Dieu d'amour apparaît en songe a l'auteur du
■■ Dkiîat de la damoiselle et du clerc " .3('iO-rî(')l
TOME II
Renard sur la houe de Fortune \C>-i'
Le lai d'Arisïote 7(1-77
I. Guillaume de Lorris endormi et songeant. — 2. Jean de
Meun continuant le Roman de la Rose I20-I:il
Image du Monde l7i-l7o
Miroir du Monde I7S-I79
Frontispice de la Chronique de Primat i'".»S-l>'.i;)
Statues de Commines et de sa femme :i30-:i;il
Ciiiustine de Pisan écriva.nt ses iîallauls :îtiO-.'?('i|
Chaules d'Orléans 37('i-.'î77
1. La reine de Portugal condamnée au feu. - 2. Le pape,
l'empereur et la fille de l'empereur visitent Rorert le
Diable iOl-tO:>
.M. — Le théâtre ou fut .iouée la Passion, a Vai.enciennes, en |.J'i7. 410-417
Cotilonimiers. — lin|,. I'all. BUODAKU.
^^.
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-'^l^
i-^